Chapitre 2. Le poirier de Misère
Chapitre relu par ma chère beta, Dacian Goddess
Quel bourbier ! Ce mot qualifiait la situation dans laquelle Hermione se trouvait, non seulement parce qu'elle avait traversé une barrière magique qui l'avait envoyée Dieu seul sait où en compagnie d'un Mangemort des plus dangereux, mais aussi parce qu'elle était allongée sur le dos au beau milieu d'un chemin boueux, avec Severus Snape allongé de tout son long sur elle. Ses yeux noirs se trouvaient juste au-dessus des siens et exprimaient la surprise la plus totale, une expression tout à fait inhabituelle sur le visage de son ancien professeur. Il sembla prendre conscience de la position grotesque dans laquelle ils se trouvaient puisqu'il se releva brusquement. Quant à elle, elle était encore trop choquée, et peut-être aussi sonnée , ce qui doit expliquer pourquoi elle saisit sans hésiter la main qu'il lui tendit pour l'aider à se relever. Une main qu'elle n'avait jamais touchée.
Elle tordit le cou pour évaluer les dégâts sur sa cape et son jean. Il était évident qu'elle n'avait pas atterri sur un matelas aseptisé : eau et gadoue s'étaient invitées dans la maille, et ses cheveux n'étaient pas épargnés. Severus passa derrière elle, la baguette levée. Elle esquissa un mouvement de fuite, mais il agrippa son bras et la maintint en place. D'un rapide mouvement du poignet, il utilisa la magie pour sécher et nettoyer ses vêtements et sa chevelure. Il répéta la manœuvre sur lui-même, rangea sa baguette dans sa manche, puis rompit le silence.
—Au moins, nous savons que nous pouvons utiliser la magie ici.
Sa voix produisit des volutes de buée qui donnaient une indication sur la fraîcheur ambiante. Elle remarqua alors qu'ils se trouvaient en plein jour, alors qu'il faisait nuit de l'autre côté de la barrière.
Snape lâcha son bras, mais il continua de la regarder intensément. Elle lui rendit son regard, en silence, incapable de cacher sa peur, la main crispée sur sa baguette. Au bout de quelques minutes, la raison reprit le dessus. Après tout, il aurait pu lui jeter un sort depuis belle lurette et ne l'avait pas encore fait. Elle remit sa baguette dans sa poche.
—Où croyez-vous que nous soyons, monsieur ?
Elle n'allait pas l'appeler « professeur » tout de même !
Severus regarda autour de lui ; des champs cultivés, en jachère pour l'hiver, les environnaient à perte de vue. Aucun bosquet n'était visible, comme si tout l'espace avait été réquisitionné pour produire. A l'horizon se profilait la silhouette de ce qui devait être un village. Hermione, qui regardait aussi dans cette direction avec angoisse, semblait prête à prendre la fuite.
—Pas si vite, Miss Granger, dit Severus, qui avait deviné ses intentions. Nous allons nous diriger vers ce village. Il est dans notre intérêt d'en apprendre autant que possible sur ce monde… parallèle dans lequel nous avons été projetés, vous et moi. Nous allons donc devoir en rencontrer les habitants. Et si vraiment nous sommes en danger, nous pourrons toujours transplaner.
C'était un plan raisonnable. Et puisque Snape se montrait lui-même raisonnable, Hermione décida qu'elle ne pouvait faire moins. Elle le suivit donc lorsqu'il se mit en route en direction du village. En s'approchant, tous deux notèrent deux bâtiments plus grands que de simples habitations en bordure du bourg. Pour le reste, il n'y avait rien de remarquable dans cet agglomérat de maisons et de fermes en briques rouges ; même la flèche de l'église néo-gothique ne dénotait aucune originalité architecturale.
Les deux voyageurs malgré eux s'engagèrent dans ce qui semblait être la rue principale. Chaque habitation ressemblait à un petit château fort : chacune avait des barreaux aux fenêtres et de lourdes portes en bois bardées de fer. Ils y croisèrent quelques piétons disposés à braver la froidure de l'air, essentiellement des personnes assez âgées dont certaines se mouvaient avec peine à l'aide de cannes et de béquilles. Ils regardèrent Hermione et Severus avec crainte. Nul doute qu'ils n'avaient pas l'habitude de croiser des étrangers, surtout des étrangers habillés de robes et de capes. Severus conclut de ses premières observations qu'il était en pays moldu, et pire, dans le passé, si la façon dont les gens étaient habillés était une indication.
Une femme d'âge mûr, aux cheveux grisonnants et à la forte carrure, s'avança vers eux. Elle portait un panier et un bâton en fer.
—Puis-je vous aider ? Vous avez l'air perdu, leur demanda-t-elle. Elle semblait sur ses gardes, mais pas inamicale.
Hermione et Severus la scrutèrent avec attention, tentant de discerner un éventuel motif caché derrière sa question, mais ils ne trouvèrent que de la sincérité. Hermione lui aurait bien répondu. Toutefois, la situation demandait à être gérée avec doigté, et qui sait ce que pourrait lui faire subir son ancien professeur si elle parlait de travers ? Elle lui laissa donc le soin de répondre.
—Vous avez vu juste, madame. Nous avons pris un mauvais virage sur notre route, et nous ne savons plus quelle direction nous devons prendre, expliqua Severus d'une voix neutre. Où sommes-nous donc ?
—Ici, c'est Vicq. Vous allez où ? Je peux peut-être vous indiquer la route ?
—A Londres.
La femme écarquilla les yeux.
—Mais c'est loin ! Et personne ici ne saura vous dire quel chemin prendre. Il vous faudra aller à la capitale (elle agita le bâton en direction du Nord en disant cela, évitant de peu la main de Hermione). J'ai entendu dire qu'ils avaient des cartes du monde entier là-bas.
Le visage de Hermione se renfrogna à la nouvelle, tandis que seul le pincement un peu plus prononcé de ses lèvres trahissait l'ennui de Severus. La femme interpréta correctement leur réaction.
—Ecoutez, je suis sûre qu'on pourra trouver une solution pour vous. Mon fils pourra vous conduire demain à la capitale, elle n'est qu'à une journée de marche d'ici. En attendant, je peux vous offrir le gîte et le couvert. Mais avant cela, j'étais en route pour l'hospice pour visiter mon arrière-arrière-grand-père. Vous pouvez m'accompagner là-bas, et ensuite nous irons ensemble chez moi, si vous voulez.
Il ne fallut que quelques secondes à Severus avant de donner son consentement. Hermione n'eut d'autre choix que d'accepter, encore que si cela ne dépendait que d'elle, elle se serait mise en route immédiatement pour la capitale.
Sur le chemin de l'hospice, la femme continua son bavardage.
—Au fait, je m'appelle Perpétue Locquignol, mais tout le monde m'appelle la mère Perpétue. Je vis seule avec mon fils depuis que mon mari est revenu horriblement amputé de la guerre pour la Mort il y a cinquante ans. Il est maintenant à l'hôpital du village.
—La guerre pour la Mort ?
Les paroles s'étaient échappées de la bouche de Hermione avant qu'elle n'ait put les arrêter. Elle prit un air désolé, mais la mère Perpétue rit amèrement et répondit.
—Oui, la guerre pour la Mort, mademoiselle…
—Granger, Hermione Granger.
La commère jeta un regard interrogateur en direction de l'homme habillé en noir.
—Je suis Severus Snape, répondit-il à la question silencieuse.
Satisfaite que les règles de politesse aient été observées, elle reprit :
—Pour en revenir à la guerre pour la Mort, c'était il y a une cinquantaine d'années, lorsque nos souverains avaient encore espoir de trouver une solution à la vie.
Hermione et Severus étaient perplexes : la solution à la vie ?
Visiblement ravie d'avoir toute leur attention, Perpétue poursuivit sa narration.
—Depuis que mourir est devenu impossible, la vie est devenue un enfer. Bien sûr, au début, tout le monde était content. On pouvait commettre toutes sortes d'imprudences sans en payer les conséquences. Seulement voilà, on ne s'est pas arrêté de vieillir et d'avoir des enfants. Au bout de quelques décennies, la vie est devenue la maladie dont tout le monde voulait guérir. C'est horrible de perdre ses facultés et toutes ses forces sans pouvoir mourir. La plupart de nos vieillards ne sont plus que des squelettes couverts de peau. Nous avons dû les regrouper dans des hospices.
« Evidemment, le Seigneur des Ténèbres aura créé un monde où la mort n'existe pas, » songea Severus. « Je me demande s'il a réellement pensé à ce que serait un monde sans mort. »
L'esprit de Hermione, lui, calculait déjà les conséquences probables de ce qu'elle venait d'apprendre.
—La population doit avoir augmenté beaucoup, si les gens ne meurent plus ?
—Tout à fait, mademoiselle. Nous avons mis en culture toutes les terres qui pouvaient l'être, mais ce n'est plus assez. J'ai entendu parler de famines horribles dont les gens ne pouvaient mourir dans d'autres régions du royaume. Ici, la terre est riche, mais nous devons nous protéger des voleurs. Je ne sais pas cependant si la terre sera assez riche pour nous nourrir encore comme il faut l'année prochaine. Nous ne pouvons même pas manger nos animaux, puisque eux non plus ne peuvent pas mourir ! finit-elle, un brin de rage dans la voix.
—Je suis désolée, murmura Hermione.
—Oh non, ne vous excusez pas, dit Perpétue. Vous n'y êtes pour rien. Le roi a même essayé la guerre contre ses voisins pour faire revenir la Mort. Le seul résultat a été l'augmentation du nombre d'infirmes, dont une bonne partie préfèreraient être morts. Vous vous imaginez, vivre sans entrailles ?
Un frisson de répulsion parcourut l'échine de Hermione et Severus. Quelle abomination avait donc engendrée l'esprit malade de Voldemort ?
—Le pire, poursuivit la femme, c'est les enfants. Tout le monde a arrêté d'avoir des enfants. Pourquoi en avoir si c'est pour leur offrir un tel monde ? Je ne serai sans doute jamais grand-mère.
Elle s'arrêta devant la double porte de l'hospice, un des grands bâtiments du village, en disant cela ; il était temps, elle allait se mettre à pleurer.
Ils entrèrent dans la bâtisse. Hermione et Severus réprimèrent un mouvement de recul avec plus ou moins de succès face à la vue qui les attendait. Une immense salle s'étendait devant eux. Elle était occupée par des lits séparés les uns des autres par des paravents en toile de jute. Les lits en question étaient occupés par les plus horribles vieillards que les deux sorciers aient jamais vus. Ils avaient la peau parcheminée, que le manque de chair par-dessous tendait comme des peaux de tambour. Leurs yeux étaient enfoncés dans leur orbite, et la maigreur des visages les faisait paraître plus grands. On aurait dit une exposition de momies vivantes.
Autour des lits, des hommes et des femmes de divers âges s'affairaient, tentant de rendre la vie des malheureux plus supportable en les aidant à boire, en mixant leur nourriture pour qu'ils puissent l'avaler, en leur faisant leur toilette, etc.
—N'y a-t-il rien que nous puissions faire ? chuchota Hermione.
Severus ne répondit pas, bien que l'ayant entendu. Une idée commençait à germer dans son esprit. Il avait quelque vague souvenir d'un conte que le Seigneur des Ténèbres trouvait très distrayant.
Perpétue passa une heure avec son arrière-arrière-grand-père tandis que ses invités patientaient dans un coin sans même échanger une parole. « Quel drôle de couple ! » pensa-t-elle distraitement.
Une fois dehors, Severus décida que maintenant était un bon moment pour mettre son plan à exécution.
—Madame Locquignol ? Est-ce que par hasard la Mort n'aurait pas l'apparence d'une personne ?
Elle lui lança un regard calculateur, tandis que Hermione était bouche bée.
—C'est ce qui se dit. La Mort serait un homme long, maigre, jaune et vieux, vieux comme un patriarche, qui porterait une faux aussi longue qu'une perche à houblon(1).
—Dans ce cas, je pense que je peux essayer de vous aider à la retrouver.
Ce fut au tour de Perpétue d'être bouche bée. Severus se retrouva alors face à deux dentitions exposées ; il trouva cela dégoûtant.
—Co… Quoi ? Vous…
Perpétue ne trouvait plus ses mots, ce qui amena un petit sourire d'autosatisfaction sur la bouche de Severus. Il tira sa baguette de sa manche et entonna :
—Locus Mortuus !
Un filament jaune s'échappa de l'extrémité du bout de bois, tourbillonna un peu dans la bise, puis partit en ligne droite vers l'autre bout du village. Tous trois se mirent en route derrière le sortilège. Ils furent bientôt suivis par quelques curieux plus ou moins hostiles. Cela faisait au moins un peu de distraction en cette triste journée de novembre. Ils traversèrent le village sur sa longueur avant de bifurquer sur la gauche dans un petit chemin encore plus boueux que la route sur laquelle Severus et Hermione avaient atterri.
—Ils vont vers le Marais, murmura la foule. Qu'est-ce qu'ils vont faire au Marais ? Il n'y que la vieille Misère et son chien là-bas.
Personne ne leur répondit. Severus avançait rapidement d'un pas déterminé, Hermione faisait de son mieux pour ne pas se laisser distancer et Perpétue était excitée à l'idée de retrouver la Mort. La petite troupe arriva bientôt devant une pauvre cassine(2) en pisé derrière laquelle on discernait l'ébauche d'un clos. Le sort contourna la misérable masure et se dirigea droit vers l'enclos de la vieille Misère dont personne ne se souciait. Les Vicquelots allaient vite se rendre compte qu'ils avaient eu tort de négliger la pauvresse : pendue dans un poirier, l'unique arbre du clos, prise dans le lacis de ses branches, se trouvaient la Mort. Tout le monde s'immobilisa et un silence religieux tomba sur l'assemblée.
Severus fut le premier à se reprendre.
—Vous êtes bien la Mort ? demanda-t-il à l'homme perché dans le poirier.
—Eh oui, mon ami ! Mais je ne peux descendre. Me prêterez-vous une main pour m'aider à me décrocher de mon perchoir ?
Severus s'avança vers le poirier et tendit la main à la mort sous le regard captivé des villageois. Les deux mains ne furent-elles pas plus tôt entrées en contact que Severus se retrouva lui aussi pris dans le branchage et levé de terre. Argh, il avait oublié cet aspect particulier du conte ! Il tenta de se débattre, de jeter quelques sorts (y compris le Sectumsempra), en vain.
Hermione aurait bien voulu faire quelque chose, être utile, mais elle n'avait jamais rien lu sur un arbre piégeur ailleurs que dans des œuvres littéraires. Elle ne connaissait aucun sort qui aurait pu faire descendre Snape. Elle se souvint du Saule cogneur et fit le tour de l'arbre à la recherche d'un nœud qui aurait pu servir à figer l'arbre. Hélas, elle ne trouva rien.
—Faites quelque chose, Granger ! hurla Severus depuis son juchoir(3), visiblement pas heureux avec sa situation présente. On dirait que vous avez oublié comment on utilise un cerveau.
Hermione réfléchit à une solution, mais rien, absolument rien ne lui venait à l'esprit. Soudain, une idée lui vint et elle tenta alors un sort d'immobilisation.
—Cela devrait empêcher l'arbre de bouger, déclara-t-elle, aussi bien à l'attention de Snape que des habitants.
Sûre d'elle-même et de sa magie, elle ne laissa pas le temps à Severus de lui hurler que non, elle ne devait pas faire cela ; elle leva les bras et agrippa son ancien professeur par la robe. En deux temps, trois mouvements, elle se retrouva à son tour entre ciel et terre, une situation qu'elle ne chérissait absolument pas.
Voyant leur délivrance à portée de main, mais en même temps si loin, les habitants de Vicq se sentaient comme Tantale au Tartare. Impulsivement, ils se ruèrent au secours des deux prisonniers. Un par un, ils devinrent captifs eux aussi de l'arbre visiblement ensorcelé. Une chaîne humaine se fit au sol pour essayer de tirer les prisonniers des griffes du poirier, mais rien n'y fit. Au milieu des cris de rage et de désespoir, un homme alla chercher sa hache et essaya d'entamer le bois, sans résultat. C'était comme si la lame rebondissait sur le tronc.
Le raffut finit par atteindre les oreilles de Misère et la fit sortir de sa cahute en compagnie de son chien Faro, lui aussi fort chenu. Bien sûr, une vieille personne comme elle, quasi aveugle et quasi sourde de son état, mit un certain temps à parcourir le chemin entre son banc de bois et son enclos.
—Que se passe-t-il ? Pourquoi ce bruit ? demanda-t-elle d'une voix étonnamment ferme pour quelqu'un de son âge.
Le maire, Jean Gélon, se fit le porte-parole de tous et expliqua à l'ancêtre les événements du dernier siècle, y compris la famine, la guerre pour la Mort, et toutes les autres horreurs commises par les hommes dans l'espoir de trouver le repos éternel.
—C'est de ma faute, alors, s'exclama-t-elle, vraiment désolée. Voyez-vous, Saint Wasnon m'a accordé un vœu pour me remercier de mon hospitalité. Je lui ai demandé que quiconque grimpe dans mon poirier n'en puisse redescendre sans ma permission. Je ne voulais plus me faire voler mes poires.
Elle soupira profondément.
—Je veux bien faire descendre la Mort, mais à condition qu'elle ne vienne me chercher que lorsque je l'aurais appelée trois fois.
Tout le monde se regarda, interloqué. On ne marchandait pas avec la Mort ! C'était sans compter sur l'avis de cette dernière.
—C'est d'accord, s'écria la Mort. J'arrangerai les affaires avec le Bon Dieu.
—Et bien, descendez tous.
Et tous les prisonniers du poirier tombèrent comme des fruits mûrs, voire blets pour certains. C'est que la moyenne d'âge avait eu tendance à augmenter ces derniers temps. Les hématomes et fractures qui résultèrent de la chute collective furent vite oubliés dans l'allégresse de pouvoir mourir à nouveau. De plus, Severus se montra compétent en sortilèges de soins.
La Mort se mit à l'ouvrage immédiatement dans tout le pays, en commençant par les plus vieux, bêtes comme gens. Quant aux habitants de Vicq, ils portèrent Severus et Hermione en triomphe jusqu'à la salle des fêtes où, sans attendre, ils entamèrent une bombance d'enfer. Ils durent manger et boire de la bière avec les autres, encore qu'ils parvinrent à seulement goûter au contenu de leur chope : ils ne voulaient pas se soûler. Perpétue vint leur parler un instant.
—Mon fils ne pourra pas vous accompagner demain à la capitale car nous allons enterrer nos morts et nous allons fêter cela. Je ne vous conseille pas de voyager seuls. Le pays grouille de brigands, et même avec ces bâtons que vous avez, je doute que vous puissiez les repousser. Quoique avec le retour de la Mort, le pays sera peut-être plus calme. De toute façon, vous ne connaissez pas le pays. Il vous faut un guide.
Elle ajouta en voyant la mine renfrognée des voyageurs :
—Rassurez-vous, c'est l'histoire d'un jour ou deux. Ensuite, nous vous mènerons au roi qui vous récompensera comme vous le méritez.
Puis elle repartit danser et boire.
Au fur et à mesure que la fête avançait, les villageois prêtèrent de moins en moins attention à tout ce qui n'était pas de la bière. Severus en profita pour attirer Hermione dans un coin relativement épargné par la beuverie collective en la tirant par la manche de son pull. Ils avaient tous deux ôté leur cape, et leur accoutrement ne pouvait absolument pas passer inaperçu parmi la population.
« Une chose à laquelle il faudra remédier, » pensa Severus.
—Miss Granger, je pense que nous devons discuter, lui dit-il sans préambule.
Le visage de Hermione reflétait l'inquiétude que les paroles de Severus éveillaient en elle.
—Comme vous l'avez constaté, nous avons passé au travers d'une barrière et nous nous trouvons maintenant dans une réalité parallèle. Je pense qu'il est dans notre intérêt mutuel de faire alliance et d'unir nos forces afin de trouver comment sortir de ce monde.
Elle fut soulagée à ses paroles.
—Je suis arrivée à la même conclusion. Je ne sais pas grand-chose sur ces enchantements, cependant.
—Je ne connais pas la formule pour les créer. Il semble que le Seigneur des Ténèbres l'ait retrouvée, mais il n'a pas partagé son savoir avec moi, sinon j'aurais sans doute pu élaborer un contre-sort. Ce que je sais néanmoins avec certitude est que ces réalités parallèles sont créées pour retenir ceux qui s'y trouvent séquestrés. Je pense que le fait de libérer la Mort était notre première épreuve, et nous l'avons réussie.
Hermione se mordilla la lèvre inférieure en contemplant sans les voir les ripailleurs.
—Oui, cela paraît logique.
Elle se garda d'ajouter qu'elle aurait fait le choix, erroné, de se rendre immédiatement dans la capitale si elle avait été seule.
—J'ai l'impression que l'impatience ne nous mènera nulle part, en tout cas pas où nous voudrions aller. Si nous voulons hâter les choses, nous ne ferons que nous éloigner de notre réalité. Nous n'avons pas d'autre choix que d'accepter son offre et de partir seulement lorsque le fils de madame Perpétue sera prêt.
Hermione tourna les yeux brusquement vers lui.
—Vous voulez dire que si nous tentons d'accélérer le processus qui nous ramènera chez nous, nous allons au contraire en retarder l'échéance ?
—Tout à fait. Et peut-être même nous empêcher de quitter ce lieu. Ce procédé est réellement ingénieux.
L'admiration pour ce sortilège dément perçait dans la voix de Severus. Hermione était furieuse. Elle ne trouvait rien d'admirable dans ce type de magie. Vraiment, son ancien professeur était… Elle n'eut pas le loisir de finir sa pensée.
—Je crois qu'il est temps d'aller chez moi, dit Perpétue, qui s'était plantée devant eux sans que Hermione la vit arriver. Je vais vous préparer des chambres et un baluchon. Vous ne pouvez vous suffire avec ce que vous avez sur le dos. Et puis, il vous faudra de beaux vêtements pour vous présenter devant le roi. Je suis sûre que tout le village vous aidera.
Ils la suivirent donc jusqu'à une fermette à deux pas de là. Ils eurent droit à chacun une chambre, mais sans salle de bains. Ils durent se contenter d'un pichet et d'un broc pour leurs ablutions matinales.
Pendant encore deux jours, le village enterra ses morts dans le vieux cimetière, qui avait repris du service. Chaque procession mortuaire était accompagnée de chants de joie et suivie d'une ripaille commémorative. Enfin, le troisième jour, Severus et Hermione se mirent en marche tôt le matin en compagnie de Roland, le fils de Perpétue. Les habitants du village se massèrent en bordure de route pour les saluer une dernière fois. Ils marchèrent toute la journée sur les routes boueuses du pays, échangeant peu de paroles. Plusieurs fois, ils croisèrent des enterrements joyeux. La rumeur du voyage de ceux qui avaient trouvé la mort circula rapidement, et c'est escortés par une foule en liesse qu'ils entrèrent dans Malbodium, la capitale. Les gardes de la ville prirent le relais de Roland et menèrent l'improbable duo du Mangemort et de l'amie du Survivant devant le roi Vincent et la reine Waudru.
Notes
(1)La description de la mort est reprise mot pour mot du texte de Charles Deulin, Le poirier de Misère, que vous pouvez lire ici : http// fr .wikisource .org /wiki /LePoirierdeMisC3A8re .
(2)La description de la maison de Misère est prise chez Charles Deulin. D'après le Trésor de la langue française, une cassine est une petite maison d'aspect minable, dont l'habitant est pauvre ou de condition modeste.
(3)Bâton ou perche destiné(e) à faire jucher la volaille (d'apr. FÉN. 1970). Source : Trésor de la langue française
