Chapitre I : Nouvelle vie

Je regardais tendrement ma fille endormie tandis que le soleil s'élevait au dessus des arbres. Elle avait tout d'un ange : la peau claire, de longs cils surmontant des yeux bien dessinés qui, pour l'instant étaient clos. Ses lèvres roses étaient entrouvertes, dans la beauté de l'innocence. Les premiers rayons du soleil tombaient directement sur son visage endormi et quand je fis un geste pour caresser sa joue, la lumière vint frapper ma main et se décomposer en un faisceau multicolore sur sa peau diaphane. Je sentis un souffle léger effleurer ma nuque et des doigts fins se poser sur mon épaule. Je ressentais fréquemment ce sentiment de plénitude depuis plusieurs mois. Depuis que j'avais quitté ma vie humaine et avait fondé une famille. Le simple fait de contempler ma fille en compagnie de mon mari m'emplissait de bonheur.

- Il va bientôt être l'heure. Il faudrait la réveiller, me dit-il doucement.

C'était notre routine depuis quelques semaines. Le matin, Edward et moi quittions la maison de Hanover, laissant Renesmée aux bons soins de Jacob qui n'était que trop content de passer la journée avec la petite.

Je suivais des études à l'université de Dartmouth, en compagnie des autres enfants Cullen. Pour cette première année dans le secondaire, j'avais suivie mes penchants et entrepris une filière littéraire. Mon époux, lui, avait opté pour des études de médecine, bien décidé à se montrer à la hauteur du talent de Carlisle, son père. Jasper quand à lui reprenait ses cours de philosophie, et Alice s'était laissée décider par les Beaux-arts. J'avais tenté de lui faire mettre à profit son obsession pour la mode dans la visée d'une carrière de styliste, et elle avait décidé de reprendre les bases (elle avait bien tout le temps pour cela !) à savoir le dessin. La plus surprenante était encore Rosalie, qui avait elle aussi opté pour des études de médecine. S'occuper de Renesmée avait eu une telle emprunte sur elle, assouvissant enfin ses désirs frustrés de maternité, quelle avait choisi d'y consacrer tout son temps et d'étudier la puériculture. Et pour finir, Emmet avait choisi de s'adonner aux sports universitaires, dans l'équipe de football américain. Il était quaterback de son équipe.

Nous avions chacun trouvé notre place dans cette ville, du moins autant que l'état de vampire nous le permettait. Mon beau-père continuait bien sûr de pratiquer la médecine, aux urgences de Hanover qui s'étaient félicités qu'un tel médecin vienne rejoindre leurs équipe. Quand à sa femme, elle avait entreprit la restauration de leur nouvelle maison. Tous les Cullen nous avaient rejoints à Hanover, pour ma plus grande joie. Me retrouver loin de Charlie et de Renée était déjà difficile. J'avais donc accueilli le déménagement de toute la famille avec enthousiasme, autant qu'Esmée soulagée de pouvoir rester près des ses enfants et de sa petite fille, que Rosalie qui ne voulait pas manquer une seule étape du développement de ma fille, ou d'Alice qui tenait tout simplement trop à Edward et moi pour s'éloigner. Jacob nous avait bien entendu accompagnés. Edward n'avait même pas protesté à l'idée. Les deux hommes s'étaient rapprochés à la suite de l'affrontement avec les Volturi, et il lui était reconnaissant de son dévouement envers notre petite famille. Il avait accepté sans sourciller de nous suivre dans le nord-est des Etats-Unis, préférant de loin déménager que de voir Renesmée s'éloigner. Il avait cependant dû sacrifier sa meute, la confiant aux soins de Sam. Il restait le loup alpha, mais son beta pouvait diriger les opérations à sa place. Jacob prenait régulièrement des nouvelles, il lui suffisait de se transformer en loup, pour communiquer avec le reste de la meute, quelque soit les distances. De plus, depuis notre départ, les choses semblaient bien calmes à Forks et les Quileutes n'avaient pas un intrus à pourchasser. Jacob s'était trouvé une place de garde chasse, son ego personnel refusant de laisser les Cullen débourser pour ses frais. Le poste avait de nombreux avantages, tant pour le loup qu'il était que pour nous autres vampires. Il passait une grande partie de sa journée dans les innombrables forêts qui entouraient la ville, pouvant se transformer en loup à loisir. Il pouvait également emmener Renesmée chasser la journée mais aussi jouer avec elle – c'est fou l'énergie à cette âge là, et rester dans la maison ne lui convenait guère longtemps !

Nous nous étions donc adaptés à notre nouvelle vie. J'étais encore un jeune vampire, et comme Edward me l'avait fait constater, je n'en étais qu'au commencement, et non comme lui, à un énième recommencement. D'ailleurs pour moi les choses semblaient s'écouler dans l'ordre naturel, indépendamment de ma nature de vampire. J'avais finit le lycée, j'avais quitté le domicile paternel pour poursuivre mes études. Il est vrai qu'entre temps je m'étais mariée et j'avais mis au monde un être hybride rare en son genre. Mais somme toute je n'avais pris qu'une année sabbatique, et j'avais été prête à entamer mon cursus universitaire à l'automne suivant.

Jacob s'était approché à pas feutrés et se tenait dans l'embrasure de la porte. Mes premiers emportements après avoir découvert son imprégnation envers ma fille l'avaient marqué, et à force de vivre avec nous, il avait appris à tenir une distance respectueuse de notre vie familiale. Bien sûr pour moi Jake faisait partie de la famille, même si dans les débuts j'avais refusé de considérer cette possibilité. Il avait fallu qu'il me laisse le temps de profiter de mon rôle de mère et d'assouvir les penchants possessifs qui en découlaient. Mais le jeune indien avait toujours su me comprendre, et il ne s'était pas braqué. Il avait conscience que sa présence auprès de notre enfant aurait rapidement pu devenir difficile à supporter pour de jeunes parents émerveillés, comme nous.

- Je ne veux pas vous déranger, murmura Jacob face au sommeil de l'enfant, mais il est déjà 8h.

Je soulevai ma fille de son lit. Elle sentait tellement bon au réveil ! Elle se blottit contre moi, son visage dans mes cheveux pour se protéger les yeux de la lumière du jour. Edward passa une main délicatement sur sa joue, puis embrassa le sommet de sa tête.

- Nous partons pour les cours ma chérie, murmura t-il doucement de sa voix chantante. Tu vas passer la matinée avec Jake, et vous viendrez nous voir sur le campus ce midi.

Pour toute réponse, sa petite main se posa sur ma joue, sans qu'elle lève la tête vers moi. Aussitôt je reçus le flash d'un passé récent, où Jacob, Renesmée, Edward et moi nous tenions autour d'une table, dans un restaurant du campus de l'université. Ma fille faisait la grimace devant son plateau repas, tandis que Jake engloutissait son cinquième hamburger. Mon mari et moi regardions notre fille avec des sourires compréhensifs, mais sans toucher à nos assiettes.

- Exactement, répliquais-je. Il va falloir te forcer un peu.

A mes côtés, Edward avait poussé un soupir amusé. Il avait lu dans les souvenirs que sa fille me transmettait. Je posais un baiser sur le front de mon enfant, et la déposa dans les bras de Jake. Comme à chaque fois qu'il était près d'elle son visage s'illumina. Je l'avais vu tant de fois mais réussissais encore à m'en étonner. Le simple fait de la tenir dans ses bras semblait combler son existence toute entière. Je me sentais bête, maintenant, d'avoir si mal réagis envers mon ami. A voir son sourire, ses yeux pétillants de bonheur, comment pouvais-je imaginer de sa part autre chose qu'un amour pur et inconditionnel. Il était à présent penché sur Renesmée qui avait enfoui son visage dans son torse.

- Allons Nessie, il faut ouvrir les yeux, roucoula t-il. Tu n'as pas oublié que nous allons voir les ours ce matin ?

Edward et moi sortîmes pour nous rendre sur le campus. Avec Edward au volant de sa Volvo, le trajet ne nous prenait qu'une dizaine de minutes. Certes courir au travers les bois qui bordaient notre maison, en périphérie de la ville, jusqu'au campus nous aurait pris encore moins de temps, mais c'était exclu. Nous nous appliquions particulièrement à avoir une vie normale du point de vue d'un humain, et venir chaque jour à pieds sur une distance de plusieurs kilomètres ne semblait pas très réaliste. Une fois la voiture garée aux abords du campus, nous descendîmes. A quelques places de là je remarquais une BMW rouge vif.

- Les autres sont déjà arrivés, lançai-je. Nous nous retrouverons ce midi je suppose ?

- Emmet ne sera pas des nôtre pour le déjeuner, me répondit mon amoureux. Il a un entraînement en vue du prochain match.

Le tournoi inter-université. Emmet nous en rabattait les oreilles depuis la rentrée. Certes, le choix des études de mon vampire de beau-frère était risqué. Carlisle était resté septique quand il avait annoncé son vœu pour l'année suivante, et Esmée n'avait pu retenir ses inquiétudes. Effectivement la force herculéenne d'Emmet risquait de provoquer un accident. Lui qui n'avait jamais aimé le sport au lycée à cause de la retenue qu'il devait afficher, s'était pourtant entiché de l'idée de passer ses journées à courir et lancer un ballon. Cependant c'était une attention de tous les instants pour ne pas plaquer trop fort un adversaire ou ne pas déployer sa vitesse surhumaine pour couvrir le terrain. Il devait même simuler l'effort et la fatigue à la fin des entraînements. Pourtant tout ce travail sur lui-même s'était révélé payant puisqu'il n'avait commis aucune imprudence tout en parvenant à atténuer un peu son enthousiasme débordant.

- Tu vas me manquer, chuchota Edward à mon oreille une fois arrivés à ma salle de cours.

J'étais adossée mur, près de la porte de l'amphithéâtre où se tiendrait mon cours dans quelques minutes. Il était face à moi, en appui, une contre le mur, tout près de ma tête. Son visage était tout proche du mien et je pouvais sentir son haleine sur ma peau. J'inhalai aussi discrètement que possible son parfum, et dû fermer les yeux un instant pour me contenir. Cela faisait plusieurs années maintenant que je connaissais son odeur, mais l'effet qu'elle produisait sur moi était toujours identique. Il le savait et en jouait ! Je plongeai mes yeux dans les siens, cherchant à faire passer mes propres sensations au travers de mon regard et lui répondit :

- Tu vas me manquer également.

Il se rapprocha encore d'avantage, ses lèvres frôlant mon oreille.

- Les nuits avec toi sont toujours trop courtes, murmura t-il avant de se replacer face à moi dans une position plus présentable.

- Et les instants sans toi toujours trop longs ! lâchai-je tristement en baissant la tête.

Il embrassa brièvement mon front au moment où mon ouïe perçu le bruit de pas pressés de mon professeur de littérature anglaise, Mrs Taylors. Edward se redressa et s'éloigna dans le couloir après m'avoir jeté un dernier regard, mi-déçu mi-soulagé que je ne m'expliquai pas. Après quelques pas il se retourna brièvement et me lança « on se voit au déjeuner ». J'avais en cet instant un sentiment de déjà vu, mais lointain. Des souvenirs de ma vie humaine me revinrent en mémoire : Edward s'éloignant dans le couloir du lycée après m'avoir dit qu'il me retrouvait au déjeuner. Il s'était tenu près de moi, devant ma salle de cours. Le jour où nous avions officiellement établi que nous sortions ensemble. Ces souvenirs m'avaient emmenée sur le seuil de mon amphithéâtre. La raison me revint quand j'inhalai l'air de la salle, chargée d'odeurs humaines. Ma gorge me brûla, mais je m'étais habituée depuis longtemps à cette morsure, et allai rejoindre ma place habituelle, vers le milieu des gradins. J'étais capable de résister à une salle pleine d'humains au sang chaud et appétissant. Je semblais ne jamais avoir éprouvé la torture de la soif des nouveaux-nés, comme les autres Cullen. J'avais longtemps médité cette particularité, et durant un moment de solitude avec Carlisle, j'avais osé lui soumettre mes hypothèses.

- Serait-il possible que le venin qui transforme un humain puisse avoir un impacte sur le vampire qu'il deviendra ?

-Je n'en sais rien, m'avait répondu le médecin. Je n'y avais jamais songé à vrai dire. Une lueur de curiosité s'était allumée dans ses yeux.

- Cela pourrait expliquer mon contrôle face à l'odeur du sang humain. Carlisle, tu as une maîtrise de toi-même peu commune chez les vampires, tu peux depuis des siècles côtoyer le sang chaque jour sans être tenté. Je me demandais si cette aptitude avait pu être transmise à ceux que tu as transformés. Après tout, je ne pense pas que n'importe quel vampire soit capable de suivre notre régime. Il faut beaucoup de volonté et certain abandonnent, comme Laurent par exemple. Cependant ceux que tu as transformés s'y sont tenu. Et Edward a atteint une volonté égale à la vôtre. Et je constate que je m'en tire mieux que lui à ses débuts. Et bien mieux que Jasper qui à été transformé dans une situation différente.

- Ta réflexion est très intéressante, m'avait-il répondu sérieusement intrigué. Je vais me pencher sur ton idée et faire des recherches là dessus. »

Depuis cette conversation j'étais persuadée que ma résistance n'étais pas à attribuer à un don, comme nous l'avions cru au départ, mais au venin d'Edward et à sa ténacité, qu'il m'avait transmise. C'est alors que toute la famille, confortée par ces hypothèses, avait insisté pour que je me soumette à un test pour juger de mon self-control, seulement quelques mois après ma transformation. Ils appelaient ça l'épreuve du centre commercial. Les Cullen m'avaient donc accompagnée et je m'étais tenue dans ce bâtiment clos pendant plusieurs heures, luttant contre ma soif dévastatrice, en compagnie d'Alice qui n'avait pas laissé passer cette occasion de fournir un peu plus ma garde-robe. J'avais remporté le combat, et ma famille avait estimé que j'étais apte à côtoyer les humains, et donc prête pour l'université. Jasper espérait secrètement que flanche, et une fois encore, son exaspération se fit sentir.

Le professeur commença son cours, ce semestre nous étudierions le théâtre shakespearien, un vaste programme. Je tentai de me concentrer sur le discours de Mrs Taylors, mais deux rangs au dessus de moi deux garçons parlaient sur mon compte à ce qu'ils pensaient à être voix basse. Bien sûr je distinguais sans difficulté leurs chuchotements, ainsi que tous ceux de la salle. Je percevais les battements de tous ces cœurs, à peine couverts par la voix de Mrs Taylors. Son cours me passionnait et j'y consacrais mon attention, où tout du moins une partie. Les deux jeunes gens derrière moi s'échangeaient des questions à mon sujet :

- Plutôt pas mal non ?

- Carrément ! Je me demande comment elle s'appelle. Tu crois qu'elle est libre ?

Ces réflexions m'arrachèrent un petit sourire qu'heureusement ils ne purent voir puisqu'ils se trouvaient dernière moi. Je n'avais pas du tout envie de les encourager sur cette voie, mais je n'étais pas habituée aux compliments sur mon physique.

- He Matthew, elle porte une bague. Tu crois qu'elle est mariée ?

Leurs chuchotements avaient repris quelques instants plus tard et m'avaient tirée de ma semi rêverie. J'entendais derrière moi le fameux Matthew se dévisser le cou pour tenter d'apercevoir ma main gauche, posée sur la table devant moi.

- Non elle est trop jeune, répondit-il à son ami. Quoique ….

- En tout cas ça m'empêchera pas de tenter ma chance, répondit le second.

- Sûr, si elle est libre, ça serait dommage de la laisser filer.

L'heure était finie et tout le monde se levait dans un brouhaha de conversations. Je me hâtai de regrouper mes affaires et sortis avant même que les deux intéressés s'en rendent compte. Je rejoignis rapidement l'amphithéâtre de mon cours suivant : deux heures d'anglais avec Mr Cooper. Le cours passa rapidement, les devoirs s'amassaient mais je ne me faisais pas de soucis, quelques minutes me suffiraient pour venir à bout de mon anglais. Cependant la dissertation en dernière heure me donnerait plus de fil à retordre. Nous étudiions l'œuvre d'Hemingway dans notre cours de littérature américaine. J'avais déjà demandé à Edward de m'aider pour cette matière mais il n'avait jamais étudié cet auteur. Il avait déjà suivi des études littéraires mais Hemingway n'avait jamais était au programme, puisqu'il vivait encore à l'époque ! C'est en repensant à ce devoir que je me dirigeais vers le centre du campus. Nous avions prit l'habitude de nous retrouver dans un restaurant de l'université quand Jake amenait Renesmée. Même si Edward et moi ne toucherions pas à notre repas, l'indien avait besoin de manger, et je tenais également à ce que me fille s'habitua à la nourriture. Elle devait dès à présent s'entraîner à avoir l'air d'une humaine. Le reste du temps nous passions la pause déjeuner à nous promener dans le parc de Dartmouth ou aux abords de la forêt. Alice et Edward, qui reprenaient le secondaire cette année étaient ravis de pouvoir enfin occuper ce temps à faire autre chose que rester à la cafétéria à jouer ce qu'ils appelaient la « comédie humaine ».

Le ciel était couvert mais le temps ce maintenait et la fin de l'été avait laissé dans l'air une tiédeur confortable. Si Hanover avait la plupart du temps un ciel nuageux, je trouvais le climat bien moins humide que celui de Forks. En m'approchant du restaurant j'aperçus mon meilleur ami en compagnie de ma fille, assis à une table en terrasse. Celle-ci me tournait le dos, mais quand Jake me fit un signe de la main, elle se retourna, sauta de sa chaise et se précipita à ma rencontre, un immense sourire sur le visage. Tout se passa en un instant. La réaction vive de Renesmée fit surgir en moi une vague de peur. Elle s'était précipitée, et je m'attendais à la voir arriver sur moi à la vitesse d'un boulet de canon. Cette vitesse était une habitude pour elle, elle n'y prenait pas garde. Mais devant tant d'humains, son geste risquait de ne pas passer inaperçu. Cependant, quand elle leva son visage réjoui vers moi, son sourire s'effaça durant un dixième de seconde. Elle avait remarqué la frayeur sur mon visage. Elle s'approcha alors avec l'allure normale d'une enfant de son âge, et me serra dans ses bras. Je la pris dans les miens, la soulevant de terre comme si elle n'était pas plus lourde qu'une plume. Elle se blottie contre moi et je l'entendis murmurer de sa voie cristalline : « Tu vois maman, je fais attention ». Je baissai la tête et embrassai ses cheveux. J'avais toujours si peur pour elle quand elle était en ville. Peur qu'elle ne se laisse emporter à sa vrai nature, qu'elle fasse un geste qui pour elle paraîtrait anodin, mais qui pourrait éveiller les soupçons de ceux autour d'elle. Elle n'avait jamais eu d'expérience purement humaine. Elle avait toujours été cet être exceptionnel, mi-humain, mi-vampire. Cependant, elle avait bien plus côtoyé ces derniers, et il fallait qu'elle sache se comporter avec les gens normaux. Il fallait qu'elle apprenne, comme un enfant apprend la politesse. Il fallait qu'elle sache les gestes à faire et à ne pas faire en présence d'humains.

- Elle n'a pas encore touché à son assiette ! me lança mon ami tandis que je rasseyais ma fille à sa place à table. J'ai pris la liberté de lui commander son déjeuner, je me doutais qu'elle ferait traîner les choses. Mais elle a répliqué qu'elle ne voulait pas commencer avant que vous soyez là.

On pouvait percevoir clairement le ton paternaliste dans sa voix. Jacob était aussi attaché qu'Edward et moi à préserver les apparences au sujet de Renesmée.

- J'ai demandé exprès du bœuf saignant parce que je sais que tu aimes ça, Nessie, se plaignait Jacob. Tu n'es pas obligée de manger tous tes légumes, mais mange au moins ta viande. Puis il se pencha et ajouta à l'oreille de ma fille :

- Si tu as encore faim après on retournera voir les ours.

Puis il se redressa et ajouta plus fort

- Mais tu dois au moins manger ta viande !

Je ne prêtais qu'une oreille distraite aux recommandations de Jacob. Edward n'était pas encore arrivé, ce qui m'étonnais. Son dernier cours avait lieu dans un bâtiment plus près de notre point de rendez-vous que ne l'était mon dernier amphithéâtre. Un professeur l'avait peut-être retardé. J'allais faire part de mes interrogations à Jacob quand j'aperçus mon mari au loin. Il ne semblait pas nous voir et ne venait pas à notre rencontre. Tout à coup je me rendis compte qu'il ne marchait pas, mais qu'il suivait quelqu'un. A quelques mètres devant lui se trouvaient mes deux prétendants du cours de littérature. Mince ! Jacob me vit faire une grimace et leva la tête pour trouver l'objet de mon désagrément mais Edward avait interrompu sa filature et se dirigeait maintenant vers nous.

- Bon appétit, lança t-il en s'asseyant sur une chaise libre avant d'embrasser la joue de sa fille. Ces deux là sont en cours avec toi, dit-il en faisant un geste pour désigner les deux garçons au loin.

C'était une affirmation, pas une question. Cependant il évitait soigneusement de me regarder. Jacob suspendit son geste en entendant les paroles de mon mari. Il était figé dans un mouvement ridicule, les dents plantées dans son hamburger, la sauce dégoulinant sur la table.

- Oui, je suis déjà au courant, avouais-je timidement.

J'avais toujours peur de sa jalousie. Si je pouvais entendre ce que ces deux prétentieux avaient dit sur moi, Edward, lui, connaissait leurs pensées. Et je craignais sa fureur si ils avaient eu des fantasmes un peut trop débordants à mon égard. Si je n'avais jamais comprit sa jalousie envers Mike ou Tyler quand nous étions au lycée et que j'étais encore humaine, je ne pouvais plus jouer les innocentes faces aux commentaires de la gente masculine devant mon nouveau corps. Edward tourna son visage vers moi, un sourire amusé aux lèvres.

- Ils se demandent encore si tu es mariée ou fiancée, à cause de la bague. Cependant ils veulent tâter le terrain en t'invitant à la prochaine soirée universitaire.

- Oui, très bonne idée. Allons y, répondit Alice qui était soudain apparue, en compagnie de Jasper et de Rosalie. On a encore participé à aucune fête étudiante cette année ! Se plaignit-elle.

- Cela ne fait qu'un mois que les cours ont reprit, Alice, le morigéna son frère.

- Oui, mais je viens de m'acheter une nouvelle tenue qui n'attendait que cette occasion pour être portée, lança t-elle, malicieuse.

- Et l'as-tu acheté en prévision de cette fête, ou celle-ci est-elle un prétexte pour justifier tes achats compulsifs ! répliqua Edward.

- Va savoir, répondit ma belle sœur avec un clin d'œil, avant de lui tirer la langue.

Tous s'étaient assis autour de la table, comme le faisaient les étudiants autour de nous. Rosalie, les jambes croisées, passa nonchalamment la main dans ses longs cheveux dorés. Jasper se tenait plus raide sur sa chaise, mais il serrait dans sa main celle d'Alice, qu'il couvait du regard. Nous devions paraître normaux aux yeux des personnes qui nous entouraient. Seul pouvait sembler étrange l'enfant de sept ans assise à notre table. Rosalie questionna Renesmée sur sa « visite » aux ours. En effet, cette dernière appréciait particulièrement de voir les oursons jouer dans la rivière et voulait toujours se joindre à eux. Jacob l'y emmenait souvent, sous sa forme de loup pour assurer sa sécurité car les mères de ces jeunes ours n'appréciaient guère qu'on s'approche de leur progéniture. Qu'à cela ne tienne, les ours constituaient aussi un excellent repas. En tout cas bien plus appétissant que la viande morte qui refroidissait dans l'assiette près de moi.

La pause déjeuner s'achevait. Nous venions tous de terminer un tour dans le parc et mes cours pour la journée étaient finis. J'allais rentrer avec ma fille, tandis que les autres retourneraient en cours et que Jacob passerait au bureau des gardes forestier pour faire le compte rendu de son inspection du weekend. Edward nous embrassa sur le front, Renesmée et moi, avant que nous ne quittions le campus. Pour éviter les soupçons, il était convenu que je prendrais la Volvo pour rentrer avec Renesmée. Je me dirigeai donc vers le parking, une main tenant celle de ma fille qui marchait à mes côtés. Jacob nous accompagnait puisqu'il allait lui aussi rechercher sa voiture. Un groupe de filles nous dévisagea sur le chemin. J'entendis les réflexions nous concernant : elles se demandaient pourquoi une enfant de sept ans était sur le campus, mais on la trouvait ravissante, ce qui gonfla un peu plus mon orgueil de mère. Jacob installa le siège auto de ma fille dans la voiture d'Edward. Cet accessoire pouvait sembler ridicule, Renesmée n'était pas aussi fragile que les enfants de son âge, et mes réflexes rendaient ma conduite bien plus sûr que celle d'aucun autre automobiliste de cette ville. Cependant on n'échappait pas aux règles de sécurité routière quand on ne voulait pas attirer l'attention. Je laissais Jake installer « Nessie » et lui faire ses adieux pour l'après-midi.

- Oui c'est ça, et on se revoit ce soir, avait-il répondu à une question qu'elle n'avait pas prononcé. J'avais cependant remarqué sa petite main blanche sur la peau brune du Quileute.

Puis il se redressa et m'embrassa la joue avant de disparaître dans sa petite voiture. Je montai dans la Volvo et démarrai. Sur le trajet, j'interrogeai ma fille sur sa matinée :

- Tu t'es bien amusée ce matin, avec Jacob ?

- Oui, me répondit-elle enthousiaste. Les oursons étaient mignons, mais leur mère ne me laissait pas approcher. Mon Jake voulait s'en occuper mais je n'ai pas voulu. Je ne voulais pas qu'il fasse de mal à la maman.

- Pourquoi ça ? Demandais-je surprise.

Elle n'éprouvait pas autant de compassion pour les animaux en général. Ils étaient avant tout pour elle un repas.

- Je me suis dit que ce n'était pas bien de tuer la maman. Que deviendraient les petits ? Après tout, je ne voudrais pas qu'on te fasse du mal, moi non plus … on ne pouvait pas faire ça aux oursons, ajouta-elle après un instant de réflexion.

Je n'ajoutai rien. Je comprenais ses arguments. Elle faisait preuve d'un esprit d'analyse étonnent pour son âge. Ce sujet semblait l'avoir attristé et je décidai d'en changer.

- Que voudras-tu faire une fois rentrée ma chérie ?

- Continuer l'histoire. Je veux savoir ce qu'il arrive à la baleine.

Sa réponse avait été immédiate et une étincelle avait jaillis dans ses prunelles tandis que je l'observais dans le rétroviseur.

Nous avions prit l'habitude elle et moi de lire des romans. Son appétit pour la lecture était insatiable, ce qui me ravissait. Elle tenait ce goût de moi.