I
Deux mois plus tard
« Mais où est-elle passée ». Embêtée, Rowan regardait autour d'elle sur le Chemin de traverse, à la recherche d'un reflet bleu ou d'une chevelure aux reflets fauves, semblable à la sienne. Sa cousine Alina, qu'elle avait insisté pour emmener avec eux, avait disparu. Sans le dire à son oncle et sa tante, qu'elle avait déjà eu toutes les peines du monde à convaincre d'emmener leur fille -« Mais qu'est-ce que les gens vont dire, Tu ne te rends pas compte, Rowan, mais nous avons une certaines image à tenir, nous autres ! Déjà avec tes parents.. »-, la jeune fille était partie à sa recherche, laissant Lucinda et Pelenor choisir les livres dont elle aurait besoin pour sa première année à l'école de magie de Poudlard. Mais ils auraient vite fait de se rendre compte que les deux jeunes filles avaient disparu… Il fallait qu'elle retrouve sa cousine ! Elle se concentra sur Alina, la robe bleue qu'elle portait, sa petite taille, ses grands yeux gris, toujours un peu lointains, la légère crispation de sa bouche, et occulta tout ce qui se trouvait autour d'elle et qui n'était pas sa cousine.
Elle perçut une lueur bleutée dans son esprit et fit un pas dans sa direction, les yeux toujours fermés.
« -Vous ne pouvez pas faire attention ? Regardez donc où vous allez, Miss ! » Rowan était entrée en collision plutôt brutale avec un torse masculin ! Pestant entre ses dents, elle ouvrit les yeux, perçut vaguement de longs cheveux très pâles et des yeux gris, bredouilla une excuse et continua son chemin : il ne fallait pas qu'elle perde la trace d'Alina !
Vexé, le jeune homme qu'elle avait bousculé voulut rattraper l'impudente créature, puis, finalement, haussa les épaules avant de poursuivre son chemin : il était bientôt l'heure de son rendez-vous.
Rowan suivait toujours la trace de sa cousine, qui se précisait. Elle aurait pu sortir sa baguette pour s'aider, comme n'importe lequel des sorciers qu'elle connaissait maintenant l'aurait fait, mais elle avait vécu sans durant les seize premières années de sa vie et n'était pas encore à l'aise avec cet objet - bois de sorbier et racine de Circée, 30 centimètres, très souple- que son oncle, sa tante et elle étaient venus chercher à Londres dès la première semaine de son arrivée, ainsi que de nouveaux vêtements et quelques livres pour l'aider à se familiariser avec son nouveau monde. Pour Rowan, la baguette servait plus à canaliser l'énergie dans des buts bien précis qu'à aider à la magie : elle savait fermer une porte à distance, retrouver les objets -ou les cousines fugueuses-, faire voler les gouttes de rosée et beaucoup d'autres choses encore seulement en se servant de sa volonté, sans même y penser.
Elle se rapprochait, elle le sentait ! Enfin, devant elle, elle vit -bien avec ses yeux cette fois- la robe bleue et la chevelure rousse ébouriffée d'Alina, accroupir près d'une porte, et totalement absorbée par ce qu'elle contemplait. Rowan s'approcha doucement, ne voulant pas effrayer sa cousine, très fragile. Elle pensait qu'Alina était autiste, et qu'elle avait un léger retard, également, mais, dans l'univers des sorciers, ou du moins ce qu'elle en voyait chez son oncle et sa tante, les affectations psychiatriques n'étaient ni connues, ni reconnues, sauf si elles venaient de blessures magiques, semblait-il… Pour Lucinda et Pelenor, l'infirmité de leur fille unique était une tare qu'il fallait cacher aux gens de peur qu'ils les méprisent à cause de cela. C'était vraiment pour faire plaisir à Rowan, ou la faire taire, parce que la jeune fille pouvait se montrer extrêmement têtue lorsqu'elle était convaincue d'avoir raison, qu'ils avaient consenti à l'emmener avec eux. Lorsqu'ils partaient, ou qu'ils recevaient du monde, habituellement, Alina restait à la garde de Brownie, l'elfe de maison de la famille… Cela ne semblait d'ailleurs pas la déranger, mais comment savoir ce qui la dérangeait ou non ? Alina savait parler, mais le faisait très peu. Elle restait assise durant des heures à dessiner et sortait dans le parc pour chercher des plumes dont elle semblait faire collection. Rowan avait voulu, avant son départ imminent, offrir un autre horizon à sa cousine, et elle se demandait maintenant si cela avait été une si bonne idée que cela…
Sans même se retourner, la jeune fille dit soudain
« -Rowan, regarde ! J'ai un chat !
Tout comme Rowan, Alina semblait faire de la magie constamment, et sans baguette, puisque, de toute façon, elle n'en avait pas, mais ses parents l'ignoraient probablement.. .
Rowan se pencha sur ce que contemplait sa cousine avec tant de concentration et découvrit un adorable petit chaton blanc et noir qui la regardait avec de grands yeux bleus. Il était visiblement perdu et semblait avoir faim. La jeune fille se demandait comment tante Lucinda allait prendre l'arrivée de l'animal… Mal, sans aucun doutes, puisqu'il venait d'Alina. Mais si elle disait que c'était elle-même qui l'avait trouvé, cela pourrait peut-être marcher. Rowan se demanda ce qu'elle avait de si spécial pour susciter autant d'attention de la part de son oncle et de sa tante, alors que ses parents étaient des parias auxquels ils n'avaient pas parlé depuis leur fuite du monde sorcier, et que Lucinda et Pelenor ne regardaient même pas leur propre fille… peut-être rappelait-elle à Lucinda cette sœur qu'elle avait bien dû aimer, à un moment…
« Prends le petit chat avec toi, Alina ! Tes parents nous attendent », dit-elle à sa cousine avec un sourire. S'avisant alors qu'Alina avait perdu son chapeau pointu, ce qui ne manquerait pas d'être remarqué et commenté, Rowan ôta son chapeau et en coiffa la jeune fille qui avait maintenant le petit chat dans les bras et un sourire radieux sur le visage. Elle lui prit la main elle elles regagnèrent la librairie en chantonnant. Alina adorait chanter.
Effectivement, Lucinda et Pelenor les attendaient, devant la librairie Fleury et Bott où elle les avait laissés, un volumineux paquet posé à leurs pieds, contenant probablement les ouvrages dont elle aurait besoin pour son entrée à Poudlard, mais ils n'étaient pas seuls. Un jeune homme aux longs cheveux blonds si pâles qu'ils étaient presque blancs leur tenait compagnie. Dès qu'elle les vit, Alina courut vers ses parents, dont la crispation des mâchoires n'échappa pas à Rowan, pour leur montrer le chaton. Rowan s'empressa de les rejoindre pour éviter tout drame.
Ignorant délibérément sa fille qui se tortillait devant elle, Lucinda se tourna vers sa nièce :
« -Rowan, ma chérie ! Viens que je te présente Janus Malfoy, qui rentre d'un très long voyage. Son neveu sera à Poudlard avec toi cette année…
-Nous avons déjà fait connaissance… Brièvement ! »
« Oups », pensa Rowan, revoyant l'éclat presque blancs des cheveux de l'homme qu'elle avait bousculée. Courageusement, elle leva les yeux, le regardant bien en face, et rencontra les yeux les plus gris, les plus froids, qu'elle eut jamais vus. Elle sentit un frisson lui remonter la colonne vertébrale : « Cet homme est dangereux ! », pensa-t-elle. Elle lui répondit cependant avec chaleur qu'elle était enchantée de faire sa connaissance. Ses parents étaient des universitaires, et elle était rompue aux échanges de politesse. Tout en parlant, elle s'était approchée de sa cousine et lui avait passé une main apaisante autour des épaules, ce qui eut le don de la calmer. La présentation du chaton attendrait...
Sa tante reprit :
« Nous parlions justement de toi ! Je disais à Janus combien nous étions heureux d'avoir trouvé une jeune fille si charmante à adopter... »
Rowan tiqua. Pourtant, son oncle et sa tante avaient été très clairs sur le sujet : pour tout le monde, elle serait une jeune fille qui avait grandi dans un orphelinat moldu et qu'ils avaient découverte par hasard, lors d'un voyage au Pays de Galles. On ne savait comment, elle n'avait pas été perçue plus tôt par les gens du ministère et n'avait donc jamais eu de contacte avec l'univers des sorciers. Ils avaient assuré à Rowan que le fait d'être la fille de ses parents la desservirait, mais la jeune fille pensait que c'était plutôt eux-mêmes qu'ils cherchaient à préserver. Quoiqu'il en fut, ils lui offraient le gîte, le couvert, un foyer, et même si cela lui coûtait elle avait décidé de leur obéir sur ce point, du moins pour le moment. Sa tante continua à chanter ses louanges de façon très exagérée aux yeux de la jeune fille : « ...et c'est une sorcière accomplie, vous pouvez nous croire ! Pour quelqu'un qui n'a jamais tenu une baguette de sa vie, elle se débrouille vraiment très bien ! Et d'ailleurs, le directeur de l'école était d'accord avec nous et a décidé de l'intégrer directement aux sixièmes années ! Je suis certaine qu'elle pourra briller en société lorsqu'elle aura terminé son cursus à Poudlard... »
Rowan se sentit rougir. Pourquoi sa tante la mettait-elle autant en avant ? Janus Malfoy la contempla de haut en bas, faisant exprès, elle en était persuadée, d'appuyer son regard pour la mettre mal à l'aise, et il y parvenait : elle avait l'impression d'être une espèce d'insecte particulièrement repoussante !
« -Oui, ravissante, en effet ...» finit-il par lâcher d'une voix traînante au timbre grave. La tante Lucinda jeta au jeune homme un regard entendu que Rowan perçut sans en comprendre la signification , auquel il répondit par une ébauche de sourire moqueur. De grande stature, les traits fins, il aurait été attirant sans cet air profondément blasé, comme si rien autour de lui ne pouvait trouver grâce à ses yeux. Sur sa lancée, encouragée par ce qu'elle avait pris pour un assentiment, Lucinda poursuivit :
« -Mais… pourquoi ne viendriez-vous pas souper chez nous un soir prochain ? Vous pourriez emmener votre belle-sœur et votre neveu, les pauvres, avec ce qui leur arrive... »
De glacial, le regard de Janus Malfoy passa à l'azote liquide.
« - Je ne crois pas que cela soit possible! », puis, sans crier gare, il prit la main de la jeune fille et la porta à ses lèvres. A nouveau, elle ressentit ce frisson d'appréhension remonter le long de sa colonne vertébrale et cette impression de danger qui émanait de lui. Il n'avait pourtant pas l'air si terrible !
Avec un salut envers Penelor et Lucinda et un signe de tête vers Alina, qui ne le vit même pas, trop occupée à caresser son chat, il tourna les talons et s'éloigna dans la foule. Rowan le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eut disparu. Elle ne savait pas pourquoi, mais cette rencontre lui semblait importante. Sa tante, elle, ne décolérait pas :
« -C'est de ta faute, aussi ! », dit-elle à sa nièce « Regarde-toi : tu es toute dépeignée, et tu as perdu ton chapeau ! Qu'a dû penser Mr Malfoy ? » la jeune fille jugea plus prudent de garder pour elle ce que lui inspirait l'opinion de ce Malfoy et, avec Alina, présenta enfin le chaton affamé à Pelenor et Lucinda.
