Chapitre 2 : 20 février 1920

A quel moment perd-on ses rêves ? Comment fait-on pour ne pas voir le serpent du désespoir s'insinuer en vous et vous ronger, tuant toute lumière en vous ?

Lors de sa dernière entrevue, il avait été horrible avec Anna, et pourtant c'était la seule chose qu'il pouvait espérer pour elle. Qu'elle continue de vivre, même si c'était avec un autre. Cette pensée était venue une journée où Mr Murray, l'avocat, était venu lui rendre visite pour le mettre au courant des dernières nouvelles. Il n'y avait rien eu de nouveau. Aucune preuve n'indiquait qu'il n'avait pas tué sa femme. Si seulement il savait mentir, il serait en ce moment à Downton, avec Mr Carson, le comte et sa famille, mais surtout avec Anna. Sa femme.

Il avait déjà été marié, mais cela avait été un échec. D'ailleurs, il se demandait encore ce qui l'avait attiré chez Véra. Peut-être la peur de rester seul ? Son mariage n'avait pas été heureux. Avait-il connu le bonheur avant de rencontrer Anna ? Un mariage raté, la prison, l'alcool, la guerre, cette blessure… il pouvait dire qu'il avait tout connu. Tout le pire. Sa vie allait à vaux l'eau, jusqu'à ce qu'il se réveille un matin de 1912, bien décidé à tout recommencer. Il s'était souvenu de son ancien chef, le comte de Grantham, qu'il avait sauvé lors de la guerre en Afrique du Sud alors qu'il était son ordonnance. Il lui avait caché son infirmité, par peur que le comte ne lui offre un emploi par pitié plutôt que par reconnaissance. Dès son arrivée, il avait remarqué la gentillesse d'Anna. Sa gentillesse, mais aussi le profond respect qu'elle éprouvait pour lui. S'il y avait bien un sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé, c'était bien de la pitié. Il l'avait compris quand elle lui avait apporté ce plateau, alors qu'il allait quitter Downton. A ce moment là, alors qu'il pensait que tout était perdu, elle était apparue, avec ce sourire. Elle lui avait demandé d'envoyer des nouvelles. Elle s'était inquiété pour lui. C'était bien quelque chose qu'il n'avait jamais connu. Elle n'était pas comme les autres.

Le temps avait allumé un feu dans son cœur qui le torturait mais qui lui faisait aussi du bien. C'était quelque chose qu'il n'avait jamais éprouvé avec Véra. Il savait que c'était sans espoir, c'est pour cela qu'il ne lui montrait pas ses sentiments. Ce n'était pas convenable. Il n'était pas libre. Libre de cœur, uniquement. A la mort de sa mère, Véra était réapparue. Pourquoi ? Que cherchait-elle ? Il sentit que l'appât de l'argent qui la caractérisait pouvait lui être bénéfique. Apres tout, qu'avait-il à perdre ?

Tout. Il avait tout perdu. Son travail, ses amis, le peu d'honneur qui lui restait, mais surtout Anna. En cherchant son bonheur, il avait fait son malheur. Il ne pensait pas que Véra aurait été si loin pour pourrir sa vie et ses espérances. Néanmoins la réalité était là. Il était en prison, marié à la femme qu'il aimait depuis prés de huit années et qui allait surement passer sa vie à l'attendre. Il ne pouvait pas lui faire subir cela. Anna méritait mieux. Il lui avait dit qu'il ne serait pas contre divorcer, si Anna le souhaitait, la libérant comme lui aurait aimé être libéré par Véra. Il avait bien vu dans les yeux d'Anna que cette proposition la révulsait. Mais il fallait qu'il le lui dise, qu'elle l'envisage. Et pourtant, imaginer qu'elle puisse s'éloigner de lui, aimer quelqu'un d'autre, être dans les bras de quelqu'un d'autre lui était insupportable. Mais il n'arrivait plus à se battre. Il n'arrivait plus à espérer. Il n'arrivait plus à vivre. Comment pouvait-il lutter en étant si loin d'elle ? Sans elle ?

Certaines nuits, le cri d'Anna à l'annonce du verdit le réveillait. Apres la tournure qu'avaient pris les événements, il avait senti que l'issue n'allait pas être favorable. Il avait essayé de s'y préparer. Mais ce cri… Il ne s'y était pas préparé. Ca l'avait traversé comme un coup de poignard. Il aurait alors voulu courir la prendre dans ses bras. Et surtout cette foutue évidence qui l'avait prise lorsqu'on l'avait condamné et qu'on l'emmenait : il n'allait plus jamais pouvoir la serrer contre lui. Il l'avait appelé, comprenant que c'était la dernière fois qu'il la voyait.

Une nuit. Le destin ne leur avait donné qu'une nuit ensemble. Il aurait voulu que cette nuit soit éternelle. Etre juste avec elle, rien qu'avec elle, c'était comme allumer une lumière au fond de lui. Il l'avait serré contre lui, avait touché sa peau. Ils étaient enfin ensemble. Mais trois jours plus tard, l'ombre avait remplacé la lumière : on enterrait Lavinia et il était arrêté.

Pourquoi avait-il développé ce sens aussi profond de l'honneur ? Oui, s'il avait su mentir, du moins caché certaines choses, il serait auprès d'elle. Mais il n'aurait pas pu se regarder en face. Car après tout ne l'aimait-elle pas pour ce qu'il était ? Un homme droit et intègre ?

Il n'aimait pas Véra, et pourtant il lui était resté fidèle, malgré son amour pour Anna. Il avait été en prison pour vol, alors qu'il n'avait jamais rien volé de sa vie, si ce n'est le cœur d'Anna. Enfin, il était condamné pour un crime qu'il n'avait pas commis. Anna pouvait être fière de lui, tout compte fait. Il n'avait pas grand-chose à se reprocher. C'était un homme bien. La vie n'avait pas été tendre avec lui, mais sa rencontre avec Anna avait été sa chance. Il l'avait saisi. Il n'avait aucun regret.

En reposant la photo d'Anna sous son oreiller, il se jura de lui demander pardon et de lui dire à quel point il était heureux d'être marié avec elle.