Et c'est parti ! Bonne lecture à tous !
1er Décembre – Chocolat
Sherlock s'éveilla avec une sensation de froid dans le lit, et en fut aussitôt grognon. La raison de cette sensation était d'ailleurs évidente : John n'était plus avec lui sous les draps. Avec un nouveau grognement, le détective tourna la tête de l'autre côté, pour apercevoir le radioréveil dont les chiffres lumineux rouges agressaient sa routine. Presque neuf heures. Pas étonnant que John ne soit plus là, il avait une garde à l'hôpital ou un machin comme ça à huit heures. Autant Sherlock ne retenait pas le moins du monde les emplois successifs qu'exerçait son amant (pourquoi se donner cette peine puisque c'était tous en rapport avec la médecine et qu'au premier SMS « Danger – enquête » de Sherlock, John laisserait tout tomber pour le suivre, se ferait virer, resterait avec Sherlock quelques jours ou semaines durant, avant de décider qu'il fallait autant pour sa fierté que leurs finances qu'il retrouve un job, et le cycle recommençait. Sherlock avait totalement perdu le compte du nombre de fois où cette ronde avait eu lieu), autant il en mémorisait les horaires par cœur. Parce que les heures de travail de John, c'était autant de minutes que le détective passait sans son amant.
Il grommela de nouveau, par pur plaisir puisque personne n'était pas là pour l'écouter. Il fallait qu'il regarde de plus près ce que John mettait dans la nourriture, le soir, parce qu'il était impossible qu'il dorme autant depuis qu'il était en couple avec son colocataire. John l'avait rendu feignant.
Paradoxalement à cette pensée grognonne sur tout ce temps perdu à dormir, Sherlock n'avait pas la moindre envie de sortir du lit. Les rideaux de leur chambre n'étaient pas très épais, et le détective distinguait parfaitement bien la faible luminosité du dehors derrière les carreaux, annonçant une journée grise et morne, pleine de brouillard et de froid.
- Quel jour sommes-nous ? demanda Sherlock à voix haute.
Personne, bien évidemment, ne lui répondit dans la réalité, mais le John-de-sa-tête, son meilleur allié dans son Palais Mental quand il était tout seul, l'informa qu'on était le premier décembre.
- Noël sera blanc, rajouta le John-de-sa-tête.
Sherlock roula des yeux dans ses orbites. Depuis au moins deux mois, les magasins commençaient à se parer des couleurs de Noël, et depuis une semaine, John avait été gagné par l'euphorie ambiante. L'immense sapin enguirlandé du centre commercial n'aidait en rien. Depuis une semaine, le médecin répétait donc à son amant qu'il rêvait d'un Noël enneigé, comme lors de son enfance, et Sherlock répliquait donc que le réchauffement climatique et la fonte de la banquise n'étaient certainement pas de cet avis. Si même le John-de-sa-tête se mettait à dire des choses pareilles, Sherlock devenait encore plus cinglé qu'il ne le croyait.
Toujours grognon (et bien décidé à le rester jusqu'au retour de John, au moins, voire après, histoire de faire culpabiliser son amant et obtenir des câlins, jeu auquel Sherlock était imbattable), Sherlock attrapa la couette du lit, s'emmitoufla dedans et se traîna jusqu'au salon dans cette tenue.
Salon dans lequel il trouva la deuxième couette de la maison sur le canapé. Novembre avait été particulièrement glacial, et John avait été lassé de voir Sherlock défaire le lit et embarquer la couette pour se promener avec et l'oublier n'importe où quand il était réchauffé. Il en avait donc acheté une deuxième pour le canapé, histoire que son compagnon puisse méditer en paix et au chaud.
Un feu ronflait dans la cheminée, allumé par les bons soins de John et pas encore éteint. Mrs Hudson râlait toujours en disant qu'ils allaient mettre le feu à la maison, un jour, parce que la cheminée n'était pas aux normes, mais Sherlock adorait la technicité de son amant quand il faisait s'embraser le bois sec et il n'y aurait renoncé pour rien au monde.
Par les fenêtres, Sherlock aperçut la buée, le givre sur les arbres et les toits alentour, le brouillard hivernal. Il n'avait pas la moindre envie de sortir aujourd'hui. Délaissant la couette-du-lit (là encore, c'était la voix du John-de-sa-tête, comme à chaque fois que Sherlock pensait avec des tirets), Sherlock se vautra sur le canapé avec la couette-du-canapé. Il faudrait qu'il pense à ranger celle du lit avant le retour de John s'il ne voulait pas se faire disputer (ce n'est quand même pas bien compliqué Sherlock, celle du lit a une housse rouge, et l'autre une verte et je sais que tu n'es pas daltonien ! retentit le souvenir de la voix de John, le vrai, pas l'ersatz de sa tête) mais pour l'instant, il n'aspirait à rien d'autre que de faire un avec le canapé et réfléchir à sa dernière enquête en cours.
Dans un océan de plume et de douceur, Sherlock se laissa glisser dans sa réflexion.
Il en ressortit des heures plus tard, désormais certain que la veuve de la victime était également la coupable. Non pas qu'il en doutait avant, il l'avait lu dans son comportement dès son intervention sur les lieux du crime, mais Lestrade avait refusé d'entendre raison quant à ses arguments pourtant très sensés (« mais elle est coupable je LE SAIS ! » avait-il hurlé en boucle) et avait exigé des preuves. Sherlock n'avait aucunement l'envie de sortir dans ce froid glacial (et potentiellement rater le retour de John à la maison) pour aller les dénicher, mais il savait désormais où les trouver, et avec un peu d'explications et beaucoup de chance, Lestrade serait capable de les trouver sans les abîmer.
Dans le doute, il envoya un message à Lestrade immensément long (et que le DI trouverait probablement insultant puisque Sherlock y détaillait chaque micro-action à effectuer, y compris « appuyer sur la poignée et pousser le battant pour ouvrir la porte », mais le détective n'avait cure de la colère du policier), toujours confortablement vautré sur son canapé.
Ce fut une fois qu'il eut cliqué sur envoyé que l'envie lui vint. Il n'avait rien mangé depuis des heures, et il avait soudainement envie de chocolat, sans qu'il puisse se l'expliquer. À croire que l'ambiance de ce mois de décembre avait fini par déteindre sur lui. Parfois, être en couple avec John le rendait immensément stupide et faible, de son propre point de vue.
Mais le fait était là : il avait envie de chocolat. Pas de manger, pas de sucre, juste de chocolat. Bien noir et amer. Ou bien sucré et doux. Ou avec des fruits. Ou de la menthe. Ou du citron ? Ou même des orangettes. Avaient-ils des orangettes quelque part dans leur appartement ? C'était une question vitale, de première importance désormais. Sherlock n'avait plus que ça à l'esprit. Resserrant sa robe de chambre autour de lui, il se jeta sur ses pieds et passa à la cuisine pour examiner tous les tiroirs et les placards.
Ses recherches restèrent complètement vaines, et son envie de chocolat augmentait de minute en minute, induite par la frustration de ne pas en trouver. Il avait pourtant passé en revue toutes les cachettes habituelles de John, quand il essayait de ne pas dévorer la tablette entière, et la dissimulait à sa vue (ce qui était parfaitement idiot, parce que son cerveau savait toujours où elle se trouvait, mais Sherlock avait appris d'expérience que faire ce genre de commentaires le privait de câlins) mais les placards restaient désespérément vides. Ses mains aussi. Et son estomac encore plus.
Sa frustration, elle, par contre, augmentait de seconde en seconde.
Furieux, Sherlock décida d'aller passer en revue la chambre. Dès fois que John, au cours d'une fringale nocturne, en aurait caché dans la table de nuit. Ou pour s'amuser différemment, quand ils étaient tous les deux. L'affaire méritait d'être creusée, et Sherlock était un détective consciencieux. Il n'allait certainement pas laisser passer cette hypothèse sans l'avoir inspecté de fond en comble.
Il se sentait parfaitement stupide à ainsi examiner leur chambre, d'autant qu'il ne savait pas pourquoi il avait une aussi brusque envie de chocolat. En temps normal, il n'était pas vraiment porté sur les sucreries et les gâteries (sauf d'un autre genre, avec John, mais ce n'était pas le sujet), mais il éprouvait parfois le besoin en hiver de se réchauffer et faire plaisir, mais rarement avec une telle frustration. D'eux deux, c'était d'ailleurs John le chocolat-addict.
- Sherlock, je suis rentré !
La voix de John interrompit les recherches de Sherlock et son cœur s'emballa. Enfin ! John allait pouvoir lui dire où il avait caché les tablettes !
- Je vais prendre une douche ! poursuivit la voix de John en provenance du salon. J'ai eu un problème avec un patient à l'hosto et je dois me laver !
Sherlock n'eut pas le temps de sortir de la pièce pour signifier sa présence que la porte de la salle de bains, pourtant juste à côté de leur chambre, claquait déjà, John enfermé dedans.
Immédiatement, Sherlock analysa la situation : pour que le médecin file à la douche sans même embrasser son compagnon (alors qu'il savait parfaitement que ledit compagnon le lui ferait payer plus tard), c'était probablement dû à un vrai problème.
Sherlock examina les affaires de John, posée à la va-vite dans l'entrée et dans le salon. La position des chaussures ôtées sans même défaire les lacets, de force, le manteau jeté sur le canapé, le portefeuille qui dépassait de sa poche, mal rangé témoignaient de l'urgence de la situation : John avait même pris un taxi pour rentrer, parce qu'il ne pouvait pas prendre le métro. Sherlock pariait pour un gamin qui lui avait vomi dessus juste avant la fin de sa garde, ou bien un furoncle explosé ?
Il songeait à aller fureter plus d'indices dans la salle de bains (quitte à en oublier son enquête et rejoindre John sous la douche) quand il aperçut le sac plastique posé sur la table basse, déformé par deux grandes boîtes en carton, d'une forme étrange (comme une maison sur les dessins enfantins) et plutôt plate.
Intrigué par tout ce qu'il ne connaissait pas de nature, Sherlock ouvrit le sac et sortit les deux boîtes, parfaitement similaires, bigarrées, et représentant des scènes de neige, Père Noël, rennes et compagnie. Le détective soupira. Encore un truc inutile auquel il ne comprenait rien et qui avait trait à Noël.
Il examina néanmoins les boîtes de plus près, parce qu'elles n'avaient pas l'air, au premier abord, de pouvoir s'ouvrir, mais faisaient du bruit quand on les bougeait.
Alors Sherlock colla son nez dessus, et découvrit soudain pleins de petites portes d'un côté de la boîte. John allait probablement l'engueuler (il y avait probablement une utilité voire un but à tout ça, et Sherlock allait tout ficher en l'air), mais la curiosité fut la plus forte et Sherlock ouvrit précautionneusement une petite porte, s'assurant de pouvoir la refermer juste après.
Les yeux de Sherlock s'ouvrirent de surprise. Le morceau de chocolat placé là semblait avoir été créé pour lui. Son envie, supplantée par le retour de John, revint en flèche, et c'est presque en somnambule que Sherlock récupéra le carré de chocolat. Et l'engloutit, avec un plaisir non dissimulé.
Sauf que cela n'eut pas l'effet escompté : le chocolat était si petit que la sensation de satiété et de besoin assouvie ne fut que fugace, et Sherlock ne réalisa même pas qu'il ouvrait une deuxième porte avant d'avoir le deuxième chocolat au fond de sa bouche.
C'était délicieux, mais toujours pas suffisant pour le combler. Il tendit l'oreille, s'assurant que l'eau de la douche coulait toujours, et avec frénésie, ouvrit toutes les portes, sans même les compter, et engloutit tous les chocolats. Il eut d'ailleurs l'occasion d'avaler du chocolat aux amandes, et une figurine en forme de Père Noël, aussi sucrée et chocolatée que les autres.
Avec un air coupable, Sherlock reposa la boîte sur la table. John allait l'assassiner sur place.
L'eau coulait toujours en provenance de la salle de bains. Sherlock loucha sur la deuxième boîte. Ses envies étaient aussi déraisonnées qu'une femme enceinte. Il s'astreignit à la retenue.
Trois minutes plus tard, il avait englouti les vingt-quatre chocolats de la deuxième boîte, et avait replacé le tout exactement comme avant, les portes si bien refermées par ses doigts experts qu'il était impossible, à l'œil nu, de loin, d'affirmer qu'elles avaient été ouvertes. Avec un peu de chance, il aurait le temps de les remplacer avant que John ne se rende compte de quoi que ce soit.
- Bonjour, Amour, lui lança justement John en revenant de la douche.
Il était habillé, mais se passait encore la serviette dans ses cheveux humides, et son arrivée amena avec lui un nuage de vapeur, qui s'échappait de la salle de bains. Sa douche avait dû être brûlante.
Automatiquement, il vint se blottir contre Sherlock, qui referma les bras autour de lui et rendit le câlin par pur automatisme, s'oubliant presque dans l'odeur de shampooing et de gel douche de son amant.
- C'est quoi ce machin ? demanda Sherlock de sa voix la plus ennuyé possible, comme s'il s'en moquait éperdument, mais que ça gênait sa vue.
Mais il avait absolument besoin de savoir de quoi il s'agissait et où le trouver pour les remplacer en urgence (Mycroft pouvait peut-être lui rendre ce service ? Il ne refusait jamais rien à Sherlock...) avant que John ne remarque quelque chose.
- Ça ? sourit John en suivant du regard ce que Sherlock pointait du doigt. Ce sont des calendriers de l'avent ! Pour toi et moi ! Je sais qu'on a plus l'âge, mais bon, je suis passé devant ce matin et je n'ai pas pu résister...
Son sourire était immense et Sherlock grava dans sa mémoire cet instant, se rappelant subitement que sa mère, il y avait de cela des années, lui avait offert un calendrier similaire. À bien y réfléchir, c'était peut-être de là que venait sa violente envie de chocolat, comme un réflexe pavlovien qui se souvenait qu'on mangeait du chocolat le premier décembre...
Puis John se pressa encore plus près de lui, se mettant sur la pointe des pieds et cherchant sa bouche de la sienne. Sherlock, sans réfléchir, lui obéit, se pencha, et se laissa entraîner dans un baiser passionné et enfiévré. Il était clair que John avait autre chose que des baisers en tête, et Sherlock gémit quand son amant investit sa bouche de sa langue.
Sauf que celui-ci se retira immédiatement, et regarda son amant, surpris. Puis le regard de John se posa de nouveau sur les calendriers de l'avent, toujours sur la table. Puis sur la bouche de Sherlock. Puis sur les calendriers. Puis sur l'air coupable et angélique de Sherlock. Puis sur les calendriers. Et puis il s'écria :
- TU AS MANGÉ NOS CALENDRIERS DE L'AVENT ?
Prochain chapitre - 02/12 - Châtaigne
