II. Des paons et des chiens.

Lucius se frotta les mains et pénétra avec impatience dans le hall de Poudlard. Il était seul, et c'était sûrement préférable, parce qu'il était d'une humeur de chien. La pluie au-dehors l'avait totalement trempé, et il était donc frigorifié. Une fois à l'abri sous les voûtes épaisses de pierre, il sortit sa baguette et se sécha, sans réussir à se départir de cette impression de froid qui lui collait à la peau.

« Tu essayes de réchauffer ton coeur de pierre, Malefoy ? »

Le corps qui se crispe sous la voix assassine de Potter. Le blond fait volte-face et retient une grimace. Bien entendu, ils sont tous là - ses ombres, ses amis. Il forme un rictus amusé sur ses lèvres, et son regard aussi gris que la roche se fait méprisant.

« Toujours en bande, Potter ? Ne te sens-tu d'attaque que lorsque tu as assuré tes arrières jusqu'à trois fois ? N'as-tu pas assez de courage pour m'affronter seul ? »

Potter remonte ses lunettes sur son nez, l'air offusqué. Ses joues rougissent, mais ses yeux tombent sur l'insigne de préfét de Lucius. Si beau, si brillant. Si prometteur d'ennuis. James émet un grognement.

« Tu te caches derrière ton statut du préfét, Malefoy. Qui de nous deux est un lâche ? »

« Encore à te chamailler avec les fauteurs de troubles, Lucius ? »

La voix traînante de Rogue donne à Lucius un regain de forces. Il s'avance, de son allure noble et distinguée, vers son ami. Rogue n'a un sourire que pour lui et leurs deux regards frôlent les quatre gryffondors comme si ils n'étaient que la boue sous leurs semelles. James fait un pas, mais une main se pose sur son torse, pour l'arrêter. Lucius plisse les yeux, dédaigneux, alors que les lèvres de Black annoncent la couleur - sa voix est comme un aboiement, rauque et dangereux, cynique et claquant comme un fouet.

« Allons, James. Pas ici, pas maintenant. Laissons les attendre notre petite revanche. Laissons les avoir peur, craindre à chaque tournant que nos farces ne soient à leurs dépends. Et, croyez-moi, elles le seront. Vous vous repentirez d-»

« D'être des serpents face aux lions ? » Severus et son timbre de voix condescendant.

Lucius s'en amuse, mais le reprend à son tour. Le ton qui sort de sa gorge, cette fois, est bien plus qu'arrogant. Il est acéré, pointé là où ça blessera.

« Un paon face à un chien. »

Sirius sursaute, alors que James, Rémus et Peter lui jettent des regards d'incompréhension. Il hausse ses épaules musclées, le viage renfrogné. Leur querelle est interrompue par l'arrivée de MacGonagall et ils se séparent comme une volée d'oiseaux. Ils ne souhaitent pas des ennuis - pas ici, pas maintenant, comme l'a si justement fait remarquer Sirius.

Severus se tourne vers Lucius alors qu'ils entrent dans la Grande Salle et s'installent tranquillement à leurs places respectives. Le repas s'offre alors à eux, et les arômes flattent leur odorat presqu'autant que les couleurs et les formes attirent leurs yeux. Ils sont affamés, après ce cours ridicule de vol sur balai, où bien entendu, Potter et Black ont excellés. Leurs némésis attitrées.

« Je me demande si Slughorn rendra nos copies. »

Lucius écoute à peine les paroles de son ami. Il a planté sa fourchette dans une carotte et semble totalement perdu, le regard fixé dans le vide. Severus le pousse gentiment de l'épaule, pour attirer son attention. Le blond tourne enfin le regard vers lui. Il déglutit et secoue le visage, comme pour se réveiller d'un mauvais rêve.

« Pardon » marmonne t-il. « Qu'est-ce que tu disais ? »

« Slughorn. Nos devoirs sur les potions de médicomagie. Je trouve ça intéressant qu'il nous fasse une rédaction là-dessus. C'est toujours intéressant de-»

Lucius perd encore une fois le fil de la conversation. Il hoche la tête, pensif. Ses rêveries sont à des lieux d'un sujet aussi commun que le professeur de potions. Leur directeur est un être facilement influencable. Il donnera une note correcte à ceux qu'il estimera valoir le coup - ou à ceux qui comme Severus font preuve d'un savoir incroyable. Lucius n'a rien à craindre - il était doué de ces deux caractéristiques. L'intelligence et la fortune.

« Je vais faire ma tournée. Ne m'attend pas. »

Lucius s'étire et remonte les manches de sa chemise blanche, avant de monter les marches de la Salle Commune. Devoir de préfet. Les honneurs et les tâches à accomplir. Le prix de l'insigne. Ses doigts courent sur l'épingle d'argent. Il sourit dans l'obscurité des cachots, où l'humidité lui agrippe la gorge comme un spectre. Il est heureux d'atterir dans le hall, où il fait plus chaud. Peut-être aurait-il dû prendre un vêtement plus chaud, mais ... Non. Il n'en aurait pas eu l'utilité. Il se dépêche. La course aux marches qui grincent. Le regard qui fouille la quasi-pénombre. Qui s'accroche aux formes, en cherchant l'une d'elle en particulier. Sera t-il en avance ? Il déboule dans le couloir, le coeur au bord des lèvres, et s'avance vers la porte. La Salle sur Demande le laisse entrer. Il pénètre dans le fouillis, mais il sait où marcher. Il connaît chaque recoin. Il a eu le temps d'apprendre à posséder cet endroit. Il s'affale enfin dans le canapé aux ressorts défoncés et soupire. Il est le premier. De quelques secondes à peine, car bientôt une voix résonne, pleine de cette fierté qui le fait frissonner.

« Tu étais si pressé que tu as couru ? »

Une épaule appuyée contre une armoire, Lucius observe avec satisfaction la silhouette familière, connue et qu'il espère à chaque fois, qu'il attend à chaque seconde. Sirius lui lance un regard ardent et éclate d'un rire comme un aboiement. Il a l'air déguingandé, absolument décontracté. Séduisant. Beau. D'un éblouissement létal. De ce charme incroyable que beaucoup lui jalousent.

« La prochaine fois, annonce leur carrément en face ! Ils ont été surpris, et j'ai dû les rassurer comme je pouvais. J'ai expliqué que ce devait être un coup de chance, ou que tu avais peut-être fait le rapprochement avec mon patronus, ou mes rires qui, selon vous tous, ressemblent tellement à des glapissements. »

« Je n'ai pas pu m'empêcher. »

Sirius s'approche, s'installe dans le canapé en face de Lucius, croise les jambes puis les tend, et enfin les glisse sous lui, confortablement. Il a l'air d'un animal tournant sur lui-même sans savoir quelle position adopter. Cela fait sourire Lucius.

« Tu as l'air nerveux. »

« J'ai eu un P en potions. Tout le monde ne peut pas être dans les petits papiers de Horace la Limace. »

Il émet un grondement et s'enfonce plus fort dans le canapé, la nuque sur le dossier, la tête renversée en arrière. Il a l'air soudain, non pas fragile, mais humain. Comme si on lui avait ôté toute sa fierté. Mais cela ne dure qu'une seconde, car il redresse aussitôt le visage, son regard brillant d'une lueur sauvage. Lucius sent ses narines frémir.

« Je suppose que tu as eu un O, mon petit Lucius. »

« Bien entendu. Tu connais mon intelligence légendaire. » Rictus joueur. Le blond le défit du regard, et cela fonctionne. Il aime cela - ce jeu dangereux auquel ils jouent, où ils se jettent au corps et au coeur. Sirius se redresse, menaçant. Si ils font à peu près la même taille, c'est lui le plus fort, le plus puissant physiquement. Lucius l'a apprit. Lucius le sait. Lucius l'attend impatiemment.

« Rien à voir avec Rogue ? »

« Ne sois pas jaloux. »

La main attrape sa gorge. Pas encore assez violemment pour laisser des marques. Pas encore. Lucius écarte d'un geste brutal les doigts qui griffent sa peau. Il se lève à son tour et ils se mettent à se tourner autour comme deux fauves.

« Jaloux de cet idiot aux cheveux graisseux ? Tu rêves, Lucius. »

« Bien entendu. »

L'arrogance comme deux silex, dans ses yeux. Sirius n'a jamais tenu plus de quelques minutes. Un chien fou. Un sauvage et féroce animal. Il pousse Lucius, l'attrape, le heurte et le repousse, et enfin ses lèvres sont sur les siennes. Avec appétit, il l'embrasse. Sans aucune douceur, sans aucune délicatesse. Ils n'ont pas besoin de cela. C'est d'autre chose qu'ils ont faim. Ils manquent d'arracher leurs vêtements l'un à l'autre. Se sautent dessus, comme deux bêtes affamées. Et, dévorés par des désirs mutuels, par cette bestialité, ils s'unissent sauvagement. Sursaut des corps, gémissements accordés au délire des sens.

« Tu as encore laissé des empreintes dans ma chair. Heureusement que je connais quelques sorts. Espèce de bête. »

Lucius se tourne et attrape la baguette dans la poche de son pantalon posé sur le sol près de lui. Il passe le bout très doucement sur ses bras, là où les griffures et les bleus sont le plus visibles. Quand il arrive aux derniers, sur son torse et ses épaules, Sirius arrête son geste. Ses prunelles d'un noir d'encre luisent d'amusement.

« Laisse ceux-là. » Un marmonement. Il a tendance à tomber de sommeil après. Il a tendance à tomber de sommeil après. Il laisse retomber sa main mollement sur le matelas, paume vers le ciel.

« Je ne crois pas, cabot. »

« J'ai dis : laisse-les. Ou je t'en ferais d'autres. »

Il se redresse, sur les coudes, montre les dents en un sourire malicieux et bestial. Lucius frissonne et dépose sa baguette. Non pas qu'il craigne la colère de Black, mais dans le fond, il apprécie cette espèce de possessivité qui anime Sirius à son égard. Le blond s'étend au côté du brun. Ils sont installés sur un matelas à même le sol.

« J'aime quand tu es docile » soupire Sirius avec un large sourire moqueur.

Lucius lui attrape l'épaule et y enfonce ses ongles. Le gryffondor ne pousse aucun cri, ni même un glapissement. Il se contente d'ouvrir grand ses yeux qui voient jusqu'au plus profond de l'âme de Lucius. Leurs narines s'évasent, comme deux fauves se faisant face pour la place de dominant.

« Docile ? Tu oublies que pour chaque bleu que tu m'offres, j'en forme deux sur ta peau. »

« Et tu aimes ça ? La violence, le jeu malsain et glauque ? Tu aimes ça, quand tu vois ma peau se marbrer de rouge ? » Sirius a les traits crispés alors qu'il prononce ces mots, rapidement, d'un air un peu dément.

« J'aime l'idée de te posséder au point que tu portes l'empreinte de moi sur ton corps. »

Sirius l'observe un instant, puis éclate de rire. Il le toise d'en bas alors qu'il s'allonge sur le dos, observant Lucius assit à côté de lui. Le blond note que son regard flatte ses épaules et son torse, comme si il gravait dans sa mémoire chaque ecchymose sur sa peau pâle. Lucius ne les enlèvera pas - parce que s'il le faisait, il perdrait la face. Et il a sa fierté. Même si leurs petits jeux forment un noyau dur et lourd dans son coeur, même si cette relation qu'ils entretiennent et qui ne mérite pas ce nom, qui ne mérite rien d'autre que mépris et passion, même si ils se rabaissent l'un l'autre, Lucius garde la fierté ancrée à son coeur.

« Il est tard, monsieur le préfet. Severus va t'attendre comme une bonne épouse et te demander ce que tu faisais, et je compte sur toi pour lui décrire où, comment et surtout avec qui, hm ? »

Sirius a fermé les yeux. Lucius devine que si il reste là, il s'endormira et se réveillera au milieu de la nuit, pour rejoindre son dortoir. Au début, ils restaient ensemble, à se faire surprendre par l'horaire. Au début, ils se tenaient chaud, ils se parlaient, ils se taquinaient de longues heures durant, deux mâles cherchant à dominer l'autre, physiquement ou par l'esprit. Mais ils avaient failli être surpris plus d'une fois. Et à présent, Sirius était le dernier des deux à quitter la Salle sur Demande.

« Je faisais mon devoir de préfet. Je surveillais l'individu le plus turbulent de tout Poudlard. »

Il est debout, se rhabillant lentement. Tout en regrettant de ne pouvoir rester, en observant le corps nu et étendu de Sirius. Ce fou n'a aucune pudeur. Le blond regarde avec envie le gryffondor puis soupire en boutonnant sa chemise et en remontant ses manches délicatement. Dernière touche de cette fierté de son propre physique.

« Tu me flattes. » Il ouvre une paupière paresseuse. « Arrogant petit paon.» Lucius roule des yeux mais sourit. Il s'approche d'un miroir et remet de l'ordre dans ses cheveux, les lisse et les rattache sagement. « Tu es mieux avec tes cheveux lâchés. »

« Serait-ce un compliment, Black ? »

« Va t-en. »

Il se tourne sur le côté, presque endormi. Lucius s'approche et après avoir attrapé une couverture, la jette sur le corps de Sirius. Il ne bouge pas. Il a fini par sombrer dans le sommeil. Lucius a un sourire doux, puis se dépêche de s'en aller. Sa montre lui annonce qu'une heure est passée. Encore une fois, il dormira peu. Encore une fois, il sera si fourbu de leurs ébats qu'il perdra pied dans un repos digne d'un coma. Il ne peut chasse ses lèvres étirées sous le plaisir évident d'avoir encore une fois disputé leur jeu avec Sirius. Cela durant depuis trop longtemps. Trop de temps, une éternité à ses yeux.

Lucius se glisse dans le dortoir. Severus dort. Il songe à ce qu'a dit Sirius et cache un rire derrière sa main. Une bonne épouse, pas vraiment. James fera sûrement une compagne bien plus sévère et curieuse que son cher Severus. Et c'est sur la pensée qu'ils partagent des stigmates, comme preuves qu'ils existent, que Lucius s'endort.