Chapitre II

Ce fut de bon matin qu'Ace se leva, bien plus motivé qu'il ne l'avait été auparavant. Il s'habilla à la va vite, ne songeant qu'à la dernière minute qu'il ferait mieux de porter un tee-shirt avant de se présenter devant Sophianne dans la moitié de son plus simple appareil. Il passa le vêtement rapidement, sortant de la chambre et descendant les marches quatre à quatre. Une odeur gourmande provenait de l'arrière du comptoir, qu'il devina comme étant la cuisine. La salle était plongée dans une obscurité apaisante, légèrement recouverte d'un voile blanchâtre où flottait une senteur de fumée et de bois. Le craquement du planché attira son attention, la tête de Sophianne dépassa au coin du mur derrière le comptoir en chêne massive. Son visage s'illumina en le voyant au pied de l'escalier.

« Ah, vous êtes réveillé monsieur ! C'est bien ça ! Je vous ait préparé votre petit déjeuné, et vu que vous me semblait être un gros mangeur, je me suis levée tôt expressément pour vous.

– C'est très aimable de votre part, merci.

– Ce n'est rien, voyons ! »

Il lui offrit un sourire aimable et s'attabla au comptoir s'attaquant au repas. Les images de la bête lui revinrent en mémoire à chaque bouchée, l'impatience qui lui étreignait les entrailles redoubla. Finissant son assiette à la va vite, il remercia Sophianne et remonta dans la chambre prendre son imper ainsi que son chapeau. Redescendant les marches de l'escalier grinçant, il salua la tavernière et s'aventura dehors, le froid mordant ses joues. La tempête de la veille s'était calmée, la neige ne tombait plus depuis un moment. Les congères tenaient fermement les portes fermées, certains enfants, les plus casse cou, se jetaient dedans en poussant des cris joyeux et stridents, soulevant les particules glacées. Souriant, il maintint son chapeau fermement sous les bourrasques, flanchant légèrement, il campa ses jambes solidement, avançant lentement vers la forêt de pins. Recouverts de neige, certaines branches émettaient des craquements plaintifs, ou se rompaient sous le poids de la poudreuse. La cassure était nette, la neige absorbant les sons divers se rependant d'ordinaire dans les sous-bois.

Le crissement de la neige sous ses pas, accompagné du hululement d'une chouette rompaient ce silence surnaturelle. Le souffle d'Ace formait un nuage laiteux emporté par le vent. La neige accrochait chaque interstices de son imper, trop froid pour que les cristaux glacés fondent. Un battement d'ailes attira son attention, s'inclinant prestement tandis que le rapace frôla son couvre-chef. Un couinement, suivit d'un claquement s'éleva à côté de lui. Dardant ses yeux d'obsidiennes sur la scène, il vit l'oiseau tendre ses ailes en arrière, raffermissant la prise des ses serres sur sa proie, sa tête tournant d'un côté à l'autre, guettant tout intrus susceptibles d'interrompre son repas. La tête pivota vers Ace, chacun se sondant l'un et l'autre, soudain la chouette prit son essor, disparaissant derrière les branches à tir d'aile.

L'air froid piquait les narines d'Ace, s'insinuant dans sa trachée comme un millier de petits éclats de verres lui lacérant la gorge. Il expira afin de chasser cette désagréable sensation, frottant son nez vigoureusement de sa main gantée. Le temps s'écoulait lentement, comme suspendu par ce décor surnaturel, voir pittoresque. Relevant la tête, Ace plissa les yeux vers la cime des arbres, inspectant les environs d'un regard circulaire. Les rayons du soleil lui brûlèrent les rétines, imprimant des flashs multicolores à la forme de branches sous ses paupières papillonnantes.

Le bouquetin broutait les derniers rares pousses ayant survécus à l'hiver, labourant la terre rocheuse de ses sabots. Agile, il grimpait sur le flanc de la montagne avec autant d'aisance qu'un pinson en plein vol. Mais sans doute pas assez agile face à elle. Elle dressa sa truffe face au ciel, inspirant l'air froid. Celui-ci charriait l'odeur fauve et musqué de sa proie, opposé à sa position. Les bourrasques assez forte sifflait à ses oreilles, pivotant vers l'arrière, s'en protégeant et guettant tout son indésirable susceptibles de faire fuir son prochain repas. Le bouquetin descendit, ses sabots claquants sur la pierre. Elle l'observa en silence, calquant ses pas sur les siens, elle descendant de son perchoir, surveillant le vent impétueux. Elle vit sa proie se braquer, ses oreilles pivotant avec frénésies. N'attendant plus, elle fondit sur le bouquetin, ses larges pattes étouffants ses chutes, sa colonne vertébrale absorbant les chocs.

Il ne lui échapperait pas, elle avait trop faim, voulait se repaître de sa chair. Sa proie bêlait de peur, fuyant l'inéluctable à force de mugissement de plus en plus paniqués et lamentables. Un dernier bond lui permit de planter ses griffes dans le derrière du mammifère, le lacérant et le déstabilisant. Elle l'attira à lui, plantant ses crocs dans sa nuque. Leur deux corps s'emmêlèrent dans la chute, sa mâchoire ne lâchant pas prise. Le sang chaud du bouquetin se rependît dans sa gueule, la faisant gronder. Sa proie amortit la chute dans un dernier râle, un craquement sinistre retentit, la bête roulant sur le côté. Feulant de douleur, elle balança ses quatre pattes sur le côté, s'ébrouant de tout son long, dressant ses poils d'échine, montrant des crocs. L'odeur cuivré flatta agréablement ses narines, sa langue léchant ses vibrisses couvertes de sang. Ses muscles se détendirent, voyant qu'il n'y avait rien, raclant la roche sous ses pattes griffues. Elle s'approcha de sa proie, refermant sa gueule sur sa nuque, elle la traîna jusqu'à son repaire, son ventre criant famine.

Elle n'entama la carcasse que lorsqu'elle fut dans sa grotte, déchiquetant les chairs de sa victime par des coups de dents extatiques. Elle enfouie sa tête entre les côtes saillantes de son repas, dévorant son cœur et son foie encore chaud. Soudain, elle releva la tête, l'inclinant sur le côté avec attention. Ses poils se hérissèrent, tandis qu'elle se tassa sur elle-même, marchant à pas feutrés jusqu'à la sortie de son antre. Elle darda ses yeux sur l'intrus qui osait s'aventurer sur son territoire et de surplus, la déranger durant son repas. L'air lui apporta l'odeur qu'elle s'était acharnée à mémoriser, la veille alors qu'elle espionnait l'homme se reposant à l'abri du froid. Son instinct prit le dessus, sa queue battant l'air d'impatience. Prenant son essor, elle sauta, s'abattant de plein fouet sur le bipède, le reversant. Ils roulèrent l'un contre l'autre, l'un grognant, l'autre pestant.

Il finit sur le dos, l'air expulser de ses poumons dans un souffle rauque, son chapeau décrivant un arc de cercle, tombant plus loin. Ace allait repousser la bête, bien qu'il sache que celle-ci serrait incapable de lui faire la moindre entaille, il s'étonna de sentir ses pattes épaisses le palper, son museau humide et froid contre son cou. Son poil humide sentait la rouille, ainsi que l'humus glacé. Un grondement s'éleva de la cage thoracique de l'animal. Il fronça les sourcils. Ce qu'il croyait être un grognement, une menace, devint un petit ronronnement, preuve du contentement de la bête. Un petit ronronnement. Abasourdi, Ace pivota légèrement la tête vers son agresseur, l'odeur persistante et désagréable le faisant grimacer. Il découvrit une tête ronde à la gueule fine et carrée, tâchée de sang, parsemée de vibrisses. Tout le devant de la tête jusqu'aux oreilles étaient couvertes de sang. Ses deux pattes appuyaient contre ses épaules, le maintenant fermement au sol.

« Tu es mignon, soupira Ace, mais j'aimerai bien me relever ».

Le ronronnement cessa instantanément, les muscles de la bête se tendirent alors qu'elle planta ses iris vertes dans celles d'obsidiennes d'Ace, comme si elle l'avait comprit et mal prit. C'est là qu'il la vit entièrement : une panthère des neiges. Elle s'éloigna de lui d'un bond, la tête basse, les yeux levés vers lui avec méfiance. Il se redressa à l'aide de ses bras, veillant à ne pas faire de mouvements brusques, il attrapa son chapeau, le remettant sur sa tête. Du coin de l'œil, il vit le félin se tendre, gonflant le dos.

« Tout doux, mon grand, tout doux. »

Il ne savait pas pourquoi il l'a rassurait, c'était instinctif, et il savait que le félin le comprenait. La panthère retroussa un coin de ses babines, feulant. Ace tâcha de ne pas la regarder dans les yeux, s'attardant sur le reste de son anatomie. Le front de la panthère était aplatit, surmonté de deux petites oreilles rondes et pelucheuses. C'était une bête trapue, aux pattes épaisses et larges, celles antérieures plus longues que celles de devant. Sa longue queue filiforme remuait nerveusement. Elle était facilement plus grande que le reste du corps, faisant office de balancier. Son pelage gris clair sur le dessus était tacheté de beige et de crème, cerclé d'anneaux noirs. Son ventre étant entièrement blanc, elle se fondait à la perfection dans le paysage. Il revint à sa gueule, en particulier sur ses narines larges, faites pour réchauffer l'air glacial qu'elle inspirait, ses grands yeux aux pupilles rondes devaient voir dans la nuit comme en plein jour.

« Ainsi donc, tu es la bête de la légende... Tu n'es pas si effrayante que ça. »

La panthère gronda, secoua la tête, plaquant ses oreilles sur son crâne. Elle éternua, branlant de la tête sur le côté. Aussi vite qu'elle était apparue, elle remonta la pente rocheuse avec agilité, sans plus lui adresser un regard. Refermant un pan de sa veste, Ace cligna des yeux, sourcils froncés, sa main maintenant son chapeau. Remuant les épaule, il grimaça, le sang maculant la crinière du félin s'étant répandu sur son col et son cou. Il entreprit de sécher ce qu'il y avait dessus, soudainement, un grognement attira son attention. Levant la tête, il vit le Once sur un bord rocheux, ses pattes prenant appui sur la surface raide, celles antérieures sur le point de la propulser. Il gigotait dans tout les sens, ramenant ses pattes à lui, puis les remettant, sa tête se dressant et se baissant avec hésitation, afin d'évaluer la distance.

« Non mon grand, ne fait pas– »

La bête sauta tête la première sur lui.

Les heures s'écoulèrent rapidement, au point qu'Ace vit à peine la lueur du soleil décliner. Le visage tourné vers le crépuscule, il soupira profondément, regrettant que le temps ait filé si vite. Lançant ses jambes sur le côté, réveillant la panthère, il se redressa de tout son long afin de s'étirer longuement. La queue longiligne se balançait sur la roche, ses yeux verts le toisant d'un air interrogateur.

« Je suis désolé, mon grand, commença Ace, réajustant son chapeau, mais il est temps pour moi de partir. »

Les oreilles du félin se redressèrent, suivit de sa tête ronde dont les pupilles se dilatèrent. Il émit un petit caquètement interrogateur. Ace rit doucement alors que la bête alla chercher les restes de la carcasse en la traînant jusqu'à lui, trépignant sur place en l'avisant. Son pelage épais appelait aux caresses, plongeant une main dedans, il savoura ce contact doux et rêche à la fois dont la panthère semblait raffoler, son ronronnement de chat emplissant la caverne. Elle lui donna un coup de museau sur le dos de la main, sa truffe humide laissant une marque rose.

« Je reviendrai, demain si tu le veux, proposa Ace grattant le dessous de son menton »

En signe d'assentiment, le félin se frotta de tout son long contre lui, le poussant avec son front et ronronnant avec force. La courbe d'un sourire apparut sur les lèvres du pirate. Il le gratta derrière les oreilles puis s'en détourna à regret. À chaque pas l'éloignant de l'animal, une pointe d'appréhension étreignit le cœur du pirate. Il savait que s'il se retournait, il verrait une panthère assise sur son perchoir dans la neige, le regardant partir avec déception.

Il poussa la porte grinçante de l'auberge, la poudreuse s'engouffrant avec lui dans l'antre chaleureux. Frigorifié, il poussa un soupir satisfait, secoua son chapeau puis, entreprit d'enlever sa veste maculée de neige. La tavernière l'accueillit d'un sourire avenant, lui désignant le comptoir d'un signe du menton. Ace s'y dirigea à grande enjambée, prenant place sur la chaise, il commanda une grosse portion de viande accompagné de rhum : il mourrait de froid et un alcool fort ne pourrait que lui faire grand bien. Sophianne s'affaira à la cuisine, rapportant sa gnôle dans une choppe en bois qu'elle déposa en face de lui. Ace s'en empara avec empressement, avalant de longues rasades qui laissèrent une traînée brûlante le long de sa gorge.

« Alors, où étiez-vous passé, jeune homme ? S'enquit Sophianne d'un ton guilleret. On ne vous à pas vu de toute la journée !

– Navré, s'excusa Ace en souriant, j'étais parti explorer la forêt et la montagne. Votre légende m'a beaucoup plu. »

Sophianne eut un sourire contrit, retournant une pièce de viande dans un crépitement humide dans la poêle brûlante.

« Ce n'est pas vraiment une légende... avoua-t-elle avec lassitude. En fait, il y a de cela six ans, une adolescente a été porté disparue. Ainsi que beaucoup d'hommes partis à sa recherche. Peu de temps après, des hurlements se faisaient entendre la nuit durant les soirs de tempêtes. Depuis lors, nous n'osons plus sortir lors des intempéries. Cette bête nous rappelle continuellement que nous avons échoués à la retrouver.

– Vous n'avez jamais retrouvés les corps ? »

Elle secoua lentement la tête avec dénégation.

« La montagne les a emporté, ainsi que tout le reste. Il est frustrant de savoir qu'ils sont ici, sur cette île, mais que nous sommes incapable de leur offrir un enterrement décent. C'est la moindre des choses. (elle soupira, ses épaules s'affaissant) Désolée de vous importuner avec ça.

– Pas de soucis. »

Ace fronça les sourcils, contemplant le liquide ambré aux multiples reflets idées s'entrechoquant entre elles. Soudain, la porte s'ouvrit à la volée sur un villageois rougit par le froid. Tout deux l'avisèrent avec étonnement.

« La bête ! Tonna-t-il dans un flot de postillons, elle rôde dans les bois ! »

Le sang de Ace se glaça dans ses veines. Une pensée lui traversa l'esprit, dissipant tout le reste : faite que la panthère n'aie rien !

Mot de l'auteure : Merde, je suis désolée de t'avoir fait autant attendre, j'ai mit énormément de temps à publier ce deuxième chapitre, alors que bon, je suis motivée, mais pas le temps. Pis, ma fan-fiction principale m'occupe énormément. C'est cours, comme d'habitude, mais j'espère quand même que cela t'aies plus ! Navrée d'avance, le prochain chapitre tardera aussi, je passe mes exams... Des bisous, je te souhaite à bientôt et bonne année !