Note de l'auteur : Voici la suite de mon OS, en espérant que personne n'a eu de pulsions meurtrières, vu l'endroit où j'ai terminé la première partie... :)


Distorsion


Partie II - Flamme écarlate, de vie, de mort et de perdition


Assis sur une chaise qu'il commence à connaître par coeur, Jellal caresse précautionneusement la fine menotte qui repose dans sa propre main ; observe la peau blanche, passe un doigt curieux sur les cals qui en parsèment la paume, trace de l'index les veines qui s'entrecroisent sur l'intérieur du poignet délicat, pose la pulpe de son pouce sur le pouls qui bat, faiblement mais régulièrement.

Il a vraiment cru qu'elle était morte, et l'horreur qui l'a assailli au moment où il a compris que son coeur ne battait plus n'a eu d'égal que le soulagement qui l'a submergé quand il a à nouveau senti son pouls sous ses doigts, quand sa poitrine a recommencé à se soulever.

Le vieux médecin l'a sauvée de justesse ; quand le bleu l'a remercié, celui-ci lui a rétorqué d'un ton bourru qu'il devait plutôt remercier l'amie qui lui a appris la médecine - une femme de son âge au caractère impossible nommée Grandine.

Mu par le désir d'éviter un drame, le Roi a confié au vieil homme les plans déviants de Faust ; il lui a donné le cahier de Byro retraçant les différentes expériences, pour qu'il l'étudie ; les réponses n'ont pas tardé à venir.

La magie développée par Faust pour le Plan AZR est un sort de contrôle de l'esprit humain ; il oblige celui qui en est victime à obéir totalement à une personne désignée. Pour éviter que la magie ne soit contrée, l'ancien Roi y a ajouté une fonction d'altération de la mémoire et des émotions des victimes : incapables de se souvenir de leurs propres raisons de combattre ; inaptes à éprouver des émotions autres que la cruauté ou le sadisme, ils ne sont plus que des pantins incapables de se rebeller contre leur maître.

La suite est pure hypothèse : selon le médecin, la magie prisonnière des tissus cérébraux des officiers contrôlés a commencé à s'évaporer lentement depuis que tout le pouvoir magique d'Edolas a disparu. C'est cette disparition soudaine qui a provoqué douleur, nausées, malaises, et, dans le cas d'Erza, un arrêt cardiaque.

Jellal a trouvé étrange que la Commandante soit la seule chez qui les effets soient si dévastateurs ; le médecin lui a démontré, passages du cahier à l'appui, qu'elle avait reçu une dose de magie à la fois plus puissante et plus néfaste que ceux qui l'ont suivie. En conséquence, les dommages sont bien plus graves chez elle que chez les autres.

Les explications éclairent certaines des interrogations du souverain, mais elles ne ramènent pas la guerrière à la chevelure de feu : elle dort, d'un sommeil profond dont même le vieux docteur ne peut prédire quand, ou même si elle s'en réveillera.

La vue de la si fière jeune femme, réduite à un tel état par les manigances et l'inhumanité de son propre père, éveillent en l'homme aux cheveux azur une brûlante colère.


Jellal n'a jamais ressenti beaucoup d'émotions exacerbées ; il a toujours été d'un naturel calme, posé, presque doux. Il est passé maître, bien avant de devenir Mystogan, dans la maîtrise de ses sentiments.

Pourtant, il sent le feu dévastateur de la colère, la rage, et même la haine lui brûler les veines alors qu'il parcourt les couloirs du château d'un pas décidé ; dents serrées, muscles tendus, il se retient à grand peine de frapper le mur de ses poings pour extérioriser les sentiments négatifs qui l'habitent.

Ceux qu'il croise s'écartent sur son chemin, choqués ou effrayés - nul n'a jamais vu le Roi autant en colère. Il dévale les escaliers, descend dans les tréfonds du château, parvient aux prisons. C'est un garde rendu muet par la surprise qui l'escorte dans l'unique salle de torture du Royaume - innovation de Faust, encore.

La pièce est vide d'êtres vivants, mais il n'a pas à attendre longtemps avant d'entendre des pas et des voix dans le couloir par où il est venu. Un petit homme barbu tombe à ses pieds, balancé sur le sol par un officier aux cheveux bordeaux.

« Merci bien, Lieutenant Erik. »

La voix du bleu résonne entre les murs de pierre et l'homme à terre relève la tête pour croiser le regard à la fois brûlant et glacé du souverain. Sur un signe d'Erik, le garde qui escorte ce dernier quitte la pièce et referme la porte derrière lui.

« Byro.
- Ma-majesté ?, balbutie le petit homme chauve en jetant des regards inquiets autour de lui.
- J'ai été clément avec vous par le passé. Mais il y a des choses que même moi, je ne peux pardonner. »

Sur ces mots, il jette aux pieds de l'ancien bras droit de Faust le fameux cahier que le médecin lui a rendu, ouvert à la page intitulée Plan AZR. Byro blêmit.

« Je-je peux tout vous expliquer, Majesté...
- Expliquer quoi ? Que vous avez ôté à des êtres humains leur propre libre arbitre ? »

L'ancien conseiller ne répond pas il fixe le sol en tremblant - aveu silencieux.

« J'ai une question à vous poser, reprend Jellal. Ni Panther Lily ni Coco ne figurent sur cette liste. Pourquoi ? »

Le vieux chauve déglutit ; le bleu sent qu'il rechigne à répondre. Un bruit de ferraille retentit et ils se tournent aussitôt vers Erik qui observe l'instrument de torture entre ses mains d'un air intéressé, avant de jeter un coup d'œil à Byro. L'homme se recroqueville et se met aussitôt à parler à toute vitesse.

« Le-le Commandant Lily n'était pas humain... Et de toute façon le Roi Faust comptait le sacrifier vu que c'est un Exceed. La petite Coco n'avait même pas dix ans à l'époque, et le Roi estimait qu'elle ne serait pas une gêne même sans être contrôlée jusqu'à un certain âge... »

L'actuel souverain d'Edolas ne sait pas si c'est l'allusion au sacrifice prémédité de Lily, le fait que son père comptait finir par soumettre également Coco à sa magie de contrôle, ou bien l'absence totale de remords de la loque humaine qui se tient devant lui, mais une puissante vague de haine le submerge comme un raz-de-marée.

« Lieutenant ?, appelle-t-il d'une voix dure.
- Majesté ?, répond celui-ci sur un ton semblable - il y sent de la rage : Erik n'est pas bête ; il a compris la conversation à demi-mot qui vient de se tenir.
- Vous savez quoi faire. »

Sur ces mots, il quitte la salle de torture sans un regard pour le vieux conseiller qui gémit sur le sol, sourd aux suppliques qu'il lui adresse. La porte se referme en un bruit sourd aux allures de condamnation.


Rouge. Tout est rouge autour d'elle. La fumée âcre lui brûle la gorge, les yeux - incendie.

Les maisons transformées en feux de joie éclairent la nuit d'une lueur funeste ; partout elle entend des cris - ceux des brûleurs de maisons, ceux des villageois, et puis les siens aussi.

Elle appelle sa mère, mais dans le vacarme n'entend aucune réponse ; elle cherche des boucles rouges, mais l'écarlate autrefois si rare est désormais omniprésent.

Leur maison s'est écroulée, et elle trébuche non loin en toussant, gémissant le nom de cette femme qui lui ressemble tant. Elle enjambe difficilement un tas de gravats, se prend les pieds dans quelque chose, tombe, se retourne par réflexe - se fige.

Un bras blanc dégoulinant de pourpre dépasse de sous le tas de pierres et de poutres noircies qui fut son foyer ; une bague qu'elle connaît depuis sa naissance en orne l'annulaire - réalisation.

Une demeure qui s'effondre dans un bruit de tonnerre à quelques mètres la tire de sa stupeur horrifiée ; le feu qui réduit sa vie en cendres se grave dans ses prunelles - terreur.

Elle fuit, loin de l'enfer qu'est devenu son paradis ; traverse la prairie embrasée, piétine les cendres qui furent autrefois des fleurs.

Et court, court, court.


La jolie robe cousue par sa mère n'est plus qu'une vieille harde trouée, couverte de poussière. Elle marche, pieds nus, au hasard ; ses cheveux, tout emmêlés, lui ont poussés jusqu'au creux du dos.

Les jours passent et se ressemblent ; seule la longueur de ses cheveux lui indique le temps qui s'écoule, indifférent à son sort. Elle mange les baies sur les arbres, vole des fruits dans les vergers, parfois le pain qui repose sur le rebord d'une fenêtre ; attrape oiseaux, souris, et même lapins, et les dévore crus - le feu la terrifie trop.

Elle erre dans les rues, entend des commentaires - parfois sur elle, souvent sur d'autres choses. Comme sur ces voleurs qui incendient les villages qu'ils pillent. - Tss, on ferait mieux de tous les tuer, ces salopards. Elle est bien d'accord.

Un jour, une énorme ville de pierre se dessine devant elle. C'est différent de son village d'autrefois, de tous les villages qu'elle a traversés. Même Louen fait figure de petit bourg devant l'immensité de cette cité.

La curiosité l'emporte ; elle s'approche des murailles, avise les portes. Un homme vêtu d'acier l'éjecte en arrière d'un coup de pied.

« Pas de clochards dans la Capitale ! Dégage, morveuse, va mendier ailleurs. »

Il s'esclaffe, comme s'il avait dit quelque chose de drôle, et ses compagnons vêtus comme lui l'imitent, en un concert de rires gras et déplaisants. Elle reste là à les regarder rire, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtent. Celui qui lui a parlé la regarde de travers.

« T'as pas compris ce que je t'ai dit, la clocharde ? Dégage ! »

Elle ne bouge pas, et lui continue de crier après elle. On dirait un de ces chiens errants qu'elle a rencontrés quelques fois. Ils aboient, mais il suffit de les regarder dans les yeux sans fléchir pour qu'ils finissent par geindre et partir la queue entre les jambes. Cet homme est exactement pareil : il ne fait qu'aboyer.

Finalement, excédé, il finit par avancer vers elle, le poing levé. Ça aussi, elle y a déjà eu affaire. Au début, elle ne pouvait rien faire, se faisait rosser sans pouvoir se défendre. Avec le temps, c'est elle qui s'est mise à avoir le dessus ; elle a appris à se battre, à faire mal, à faire peur. Le poing qui s'abat vers son visage, elle se tourne pour l'éviter, attrape le poignet à deux mains, là où le gant et le bras d'acier se séparent, et le tord brutalement - craquement.

L'homme hurle, recule en tenant son poignet cassé, relève la tête avec un regard meurtrier - attrape la lame qui pend à sa ceinture. Le métal acéré brille alors que l'arme se lève au-dessus de sa tête ; une bourrade traîtresse l'expédie face contre terre - un autre des hommes habillés d'acier lui a flanqué un coup de genou par derrière. La lame plonge alors qu'elle se débat pour se libérer du pied qui appuie sur son dos et l'empêche de se relever.

Tintement - l'épée vole au loin. Un grand personnage s'est interposé ; elle ne voit que son grand manteau crème et son casque à plumes jaunes.

« A quatre contre une enfant ? Vous faites honte à l'Armée Royale. »

Face à la voix grave qui vient de résonner s'élèvent des protestations, faibles et tremblantes.

« Je me fiche de votre soi-disant noblesse. Vous serez dégradés. Faites-vous relever immédiatement. »

Les hommes vêtus d'acier décampent - comme des chiens effrayés. Le personnage au casque se tourne vers elle ; et son regard croise pour la première fois celui d'un Exceed.


Sa lance en main, elle parcourt d'un pas assuré les couloirs du château. Servants, nobles et soldats s'écartent tous devant elle ; ils exhalent la peur et elle se dit que c'est tant mieux. Se faire craindre des autres, c'est le meilleur moyen de ne pas être approchée ; si personne ne l'approche, alors personne ne peut lui faire de mal. Faire peur, faire mal ; inspirer la crainte, provoquer la douleur, et tuer tous les salopards de cette fichue planète - comme ceux qui ont réduit sa vie en cendres.

Elle passe une porte, s'agenouille devant Faust - le Roi. Elle ne l'aime pas vraiment, s'en fiche de toute façon. Elle, tout ce qu'elle veut, c'est massacrer tous ceux qui s'en prennent au Royaume - et surtout ceux qui veulent le voir brûler. Elle a toujours horreur du feu - elle a mis des années avant de réussir à utiliser Explosion et Blue Crimson.

« Les guildes de magie ont reçu l'ordre de se dissoudre. Sur les cent-vingt-huit guildes du Royaume, une trentaine refuse. Annihilez-les. »

Elle fronce les sourcils. Massacrer les guildes ? Ce n'est pas ce qu'elle veut. Elle a souvenir d'un petit homme moustachu, un vieux bonhomme qui venait d'une guilde, justement ; quand on la chassait, il lui a souri ; quand on lui jetait des pierres, il lui a donné du pain. Elle aurait presque pu rester avec lui, dans sa drôle de guilde en forme d'arbre, mais elle n'aimait pas l'idée d'être entourée de monde - trop dangereux.

Elle relève la tête, croise le regard du Roi - lèse-majesté.

« Pourquoi ? Il n'y a pas besoin de les tuer. Les emprisonner serait suffisant. »

L'éclat dans les yeux royaux se fait effrayant ; elle refuse de baisser les siens - même si elle sait que Faust n'a rien d'un chien errant.

« Obéissez ! »

L'ordre est sans appel et elle le sait ; elle se remet debout, salue et repart sans un mot.


Les Legyons de sa Division survolent un arbre géant qu'elle reconnaît ; les montures ailées se posent, encerclant les mages qui se regroupent en une masse compacte. Parmi eux, se tient un petit homme moustachu qui lui évoque bien des souvenirs.

« C'est le dernier avertissement : dissolvez-vous, si vous ne voulez pas être considérés comme des criminels ! »

Sa voix résonne, portée par le vent ; le regard du vieux bonhomme croise le sien - il l'a reconnue. Elle le sait. Son Legyon décolle, suivi par tous les autres ; alors qu'ils volent en direction de la Capitale, elle se jure qu'elle c'est le dernier acte de gratitude qu'elle aura pour le vieux magicien.


A nouveau, elle est agenouillée dans la salle du trône, le Roi en face d'elle.

« Pourquoi ces magiciens sont-ils toujours vivants ? »

Elle sait qu'elle a désobéi ; cependant, elle est prête à assumer ses actes. Les gens des guildes sont désobéissants - comme elle -, mais ils ne sont pas des salauds finis.

« Majesté, je pense toujours que les tuer n'est pas une bonne idée. Ne vaudrait-il pas mieux- »

Un éclair illumine la pièce ; la douleur s'abat en une vague crucifiante. Elle ne peut s'empêcher de hurler alors qu'elle s'écrase contre le mur puis tombe à terre.

« Je t'ai donné un ordre. »

Elle se tord le cou pour apercevoir le visage du souverain au-dessus d'elle, croise des yeux brillant de ce qu'elle reconnaît comme étant de la folie.

« Pourquoi as-tu désobéi ?! »

Nouvelle décharge ; elle se recroqueville par terre - et elle a l'impression d'être revenue à cette époque où des ivrognes battaient son corps d'enfant. Elle refuse que quiconque la rosse à nouveau. Elle tressaille, tend la main vers sa lance - décharge. Encore, encore, et encore et elle hurle à s'en arracher la gorge.

Elle halète, le visage dans la poussière ; la souffrance la cloue au sol plus sûrement que n'importe quel lien. Une voix perce le néant dans lequel elle s'enfonce avec soulagement.

« Byro, préparez le dispositif. »


Elle reprend conscience allongée sur un sol dur ; elle veut se redresser, réalise que ses poignets sont emprisonnés de menottes d'acier - panique. Elle se débat, tire sur ses liens à s'en écorcher la peau ; le sang goutte sur la pierre alors que le goût amer de l'impuissance lui brûle la gorge.

Elle aperçoit le Roi, debout sur une balustrade, son sceptre de foudre à la main ; il la regarde, et elle sent ses terreurs d'enfance revenir en plongeant dans ces yeux dénués de toute raison.

Les statues à l'effigie du souverain la fixent de leur regard rougeoyant - comme du feu. Quatre éclairs écarlates jaillissent de leurs yeux vides ; à nouveau, elle est foudroyée. La douleur enfle, encore et encore, et elle hurle, au point qu'elle ne s'entend même plus. Elle sent la magie s'insinuer en elle, lentement ; un feu destructeur se propage dans son corps, la paralysant comme un insecte cloué au mur.

A sa grande horreur, elle sent des pans entier de sa mémoire disparaître, gommés par les flammes qui la brûlent ; elle se bat, tente de rattraper ces morceaux de son esprit. Ses doigts passent à travers ; elle pourrait aussi bien essayer d'emprisonner de la fumée. Un dernier souvenir - le plus beau, le plus vieux - s'efface à son tour alors qu'elle ne peut que regarder - impuissance. Et quand la dernière preuve de son existence part en fumée, son esprit s'écroule - carbonisé.


Le vent souffle, emportant avec lui cendres et fumée. Elle contemple sans frémir le feu qui embrase les différents bâtiments de la guilde devant elle - pourquoi craindre les flammes ? Elle ne fait pas partie de ces insectes qui tentent de se sauver, sans savoir que leurs ailes ont été brûlées dès qu'elle a aperçu le grand arbre vert depuis le dos de son Legyon.

Elle dégage sa lance d'un corps sans vie, tatoué du symbole des fées ; des gouttes pourpres marquent ses pas alors qu'elle s'avance au milieu du carnage, insensible aux cris désespérés des magiciens.

Au milieu de l'hécatombe, elle se retrouve face à un petit homme moustachu. Ce n'est pas un de ses soldats ; de toute évidence, il fait partie de cette guilde rebelle - ennemi. Elle lève son arme teintée de carmin ; son regard impassible croise celui du vieillard dont les yeux s'écarquillent.

« Toi... Que t'est-il arrivé ? », murmure-t-il d'une voix désolée.

Elle ne le connaît pas, se fiche bien de ce qu'il a à dire - attaque. Le vieux bonhomme est plus leste que ce qu'elle pensait ; il esquive, et leurs yeux se croisent une nouvelle fois. Cette fois-ci, la colère prend place sur le visage ridé.

« C'est comme ça... Comme ça que le Royaume traite ses propres enfants ?! »

Elle ne comprend pas ce à quoi il fait allusion ; la magie des Dix Commandements, sous la forme Mel Force, le frappe à bout portant. Le corps désarticulé du Maître de Fairy Tail vole à travers le champ de bataille ; dans les rangs des fées, c'est la panique. Finalement, ceux retranchés dans l'arbre géant disparaissent, fuyant grâce à un lacryma de téléportation.

Sans un regard pour les morts qui s'entassent dans la plaine, elle fait demi-tour et remonte sur son Legyon ; seule une petite partie de sa Division reste sur place pour nettoyer les lieux du combat.

« Notre prochaine cible est Blue Pegasus. »

Les guildes de magie rebelles doivent être anéanties.

Les ordres du Roi sont absolus.


La nuit tombe sur la Capitale ; dans les couloirs du château, Jellal emprunte un chemin devenu automatique au cours des dix derniers jours. La porte de l'infirmerie s'ouvre sans rechigner ; comme d'habitude, il jette un regard vers le lit de la Commandante, bien qu'il sache que le médecin tire toujours la tenture pour éviter les regards trop curieux. Il traverse la salle, s'avance vers le dernier lit, au fond, vers la fenêtre ; soulève la tenture pour se glisser près de la rousse - se fige.

Erza, l'air parfaitement réveillée, regarde par la fenêtre d'un air pensif. Réagissant à ses légers mouvements, elle tourne les yeux vers lui. Ils restent là, perdus dans des océans inconnus, vert et brun, bleu et rouge - intemporels.

« Ah, Majesté, vous êtes déjà là ? »

Le médecin arrive et le temps repart ; la Commandante regarde ailleurs tandis que lui se tourne vers le vieil homme.

« Comme vous pouvez le voir, Miss Knightwalker est réveillée, et pour ce que j'ai pu en voir pour l'instant, elle va beaucoup mieux. »

L'appellation - Miss - lui semble décalée ; ça fait paraître Erza plus jeune, plus vaine, plus légère. Ça ne lui va pas ; elle est guerrière, soldate, Commandante ; grave, sérieuse, sévère. Il perçoit un éclat dans les iris bruns ; un mélange de mépris, de moquerie, de vexation et de dégoût.

« Miss, reprend le médecin en s'adressant directement à elle, même si vous semblez aller bien, je ne peux pas vous laisser repartir comme ça, surtout vu votre profession. Vous serez au repos pendant un mois.
- Quoi ? »

L'amazone est abasourdie, de cette stupeur qui vous laisse muet et immobile. Il est vrai que le souverain n'a jamais vu la rousse en train de lambiner ou de se reposer : elle est toujours à entraîner ses troupes, vérifier les armureries, panser les Legyons, monter la garde, écrire ses rapports, assister aux Conseils, aiguiser des épées, donner des ordres, patrouiller, nettoyer sa lance. Il est même étonné qu'elle trouve le temps de dormir avec son emploi du temps encore plus chargé que le sien. Ne rien faire, fut-ce pendant une heure, lui est inconcevable ; alors un mois...

La Commandante se reprend, secoue la tête et fronce les sourcils ; et il peut prédire ses prochaines paroles.

« Hors de question. »

Sa voix est ferme, tranchante ; nul ne s'oppose au Commandant Knightwalker - pas sans y laisser la vie. Mais Jellal a un avantage : il est Roi. Son Roi. Il a le pouvoir de lui dire non, le pouvoir de lui faire faire ce qu'elle ne veut pas. Et à ce moment précis, il est tout à fait prêt à user de cette prérogative.

« C'est un ordre, Commandant. Le Lieutenant Erik vous remplacera pendant les quatre prochaines semaines. Il me paraît tout à fait à même de tenir la fonction le temps que vous vous remettiez. »

Les ordres du Roi sont absolus. En particulier pour les soldats, plus encore pour les gradés. Ils le savent tous les deux, et c'est pour cela qu'ils savent également qu'elle obéira, tout comme ils savent combien ça la répugne. Elle détourne la tête en lâchant un sifflement irrité, et il peut sentir le médecin se détendre à côté de lui, avant de s'en aller.

Renfrognée, elle s'adosse à son oreiller, dirige à nouveau son attention sur ce qui se passe dehors, à travers la fenêtre. Il soupire - il aurait préféré lui faire plaisir, pour une fois, mais sa santé est plus importante -, et s'assied au bout du lit. Il la voit lui jeter un coup d'œil rapide avant de décaler ses jambes, à l'opposé de lui.

Il ne sait pas quoi dire ; les questions se bousculent dans sa tête. Une, en particulier, le hante comme un fantôme amer. Doit-il lui révéler ce que Faust lui a fait ? Égoïstement, il ne veut pas le faire, parce qu'il a l'intuition qu'elle le détestera ensuite ; il ne veut pas qu'elle le haïsse, réalise-t-il. Il veut l'appréhender, l'approcher, la connaître, la comprendre ; devenir plus pour elle que son supérieur, être quelqu'un à qui elle pourrait parler, se confier ; un ami, tout simplement.

« Je me souviens. »

Murmure, à peine prononcé. Il se demande s'il a rêvé ; Erza regarde toujours par la fenêtre. Mais sa voix s'élève à nouveau, et il peut voir ses lèvres bouger.

« Je me rappelle ma vie. Avant l'armée, précise-t-elle.
- Vraiment ? »

Il se tourne vers elle, heureux qu'elle se confie, espérant qu'elle lui en dise plus, et craignant qu'elle ne lui jette les actes de Faust à la figure.

« Tu as récupéré tous tes souvenirs ?
- Je ne sais pas. Mais j'ai le plus important, je pense. », répond-elle après un instant de réflexion.

Un sourire étire les lèvres du bleu ; avec ces souvenirs, c'est un peu de l'ancienne Erza, la véritable Erza, qui vient de renaître de ses cendres.

« Je suis heureux pour toi. », chuchote-t-il en ayant dans l'idée de serrer sa main entre les siennes.

La réaction de la guerrière le surprend ; elle laisse à nouveau échapper un son désabusé.

« Ce ne sont que des souvenirs, lâche-t-elle d'une voix teintée d'amertume. Récupérer un bout de ma mémoire ne me dit pas qui je suis, ni pourquoi je suis là. »

La Commandante est perdue, il le voit bien. Perdre la mémoire - sans même s'en rendre compte -, puis la retrouver partiellement est une expérience qu'il devine éprouvante, pour l'esprit comme pour le coeur. Comment pourrait-il dans ces conditions lui dire la vérité, révéler les manigances de Faust ? Il la perdrait un peu plus, voilà tout.

Alors, parce que ça lui semble la seule chose à faire, il se lève, s'approche d'elle ; elle se tend à son approche, femme crainte mais surtout craintive. Il s'assied à côté d'elle ; à nouveau, elle cherche à s'éloigner de lui. Avant qu'elle ne puisse le faire, il se penche et lui dépose un baiser sur le front.

Quand il s'écarte, la guerrière a des allures de statue, une statue magnifique aux yeux habités de choc et d'incompréhension.

« Dans ce cas, laisse-moi t'aider à te retrouver, Erza. »