NEW HOPE

DEUXIEME CHAPITRE

ALEX O.

Sept ans plus tard, New Hope

Jack O'Neill regardait les automobiles aériennes se frayer un passage dans le ciel bleu de New Hope. Tant de choses avaient changé en si peu de temps... La plus grande ville terrienne avait poussé comme un champignon. Toute la Terre avait pris un nouvel envol. Après la catastrophe, une conséquente prise de conscience s'était produite chez les survivants. Tout devait être fait pour ne pas répéter les erreurs du passé et cette ville, grande mais loin d'être monstrueuse comme certaines mégalopoles d'avant l'an zéro, en était une preuve. Ici se mêlaient harmonieusement bâtiments aux immenses baies vitrées, pour profiter au maximum du soleil, et jardins verdoyants. Les anciens carburants avaient été remplacés par une formule optimisée de l'énergie découverte par Linéa. Cette énergie ne polluait pas et, assistée par des panneaux solaires, elle pouvait faire décoller une petite navette et la mener à bon port. Les connaissances obtenues grâce à la porte des étoiles ainsi que celles que les Asgards avaient partagées avec les Terriens étaient d'un grand secours.

Il ferma les yeux et soupira de contentement. Beaucoup de rendez-vous et de réunions s'étaient déroulées tout au long de la journée dans son bureau. Et le silence qui régnait à présent lui faisait le plus grand bien. C'était une grande responsabilité que de coordonner une ville de cette ampleur, mais il était bien entouré. Les débuts avaient été difficiles, il n'y connaissait pas grand chose de l'économie mondiale d'avant l'an zéro mais le système simplifié qu'ils avaient mis en place après la catastrophe n'avait plus de secrets pour lui. Daniel avait passé des heures à lui montrer les ficelles diplomatiques dont il pouvait user et il s'était révélé un élève appliqué puisque les besoins étaient incontournables. Peut-être que par le passé il était un homme d'action mais à présent il avait appris à se battre dans d'autres fronts. Les coups du sort et le temps qui passe lui avaient enseigné que toute connaissance est bonne à prendre car on ne sait jamais de quoi l'avenir sera fait.

L'avenir... "Le passé est le secret de l'avenir" avait l'habitude de dire son ami Daniel pour expliquer la mission qu'il s'était fixé. Des équipes gérées par Daniel faisaient le tour du globe à la recherche de toute ruine ou document se rapportant aux anciennes civilisations. Elles consignaient la moindre trace du passé, méthodiquement, puis confrontaient leurs informations avec les sources extraplanétaires. On se devait de rectifier l'histoire tel qu'on la concevait avant l'an zéro à la lueur des nouvelles données apportées par l'interaction avec les autres races peuplant la Voie Lactée. Les générations futures ne devaient rien ignorer de ce qui avait été détruit et du cycle historique qui les avait conduit à la catastrophe.

Il détourna le regard de la baie vitrée et fixa le dossier qui reposait sur son bureau. Il n'avait pas la moindre envie de s'y plonger. Non que les événements et les considérations qui y étaient développés ne l'intéressent pas, bien au contraire, mais la tension qui régnait dans les hautes sphères du peuple Jaffa avait le don de l'agacer. Il plaignait son vieil ami qui voyait que la liberté, que tant de vies avait coûté aux siens, s'évanouissait sous la menace d'une guerre civile. Les Jaffas n'étaient plus soumis à la volonté de leurs faux dieux mais ils croulaient sous le poids de l'ambition d'une minorité. Teal'C était parti pendant quelques temps sur Chulak avec le pretexte de profiter de Ryac et de ses petits enfants, loin des remous politiciens de Dakara, mais Jack savait que, en réalité, il projetait d'apaiser les tensions par le biais de rencontres secrètes.

Il fourra le dossier dans son attaché-case tout en cherchant mentalement quand il pourrait y jeter un coup d'oeil. Un bref regard sur la pendule lui apprit qu'il était temps de partir. Il mit un peu d'ordre sur son bureau et un lèger sourire s'imprima sur son visage fatigué. La photo datait mais ils n'avaient pas vraiment changé tous les deux. C'était juste après leur retour sur Terre et au bout d'interminables années à se tourner autour sans oser. Sur la photo il avait atteint sa soixantième année mais la clonation lui en faisait apparenter vingt-cing de moins. Sam était égale à leur première rencontre, au SGC, en 1997. Ils avaient franchi le pas juste après l'accident qui leur aurait coûté la vie sans l'intervention de la science asgard. La commotion pour lui avait été grande, quelques heures auparavant il était assuré d'une mort certaine et voilà que le miroir lui renvoyait son image, rajeunie et pleine de vie. On avait prétexté que le marqueur que l'on avait apposé à son code génétique avait empêché de donner à son nouveau corps l'âge escompté. Lorsqu'il argua que Carter, Teal'C et Daniel avaient été rajeunis eux aussi, bien que moins visiblement puisqu'ils étaient plus jeunes que lui, on lui répondit que ce n'était qu'une "petite réparation cellulaire" sans conséquence. Il comprit que si la clonation l'avait laissé à mi-chemin c'était pour lui donner une deuxième chance. Et il l'avait saisie. Le visage éberlué de Sam lorsqu'il entra dans son labo d'un pas décidé et l'avait embrassée sans plus de cérémonie lui vint à l'esprit. La surprise passée, elle avait glissé sa main dans les cheveux de Jack et l'avait ramené à elle brutalement pour un baiser qui ne s'acheva que parce qu'ils avaient besoin de respirer. Sam -Dieu qu'elle lui manquait- se trouvait dans l'ancienne Europe depuis une semaine où une équipe de chercheurs improvisés avaient réussi à dénicher des documents classés top secret d'avant l'an zéro.

Un signal sonore l'extirpa de ses souvenirs. Sur l'écran plat, l'image de Sam apparut au milieu de la neige électronique. New Hope était le summum de ce nouveau monde, mais la communication avec l'extérieur restait encore précaire, surtout vers l'ancienne Europe où juste des petits îlots de population s'étaient développés.

-Bonjour! Sa voix semblait vraiment lointaine, le son et l'image présentaient un décalage minime mais gênant.

-Salut! Le visage de Jack s'illumina à la vue de son épouse. Quelles sont les nouvelles?

-Nous avons trouvé des documents -l'image se brouilla puis revint peu à peu- anciens… technologie… restes archéologiques… intéressé Daniel. La communication se stabilisa pendant quelques secondes. Je rentre ce soir à huit heures. A ce... Les cheveux blonds et le regard bleu de la jeune femme s'évanouirent quand la communication se coupa.

Jack soupira, les yeux vrillés sur l'écran à présent envahi par la neige.

-Ces machins électroniques, tous les mêmes. On arrive à faire voler des navettes avec du jus de plantes et voilà que... Il fit un geste rageur de la main et se retourna. Il regrettait les galets asgards. Il sortit de son bureau en un coup de vent en emportant l'attache-case. Il aurait la suite plus tard.

Un doux murmure et quelques rires étouffés s'entendaient dans la salle. Il ne restait qu'une dizaine d'enfants à la garderie du soir. Deux groupes s'étaient constitués, les plus grands jouaient à un jeu de société tout en se racontant des blagues, les autres lisaient des bandes dessinées ou des romans adaptés à leur âge dans le coin bibliothèque. Au fond de la classe le petit Alex s'appliquait à dessiner, son regard chocolat courant sur la feuille et un petit morceau de langue entre ses dents. Concentré sur le tracé de ce qui semblait être une étrange bâtisse, il restait étranger à tout ce qui l'entourait. Selon sa maîtresse, il était très doué pour son jeune âge et montrait des aptitudes plus que remarquables pour apprendre quoi qu'on lui mit sous les yeux. Mais lorsqu'elle acheva le tour de ses élèves et s'arrêta sur le plus jeune d'entre eux, elle crut rêver. Les "ébauches" du petit O'Neill étaient toujours beaucoup plus précises de ce qui était habituel chez les enfants de sept ans, mais cette fois-ci cela dépassait l'entendement.

-Qu'est-ce que c'est, Alex?

L'enfant leva des yeux pétillants et pleins de malice vers Madame Chelsea.

-Je crois qu'on appelle ça un dessin, répliqua-t-il sérieusement.

L'institutrice soupira, ce gamin était très intelligent mais avait le même caractère que son père. Discipliné parfois, difficile à gérer à d'autres moments, mordant et très sarcastique dès qu'on le dérangeait dans une tâche prise à cœur. Et là, c'était apparemment le cas.

-D'où est-ce que tu sors ça? Dit-elle en lui montrant du doigt l'ensemble très net et organisé de courbes et de traits.

-De là. Il posa sa petite main sur sa tête. Papa et maman me disent que j'ai beaucoup d'imagination.

C'était peut-être vrai, mais la précision dont il faisait preuve –on pouvait même voir une écriture étrange mais tout à fait régulière sur les murs qu'il avait dessinés- était ahurissante. Sachant les antécédents familiaux, on lui avait dit de s'attendre à avoir un petit génie dans ses rangs. Néanmoins, sur cette feuille qu'il remplissait avec application il y avait bien plus que de la génialité. Il y avait autre chose qu'elle ne parvenait à catégoriser. Il était temps d'en parler avec ses parents. Dans une semaine, lors de la journée portes ouvertes, elle leur en toucherait deux mots.

Malgré les catastrophes et avancées technologiques, une chose ne changerait jamais: le retard que prenaient les avions. Et Jack n'était guère patient, surtout lorsqu'il s'agissait de Sam. Alex, lui, avait trouvé mieux à faire que de se lamenter. Après un copieux en-cas à la cafétéria, il avait trouvé les bras de son père tellement confortables qu'il s'y était niché pour dormir. Mais il ne dormirait pas longtemps si l'estomac de Jack continuait de se plaindre de la sorte. Rien de pire après une journée d'entretiens et de paperasse qu'une attente de plus de deux heures le ventre vide.

-J'aurais dû prendre quelque chose moi aussi...

Il soupira puis redressa Alex dont le poids se faisait sentir.

-Shatiis. Le mot s'échappa dans un murmure.

Jack regarda son fils endormi. Il devait sûrement rêver. Alex avait une imagination fertile. Pourtant, la sonorité du mot l'avait interpellé. Il secoua la tête, ce devait être un de ces mondes ou un quelconque personnage qu'il s'amusait à inventer lors de ses jeux.

-Shatiis Edon…

«Le vol en provenance de la vieille Europe vient d'atterrir»

Les mots d'Alex se perdirent dans la mélopée assourdissante des annonces d'arrivées et de départs divers qui déferla sur le hall du petit aéroport. Jack se leva, Alex toujours endormi dans ses bras, afin de s'approcher des passagers de retour. Sam apparut dans son champ de vision à peine quelques secondes plus tard. Dès qu'elle sentit le regard chocolat de son mari se poser sur elle la fatigue accumulée durant toute son absence s'évanouit.

-Tu m'as manquée.

Malgré le temps, elle était toujours étonnée de la douceur qu'il prodiguait à son égard, tellement éloignée de l'image d'autorité qu'il véhiculait d'habitude.

-Toi aussi.

Ils s'embrassèrent tendrement. Elle eut du mal à quitter les lèvres de son compagnon mais ce dernier mit fin à leur baiser à contre-coeur, trop pressé de retrouver leur nid douillet et l'intimité de leur foyer.

-Allons-y, je suis sûr que tu as une tonne de choses à me raconter, et ce petit bonhomme commence à se faire lourd.

-Shatiis, shatiis.

Les yeux de Sam passèrent de Jack à Alex, toujours endormi, puis ils retournèrent vers son époux, une interrogation muette dans le regard.

-Oh, tu sais. Ce doit être un de ces personnages qu'il se plaît à inventer pour ses histoires rocambolesques. Mais je dois dire que la sonorité m'est familière.

-Tu joues souvent avec lui, réplica Sam tout en caressant les cheveux blonds et indisciplinés de son fils.

-Mouais, ce doit être ça, dit Jack d'un ton détaché. Mais ce mot lui était pourtant étrangement familier.

Daniel et cinq autres archéologues tentaient de dégager quelque chose d'utilisable des restes d'un temple au fin fond de la jungle amazonienne. Pour y parvenir, ils avaient profité d'une clairière provoquée par un impact assez important qui avait rendu stérile une parcelle de deux hectares juste à côté des ruines. Après, la nature avait repris ses droits et il avait fallu débroussailler. Ils transpiraient, étaient encrassés et des égratignures zébraient les bras de Daniel et de ses compagnons d'infortune mais ils continuaient, mus par la détermination qu'affichait le jeune homme. Il avait un pressentiment sur ce lieu, il était sûr de trouver quelque chose d'intéressant malgré que les ruines semblaient de peu d'importance. Et son flaire ne le trompait jamais, enfin, presque. Pourquoi plusieurs tirs de chasseurs étaient venus s'encastrer dans ces ruines? Par simple jeu, probablement. Peut-être que dans l'euphorie accompagnant la destruction de la Terre ils s'étaient amusés à faire des cartons sur n'importe quoi. Mais pourquoi ici? Aucune aire de population suffisamment importante n'était recensée dans les environs. Perdu dans ses pensées, il continuait à débroussailler systématiquement jusqu'à ce que sa machette heurta quelquechose de dur. Il fit appel à ses compagnons afin de nettoyer exclusivement la zone où il se trouvait jusqu'à ce qu'au milieu des débris ils dégagèrent une stèle chue qui le laissa sans voix. L'écriture ressemblait étrangement à celle des Anciens mais présentait quelques variations. Pendant des heures il continuèrent à soulever des blocs de pierre et à les examiner, un par un, à la recherche d'autres indices.

Alex ne s'était révéillé que pour embrasser sa mère et enfiler son pyjama. A présent, il dormait à poings fermés à l'étage. Jack s'était laissé choir sur le canapé après avoir mis le repas à rechauffer. Sam, après avoir défait ses bagages, alla s'assoir auprès de lui. Elle sortit un paquet de photos de sa besace appuyée au canapé sous le regard insistant de son mari puis le lui tendit.

-Tu sais, il y a d'autres choses plus intéressantes à faire en cet instant que de regarder des photos... Jack s'amusait avec les cheveux qui tombaient en cascade sur le dos de sa compagne.

-Jack! Tu es un pervers.

-Quoi? Mais je crève de faim moi! Tu as toujours les idées mal placées, réplica-t-il faussement outragé. Puis, taquin, il s'approcha lentement jusqu'à ce que la bouche de Sam soit à portée de ses lèvres. Mais je dois avouer que cette idée me plaît... Il prit Sam par la taille et la coucha lentement sur le canapé. Ses lèvres commencèrent à se promener sur la peau soyeuse de son cou et Sam, malgré les sensations que cela éveillait en elle, sortit une photo et la lui planta sous les yeux.

L'effet fut immédiat. Jack arrêta sa douce torture et lui arracha la photo des mains. Un nom, "Docteur Charles Bessancourt". Une date, "12 septembre 2022", juste avant la catastrophe. Un lieu, "forêt amazonienne", plutôt vague. Et une séquence de nombres, une fréquence hertzienne. Jusque là, rien de très impressionnant. Mais la photo que Sam avait prise était la copie d'un dessin comme les archéologues aiment à les faire. Un artéfact, de toute évidence extraterrestre, y était représenté. Puis une inscription, et la langue utilisée n'était pas inconnue ni de Jack ni de Sam. Il s'agissait de la même langue dans laquelle on écrivait les coordonnées des destinations à travers de la porte des étoiles.