Partie deux : Le garçon

Le vendredi suivant, Harry se trouvait de nouveau assis sur une balançoire sous la pluie. Il espérait que le garçon reviendrait, mais n'était pas sûr de ce qu'il ferait si cela arrivait.

Et le garçon aux cheveux sombres revint effectivement. Comme il avait fait la fois précédente, il se hissa sur le haut mur en face des balançoires. Il sortit le paquet de cigarettes, à présent très écrasé et presque vide, de la poche de sa veste.

Harry descendit de sa balançoire. Il traversa la pelouse qui le séparait du garçon perché sur le mur. Il n'avait aucune idée de ce qu'il était en train de faire et était sûr qu'il se retrouverait dans les ennuis jusqu'au cou, comme il en avait l'habitude quand il décidait trop soudainement de faire quelque chose. Il n'avait encore jamais regretté avoir suivi ses impulsions.

Le garçon n'avait pas remarqué l'approche d'Harry ; il essayait sans succès d'ouvrir son briquet. Harry s'approchait sans idée aucune quant à ce qu'il ferait une fois arrivé au mur, sans compter qu'il était légèrement terrifié de ce qui pouvait se passer. Il était tout près du mur quand le garçon releva la tête après avoir réussi à allumer sa cigarette.

Le garçon avait l'air ahuri ; il fixa Harry un moment du regard avant de saisir délicatement la cigarette d'entre ses lèvres. Il lança un regard interrogateur à Harryqui, debout près du mur, arrivait seulement à la hauteur des hanches du garçon.

Le garçon pencha la tête, des mèches noires lui tombèrent devant les yeux il relâcha une bouffée de fumée et demanda : "Qu'est-ce que tu veux?"

Harry, pétrifié, tentait désespérément de donner l'impression qu'il n'était pas mort de trouille. Il s'éclaircit la gorge et pria, quelque chose, n'importe quoi, que ce qu'il dirait serait au moins partiellement cohérent et que sa voix ne craquerait pas. Et il ouvrit la bouche.

Marcus lança un regard incrédule à ce gamin, ce gamin qui venait de lui demander – d'une voix tremblotante – une de ses précieuses dernières cigarettes. A vrai dire, il était surpris que le gamin l'avait même approché il avait tendance à intimider les gens.

Quand Marcus avait remarqué le garçon, il s'était attendu à ce qu'il lui demande le chemin ou quelque chose d'également stupide. Pas à ce qu'il demande une cigarette. Marcus n'avait vraiment pas envie de renoncer à une de ses dernières cigarettes elles étaient dures à obtenir et super chères, et le gamin n'avait même pas l'air de vraiment en vouloir une. Et c'était alors que, comme le parfait imbécile qu'il était, il ouvrit sa bouche sans réfléchir.

"Contre un baiser, alors."

Bordel, quoi ? Est-ce que son cerveau ne fonctionnait plus ? Merde. Trop tard, il allait devoir suivre le courant. De toutes les idioties…

Harry fixait le garçon du regard, bouche-bée. Il ne pensait pas avoir entendu correctement.

"Euh... Pardon ?" il demanda, mortifié.

"Tu m'as entendu – un baiser contre une cigarette. Enfin, si t'en veux vraiment une." Le garçon répondit simplement, ses yeux sombres défiant Harry de le faire. Et Harry, qui avait déjà arrêté de penser de manière rationnelle, le fit.

En vérité, ce n'était pas tant un baiser qu'un peu de pression de leurs lèvres. Mais Marcus en fut complètement désarçonné. Il ne s'attendait vraiment pas à ce que le gamin le fasse et fut donc forcé de lui remettre une cigarette à contrecœur.

Jusque là, Harry avait eu l'impression qu'il ne s'était pas trop ridiculisé, mais il était choqué après le baiser. Pourtant, d'une manière ou d'une autre, il réussit à allumer sa cigarette du premier coup.

Le couple étrange resta debout en silence, et au bout d'un moment réussit à maintenir une espèce de conversation. La veste épaisse de Marcus le protégeait plutôt bien de la pluie, mais il secouait régulièrement la tête pour garder sa frange mal coupée de devant son visage.

Il contempla l'uniforme de Harry, "Tu vas à cet endroit sur la colline ?" il demanda, sa voix profonde et rendue rauque par la fumée de cigarette.

"Foxwood ? Ouais, c'est là que je vais. C'est assez horrible, en fait, rempli de gens très riches, de gens très prétentieux qui aiment prétendre qu'ils sont très riches, et puis il y a moi. "

Marcus hocha la tête. Il n'était pas tout à fait sûr de ce que « prétentieux » signifiait, mais il avait compris en gros ce que Harry avait dit, et pensait qu'il valait mieux juste acquiescer en silence.

Après un long silence inconfortable, Marcus écrasa ce qu'il restait de sa cigarette et s'étira, "Faut que j'y aille, à toute."

Harry le regarda sauter au bas du mur, longer le chemin craquelé et disparaître dans le bois qui bordait le parc.

Aussitôt qu'il fut hors de vue, Harry écrasa sa cigarette à demi consumée et cracha, tentant désespérément de se débarrasser du goût acre dans sa bouche.

"C'est vraiment dégueulasse", il marmonna sombrement en s'essuyant la bouche.

Harry glissa le long du mur et s'assit lourdement sur le sol mouillé.Il ferma les yeux pour mieux contempler ce qui venait de se passer. Il avait toujours été mieux capable de penser en se coupant du reste du monde.

C'est alors qu'il se rendit rapidement compte de plusieurs choses à la fois. De une, il venait d'embrasser un garçon. Un garçon dont il ne savait rien. Et à qui il venait de donner son premier baiser. Harry n'avait jamais eu de notions très romantiques concernant les premiers baisers, mais il aurait quand même aimé savoir le nom de celui auquel il avait donné le sien.

Sa deuxième découverte était bien plus importante, et un tant soit peu plus inquiétante. Ses parents n'étaient pas de sortie ce soir son père allait rendre visite à un ami que sa mère n'appréciait pas particulièrement. Si Harry ne commençait pas à courir dans les cinq prochaines secondes, sa mère rentrerait à la maison avant lui. Elle sentirait cette stupide cigarette sur lui, et elle lui crierait dessus, râlerait à n'en plus finir et l'enverrait passer le reste de sa vie dans sa chambre.

Il n'hésita pas ; il démarra sur l'herbe mouillée en direction des balançoires. En chemin, il ramassa son vieux sac de cours et courut hors du parc. Il dévala la colline en direction de sa maison,son pied se prit dans une encoche dansletrottoir et il manqua de justesse une chute douloureuse dans la boîte postale au coin de la rue.

Sa maison était en vue, le portail fermé, et les poumons d'Harry cherchaient de l'air désespérément. Atteignant l'entrée, il sauta par-dessus le portillon plutôt que de ralentir. Il trébucha sur l'escalier, tremblant en essayant de déverrouiller la porte. Une fois dans la maison, il regarda par habitude l'horloge dans l'étagère du hall et pâlit. C'était un miracle qu'elle ne soit pas déjà de retour.

Harry lança son vieux sac dans le salon à droite de l'escalier sans se soucier de ses affaires qui glissèrent à travers la moitié de la pièce. Il monta l'escalier, tapant des pieds, se déshabillant en chemin. Il trébucha sur la dernière marche en essayant d'arracher son pantalon dégoulinant.

Il dérapa dans la buanderie, fourra ses habits dans le lave-linge et claqua le couvercle dessus.

Lorsqu'il regarda par la fenêtre il vit la voiture de sa mère qui remontait l'allée.

Il alluma la machine à laver en jurant puis se jeta sous la douche, tâtonnant pour ouvrir le robinet sans se soucier de la température glaciale de l'eau.

Il avait réussi, avec plus de justesse qu'il aurait espéré, et il n'avait aucune intention de répéter l'expé frottèrent ses cheveux noirs alors qu'il essayait de ne pas penser au dîner inconfortable qui allait suivre sa douche précipitée et essentiellement gelée. Il retint sa respiration, debout sous le jet d'eau glacée, attendant le bruit de la porte d'entrée. Quand elle s'ouvrit enfin, il se laissa glisser sur le sol, soulagé.

L'eau était seulement en train d'atteindre une température acceptable quand il la coupa et sortit – tremblant – de la douche. Sans James pour calmer le jeu, sa mère était libre de poser toutes sortes de questions auxquelles Harry préfèrerait ne pas avoir à répondre.

Mais Harry décida que l'interrogatoire de sa mère pendant une soirée était bien mieux que la famille de sa tante venant dîner. Entre des questions inconfortables et passer du temps avec Dudley, il choisirait toujours la première option.

Le diner, comme il l'avait prédit, constitua de silences gênés et de discussions maladroites, et après coup Harry s'écroula sur son lit, se repassant la journée entière dans son esprit fatigué. Il décida que si tous les vendredis se passaient comme celui-ci il deviendrait fou.