Il faisait jour maintenant. Mais Chini restait au sol. Couché. Penseur. Cela faisait deux jours qu'ils étaient partis. Ils avaient beaucoup marché et s'étaient peu reposé. Chini ne savait pas où aller, et en avoir conscience le pressait d'autant plus quant à atteindre un but qu'il ne pouvait imaginer. Lexa était forte. Elle suivait sereinement son frère. C'était une bonne marcheuse. Il était heureux de l'avoir avec elle dans son voyage même s'il pouvait sans peine se rendre compte de la témérité de son choix. En vérité, sa fuite, son départ, n'était dû qu'à une chose : la peur que lui inspirait Egal. Il ne s'agissait pas d'être impressionné, ou quoi que ce soit. Il s'agissait d'effroi. Bien des guerriers du clan avaient déjà vu Egal sourire en combattant. Mais quelqu'un l'avait-il déjà vu sourire… en tuant ? Chini, lui, l'avait vu. Cette vision l'avait traumatisé. Une vision qui le faisait encore trembler aujourd'hui. Avoir quatre ans et tuer ? Par plaisir ? Egal en était capable. Chini l'avait vu. Et il se doutait que s'il menait lui-même un combat contre Egal un jour, il ne pourrait que le perdre. Il l'avait déjà fait, ou du moins… Non ! Ca n'avait même pas été un combat. Simplement se retrouver face à Egal l'avait vidé de toutes ses forces. Egal n'avait rien eu à faire. Les garçons du village s'étaient moqué de Chini pour s'être écroulé avant même d'avoir entamé le combat. Mais Chini n'avait simplement pas pu se battre. Pas contre Egal. Aujourd'hui Chini avait six ans, comme Egal, cet enfant, qui semblait devenir plus fort et plus assoiffé de de combat chaque jour. Chini avait fini par comprendre que s'il restait, Egal finirait par s'attaquer à Chini, que celui-ci le veuille ou non. Et peut-être par le tuer. Chini en avait trop peur. Il avait dû partir. Maintenant, il ne voulait plus y penser.
Chini se retourna vers Lexa, qui dormait à côté de lui. Quelque chose attira tout de suite son attention. Les lèvres de Lexa. Sa sœur ne dormait jamais la bouche ouverte. Il se pencha vers elle. Elle avait les yeux ouverts, mais bien qu'il avait son visage au-dessus d'elle, elle ne le regardait pas. Il fut soudain pris d'un doute énorme et approcha son oreille de sa cavité buccale : sa respiration était saccadée.
_ « Lexa, tu m'entends ? » paniqua Chini.
Mais Lexa ne réagissait pas. Chini prit sa sœur dans ses bras, et sans réfléchir davantage, se mit à courir.
Il n'aurait su dire combien de temps cela lui prit, mais il finit par arriver dans une clairière. Il s'arrêta un court instant et, alors qu'il lui valait mieux reprendre sa course, il remarqua une habitation de pierre qu'il s'étonna de ne pas avoir remarqué plutôt. Il courut y entrer.
A peine eut-il pénétré l'étrange demeure qu'il dû remarquer un désordre qui ne pouvait exister qu'avec la volonté manifeste de son habitant de maintenir celle-ci dans un tel état : la pièce dans laquelle il était entré était sale. Le sol était jonché de toutes sortes de choses. Chini ne pouvait pas même distinguer de quelconques meubles tant le désordre s'empilait. Ce n'est qu'en avançant davantage qu'il put remarquer un homme couché à même le sol. Chini l'observa rapidement, et décida finalement de trouver, s'il le pouvait, un lit pour coucher sa sœur. Il en trouva un dans une pièce secondaire et l'y déposa avant de s'asseoir lui-même pour commencer à réfléchir.
_ « Elle a quoi, la petite ? » entendit-il derrière lui.
Il se retourna et vit l'homme qu'il avait cru endormi. Il se leva aussitôt, surpris d'avoir démontré autant d'impolitesse mais non pas moins toujours préoccupé pour sa sœur.
_ « Je ne sais pas vraiment, elle ne va pas bien. Aidez-moi, je vous en prie. »
_ « Nan mais elle a quoi celle-là pour venir se poser chez moi ! C'est ma piaule, sale morveuse ! Et c'est mon lit, ça. Y a que les princesses et moi-même qui avons le droit de dormir dessus ! » hurla-t-il en même temps qu'il poussait Chini sur le côté.
_ « Vous dormiez par terre. » remarqua le jeune garçon sans insolence. « C'est ma sœur, je suis déolé, mais elle ne va pas bien. Nous aurions besoin d'aide. »
L'homme se retourna vers le garçon et, l'ayant enfin remarqué, changea aussitôt d'humeur.
_ « Kness. » dit-il en tendant la main.
Chini ne comprit pas et resta simplement là à regarder l'homme. Celui-ci prit alors la main du jeune garçon et l'enferma dans la sienne.
_ « C'est quoi ton nom ? »
_ «Chini. »
_ « Moi, c'est Kness. » Il se retourna vers la fille et se courba vers elle. « Dis donc, elle pue celle-là. »
_ « Je ne suis pas sûr que ce soit elle qui pue. » remarqua le jeune garçon en examinant la pièce autour de lui. Elle était aussi désordonné que la première. Tout était sale. Et tout sentait.
_ « Ah, si si. Ses cheveux puent. »
Chini, qui commençait à douter fortement des capacités olfactives de l'homme, s'approcha de sa sœur. Ses cheveux ne semblaient pas dégager d'odeurs particulières. Mais alors qu'il s'approchait encore, il dut subitement faire un mouvement de recul. Les cheveux de Lexa sentaient.
_ « Hein ? En fait, c'est pas ses cheveux. » fit Kness. Et il s'occupa à démêler les longs cheveux de la fille. Quelque chose attira son attention. Il se tourna vers Chini.
_ « T'y tiens à la petite ? »
Chini le regarda d'un air méfiant.
_ « Oui. »
Kness quitta la pièce pour en revenir quelques instants plus tard avec tout un tas d'objet inquiétants entre les mains. Il les posa devant la fille, à côté de lui, et inspira un grand coup.
Pour tout ce qui suivit, le jeune guerrier du clan de la forêt ne sut quoi faire si ce n'est suivre du regard ce que pouvait bien faire l'homme à moitié fou. Il vit celui-là examiner chacun de ses outils, en choisir une, et commencer à toucher un peu partout le corps de la petite fille. Cela ne plaisait pas à Chini et Kness parut le remarquer. Tout à coup, il se mit à trancher les cheveux de la fille avec des lames qu'il maitrisait étonnamment bien. Chini s'inquiétait mais l'homme poursuivait son œuvre, faisant tomber un à un les excédents capillaires. Quand Lexa fut proche d'avoir la tête nue, il changea de lame et acheva son travail. A ce qu'ils purent découvrir, Kness ne réagit pas. Il devait savoir de ce dont il s'agissait. Mais le garçon n'en avait aucune idée. Il paniqua.
_ « Saloperies de Loptons. Ces horreurs ne devraient même pas avoir le droit de vivre. » remarqua l'homme.
Chini savait ce qu'étaient les loptons. S'étaient des chenilles de dix à quinze centimètres, généralement colorés d'un vert vif. Ces bêtes étaient assez difficiles à reconnaitre dans leur milieu naturel on ne savait vraiment l'expliquer mais elles semblaient avoir la capacité de modifier l'élasticité de leur corps comme la couleur naturelle de celui-ci afin de mieux se camoufler dans leur environnement. Mais Chini n'avait jamais soupçonné ces loptons de pouvoir représenter un danger pour l'homme.
_ « Ces bestioles ont piqué la gamine. » Kness regardait le garçon. « Tu savais pas, hein ? Y a pas grand monde qui sait. Ces foutues choses attaquent pas souvent, mais quand elles attaquent, tu crèves. » Mais quand il vit vers quel état commençait à tourner le petit homme, il reprit : « Enfin bon… J'y connais bien quelque chose. Et je suis assez fou pour bien tenter un truc. Mais pas avec toi dans mes pattes. Tu sors. »
Le garçon observa l'homme qui se tenait en face de lui. Il ne lui faisait pas confiance. Mais il devait reconnaitre que la piqûre sur la tête découverte de Lexa était effrayante. Enorme. Et il voyait l'état de sa sœur. Il grimaça, pensant qu'il lui fallait faire preuve d'autant de calme que sa sœur, il l'imaginait, aurait pu en faire en de telles circonstances. Et il sortit.
Quand Kness quitta l'intérieur de l'habitation, il trouva le frère de sa patiente assis un peu plus loin. Il s'assit à ses côtés.
_ « Les piqûres de lopton, c'est vraiment moche. Le truc, c'est que ça attaque directement le cerveau et bloque les processus automatiques du corps. Tu pensais que ta sœur…Il lui arrivait de ne plus respirer ? C'est l'inverse. Il lui arrivait de respirer. Parce qu'en fait, son cœur ne travaillait déjà plus. Ca plus… les problèmes sensoriels. » Il réfléchit à comment l'annoncer. « Elle peut voir et entendre encore. Juste que son cerveau réagit pas. Tout est bloqué. »
Le regard de Chini venait de perdre vie. Et son corps se repliait sur lui-même. Cela atteint presque le cœur de Kness.
_ « Je promets rien. Mais je vais la sauver, la petite. »
Et il la sauva. Aussi incroyable que cela puisse être, cet homme réussit à sauver la toute jeune enfant d'un sort certain. Chini ne savait comment il y parvint. Et il y avait fort à parier que Kness n'en ait pas su plus lui-même. Mais le résultat était là. Alors que dans un premier temps l'état de Lexa semblait s'être stabilisé, ce fut après quelques jours, que Kness et Chini purent constater de certaines améliorations. Lexa devait toujours conserver la bouche ouverte, mais son cœur s'était remis à battre de lui-même, et sans que Kness ne doive encore mêler médecine à sorcellerie pour que la fille continua à respirer. Puis elle put à nouveau suivre son frère du regard quand celui-ci l'observait, puis sa nuque put à nouveau tourner…
La guérison était longue mais elle avançait. Chini en était reconnaissant envers Kness, et il commençait à passer de plus en plus de temps avec lui.
Pour Lexa pourtant, c'était des temps bien tristes qu'elle vivait. Elle ne pouvait ni bouger, ni parler, ni rien faire d'autre. Elle se sentait seule, enfermée, prisonnière de ce corps alors qu'elle avait besoin de liberté. Elle n'aimait pas la pièce dans laquelle elle se trouvait. Mais surtout, surtout… son frère lui manquait. Les deux hommes venaient parfois lui rendre visite mais ne restaient jamais bien longtemps dans cette pièce, Kness répétant sans cesse au grand frère que Lexa avait besoin de repos. Mais Lexa ne voulait pas de repos. Elle sentait son frère, source de son seul bonheur, lui être ravi. Et parfois, sans que personne ne puisse le voir, il arrivait que des larmes coulent des yeux de l'enfant.
Tandis que Lexa demeurait éternellement prisonnière, les choses paraissaient tout autres pour Chini qui ignorait tout des souffrances que vivait sa sœur. Certes, le lieu que sa sœur et lui avaient adopté depuis plusieurs semaines ne ressemblait en rien à tout ce dont il avait toujours pu rêver, mais il n'en était pas moins que c'était un lieu paisible, où le danger n'était pas permanent, l'isolement voulu et non forcé, et la connaissance accessible. En effet, Kness n'avait pas manqué d'enseigner ses sciences au jeune garçon. Et lui c'était confié à son ainé. Kness avait ainsi appris que Chini et Lexa étaient frère et sœur, sans parent connu. Chini s'était souvent exclu des jeunes de son âge qu'il trouvait trop violent, et sa sœur souffrait d'être complètement muette ne pouvant plus reconnaitre sa place au sein de son village, un petit village du clan des arbres, il avait préféré partir, malgré ses six ans, et les deux années à peine de sa sœur, espérant trouver un endroit où vivre. Le choix qu'avait opéré le garçon avait impressionné Kness, et il s'était trouvé davantage intéressé par ce petit homme. Aussi avait-il accepté l'idée de garder les deux enfants, au moins un temps, chez lui.
Lexa se réveilla. Un nouveau jour. Qui devait être aussi triste. Son visage était fatigué et son cœur vide. Elle ne savait à quoi penser elle avait déjà bien trop pensé depuis tout ce temps, elle n'avait rien pu faire d'autre. Elle resta là sans bouger. Plusieurs minutes passèrent ainsi. Elle finit par fermer les yeux. Elle les rouvrit aussitôt, ayant senti quelque chose lui gratter le nez. Une mouche s'envola d'au-dessus d'elle. La même mouche encore. Lexa en était énervée. Cette bête venait la narguer chaque matin depuis deux jours. Elle était furieuse de ne pouvoir la faire taire. Une rage énorme. Cette chose avait voué son existence à corrompre celle de Lexa. Et la fille s'était juré de détruire un jour son ennemi. Alors que la bête vint se poser sur la joue de Lexa, celle-ci, qui se sentait prête à exploser de colère, se leva d'un bond, prit la mouche entre ses mains et courut furieusement écraser cette dernière contre un mur de la pièce. Quand elle ouvrit la main, elle ne vit que les restes d'un opposant qui l'avait trop longtemps défié. Son ennemi était vaincu. Ce n'est qu'à cette pensée que blêmit Lexa. Elle avait écrasé une mouche. Oui, mais elle s'était levé. Lexa s'était levé. Elle pouvait marcher. Elle était guérie. Elle ne voulut pas réfléchir plus longtemps et courut chercher son frère.
Elle le trouva non loin, alors qu'elle sortait de la demeure, en pleine conversation avec l'homme qui l'avait sauvé, Kness. C'est lui qui remarqua la miraculée le premier. Chini se retourna pour voir lui-même ce qui avait attiré l'attention de l'homme et remarqua Lexa à son tour. L'un et l'autre coururent se prendre dans les bras. Kness suivait la scène d'un œil mitigé. Il s'approcha.
_ « T'es vivante, gamine. »
Lexa cligna des yeux
_ « C'est grâce à toi. » reconnut Chini.
Lexa examina Kness un court instant avant de serrer encore son frère contre elle. Ils s'étaient retrouvés.
Cinq bons mois s'étaient écoulés depuis que Lexa avait quitté son lit. Chini continuait d'étudier aux côtés de Kness. Il avait appris que la forêt comptait bien plus de danger qu'il ne le croyait. Lexa, elle, encore très petite, ne retournait que très rarement au sein de l'habitation, un endroit dont elle était évidemment dégoûté. Téméraire, il lui arrivait de se rendre seule dans la forêt. Elle savait toutefois que celle-ci, dangereuse, ne la laisserait plus échapper une seconde fois à la mort si elle faisait encore preuve d'imprudence. Elle développa, en ce sens, certains talents d'observation et d'attention. Elle était justement en train de revenir de la forêt quand son frère vint vers elle. Il pleurait et était couvert d'ecchymoses et de sang. Sa main droite semblait avoir été fortement empoignée, car des énormes plaques rouges y étaient marquées. Chini haletait fortement. Certainement, il venait tout droit de la demeure de Kness. Mais Lexa ne pouvait deviner ce qu'il s'y était passé. Il saisit la main de sa sœur et prit la direction de la forêt, sans jamais prononcer un seul mot.
Chini ne voulait pas parler. Il se sentait souillé, mort. Mais sa sœur avait besoin de lui. Visiblement, chercher ce lieu idéal à l'aveugle n'était pas une bonne idée. Il fallait changer de méthode, et une s'imposait. Le garçon avait conclu qu'ils devaient se rendre à Polis.
