Désolée pour tout ce temps entre les chapitres, mais il faut savoir que je les postais auparavant sur un forum Death Note. A présent, personne ne prenant la peine de commenter mes chapitres, ce qui fait que je ne sais pas si cela plaît ou non, j'ai décidé de poster non pas un mais deux chapitres, donc tout le reste de la première partie.

Voilà, j'espère que cela vous plaira, et je vous souhaite une agréable lecture.

PS : il y aura pratiquement à chaque chapitre des petits points abordés sur certains aspects, des petits détails. Si vous ne voulez pas, alors laissez ce petit passage et bonne lecture.

Pour ce deuxième chapitre, quelques petits points:
1. Ce qui s'est passé le 18 août 1998 à Omagh a réellement eu lieu, je n'ai rien inventé sur cet évènement (j'ai même regardé quelques journaux télévisés de ce jour-là). Cet acte terroriste est considéré comme l'un des plus meurtriers d'Irlande et a été provoqué par une branche terroriste dite la "Real IRA", en mesure de représailles contre le Traité présenté par Blair en avril de cette même année. Il y a eu 29 morts et environ 200 blessés. Pour plus d'informations, Wikipédia est votre amie.
2. Le dernier passage en italique est un clin d'oeil au magnifique épisode 25 de l'anime. J'ai trouvé cette séquence si belle que je n'ai pas pu m'empêcher de l'ajouter à l'histoire.
3. Ce chapitre est assez long et j'espère qu'il n'ennuiera pas ceux qui n'aiment pas Mello. J'ai tenté de le raccourcir au maximum mais trop en enlever aurait effacé une certaine tension que j'ai tenté de tenir pendant tout ce chapitre. J'aime beaucoup Mello et je pense que cela se ressent dans mon écriture ;;.

LES ENFANTS DE LA RAISON

Le Projet Wammy fut mis en place trois semaines après la rencontre entre Quillsh et L, l'enfant prodige aux yeux impassibles. A ce moment de l'histoire, l'inventeur écossais de cinquante-huit ans avait senti quelque chose de grandiose, de phénoménal s'épanouir dans le cerveau de ce garçon de sept ans, une force évoluant et grandissant sans cesse, au gré des minutes, des heures et des jours.

Et ce fut en sortant de la salle sombre qu'il comprit cette sensation l'ayant assailli.

Il y en avait d'autres.

Cette pensée, aussi fugace qu'un réflexe physique comme celui de retirer vivement sa main d'une surface brûlante, l'avait assaillie et laissé son empreinte au fond de son esprit complexe et logique.

Il y en avait d'autres comme L. D'autres… génies.

Quillsh Wammy employa les grands moyens. Il dépensa plus de dix millions de dollars pour la préparation du projet, finança des groupes d'entreprises, des sociétés et prépara lui-même la pièce maîtresse de l'œuvre : A.D.A

Il lui fallut plus de deux ans, aidé par les informaticiens les plus performants et toute la technologie de l'époque pour achever la construction de l'un des ordinateurs les plus puissants du monde. Son temps d'accès était de dix nanosecondes et demie, une capacité de mémoire dépassant les 340 milliards de bits et possédant la capacité de réaliser plus de deux cents soixante millions d'opérations différentes par seconde. Certains ingénieurs ayant participé au projet se demandaient même si l'ordinateur de la NASA était moins puissant que celui de Quillsh.

L'inventeur, après mûres réflexions, décida de placer l'ordinateur dans un autre orphelinat qu'il avait construit dans les années 70, situé à Winchester. Au grand regret des enfants de la Wammy House de Restormel, Roger s'en alla diriger le manoir situé dans le comté de Hampshire, comme Quillsh lui avait demandé. A.D.A fut placé au sous-sol de l'orphelinat, dans une pièce d'environ 100 mètres carré. Il était composé de 120 écrans des tailles les plus diverses, et de 22 terminaux d'informations, eux-mêmes nantis de composants bien trop complexes pour le simple commun des mortels.

Quillsh l'appela donc A.D.A, encore habité par le souvenir nostalgique d'une jeune femme chilienne lui ayant brisé le cœur dans les années 50. Lorsque L, qui était bien entendu présent lors de la construction, l'entendit, il eut de nouveau ce sourire particulier, mélange subtil d'étonnement et d'ironie, mais ne fit cependant aucun commentaire.

De plus, Quillsh fit acquérir à A.D.A un système unique qu'il nomma Zéro, dont il n'expliqua le procédé qu'à L et Roger par mesure de sécurité. Aucun des trois concernés ne pouvait prévoir que ce système se mettrait en place un jour. Ce jour arriva près de dix-huit ans plus tard, bien que cela soit une autre histoire.

Lorsque A.D.A fut établie à la Wammy House, Quillsh démarra la deuxième phase du Projet. De par son énorme influence dans le monde, en tant qu'inventeur génial et généreux, il contacta plus de deux cents orphelinats en Europe, les soumettant de participer au Projet. Chaque directeur d'orphelinat se voyait remettre un ordinateur crée par le groupe de Quillsh, chacun muni d'un adaptateur spécial. Cet appareil était relié à A.D.A qui ainsi prenait toutes les informations envoyées par les ordinateurs connectés sur son réseau. Chaque orphelinat devait à présent soumettre à tous les enfants qu'il gardait un test préparé par Roger afin de voir leurs possibilités. Ainsi fait, s'il existait un résultat « hors norme », A.D.A et par conséquent Quillsh en était presque immédiatement informé. L'inventeur n'avait plus qu'à aller chercher l'enfant à son orphelinat d'origine pour le placer à Winchester, là où il développerait son potentiel. Quillsh attendit dix ans avant d'étendre son Projet aux Etats-Unis, et en Orient, pour évaluer des résultats sur le long terme.

Contrairement aux personnes participant au Projet, Quillsh se rendit compte d'un bilan mitigé, au bout de dix ans de travail assidu. Il avait recueilli à la Wammy House plus d'une centaine enfants, qui avaient grandi, évolué, mûri et devenu des adultes accomplis, de grands hommes politiques jusqu'aux artistes mondialement connus.

Il avait rencontré des enfants dont l'intelligence et la maturité l'avaient fait pâlir, en avait connu de très doués, exceptionnellement doués, surdoués en tout point.

Mais jamais comme L.

Jusqu'à ce que…

CHAPITRE II

CROIX

[Explosion. Univers rouge.

18 août 1998, Irlande, Ulster, Comté de Tyrone, Omagh.

Le coup de poing que Mihael reçut fut vif mais cependant maladroit. Il ressentit une vive douleur au niveau de l'arcade sourcilière et, étourdi, il vacilla et tomba sur un genou. Autour de lui, les autres garçons le huaient ou l'acclamaient suivant leurs affinités avec lui, sifflant et frappant des mains. Des mains le relevèrent et le poussèrent vers son adversaire qui souriait avec une joie un peu stupide. Padraig, neuf ans mais paraissant en avoir douze, le corps massif, était la bête noire de Mihael. C'était un garçon emporté qui n'hésitait pas à utiliser ses poings pour se faire respecter à l'école, tout cela dans le dos des maîtres.

Et malheureusement pour lui, Mihael savait lui aussi utiliser ses poings.

Les deux enfants n'avaient jamais pu se supporter, et ce depuis le premier jour. Padraig avait commencé en le traitant de petite fillette, puis à lui faire des tours tel que déchirer ses livres, inscrire des mots sur lui dans les toilettes, se moquer de lui à chaque fois qu'il le voyait. Mihael n'avait rien dit pendant un an, attendant son heure avec une patience fébrile, celle d'un véritable conspirateur. Mais, lorsque Padraig osa lever la main sur lui, il n'hésita pas.

Et frappa aussitôt.

La tête lui tournant un peu, il reprit place au centre du cercle fait de manière instinctive par le reste des garçons de l'école. Les deux combattants étaient jeunes et plutôt faibles, mais leur bagarre avait quelque chose de sauvage qui excitait tous ceux qui la regardaient.

Padraig chargea et coinça la tête de Mihael sous son aisselle, serrant son bras autour de sa gorge. Mihael eut un cri de douleur et se mit à se débattre de toutes ses forces, crispant ses doigts sur la poigne de son adversaire. Il tourna, emportant Padraig dans son mouvement sans pour autant parvenir à le faire lâcher prise. Il battit l'air d'un pied, tentant de frapper l'autre garçon et lorsqu'il entendit un grognement surpris, sut qu'il avait réussi. Il se dégagea d'un geste, recula de quelques pas puis, attaqua de nouveau en balançant un poing sur l'oreille de Padraig. Le garçon glapit, tenant son membre endolori.

- Vas-y, massacre-le ! cria un garçon dans le cercle.

Mihael se demanda à qui il s'adressait en disant cela mais ne perdit pas de temps. Il se projeta sur Padraig et le cloua du mieux qu'il put sur le sol. L'autre garçon lui cracha au visage pour l'aveugler et Mihael, surpris, fut frappé à la lèvre supérieure. Cette fois, le coup avait été très brutal, violent. Il sentit comme un craquement au niveau de sa bouche et sans s'en rendre compte, il pleura sous le coup. Padraig profita de cet instant pour se remettre debout et lui marteler le corps de coups de pied.

Le cercle de garçons cria encore plus, encourageant Padraig à achever Mihael qui s'était roulé en boule, les mains en protection sur la nuque pour laisser le moins de chair à découvert. Sa lèvre fendue laissait couler le sang sur sa langue et ce goût douceâtre lui donna envie de vomir. Aveuglé par les larmes, il attendit quelques instants que Padraig cesse de le frapper. Le garçon de neuf ans, jubilant, regardait l'enfant prostré couvert de coups, se sentant être le plus fort.

Mihael toussa, étouffé par la salive et le sang bloqués dans sa gorge. On recommença à le huer, à lui crier de se remettre debout s'il était vraiment un homme, de se battre pour de vrai. Ne voyant rien, engourdi par la douleur, il lança son pied dans le tibia de Padraig qui eut un cri et recula.

Une rage folle s'empara de Mihael, une colère dévastatrice, humiliée qui progressivement lui noua l'estomac en une poigne cruelle. Il sentit, de cette façon particulière qu'ont tous les enfants, la douleur de la provocation, de l'horreur infinie d'être démuni, d'être si faible.

D'être le dernier, et cela quelque fût ses efforts. C'était injuste, tout simplement injuste.

Injuste. Et pourtant vrai.

Dans un râle d'animal, il poussa Padraig par terre et cette fois tint prise sur lui. Sans perdre de temps, il serra ses doigts d'enfant en deux poings serrés et frappa aussi fort qu'il le pouvait, où il le pouvait. Il n'était pas aussi fort que Padraig, n'ayant après tout que sept ans, mais il était possédé par cette haine sans bornes envers son adversaire, envers ceux qui le regardaient, envers le monde qui ne le comprenait pas. Une haine qu'un enfant de son âge ne devrait pas connaître, une souffrance mentale de chaque instant qui lui rappelait d'une voix doucereuse combien son espoir d'être entendu était faible.

« Je suis seul… »

La vue brouillée par les larmes et les sentiments horribles qui l'assaillaient, il ne vit pas ses poings se rougir de sang ni la figure de Padraig se défigurer par la souffrance.

« Où êtes-vous ? »

Il lui fallait quelqu'un… qui fasse taire cette voix à l'intérieur de lui, l'expurge pour qu'il ne puisse en rester qu'une marque brûlante dans son cerveau. Une humiliation que ses cellules toutes entières garderaient pour ne jamais oublier. Jamais.


- Petit imbécile !

La claque arriva comme Mihael l'avait prévu. Sa tête pivota sous le choc mais son buste demeura parfaitement immobile. La trace, d'abord blanche, devint rouge vif sur sa peau. Il ne dit rien, la douleur de sa lèvre pulsant à lui en faire venir des petites larmes au coin des yeux.

Sa mère soupira, fit un pas sur le côté, regarda tout autour d'elle comme si elle cherchait une personne apte à l'aider pour une telle situation. Elle se passa une main dans les cheveux, et inspira profondément, les yeux clos. Mihael attendit, fébrile.

Finalement sa mère se mit à sa hauteur, posant ses doigts frais sur la lèvre fendue dont le sang avait cessé de couler. La douleur s'accentua sur la bouche du garçon qui eut un gémissement étouffé.

- Petit imbécile, répéta sa mère avec cependant plus de douceur. Regarde dans quel état tu t'es mis. Et tout ça pourquoi ? Pour une dispute sans importance.

- C'était pas sans importance, rétorqua aussitôt Mihael, outré. Il avait pas le droit de dire ça !

Sa mère leva un doigt vers lui, lui signalant de se taire. Ses grands yeux clairs étaient fatigués, et un soupçon de tristesse en assombrissait la couleur. A cet instant, Mihael ressentit une honte brûlante lui colorer les joues et il demeura tout aussi attentif que meurtri.

- Je me moque de tes explications, Mihael, répliqua sa mère d'une voix grondante, qu'elle tentait difficilement de calmer. Comme je me moque de celles de Padraig. Ce vous avez fait tous les deux est inacceptable, tu m'entends ? Vous vous êtes comportés comme de vrais chiffonniers à vous battre comme ça. Est-ce que tu as pensé à ce que j'ai ressenti quand je t'ai vu rentré ?

- Non, grommela Mihael en baissant la tête. Pardon, maman.

Au bout d'un moment elle se releva, les mains sur les hanches. Elle pencha légèrement la tête sur le côté gauche, le regard ailleurs, pensif.

- Tu n'iras pas à l'école cet après-midi, dit-elle après un temps de silence. Je ne préfère pas qu'on te voit ainsi, tu es dans un piteux état et il faut mieux que tu reposes.

- Je suis pas fatigué, rétorqua vivement Mihael, outré d'être pris pour un nouveau-né. J'ai pas sommeil de toute façon !

- Mihael Lean Keehl…

Mihael se tut aussitôt, le cœur battant. Il avait appris suffisamment vite que lorsque sa mère l'appelait ainsi, il se retrouvait quasiment toujours puni.

- Je ne tolère pas ce ton, mon garçon, et tu le sais, reprit sa mère d'une voix forte, sans être pourtant menaçante. Je ne peux pas te garder cet après-midi, aussi je vais t'emmener chez Mme Olsen.

Mihael dut à cet instant exprimer une moue particulièrement suggestive car sa mère eut un léger sourire en le regardant.

- Ne fais pas cette tête, voyons, dit-elle sur un ton bien plus doux. Tu n'y restes que pour quelques heures.

- Elle est chiante, grommela Mihael, les sourcils froncés.

- Mihael, pas de gros mots ou je te lave la bouche, menaça sa mère, un doigt tendu vers l'évier de la cuisine pour lui montrer qu'elle était parfaitement capable de passer à l'acte. Allez, va dans la salle de bains, commence à te nettoyer le visage, je te rejoins pour te soigner.

Toujours ronchonnant, l'enfant acquiesça avant de quitter la cuisine d'un pas lourd.

C'était une petite maison comme il en existait bien d'autres à Omagh, aux couloirs étroits, aux plafonds hauts et aux portes grinçant avec aigreur. Les murs de l'entrée et du salon étaient décorés de dessins maladroits de Mihael lorsqu'il avait trois ans et il régnait dans toutes les pièces environnements cette effluve tiède de sucre, de café, mêlé au curieux contraste de parfum féminin et de tabac. Il y avait un désordre rangé, comme le disait sa mère, où les jouets de Mihael reposaient dans le panier à linge sale et les larges chaussures de son père près de ses livres d'images. L'escalier émit un craquement furtif mais inoffensif quand Mihael monta quatre à quatre au premier étage.

Après avoir inspecté machinalement sa chambre, il ouvrit la porte de la salle de bains et se posta devant le miroir situé au-dessus du lavabo blanc. La lumière crue, se reflétant sur les murs clairs, exhiba de manière mesquine son visage blessé qu'il dévisagea avec un mélange de fascination morbide et de rage honteuse.

Mihael avait un corps plutôt fin et de taille moyenne, aux gestes cependant lourds, furieux ; ses mains se serraient toujours en poings lorsque la situation le demandait et il possédait une démarche hardie, fière, sans être pour autant belliqueuse. Toute sa posture, inconsciemment ou non, reflétait celle d'un jeune animal fougueux, avide de faire ses preuves. Son visage était également fin et aux traits, à défaut d'être d'une beauté incroyable, assez réguliers et plaisants à regarder. Il possédait les joues hautes et un nez plutôt long qu'il avait hérité de sa mère ainsi qu'un menton volontaire, têtu ; ses lèvres minces étaient d'une pâleur douce, presque malade, rehaussant néanmoins l'éclat farouche de ses yeux bruns si sombres qu'ils en devenaient noirs dans les endroits peu éclairés. Sa mère, lorsqu'elle le regardait s'agiter, déclarait en riant qu'elle n'avait jamais connu quelqu'un avec des nerfs aussi sensibles et surtout un aussi « sale caractère », à par son mari. Le fait même de le dire avec un rire suffisait à Mihael pour penser qu'être doté d'un sale caractère n'était pas en soi quelque chose de mauvais, et d'un certain côté, en tirait même une certaine fierté lorsqu'il observait certains de ses camarades, si calmes et dociles qu'ils en devenaient insignifiants. Mihael ne voulait pas être insignifiant. Il voulait être fort, respecté en tout point, et il se savait capable de cela, bien qu'il ne savait pas réellement comment. Seule l'impression, pesante, brûlante, dans son cerveau lui donnait cette vive émotion d'être… différent.

L'eau glacée du robinet lui fit mal aux doigts et débarrassa ses ongles du peu de sang qui restait. En contemplant les gouttes rosâtres glisser dans le lavabo, Mihael ressentit une curieuse sensation de paix intérieure. Il avait perdu contre Padraig, mais seulement parce que certains garçons du cercle s'étaient interposés et s'étaient mis à plusieurs pour le corriger, en mesure de représailles. Le simple souvenir du visage de son adversaire, terrorisé malgré sa force et son âge suffit à Mihael pour se sentir un peu mieux.

Il s'aspergea le visage avec précaution, cracha un peu de sang qui lui collait à la langue, tamponna légèrement sa lèvre meurtri qui battait de douleur sous ses gestes prudents. Il considéra pensivement la blessure ; elle n'était pas énorme mais le coup avait quand même réussi à faire saigner. Il savait qu'il n'aurait pas de cicatrice et cette pensée le soulagea. Dans le miroir, son reflet lui jeta à la figure sa propre défaite physique sans aucune douceur. Il demeura tendu, les mains crispées sur l'émail du lavabo. Ses cheveux blonds, lisses et coupés dans un carré long jusqu'au creux du cou, tombaient en mèches éparses et humides devant ses yeux sombres.

Perdu dans ses pensées, il n'entendit pas sa mère monter et le rejoindre dans la salle de bains. Ce ne fut que lorsqu'elle elle posa la trousse à pharmacie près de son fils que ce dernier sursauta et remarqua sa présence.

Les doigts frais de sa mère se posèrent sur les joues encore humides.

- Tu t'es bien rincé ? C'est bien, je vais pouvoir soigner ça.

Mihael ne dit rien quand sa mère lui passa du désinfectant sur la lèvre, la douleur n'accédant plus à son esprit brumeux, pensif. La vision de son propre corps, trop jeune, trop fragile, blessé, l'avait rendu perplexe et néanmoins amer. Combien de temps devrait-il attendre avant de pouvoir être « quelqu'un » ?

- Mihael ? Tu rêves ?

L'enfant considéra gravement sa mère qui appliquait un pansement sur sa pommette gauche.

- Maman, quand est-ce que je deviendrai un adulte ?

Sa mère eut un rire mais n'arrêta pas sa tâche pour autant.

- Dans quelques années, tu as encore le temps. Tu n'es quand même pas si pressé, n'est-ce pas ?

- … Je sais pas, avoua Mihael dans un souffle.

Sa mère fit claquer sa langue contre son palais, puis prit un tube de pommade de la main droite, s'en appliquant sur les doigts. Elle passa la crème sur les bleus de Mihael qui commençaient à se voir.

- Cela se ferait peut-être plus vite si tu travaillais mieux à l'école, lança-t-elle de ce ton mécontent qu'ont seulement les parents. Tes résultats sont déplorables malgré tous les avis de ton maître. Tu as envie de redoubler, Mihael ?

Mihael grogna en guise de réponse. Le toucher graisseux de la pommade le faisait frissonner.

- Tu sais moi, j'ai toujours été la première de ma classe, et cela c'est en travaillant, Mihael. C'est en ayant de bons résultats, de bonnes études qu'on peut avoir un bon travail plus tard.

A ces mots, les oreilles de Mihael tintèrent d'indignation. Sa mère continua à parler, à parler, mais le reste de ses phrases n'importait plus pour son fils. Il vit, très nettement, le fil de l'hypocrisie de tisser, se créer dans la bouche de sa mère, en faire un amas d'énormités intolérables, et que Mihael était en principe obligé d'avaler. Cette simple éventualité fut aussitôt rejetée et un goût acide s'imprégna à sa langue. Une colère sournoise s'insinua en lui et, sans vraiment s'en rendre compte, il s'entendit dire tout ce que son esprit s'autorisait à penser.

- Alors pourquoi si tu étais première de ta classe… tu es devenue caissière à Oxfam ?

Sa mère se figea. Silence.

Colleen et Sean Keehl avaient connu de nombreuses années de chômage, après les grandes crises économiques qui avaient parcouru l'Irlande dans les années 1980. Sortant pourtant d'une excellente école de commerce, ni l'un ni l'autre n'avaient pas échappé au licenciement massif et s'étaient retrouvés sans emploi, une maison à payer et un enfant de deux ans à s'occuper. Mihael, amer, se rappela avec précision les fins de mois difficiles, le regard troublé de ses parents et surtout cette immense, gigantesque lassitude qui les tenait tous deux, voûtés, allant et venant dans la maison qu'on avait menacé de saisir à plusieurs reprises, sortant d'un entretien toujours négatif, même pour des emplois moindres, faisant scrupuleusement attention aux repas quotidiens et aux petits écarts permis. Il fut même un temps où une simple tablette de chocolat devenait un rare privilège que Mihael ne parvenait à avoir qu'après moult caprices et promesses de ne pas tout manger d'un coup, cela sans succès.

Heureusement, il y avait maintenant un an et demi, Sean avait retrouvé du travail dans une agence immobilière à Market Street. Ce n'était pas un emploi très bien payé mais qui avait permis à la famille de se relever de toutes ces années pénibles. Colleen, après avoir démissionné d'un travail de nuit dans une entreprise, pour des raisons de santé et surtout pour être capable de profiter un peu plus de son fils, avait finalement accepté un travail à mi-temps à Oxfam, un magasin également de Market Street, non loin de l'agence immobilière. Cependant, rappeler une époque aussi douloureuse était parfaitement gratuit et inutile. Du moins aux yeux de sa mère. Mais Mihael ne supportait pas un tel mensonge, qu'il fût dit pour quelque raison. La réalité était cruelle, tenace, impossible à nier, telle une coupure sanglante engourdissant la chair.

Sa mère eut un léger sourire crispé et son corps, raidi, eut un geste sec, empressé, comme si elle balayait d'un revers de la main toutes les difficultés, les larmes et l'angoisse des matins sans perspective.

- Il faut croire que je n'ai pas eu de chance, répliqua-t-elle acidement, nettoyant ses mains d'un mince filet d'eau dans des mouvements saccadés voire violents. Mais toi, Mihael, tu as toujours une chance. Toujours. Aussi ne la gaspille pas, pas comme moi, d'accord ?

Mihael ne répondit pas, maussade. Il s'amusait machinalement avec le couvercle de la boîte à pansements, l'ouvrant et la refermant, pour la simple envie d'entendre le petit clic pincé. Sa mère, souriant doucement, replaça correctement ses cheveux qui lui masquaient la vue.

- Qui est mon fils unique et préféré ? demanda-t-elle avec un entrain légèrement forcé.

- Moi, répondit Mihael, sans que la chaleur habituelle de sa réponse ne se fît entendre dans sa voix.

Sa mère acquiesça puis se releva, rangeant la trousse à pharmacie au-dessus de l'armoire. Elle jeta un coup d'œil rapide à sa montre et eut un sursaut.

- Oh, déjà une heure ! Je vais être en retard si ça continue ! Mihael, on y va, allez, dépêche-toi que je t'accompagne chez Mme Olsen !

- Oui, oui, ronchonna Mihael, avant de suivre sa mère qui descendait à la cuisine.

Lorsqu'il arriva dans l'entrée, sa mère, ayant déjà mis son manteau et pris son sac à main, lui tendit en vitesse une barre de chocolat avant de le pousser vers la sortie.

- Tu ne la manges qu'à quatre heures, recommanda-t-elle d'une voix ferme. Je n'aime pas trop que tu manges autant de chocolat, ça va t'abîmer les dents et te faire prendre du poids.

Mihael soupira, fit « oui » de la tête puis glissa le chocolat dans la poche arrière de son pantalon.

Le ciel d'août était d'un bleu profond, sans nuages, et l'air tiède enveloppa l'enfant dans une agréable quiétude. Sa mère, lui faisant un sourire, lui prit la main et tous deux se dirigèrent vers la maison de leur voisine située à une centaine de mètres.

C'était pour Mihael une journée comme les autres, avec ses difficultés comme ses moments propices. Il embrassa sa mère qui le laissa sur le seuil de la maison, puis, boudeur, sonna à la porte. La dernière image de sa mère fut son dos qu'il avait toujours trouvé gracieux et sa démarche élégante, rapide tandis qu'elle se hâtait pour arriver à Market Street, le sac à main se balançant d'avant en arrière de son épaule mince, frêle, ses longs cheveux blonds, attachés à la va-vite en une queue de cheval, brillant de façon délicate.

A ce moment de l'histoire, il ignorait, car cela était bien entendu impossible à deviner, qu'il ne la reverrait plus. Colleen Keehl, se dirigeant à son travail, anxieuse, ignorait également qu'elle ne reverrait plus son fils.

Il ne lui restait plus que deux heures à vivre.

Et, au lieu de s'inquiéter, Mihael entra chez Mme Olsen, avec la certitude que ses parents viendraient le chercher après son travail, souriants.

Il était 13h10.


Mihael n'avait jamais vraiment aimé Mme Olsen et aurait souhaité que cela fût réciproque, ce qui malheureusement n'était pas le cas. Mme Olsen, âgée de soixante-quatre ans, était une femme replète, aux gestes malhabiles mais pourvus néanmoins d'une finesse à l'ancienne et qui vouait un véritable culte à deux choses : les félins de toute sorte et les enfants. Mihael trouvait dommage de faire partie de l'une des deux catégories.

Il détestait les airs attendris de Mme Olsen lorsqu'elle le voyait, détestait sa façon de l'appeler « mon cœur » et surtout, par-dessus tout exécrait sa façon de l'embrasser, ses lèvres humides plaqués sur sa joue en une succion qui se rapprocherait plus de celle d'une ventouse contre une vitre qu'à un baiser.

Cet après-midi, après avoir glapi d'horreur en voyant le visage meurtri de Mihael et s'être indignée contre les brutes de son école, elle l'installa à la table du salon puis alla regarder une émission spéciale sur les pumas. Mihael, faisant de son mieux pour paraître bien élevé, ne dit mot et resta assis sur sa chaise, les yeux rivés avec un ennui agacé sur les livres de mathématiques que Mme Olsen lui avait prêtés. De toute évidence, la mère de Mihael avait dû prévenir sa voisine de le faire travailler un peu étant donné ses résultats.

- Je peux regarder la télé ? demanda-t-il poliment après avoir dédaigné écrire un calcul sur son cahier deux heures d'affilée.

Mme Olsen lui adressa un sourire froid, assise confortablement dans son fauteuil en cuir.

- Quand tu auras fini les quatre pages que je t'ai demandé de faire, Mihael.

Et elle retourna à la contemplation d'un puma filmé en gros plan. Mihael eut un grognement et retint de justesse le juron qu'il s'apprêtait à dire. Il se pencha à nouveau sur ses calculs, des tables de multiplication.

Il soupira, jouant de la mine de son stylo sur le bout de son index. Ses yeux, pensifs, glissèrent sur les chiffres les uns après les autres, indifférents, insignifiants. Son esprit vagabondait sans but précis, sans attention particulière.

Il détestait travailler.

Ce n'était pas tant la difficulté, mais l'incompréhension qu'il ressentait vis-à-vis des autres. C'était une honte quotidienne, une vision pénible et sans cesse renouvelée de voir chaque jour les mêmes mots, les mêmes calculs, les mêmes textes et toujours cette impression horrible dans son cerveau d'une sorte d'indignation, de révolte et d'un incommensurable ennui, qui s'accentuait à chaque nouveau contrôle, chaque nouvelle dictée, interrogation de quelque sorte que ce fût. Mihael avait la sensation douloureuse de ne pas comprendre le monde autour de lui. Ses yeux et son corps d'enfant ressentaient les dures épreuves qu'il aurait à accomplir pour devenir un adulte. Néanmoins, son cerveau, ses cellules grises vociféraient d'humiliation devant de telles tâches qui semblaient pourtant tellement simples à accomplir. Mihael n'avait jamais eu que des mauvais résultats en classe, criait et s'agitait dès qu'il le pouvait. Son cerveau brûlait, affamé d'une nourriture digne de son intérêt à sa disposition et malgré toute sa volonté de savoir ce que cela était, l'enfant demeurait perplexe devant ces codes de communication qu'étaient les mots puérils qu'il manipulait comme n'importe qui, et ces problèmes qui tournaient au ralenti dans son esprit.

Il était comme figé, bloqué devant son cahier. Son cerveau refusait tout simplement d'y poser ne serait-ce qu'une once d'attention. Et, se fiant à ses émotions, Mihael grinça des dents, puis commença à gribouiller des dessins sans intérêt, dans le seul but de faire croire à Mme Olsen qu'il travaillait réellement.

Il était 15h29.

La voix monocorde de l'émission, qui jusqu'ici n'avait pas attiré l'attention de Mihael, changea très nettement pour laisser place à un jingle de journal télévisé.

- Nous interrompons notre programme pour diffuser un flash spécial, enchaîna précipitamment la journaliste.

Surpris, Mihael releva la tête, attentif. Mme Olsen se redressa dans son fauteuil qui émit un bruit sourd.

- Une voiture piégée vient d'exploser à l'intersection de Market Street et de Dublin Road, il y a de cela 9 minutes. Les autorités sont déjà sur les lieux et commencent à évacuer la foule des environs. De nombreux bâtiments ont été détruits par l'explosion et l'on fait état de…

Les yeux de Mihael s'écarquillèrent et, progressivement, le monde tout autour de lui perdit ses couleurs, dénué peu à peu de tous les bruits existants. C'était comme si quelqu'un venait de passer un voile gris devant lui et avait coupé le son, comme l'on ferait avec une radio. Ses doigts, anesthésiés, continuaient à jouer de la mine de son stylo dans un mouvement lent et inconscient. Il observait, le regard vague, la journaliste sans pour autant entendre ou comprendre un mot de ce qu'elle disait. Il voyait sa bouche maquillée épeler les lettres, les former, mais pas un son n'en sortait. Il se sentit séparé des lieux, coupé de ce salon bien tenu, de cette chaise sur laquelle il était assis, et ce stylo qu'il tenait, insensible, dans ses mains.

Market Street.

Explosion.

Papa. Maman.

Le monde autour de lui devint de plus en plus pâle, de plus en plus fade, teinté de brume glacial. Il n'entendit pas Mme Olsen lui parler et, confus, regarda la journaliste enchaîner sur les rapports de l'évènement. Quand il aperçut, dans un cadre situé en haut de l'écran, les flammes s'évadant d'une carcasse noire de voiture, il eut un brusque sursaut. Une douleur aussi brève qu'intense le transperça entre les yeux et, hébété, il revint à la réalité. Le monde reprit vie et le son revint, assourdissant, chaotique.

- Mihael ? Mihael ?

Pas de réponse.

- Tes parents travaillent dans cette rue si je me rappelle bien, non ?

Explosion.

Univers rouge.

Et quelque chose en Mihael se cassa.

Définitivement.

Il hurla, les pupilles dilatées, dressé sur sa chaise, oubliant Mme Olsen, oubliant la télévision et ses images, oublia tout pour ne laisser que l'empreinte sauvage d'une détresse sans merci, une horreur qu'il n'avait guère cru possible. Il hurla si fort qu'il ne s'entendit pas, emporté par les émotions bouleversantes qui traversaient son corps d'enfant.

Une décharge d'adrénaline le submergea et, paniqué, il quitta le salon, ouvrit violemment la porte d'entrée et se mit à courir de toutes ses forces, hagard.

Il était 15h36.

Il savait, par ce lien filial, incassable et indéfinissable, gravé dans sa chair, que ses parents étaient morts. Ils étaient morts il y avait tout juste quelques minutes, et la voiture noire, emportée par les flammes dorées, s'accrocha à son esprit pour ne plus le quitter. C'était aussi insoutenable que d'être sur les lieux. Il sentait l'odeur âcre, il entendait tous les cris, aigus et graves d'une population horrifiée, il trébuchait sur les débris jonchant la rue saccagée, et les mains des policiers le repoussant. Son petit corps se retrouvait scindé entre la réalité et le cauchemar, et, courant dans la rue déserte, il se représentait la vision infernale de son monde détruit.

Il ne sut combien de temps il courut, mais ses jambes, d'un seul coup, le trahirent et, haletant, il trébucha et s'effondra sur le bord du trottoir. Son visage se râpa contre la pierre et sa lèvre, dans un nouveau déchirement, se mit à saigner. La douleur qu'il ressentit le soulagea par sa consistance, car ce mal, physique, le tirait de celui que subissait son mental. Il demeura là, allongé, le front contre le bord du trottoir, le corps parcouru de spasmes d'épuisement, le sang gouttant sur la pierre claire.

Il n'y avait pas un seul bruit dans la rue mais le son de sa propre respiration labourée avait une puissance égale à celle d'une tempête à ses oreilles. Son cœur battait tel un tambour de guerre, cognant dans sa poitrine comme s'il s'apprêtait à en jaillir et la sueur brûlante de son front se refroidissait au niveau de son dos, le glaçant peu à peu. Ses mains se crispèrent au trottoir et, dans un gémissement, il se mit à genoux. Son visage diffusait une chaleur désagréable, écorché par sa chute et sa lèvre lui donnait une saveur douce-amère d'échec.

Papa. Maman. Morts.

Explosion.

Voiture brûlante.

Ses yeux sombres se levèrent vers le ciel bleu, sans nuages, la brise tiède parcourant son corps meurtri. Il y avait de cela deux heures, sa mère s'en allait, la démarche élégante. Il se rappelait encore de son sac qui se balançait autour de son épaule, ses cheveux clairs. Ce matin, son père était parti au travail, emportant avec lui le stylo que lui avait donné son fils. Il se rappelait son odeur de tabac et de savon, et sa main calleuse qui lui avait caressé la tête. Les détails qui jusque là n'avaient jamais réellement signifié une grande importance à ses yeux le frappèrent de plein fouet et cruellement le piquèrent, car à présent ils n'existeraient plus, ne vivraient plus.

Ils étaient partis. Comme ses parents.

Il s'assit sur le trottoir, la chaleur lui picotant la peau. Et, à cet instant, il se rendit compte qu'il y avait quelque chose dans sa poche arrière qui le gênait. Ce fut quand ses doigts le prirent qu'il sut, sans même le voir, ce que c'était.

La barre de chocolat.

Il resta muet, palpant la friandise à travers l'emballage. Sa lèvre lui faisait mal mais la douleur, diffuse, devenait de plus en plus lointaine, oubliée, égarée dans une partie de son esprit. Ses mains eurent un vif tremblement lorsqu'elles déchirèrent le papier puis se figèrent, tenant le chocolat aux reflets bruns sous le soleil. L'odeur sucrée lui vint aux narines et il tressaillit, hésitant entre l'envie de vomir et de crier.

Je n'aime pas trop que tu manges autant de chocolat…

Ses doigts s'imprégnèrent de la friandise, coulant sur sa peau claire. Lentement, le cœur battant à tout rompre, il porta le chocolat à ses lèvres et, contrairement à ses habitudes, croqua seulement un coin qu'il laissa fondre sur sa langue.

Il eut un terrible choc et dans son esprit d'enfant, une certitude naquit pour ne plus jamais disparaître. Submergé par l'émotion, il gémit et laissa ses larmes couler en un torrent lui brûlant les paupières, brouillant son champ de vision qui se réduisit à un monde découpé, trempé.

Si la Mort devait avoir un goût, c'était celui-ci. Le chocolat, chaud et sucré, se mêlait à la saveur douceâtre et écoeurante du sang de sa lèvre, et les larmes, glissant sur son menton, ajoutaient une horrible touche salée.

Le chocolat avait le goût de la mort dans sa bouche. Cette friandise qu'il avait toujours aimée lui en devenait haïssable par ce qu'elle représentait à ses yeux. Et, cette certitude ancrée en lui, il dévora rageusement sa barre de chocolat, le sang et les larmes à présent des compagnons favorables pour sa nouvelle vie.


Mihael avait toujours eu une mémoire excellente. Il se souvenait de tout depuis ses trois ans et demi, que cela fût agréable ou pas. Les années difficiles de ses parents, sa première gifle, mais aussi la première fois qu'on lui avait donné du chocolat et l'immense joie qui s'en était suivie, sa première bagarre et ses premiers bleus, sa première victoire et ses premiers camarades de jeu.

Cependant, quand il regardait ce qui avait suivi le 18 août 1998, il ne parvenait pas, malgré tous ses efforts, à réunir tout ce qui était fiable. Son esprit, trop bouleversé, brumeux, avait omis des informations qui auraient pu être primordiales pour lui. Mais Mihael, apathique, les yeux vagues, n'en avait pas eu cure.

La fêlure en lui était présente, et presque physique. Il suffisait qu'il se passe une main machinale sur la poitrine pour y sentir comme un creux indéfinissable, à jamais là. La douleur s'était propagée en une infection dans toutes ses cellules et, trop las, il ne songeait plus à la soigner. De toute façon, par quel moyen ? Il était à présent tout seul.

Seul.

Ce qui se passa après la mort de ses parents lui parut irréel et inintéressant. N'ayant plus aucune famille, on l'envoya à Dublin dans un orphelinat qui à ses yeux ressemblait plus à un hôpital qu'à un lieu de garde. Il y régnait une terrible odeur de désinfectant, de propre qui se conjuguait pour lui à un néant absolu. Plongé dans le brouillard, il ne salua pas les autres enfants à son arrivée qui ne firent rien à leur tour. Le peu de choses dont Mihael se rappela de cette courte période fut le lit dur, un compagnon de chambre silencieusement hargneux, le métal partout et le blanc écoeurant qui couvrait tous les murs. Seule la sensation froide d'un rosaire étreignant sa paume lui permettait de croire encore à quelque chose. Il palpait la croix rouge et les perles tiédissant contre sa paume, murmurant les prières que ses parents lui avaient apprises. Le rosaire avait toujours fait partie de la famille et il était dit que Mihael en hérite à sa majorité. Assailli par une peur instinctive de perdre l'unique objet le rattachant à ses parents, l'enfant l'avait pris et caché sur lui avant que les hommes de l'orphelinat ne l'emmènent avec eux.

Mihael devait croire en quelque chose, peu importe ce que cela fût. Sa santé mentale en dépendait et, terrifié à la simple idée de plonger dans un univers rouge, aussi rouge que celui qu'il avait aperçu ce jour d'été à la télévision, il s'accrochait de toutes ses forces à cette croix crispée entre ses doigts, priant à en pleurer d'épuisement.

Quelqu'un devait le trouver.

Et on le trouva.

Au bout de quelques jours –ou plusieurs semaines, Mihael avait perdu tout contact avec la réalité-, le directeur de l'orphelinat lui demanda de passer à son bureau. L'enfant, docile, entra et resta surpris devant la présence d'un homme qu'il n'avait jamais vu.

Un homme qui, quand il le vit, lui adressa un immense sourire rempli de gentillesse. Il ne devait pas avoir plus de soixante-dix ans, encore droit et de haute taille pour son âge. Ses cheveux blancs et ses rides creusant son visage n'enlevaient en rien la chaleur de ses yeux pétillants emprisonnés derrière des lunettes à monture fine. Une aura de bienveillance l'enveloppait et Mihael se surprit à se détendre légèrement en sa présence, comme auprès d'un bon feu.

- Merci, Mihael. Assieds-toi s'il te plaît, lui demanda le directeur en lui désignant un des fauteuils de la pièce.

L'enfant obéit, sans quitter des yeux l'homme au sourire si doux. Une étrange sensation de malaise naquit dans sa poitrine et, gêné, il commença à se tordre les mains. L'homme le regardait avec bonté.

- Je te présente Quillsh Wammy, déclara le directeur en présentant d'un geste.

- Enchanté, Mihael, dit gentiment l'homme.

Mihael ne répondit pas, intimidé. Il jeta un regard stupéfait au directeur puis à Quillsh qui semblait beaucoup s'amuser de son attitude.

- Vous êtes venu m'adopter ? fit abruptement Mihael, soudainement suspicieux.

- Non, répondit Quillsh qui souriait toujours.

Mihael émit sans réellement s'en rendre compte un bruit à mi-chemin entre une exclamation avortée et un début de juron. Il serra les lèvres et attendit la suite, les yeux assombris par une myriade de sentiments lui brûlant la poitrine. Quillsh s'approcha de lui et pendant quelques secondes étudia le fond de son regard avec un air profondément complexe. Il y avait en cet homme quelque chose que Mihael ne parvenait pas à définir avec exactitude mais qui semblait l'appeler, l'attirer avec une force hors du commun.

- Je suis venu pour t'emmener dans un lieu qui te plaira.

Mihael eut un sourire amer.

- Vous êtes un de ces vieux monsieurs qui aiment les petits garçons, c'est ça ? lança-t-il d'une voix grondante.

- Mihael, voyons ! s'indigna le directeur se relevant brusquement de son fauteuil.

Quillsh fit un geste apaisant de la main en direction du directeur qui se figea. Il ne sembla pas du tout offusqué, bien au contraire. Mihael eut l'impression désagréable de lui avoir raconté une bonne plaisanterie dont il faudrait se souvenir pour une prochaine fois. Il grinça ses dents.

- Vous voulez quoi, alors ? rajouta-t-il, les nerfs à vif.

- Ce que je veux ? T'aider.

- Personne ne peut m'aider, répondit rageusement l'enfant.

- Détrompes-toi, je sais comment t'aider, et où le faire.

- Ca n'a pas de sens.

- Plus que tu ne peux l'imaginer.

- Je ne veux pas de votre aide de toute façon.

Quillsh eut un léger froncement de sourcils. Il n'y avait aucune once d'agacement dans ses yeux, encore moins de la colère. Il avait tout simplement l'air de prendre conscience de quelque chose, comme quelqu'un qui se souvient d'une tache importante à accomplir. Il tendit sa main vers Mihael qui amorça un geste de recul, farouche. L'enfant ne permettait à personne de le toucher.

- Laissez-moi, j'ai pas besoin de vous, gronda-t-il d'une voix aussi menaçante que possible. Vous comprenez rien à ce que je ressens.

- Encore une fois, tu as une mauvaise réponse, répondit doucement Quillsh. Je connais quelqu'un qui peut parfaitement comprendre ce que tu ressens. Bien plus que tu ne pourrais le penser.

- Je ne vous crois pas.

- C'est assez compréhensible de ta part. Tu es perdu depuis la mort de tes parents, tu ne sais plus quoi faire pour te cramponner à la réalité. Tu te sais seul, et cette simple pensée te ronge le corps. Tu aimerais que quelqu'un comme toi, qui a mal comme toi, soit avec toi et t'aide à avancer.

Quillsh fit une pause, contempla l'enfant hargneux. Il eut un nouveau sourire, tellement doux que Mihael se surprit une nouvelle fois à détendre ses muscles crispés.

- Tu n'es pas seul, Mihael. Je te l'assure.

Mihael, dans un geste instinctif, posa sa main sur la poche avant de son pantalon. Ses doigts effleurèrent le rosaire se réchauffant contre son corps. Ses lèvres tremblèrent, chaque parole qu'il songeait à dire semblant vide de sens. Il hésita, regarda anxieusement le directeur qui assistait à la scène.

- Y en a-t-il d'autres comme moi ? demanda-t-il enfin d'une voix réticente. Qui ont… ça… ?

Tout en disant ces mots, il désigna son front d'un geste de l'index. Il crut pendant un instant que Quillsh ne comprendrait pas ce qu'il racontait, qu'il le cataloguerait de fou et le laisserait dans ce lieu aux murs blancs et froids. Cependant, l'homme eut un léger rire satisfait.

- Oui, Mihael. Ils ont ça. Même si je doute qu'ils en aient autant que toi.

Les yeux de Mihael s'écarquillèrent.

- Mais… Mais comment savez-vous que je… ? bégaya-t-il, le cœur battant à tout rompre, le barrage de ses émotions commençant à se fissurer de plus en plus.

Quillsh fit un mouvement de tête en direction du directeur qui parut saisir.

- Mihael, te souviens-tu du test de connaissance que tu as passé lorsque tu es entré ici ? fit doucement le directeur d'un air faussement paternel qui horripila l'enfant.

Mihael ne répondit pas, songeur. Sa mémoire, depuis son entrée à l'orphelinat de Dublin, était parcellaire et difficilement déchiffrable. Dans un coin de son esprit, il se remémora péniblement la salle de cours, où il se tenait en face d'un homme plutôt âgé. Les voix, malgré toute sa volonté, lui revinrent troubles, résidus d'écho sans importance. Il se rappela la sensation du stylo contre son index, et la couleur blanche de la feuille dont les mots lui devenaient étrangers. Il se souvint de sa lenteur de travail, qui n'était pas due à la difficulté mais à une immense lassitude. Il n'avait pas fini le quart du test et s'en était arrêté là, devant la mine déconfite de l'homme qui avait rangé la feuille dans sa mallette avant de partir.

Les détails de cet entrevu n'avaient jamais eu une portée capitale aux yeux de Mihael. Pour lui, cela n'avait été fait que pour savoir s'il savait lire et écrire. Il n'avait même pas réfléchi à ce qu'il avait écrit, n'avait accompli qu'un geste purement inconscient. Il ne se souvenait même pas de ce qu'il avait répondu. Puis, après cela, il était retombé dans sa torpeur, les doigts crispés sur la croix rouge.

- Un peu, répondit-il finalement. C'est important ?

- Disons ce que c'est pourvu d'un certain intérêt, répliqua Quillsh en souriant.

Il plongea ses yeux doux dans ceux de Mihael. Il y eut un temps de silence.

- Mihael, le peu du test que tu as accompli est à 100 pour cent juste.

L'enfant eut un sourire goguenard.

- Je dois être content ? C'est sûrement un truc de base qu'on donne à ceux qui commencent tout juste à apprendre et...

Il s'arrêta devant l'air grave qu'arborait le visage de l'homme. Une sensation de brûlure naquit dans son cerveau et, grimaçant, il se frotta le front comme pour essayer de calmer l'insidieuse douleur.

- Mihael, les questions auxquelles tu as répondu ne sont pas du niveau d'un enfant de sept ans. Un de mes amis a composé ce test lui-même, et je peux te certifier qu'un enfant de ton âge n'aurait jamais réussi à répondre correctement à ne serait-ce que la moitié des questions, si cela n'est attribué qu'à un coup de chance. Mon garçon, t'es-tu au moins rendu compte de la difficulté de ce test ?

- Non, répondit instinctivement l'enfant.

- Tu n'as pas trouvé le test difficile ?

- Je n'ai pas fait attention au test, ajouta-t-il d'une voix sourde. Je ne sais plus ce que j'ai répondu. Et en fait, je m'en fiche.

A ces mots, Quillsh éclata de rire. Perplexe, Mihael eut un geste de recul, hésitant entre la colère et la honte. Il n'avait jamais supporté qu'on puisse rire de lui et, vexé, il se détourna de l'homme, se préparant tout bonnement à quitter les lieux, malgré l'ordre du directeur. Cependant, alors qu'il se levait de son fauteuil, la poigne chaude de Quillsh se fit sentir sur son poignet. Surpris, Mihael considéra la force étonnante de l'homme de près de soixante-dix ans. Le geste n'était pas menaçant mais très ferme, parfaitement contrôlé. Et cette simple chaleur sur sa peau suffit à Mihael pour que toute tentative de fuite disparaisse de son esprit. Soudainement docile, il reprit place, la tête basse. Le considérant à nouveau calme, Quillsh retira ses doigts du poignet de Mihael avant de soupirer.

- Mihael, je te propose de t'emmener dans un lieu qui sera adapté pour toi, et pour… ça, ajouta Quillsh en désignant le front de l'enfant. Tu as des capacités, et je sais que tu le ressens toi aussi, même si cela n'est qu'inconscient. Là-bas, tu auras tout ce dont tu auras besoin pour t'épanouir. Et devenir le premier.

Mihael sursauta. Abasourdi, il fixa Quillsh qui ne plaisantait pas. La sensation brûlante se répandit dans tout son corps glacé de surprise et ce contraste le fit frissonner. Ses doigts s'ancrèrent sur la poche de son pantalon et la croix lui entra dans la paume gauche, le sortant de cette apathie qui l'avait habité depuis un temps incertain. Il en oublia le directeur et le bureau, toute son attention concentrée sur les yeux sérieux de Quillsh, sur son propre visage se reflétant sur les verres de ses lunettes.

Un goût douceâtre s'imprégna sur sa langue et il eut un haut-le-cœur qu'il n'arriva pas à refouler. Il avait envie de vomir.

- Le… Le premier ? répéta-t-il d'une voix qui lui parut se troubler.

Quillsh sourit, et à nouveau tendit sa main vers lui.

- Oui, Mihael. Le premier.

Alors Mihael n'hésita plus.

Et cette fois, il serra les doigts chauds de Quillsh contre les siens, glacés d'émotion.


Mihael commença une nouvelle vie et de nouveau, à partir de ce moment, oublia le déroulement exact de ce qui suivit. Seule la sensation chaude de la main de Quillsh et son sourire lui rappelèrent l'entrevue qui avait chamboulé toute son existence.

Il quitta l'Irlande, son pays natal, avec la certitude de ne plus jamais y retourner. Trop de souvenirs accompagnaient cette terre, aussi bien heureux que malheureux. Il était destiné à être quelqu'un d'autre, et il respecterait sa parole. Seul le rosaire, tiédi contre sa peau, lui remémorerait le passé par son côté matériel, palpable. Ses papiers d'identité furent pris en charge par Quillsh et, dès l'instant où il posa le pied sur le domaine du manoir aux tuiles rouges, il sut qu'il n'était plus Mihael Keelh.

Il s'appelait à présent Mello.

Le nom le fit doucement sourire quand il l'apprit et il le roula sur sa langue, le savourant comme du chocolat.

Chocolat.

Après une certaine période, il se remit progressivement à en manger, avec l'impression de moins en moins distincte de commettre une trahison. Son esprit d'enfant n'oublierait jamais l'association du goût sucré à la Mort qui lui avait tout pris et cette certitude lui fit avaler, d'abord timidement, puis rageusement les tablettes qu'il se procurait comme il le pouvait. La présence de la Faucheuse dans sa bouche serait son fardeau, et la sensation teintée de danger d'être à chaque fois sur le point de mourir. En plantant ses dents dans les carrés bruns, il s'approchait du gouffre infini, et ce goût, cette ébauche de futur le faisait trembler d'excitation.

Il connut cependant, quelques jours après son arrivée, quelque chose de nouveau, et mieux que le chocolat.

Ou plutôt quelqu'un.


- Mello, j'aimerais que tu fasses ce petit exercice, s'il te plaît.

L'enfant soupira, observant d'un œil las les cinq cartes face cachée devant lui. Roger, le sous-directeur de la Wammy House, lui sourit, avant de poser une autre carte où un 793 était dessiné.

Le soleil d'été emplissait de lumière chaude le bureau de l'ancien physicien et les couleurs accueillantes du lieu n'enlevaient cependant en rien l'impression de froid qui raidissait les épaules de l'enfant.

Il s'était passé plusieurs jours avant que Roger ne l'appelle et il était resté pendant ce temps dans la chambre qu'on lui avait assigné, occupé à lire et à manger du chocolat. Il n'avait pas vu les autres enfants mais avait entendu leurs voix piaillantes lorsqu'ils descendaient dans le grand jardin, jouant au football ou à la balle aux prisonniers. Mihael –ou Mello, l'enfant avait encore du mal à s'habituer- n'avait pas l'impression d'être traité comme un prisonnier mais plutôt comme quelqu'un en attente d'un jugement, bien qu'il ne sût exactement où était la différence des deux concepts.

Quillsh, sitôt arrivé, était reparti à Londres pour une mission importante, après l'avoir assuré que Roger était une des personnes les plus compréhensibles qu'il connaissait. Mello, dubitatif, n'avait rien dit, préférant se taire que lancer une réplique acide comme il en avait de plus en plus l'habitude.

- Mello ?

L'enfant sursauta, ramené brutalement à la réalité. Sur le mur, derrière Roger, une Vierge Marie priait. Sans savoir réellement pourquoi, il trouva qu'elle ressemblait à sa mère et cette comparaison réveilla la fêlure au fond de lui. Il retint une grimace.

La croix s'enfonçait dans sa peau.

Roger lui présenta les cartes d'un geste de la main.

- J'aimerais que tu calcules les nombres inscrits sur les cartes afin d'avoir le même résultat que celui qui est présenté sur la dernière que j'ai posé, Mello. Tu as vingt secondes pour me faire le calcul. Tu as le droit aux additions, multiplications, soustractions et divisions. D'accord ?

L'enfant de sept ans hocha la tête. Le 793 attirait son regard.

Roger retourna toutes les cartes les unes après les autres avec une rapidité déconcertante.

45, 28, 59, 2, 78.

Le regard de l'enfant se troubla légèrement devant les nombres qui leur criaient leur vérité muette. Il demeura immobile un instant, les yeux plongés dans le vague. Ses lèvres murmurèrent pour lui-même et son peu de réaction alerta Roger lorsque sept secondes s'écoulèrent.

- Mello ? Ca va ?

L'enfant ne répondit pas. Ses yeux, s'assombrissant à chaque seconde perdue, faisaient un va-et-vient entre le résultat demandé et les chiffres proposés. Il y avait dans son regard quelque chose de profond, mais tellement noir, froid que Roger ne parvint qu'à voir son propre reflet. Il sentait soudainement une puissance qu'il n'avait pas ressenti depuis près de dix ans et l'impression, tenace, coula dans ses veines tel un feu glacé.

- Mel…

- 45 plus 28 fois 59 divisé par 2 moins 78 égale 793, dit d'un coup Mello d'une voix forte.

Ebahi, Roger demeura muet devant la réponse de l'enfant qui le toisait avec une certitude inébranlable. Il lança un coup d'œil au résultat final, puis les nombres sur les cartes. Il savait qu'il n'avait pas besoin de vérifier les dires de Mello. Sa langue lui parut soudainement très sèche et malgré ses efforts pour déglutir sa salive, il n'y parvint qu'à moitié.

- C'est… C'est bien, Mello, finit-il par dire après un temps de silence.

- Je peux partir ?

- Oui, oui, tu peux…

Roger laissa sa phrase en suspens, bien trop intéressé par les cartes posées sur la table de son bureau. Mello, la main sur la poignée glacée, fut partagé entre l'envie de se moquer ou de prendre l'ancien physicien en pitié. Il n'opta ni pour l'un ni pour l'autre, et, sans dire autre chose, il sortit.

La chaleur du couloir le fit exhaler, et la lumière, presque aveuglante jaillissant des hautes fenêtres blanches le força à cligner des yeux. Ses vêtements noirs accentuaient cette sensation d'étouffement qui le prenait à la poitrine mais il savait qu'il ne ferait rien pour se changer. Le noir était à présent la couleur qui lui allait le mieux, autant au niveau physique que mental. Le rouge était pour la croix, le noir était pour lui.

L'un comme l'autre étaient un symbole tragique qu'il portait en pure provocation.

Il soupira et se dirigea vers sa chambre, s'apprêtant à aller s'allonger en attendant que Roger, ou une autre personne, ne daigne le présenter aux autres enfants.

Et à cet instant, il ressentit un picotement.

C'était un frôlement indicible, une caresse au fond de lui-même, à l'intérieur de son cerveau. C'était un appel très doux, d'une tendresse inégalable mais dotée d'une incroyable puissance, d'une force capable de briser les plus grands. Mihael ressentit une bouffée brûlante dans sa poitrine et sous le choc, vacilla légèrement. Il eut soudain du mal à respirer et, sans réellement comprendre, il leva les yeux.

Et le vit.

C'était un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. Il avançait dans une démarche étonnement fluide et souple, malgré sa silhouette avachie, semblant se fléchir peu à peu. Il était pieds nus, habillé d'un large jean bleu et d'un haut blanc tout ce qu'il y avait de plus ordinaire. Sa main gauche reposait nonchalamment dans sa poche de pantalon et la main droite tenait du bout des doigts une feuille couverte de calculs, voletant au gré de ses mouvements. Ses cheveux noirs étaient en bataille, contrastant avec l'incroyable pâleur grisâtre de sa peau.

Et d'un coup, il leva les yeux, les ancrant dans ceux de Mello.

Aussitôt, une vague étouffante de bonheur déferla dans le cœur de l'enfant. C'était même plus que du bonheur, mais de la reconnaissance pure et brute, une brûlure qu'il accueillait sans hésiter, mis à nu. Il crut trembler, défaillir et comprit enfin que l'horrible solitude, cette insoutenable incompréhension du monde venaient d'être balayées par deux grands yeux noirs l'enveloppant de joie.

Je t'ai enfin trouvé.

Cette phrase fut martelée dans l'esprit de Mello et il sentit, baigné dans une extase sans nom, des larmes douces couler sur son visage d'enfant. Il ne savait même pas pourquoi il pleurait, ni même pourquoi il trouvait cela si agréable. Plus rien n'avait d'importance. Une certitude absolue l'arracha à lui-même et il demeura immobile, contemplant d'un respect éternel l'être qui lui ressemblait tant qu'il en devenait différent.

« Je ne suis plus seul… »

Le jeune homme arriva près de lui. Sa main gauche glissa dans l'air chaud d'été et, dans un effleurement, entra en contact avec la tête de Mello. Le temps se figea. L'enfant, abasourdi, sentit très nettement l'incroyable chaleur qui se dégageait des doigts fins lui touchant les cheveux et huma, le cœur battant, l'effluve sucrée émanant de ses vêtements et de sa peau pâle. Le monde devint gris devant ses yeux, perdit sa consistance et il chancela malgré toute sa volonté.

Et une voix grave, douce, un peu cassée, sembla retentir en écho à l'intérieur de son esprit.

- Bienvenue, Mello…

Il se demanda s'il l'avait rêvée puis n'y pensa plus, submergé par une myriade d'émotions l'emprisonnant de toutes parts. Ses larmes continuaient de couler de ses yeux écarquillés, l'aveuglaient de leur éclat.

Tout cela ne dura pas plus d'une seconde. Le jeune homme ne s'était même pas arrêté et son geste s'évanouit aussitôt, alors qu'il continuait de marcher dans le couloir éblouissant. Mais la sensation diffuse des doigts chauds se propagea sur tout le corps de Mello qui resta immobile, le visage baigné de larmes.

Il ne sut combien de temps il resta ainsi, pleurant sans comprendre, le cœur au bord des lèvres, heureux comme il ne l'avait jamais été dans sa vie. Sa main se crispa sur la croix qu'il gardait sur lui et serra si fort que l'empreinte, rouge violacé, s'ancra à sa paume d'une chaleur douloureuse.

Il y avait eu un miracle.

- L…

L'enfant eut un léger signe de tête. Dans la nuit d'hiver, ses grands yeux sombres brillaient d'une étrange lueur, mélange amer de tristesse et de résignation. Ses petits doigts gantés se serrèrent contre la poigne chaude de l'inventeur qui eut un soupir.

La neige tombait en un manteau poudreux sur les grilles noires du manoir aux tuiles rouges. Quillsh sentit la main de L trembler mais ne dit rien.

Une impression sourde naquit dans le cœur de l'enfant docile et muet, le regard fixé sur la croix plantée sur le toit du manoir. Il comprit qu'il ne trouverait jamais la réponse devant ce symbole religieux aux bras d'or.

Il neigeait quand sa mère s'était suicidée.

- Bienvenue, L…

A suivre…