DESERTEURS

Parvati & Dean

Caper ton absence


Les cadenas sur les grilles, les barres devant les portes, les planches aveuglant les fenêtres, à l'intérieur, derrière les lourds rideaux que la poussière recouvre comme un linceul. Sous la pluie, les pavés déchaussés semblent flotter au dessus d'un marécage d'argent terne. La boue remonte à la surface. Reste-t-il du sang sur les pierres, entre les interstices ? Quoi d'autre pourrait surgir de toutes ces failles qui lacèrent le Chemin de Traverse ?

Il voulait revenir. Il voulait voir. Rentrer chez lui, à la maison. Où était-ce déjà ? Tout est si différent. Les clefs tintent dans sa poche, comme frémissant d'ouvrir la porte, mais les rues semblent avoir changé. Comme si le Londres de ses souvenirs avait été rayé de la carte. Tout est là pourtant. Ça n'a pas pu disparaître. Peut-être que sous le soleil ? Peut-être que si la lumière … peut-être que si les gens … Mais il n'y a personne et le ciel est gris.

Tous ne sont pas rentrés. Ils ont encore peur. Ou alors ils ne veulent plus. Ils ont compris eux, avant de faire le voyage en sens inverse, qu'il n'y avait plus rien vers quoi revenir. Où sont-ils, tous ? à la campagne ? à l'étranger ? Ceux qui ont fui. Qui sont partis plutôt que de se battre. Parce que c'était plus facile. Et que d'autres, plus jeunes, pouvaient bien le faire à leur place. Parce qu'ils n'y étaient pour rien, qu'ils n'avaient rien demandé. Parce qu'ils s'étaient déjà battus, avant, la première fois. C'était au tour des autres cette fois-ci. Ceux qui n'étaient pas nés au tout début. C'est si facile de tourner le dos. Fermer les yeux. Si facile de faire le choix de la lâcheté.

Dean est resté. Il était là. Depuis le début. Et jusqu'à la fin. Il a tout vu. Il avait fallu qu'ils s'appellent « Armée ». Ils l'avaient bien cherché, même des années avant de comprendre où ça les mènerait. C'est beau d'être soldat quand on n'a pas à se battre. Quand il n'y a que le prestige et l'excitation de la rébellion. Et puis il y avait Dumbledore. Ils se battaient en son nom. Ils avaient un devoir, un fardeau immense. Bien trop lourd pour leurs petites épaules d'écoliers.

Comme il aimait la guerre ! Quand elle se préparait à l'abri de la Salle sur Demande, avec les autres. Comme il l'aimait quand elle n'était qu'une idée lointaine et un idéal de gosse qui s'imagine héro.

Les gouttes s'écrasent atour de lui sans le toucher. Les sorts le protègent. Partout, tout est flou et opaque comme derrière un voile glissant et translucide, presque irréel. Les formes et les contours s'estompent le temps que la pluie fasse couler un peu de la noirceur des rues pour l'emporter au loin. Au fond, il n'a pas vraiment besoin de repère. Il a fait ce chemin tant de fois qu'il laisse à ses pas le soin de le ramener à bon port.

Un peu à l'écart, son quartier a été épargné. Mais même dans les artères principales, les commerçants sont allés vite. Les gravats ont été déblayés, les devantures refaites. Et doucement, tout doucement, la vie reprend son cours. Pas son cours normal. Toutes les cicatrices n'ont pas encore disparu, sur les murs, sur les toits. Elles fissurent encore les enseignes repeintes à la hâte. S'il regarde bien, il en trouvera d'autres, des centaines, des milliers d'autres. Mais la magie semble faire tout guérir plus vite. Pas forcément mieux. Juste suffisamment pour se relever et reprendre les affaires, faire bonne figure derrière beaucoup de vernis et de couleurs vives.

C'est encore l'été, mais déjà la lumière change. Ce sera septembre bientôt. Les élèves reviendront-ils ? Acheter leurs robes, leurs livres, leur baguette. Ces petits bouts de bois qu'il faudra réapprendre à utiliser comme des outils merveilleux et non plus comme des armes dévastatrices et meurtrières. Et Poudlard ? Comment guérit Poudlard ?

C'est si calme devant chez lui. Devant sa porte, il reste figé ce qui lui semble une éternité. Les dents de sa clef lui mordent la paume, au creux de son poing qu'il serre, serre, jusqu'à ne plus rien sentir.

L'idée d'être enfermé, seul, à nouveau le terrifie. Ça arrive encore, parfois. Il veut sentir le vent, ce vent glacé qui plaque ses vêtements contre sa peau, pénètre tout, s'insinue jusqu'à ses os. Alors il marche encore, sans trop savoir où aller, ni pour combien de temps. Juste parce qu'il peut. Qu'il a le droit maintenant. De circuler librement, de traîner dans les rues, même tard le soir. Sans craindre les patrouilles et les contrôles. Les attentats, les rafles et les exécutions.

Ses pas le mènent jusqu'en banlieue. Là où la pluie est plus douce et l'air un peu moins étouffant. Où les maisons sont plus grandes, plus hautes et plus fortes. Assez pour résister au temps et aux gens.

Parvati habitait là. Mais les Patil ont fui. Il a oublié où. Les gens disaient en Inde, mais ce n'était pas ça. Qu'importe. Les Patil ont fui, c'est tout ce qu'i retenir. Les différents lieux où les gens ont trouvé refuge ne l'intéressent pas. Il y a ceux qui sont partis et ceux qui sont restés. C'est tout. Ceux qui sont restés droits et ceux qui ont plié. Ceux qui ont eu peur avant que tout commence et ceux qui ont vu l'horreur, l'ont sentie, l'ont touchée, au point de ne plus pouvoir se débarrasser de son goût dans la bouche. Ceux qui ont vraiment connu la peur.

La grande maison se dresse devant lui, le surplombe avec arrogance de toute sa hauteur noire et noble. Une demeure de sang pur. De celles qui se transmettent de génération en génération. De celles qui abritent des gens qui ne risquaient rien, qui avaient le choix de rester. À l'abri, en sécurité.

Elles avaient juré, Parvati et Padma. Elles avaient rejoint l'armée, elles aussi. Alors c'est pire, parce qu'elles n'ont pas seulement fui. Elles ont trahi leur belle cause, leurs idéaux. Leurs promesses. Elles ont déserté. Et l'amertume de leur abandon surpasse celle de l'horreur qu'il retrouve la nuit et dès qu'il ferme les yeux. Qui ne lui laisse aucun répit. Qu'elles ne connaitront jamais.

Il devrait – il aimerait – s'en réjouir. Toutes les nuits passées dans les bois, seul, en cavale, traqué, la baguette au poing en permanence, il aurait tant aimé pouvoir tirer le plus infime réconfort dans l'idée que ses amis ne risquaient rien. Il n'a pas pu. Jamais. Et maintenant que tout est fini, il ne le peut toujours pas. C'est en lui. Cette rancœur, cette colère sourde qui vibre dans sa poitrine. Quoi qu'il fasse, il ne peut l'apaiser. Peut-être est-ce trop tard. Peut-être aussi qu'il n'en a pas envie. Et peut-être que ça ne fait pas de lui un monstre, mais révèle au contraire qu'il est du camp des justes. De ceux qui ont fait le bon choix et n'ont rien, absolument rien, à se reprocher. Pas même la haine.

Pourtant, face à cette grille immense derrière laquelle rien ne bouge, il se sent étranger. Illégitime. Comme si c'était lui qui se trouvait en tort en cet instant. Que fait-il là, à scruter l'absence comme un voyeur, comme on vient troubler un deuil ? Il devrait passer son chemin, continuer ou revenir en arrière, peu importe. Ne pas rester là. Mais quelque chose le retient. Parce que quelque chose a changé, sans qu'il sache dire quoi.

Quand tout a été fini, il est passé par ici. La curiosité était trop forte. Au fond, il espérait un peu que tout soit en ruines, qu'il ne reste plus rien. Alors seulement elles auraient eu raison de partir. Ou bien était-ce parce qu'il souhaitait si fort une vengeance qu'il était incapable de leur infliger lui-même ? Quelque chose comme la Providence. La main du destin. Mais tout était intact, comme protégé par le carcan d'un sort immuable et invincible. Il avait soupiré. De dépit. De soulagement. Et s'était juré de ne jamais revenir.

Aujourd'hui, quelque chose semble différent. En tournant la tête, du coin de l'œil, il aurait juré avoir vu une ombre, le bord d'un rideau frémir. C'est bête. Ce n'est pas comme si ça avait la moindre importance. Qu'est-ce que ça lui fait, à lui, si on pille la maison, si d'autres s'y installent, si on la brûle ? Chez lui, il n'y a rien à piller. Et il n'a laissé sa chambre inhabitée que parce qu'il n'avait pas le choix. Chez lui, il serait là pour défendre ce qui lui appartient. Parce qu'il est là. Et qu'il refuse de partir. Qu'on ne le fera plus partir. Alors si on pille la maison des Patil, tant pis, tant mieux. Ils n'avaient qu'à être là. Personne ne viendra les plaindre. Personne ne s'en rendra compte. Pas même eux.

Dean ?

Et c'est comme si la pluie le transperçait. Malgré les défenses qu'il s'était appliqué à ériger. De l'eau si froide qu'elle le brûle presque. Son prénom, ces quatre malheureuses lettres, cette voix lui font l'effet d'une gifle.

Il a sursauté, ça s'est forcément vu. Ça le met hors de lui. Il n'a plus le choix maintenant. L'idée qu'elle le touche, lui effleure l'épaule pour lui signifier sa présence le fait frémir. Il faut qu'il se retourne. Il déteste les fantômes. Leur faire face.

Les yeux de Parvati s'agrandissent, comme si, en l'appelant, elle n'y avait pas réellement cru, que ça n'avait été qu'un souhait, lancé comme ça, tout haut, juste pour voir. Des larmes qu'il refuse de voir brillent derrière les longs cils noirs de la jeune femme alors que, les dents serrées sur les sanglots qu'elle réprime, elle lui tend l'ébauche d'un sourire maladroit.

La mine impassible, les poings enfoncés dans ses poches pour en cacher les tremblements, Dean darde sur elle un regard froid et méprisant. Il ne parlera pas. Il n'y a plus rien à dire après tout ce silence, tous ces mois. C'est trop tard. C'est cassé.

Elle a l'air heureuse pourtant. Soulagée plutôt. Et ça lui fait mal. Mal aussi de constater qu'il ressent encore quelque chose, lui qui se croyait à présent imperméable aux sentiments et à leur violence.

Tu …, commence Parvati pour dissiper sa gêne et tuer avant qu'il ne grandisse le malaise qui s'empare d'elle.

Comment finir cette phrase ? « Tu vas bien ? » Ce serait une insulte. Pourquoi ne dit-il rien ? Pourquoi recule-t-il lorsqu'elle s'avance ? Pourquoi le regard qu'il lui lance, sans ciller, sans desserrer la mâchoire est-il empli de tant de venin ? si elle ne le connaissait pas, elle aurait presque peur de lui. Pour des raisons complètement opposées elle a, elle aussi, envie de reculer tout à coup. De s'enfuir.

Tu es là, murmure-t-elle, presque comme une question.

J'ai toujours été là, cingle-t-il.

On m'a dit.

Il hoche la tête, les lèvres pincées d'où s'échappe un sifflement sarcastique. « On m'a dit » répète-t-il tout bas, comme abasourdi par sa réponde. Comment ose-t-elle ?

Dean, l'appelle-t-elle d'une voix douce, qu'elle veut égale mais qui tremble un peu d'appréhension pour le convaincre de la regarder, lui laisser une chance de s'expliquer.

Tu es partie, lâche-t-il d'une voix sourde, comme une sentence.

Je n'ai pas eu le choix ! ça ne veut pas dire que je ne me suis pas inquiétée !

Ça nous a bien aidés, que tu t'inquiètes !

Je voulais rester !

Tu veux que je te plaigne ?

Je n'ai pas dit ça, se renfrogne-t-elle.

Presque, marmonne-t-il dans sa barbe.

Je voudrais que tu essaies de comprendre, plaide-t-elle.

C'est un peu tard, non ?

Pourquoi ?

Le mal est fait.

Elle ouvre la bouche. Renonce. À quoi bon ? Il brûle de rage. La raison n'a rien à voir là dedans. Elle ferme les yeux, inspire aussi doucement que les secousses de sa poitrine le lui permettent. D'un geste lent, pour ne pas lui donner l'occasion de faire un bond en arrière et de se donner davantage en spectacle, elle lui indique la grille.

Tu veux entrer ?

Quoi ? s'étrangle-t-il.

Si tu veux parler, on n'est pas obligés de le faire dans la rue, sous la pluie, devant tout le monde.

Ça te dérange que les gens sachent que les Patil sont des lâches ?

Tais-toi.

Avoir peur de te battre, ça ne suffit pas, tu as aussi peur du regard des gens ?

Tu ne sais pas de quoi tu parles, tais-toi.

C'est trop facile, Parvati, crache-t-il avec tant de hargne que son nom sonne comme une insulte.

Viens, ordonne-t-elle presque en lui attrapant le coude pour l'entraîner dans la gueule du manoir. On va discuter ailleurs.

Je n'ai rien à te dire ! s'exclame-t-il en s'arrachant à son emprise.

Il lui a fait mal. Une seconde, l'inquiétude plisse se front. Mais c'est une faiblesse dont il refuse de faire preuve. Il reprend son masque, affiche à nouveau sa hargne et sa colère comme on porte une armure. Elle ne l'aura pas. Elle n'a pas droit à sa pitié.

Elle est si pâle. Était-elle déjà si pâle en arrivant ? Elle a l'air plus vieille aussi, au bord de l'épuisement. Les larges cernes qui cerclent ses yeux de lilas donnent à ses prunelles sombres une profondeur insondable, creusent son visage et en accentuent les angles. Ses cheveux défaits et ses vêtements mal ajustés donnent à sa silhouette des contours évanescents. Celle qu'il appelait son amie, qu'il n'a jamais considérée autrement que comme son amie, depuis les premiers jours, depuis la barque et le train qui les ont emmenés pour la première fois, lui apparaît réellement comme un fantôme. Que lui est-il arrivé ? Toutes ces marques qui ravagent son corps, il est impossible qu'elle ait pu les contrefaire. Qu'elle ait pu ne serait-ce que songer à les contrefaire.

Les questions brûlent ses lèvres et il lui faut les mordre pour qu'elles ne les franchissent pas. Elle n'aura pas sa peine, elle n'aura pas son inquiétude. Pas quand tant d'autres la méritent mille fois plus. Elle n'a rien vu, rien vécu que par procuration. Rien appris qui ne lui soit arrivé, à des miles et des miles de Londres, par des hiboux porteurs de mots vides et incapables de retracer l'inexprimable.

Si j'avais pu, si j'avais eu plus de temps —

Tu aurais mieux fait tes bagages ? tu aurais laissé un mot ?, la coupe-t-il.

Je t'aurais emmené, déclare-t-elle en redressant la tête, une lueur – presque de défi – dans les yeux.

Il ne peut retenir un mouvement de surprise. C'est tellement frustrant de n'avoir que cruauté et amertume à lui jeter au visage et de ne recevoir en échange que cette douceur coupable. Coupable. C'est tout ce qui compte. Tout ce qu'elle pourra dire maintenant ne changera rien. Il y a ce crime dont elle est coupable. Cette désertion qui fait pourrir tout le reste pour ne laisser entre eux qu'un vide immense, béant comme une blessure trop profonde pour jamais se refermer.

C'est ça que tu penses de moi ?, lance-t-il avec dédain. Je ne serais jamais parti. J'aurais préféré qu'on m'abatte le premier jour !

Qu'est-ce que tu me reproches alors ? s'écrie-t-elle, à bout de patience.

De m'avoir laissé ! explose-t-il, trop emporté pour retenir son humiliant aveu.

Dans le silence choqué qui les paralyse tous deux, la pluie semble marteler le pavé dans un fracas assourdissant. L'air vibre. Comme avant un orage ou une explosion. Quelque chose de dévastateur.

Je suis là maintenant, essaie-t-elle de l'apaiser après un moment.

Va dire ça à Lavande ! crache-t-il, pour ne pas perdre la face, aveuglé par un besoin irrépressible de la voir souffrir autant qu'il a souffert, autant qu'il continue à souffrir, incapable de trouver un remède.

Elle le gifle de toutes ses forces. Ses ongles lacèrent sa joue, y creusent des sillons écarlates. La surprise, plus que la douleur, manque de lui faire perdre l'équilibre. Incrédule, il porte une main à sa mâchoire qu'il masse, inconscient de ses gestes, avant de contempler ses doigts souillés d'infimes gouttelettes de sang. Ce sang qu'il se targue d'avoir versé pour le monde sorcier. Ce sang qui a en réalité seulement bouilli d'impatience la plus grande partie de la guerre. Ce sang que la peur faisait bourdonner à ses oreilles, tambouriner si fort dans sa poitrine, la nuit, dans la forêt, qu'il croyait que les traqueurs finiraient pas l'entendre et le trouver terré dans la boue et le froid. Terrifié et seul. Terriblement seul.

Seamus. Parvati. Tous. L'armée. Leur belle armée, dispersée aux quatre coins de l'Angleterre.

Et ce soulagement, ce bonheur de les retrouver, après, en vie, sains et saufs. Ces moments de joie et de retrouvailles dont il a si souvent été le témoin depuis cette fin août et qui lui sont étrangères, dont il se sent immanquablement exclu. Toutes ces réjouissances ne parviennent pas à surpasser, à effacer la douleur de l'abandon. Encore moins les visages de ceux qu'il ne retrouvera pas et dont on grave à la hâte les noms sur des stèles et des monuments dans toutes les grandes villes et à Poudlard.

Il essaie de se convaincre que les larmes qui lui brouillent tout à coup la vue ne sont rien de plus qu'une réaction nerveuse, la simple conséquence de la douleur causée par la gifle. Mais lorsqu'il lève les yeux vers Parvati, il voit celles de la jeune femme rouler le long de ses joues caves et y tracer de petits ruisseaux plus pâles encore que sa peau diaphane.

— Ne t'approche plus de moi. Ne t'approche plus de ma famille. Ne reviens jamais ici.