Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
CHAPITRE II
Suguru éteignit son synthétiseur avec un petit soupir satisfait et repoussa sa chaise. Tout était finalisé, ne restait plus qu'à graver ses compositions sur un CD et l'envoyer à son cousin Tohma. Le jeune garçon ne savait pas pourquoi ce dernier lui avait soudain demandé de lui faire parvenir quelques démos, sans un mot d'explication, mais peu importait ; Tohma Seguchi était une pointure dans l'industrie musicale du Japon, et toute requête émanant de sa personne se devait d'être honorée sans poser de questions.
Il tira un CD d'une pochette en plastique, le posa à côté de son instrument et alla s'accouder à la fenêtre de sa chambre dont les vitres ouvertes laissaient entrer un air encore frais mais chargé d'une douceur toute printanière. Février touchait à sa fin et avec lui, le garçon l'espérait, l'hiver pluvieux et froid qui avait accompagné la fin de son année de seconde. Dans quelques semaines ce seraient les vacances, et en dépit de ses notes médiocres en mathématiques, Suguru avait négocié sans véritables difficultés ses examens de fin d'année. C'est donc l'esprit serein qu'il envisageait son entrée en première.
Il demeura quelques instants à rêvasser, les yeux perdus dans le vague, songeant avec une pointe d'impatience à la programmation de Rockvibes et plus particulièrement à l'heure animée par Baby Stardust. L'émission fêtait sa cinquième année d'existence, et pour l'occasion, chacun des Spiders avait relevé le défi lancé par Ziggy, à savoir interpréter eux-mêmes l'extrait de chanson qui leur tenait lieu de jingle. Jean Genie avait inauguré la série, avec nettement plus d'enthousiasme que de talent – mais comme il l'avait expliqué en riant, il étudiait le journalisme et chantait plus souvent sous sa douche que sur scène. Velvet et Aladdin, qui avaient suivi, s'en étaient mieux tirés, le premier sur The Jean Genie et le second sur une intéressante variation de Aladdin Sane, encore que ladite variation ait été partiellement indépendante de sa volonté. Ce soir-là, il revenait à Baby Stardust d'interpréter sa chanson attitrée, et Suguru était plus que curieux d'entendre ce qu'il allait proposer.
Il était presque l'heure de souper, aussi le garçon referma-t-il la fenêtre et jeta un coup d'œil à sa messagerie sur Internet. En page d'accueil, dans la rubrique « People », on parlait de Bad Luck, l'un des groupes préférés de Narumi. Leur chanteur, un certain Shindo, s'était apparemment distingué au cours d'une émission télévisée populaire en engloutissant huit bols de ramen à la suite en moins de dix minutes, battant le record du champion maison. Suguru secoua la tête ; quel pouvait être l'intérêt, pour des musiciens, de se compromettre dans des programmes aussi idiots ? Mais pour ce qu'il en savait, entre les frasques amoureuses de son guitariste et les prestations douteuses de son chanteur, Bad Luck faisait parler de lui pour bon nombre de raisons dont bien peu tenaient à la musique. Qu'est-ce que qui avait pu pousser son cousin à les produire ? En dehors du fait que Shindo entretenait une relation sentimentale avec le romancier Eiri Yuki – qui était le beau-frère de Tohma – s'entendait. Car, en fin de compte, leur qualité intrinsèquement musicale n'avait rien d'exceptionnel.
Le regard de l'adolescent glissa brièvement vers la bibliothèque qui tapissait la moitié d'un des murs et se posa sur les romans d'Eiri Yuki qu'il possédait. Il avait rencontré le célèbre écrivain à quelques reprises et appréciait beaucoup son travail. En dépit d'un caractère difficile et d'un abord peu aimable, Yuki possédait une profonde sensibilité qui, s'il ne la montrait jamais, s'exprimait à travers ses écrits. Sa liaison avec ce Shindo était censée être secrète, bien entendu ; mais avec son cousin, rien ne demeurait secret bien longtemps.
Le temps de lire ses messages et il était l'heure d'aller dîner. Suguru mit son ordinateur en veille et alla retrouver sa famille pour le repas du soir.
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Il était 20h55 quand le jeune garçon interrompit sa distraite lecture d'un manga d'aventure ayant pour sujet la recherche de l'Atlantide pour allumer sa radio. Il ne voulait surtout pas manquer la prestation de Baby Stardust.
Le jingle habituel de Rockvibes retentit et, après la présentation du programme de la soirée, Ziggy conclut en ces termes :
« Place à présent à Baby Stardust et sa guitare pour une interprétation de Lady Stardust comme vous ne l'avez encore jamais entendue. C'est à toi, Baby ! »
Il y eut un léger silence, puis les premières notes de l'introduction se firent entendre, langoureuses et mélancoliques, un peu traînantes, mais pour le technicien qu'était Suguru, elles étaient parfaitement exécutées. Puis, Baby Stardust se mit à chanter.
« People stared at the makeup on his face
Laughed at his long black hair, his animal grace… »
Sa voix était grave et chaude, quelque peu voilée par un trac que l'on percevait en dépit de tout, mais si son chant manquait un peu de rigueur et de force, il était nettement rattrapé par l'accompagnement musical posé et parfaitement maîtrisé, lui, qu'en donnait le jeune animateur.
« Lady Stardust sang his songs
Of darkness and disgrace…»
Baby Stardust joua encore quelques notes et s'arrêta, sous les applaudissements de Ziggy et du reste de l'équipe.
« Super, Baby ! C'était vraiment super, tu nous avais caché tes talents !
- Oh, je suis un bien meilleur musicien que chanteur.
- Tu es trop modeste, c'était pas mal du tout. Alors, l'antenne est à toi pour une heure, fais-en ce que bon te semble ! »
Tandis que le jeune homme annonçait la programmation, Suguru s'empressa de vérifier sur son ordinateur s'il était possible d'accéder à des podcasts de l'émission. Bien que brève, l'interprétation de Baby Stardust l'avait remué. Contrairement à ses collègues Spiders, lui était un véritable musicien. Pour l'adolescent, cela ne faisait aucun doute ; et si c'était faisable, il souhaitait conserver la trace de cet instant.
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« Hé bien ? Que pensez-vous de ma proposition ? »
Le regard clair de Tohma Seguchi se posa sur Akio Fujisaki, le père de Suguru, puis sur le garçon lui-même avant de se fixer sur sa mère, Haruka, dédaignant Ritsu, le petit dernier âgé d'à peine six ans. Sa tante était une Seguchi, et en tous les cas, c'était d'elle que viendrait la décision finale. Son mari n'avait qu'un rôle consultatif dans l'histoire ; quant à Suguru, il savait déjà que pour lui la cause était entendue. S'il fallait convaincre quelqu'un, c'était sa parente.
« Hé bien… Je dois dire que cela exige réflexion. N'est-ce pas, Akio ?
- Oui, bien sûr, approuva ce dernier en hochant la tête avec solennité. C'est important pour Suguru.
- Je suis prêt à relever ce défi, déclara le garçon, s'efforçant de dissimuler son excitation sous le masque d'une détermination sans faille.
- Ton père et moi le savons bien, mais tu es encore très jeune et tu n'as même pas terminé tes études. En outre, je croyais que tu désirais t'orienter vers une carrière classique ? »
Suguru lança un coup d'œil à son cousin, assis de l'autre côté de la table, mais celui-ci se contenta de lui renvoyer un sourire tout à la fois bienveillant et indéchiffrable. Il semblait bien que c'était à lui seul de plaider sa cause ; sans doute un test de la part de Tohma.
« En effet, mais il s'agit là pour moi d'une opportunité que l'on ne rencontre pas tous les jours, surtout à mon âge, répondit-il, s'adressant plus particulièrement à sa mère. Cela peut m'apporter beaucoup d'expérience, et je n'ai pas l'intention d'arrêter ni mes études ni le travail classique. Comme l'a dit Tohma, ce ne sera qu'une collaboration avec ce groupe, rien de plus.
- Tu commencerais petit. « Musicien additionnel », ce n'est pas très prestigieux pour quelqu'un de ton talent, Suguru.
- Ce sera l'occasion de prouver que je peux partir d'en bas sans être précédé d'un patronyme célèbre. »
Tohma retint un léger rire. Son petit cousin était ambitieux mais fier ; tout à fait comme lui à son âge. Avec un peu plus de maturité et d'expérience, nul doute qu'il pourrait aller très loin. Sa tante le savait parfaitement, et elle n'était pas stupide. Pas question cependant de céder trop rapidement, car c'était bien connu : se faire attendre, c'était se faire désirer. Mais Suguru était encore trop jeune pour avoir pleinement conscience des vertus de l'attente. Là encore, il apprendrait.
« Considérons qu'il s'agit là d'une période d'essai, déclara madame Fujisaki au bout d'un instant de réflexion. Je t'accorde l'année scolaire, puisque nous sommes en avril et que la rentrée a lieu dans dix jours. Bien entendu, si au bout de six mois ton père et moi ne nous estimons pas convaincus sur le plan professionnel ou scolaire, tu devras rentrer à Kyoto. Cela me parait raisonnable. »
Suguru se retint de bondir, se retint de hurler, et se contenta d'afficher un sourire radieux.
« Vous pouvez me faire confiance ! Tout se passera pour le mieux ! » assura-t-il, la voix un peu tremblante sous l'effet de l'émotion. Comme il venait de le dire, ce n'était pas tous les jours qu'on se voyait proposer une place au sein d'un jeune groupe qui montait, signé de surcroît par la plus prestigieuse des maisons de disques du pays. Même s'il ne s'agissait pas de son univers musical de prédilection, c'était là une opportunité qu'il ne pouvait pas se permettre de décliner. Une fois dans la place, il saurait se débrouiller pour faire son chemin !
« Bien. Dans ce cas, Tohma, je compte sur toi pour t'occuper des démarches concernant la scolarité par correspondance de Suguru, dans la mesure où, vu le peu de temps que tu nous laisses pour nous retourner, il faudra quelqu'un de ton influence pour faire accélérer le processus. Pendant ce temps, Akio et moi nous chargeons de lui trouver un logement », déclara Haruka Fujisaki. Ne restait qu'un seul point à éclaircir, et non des moindres, mais que Tohma n'avait pas encore abordé : quel était le groupe qu'il allait avoir à seconder ? Comme s'il lisait dans les pensées de son jeune cousin, Tohma tira une chemise cartonnée de sa serviette en cuir et la posa sur la table.
« Oh, j'avais presque oublié. Voilà, tout ceci concerne la formation avec laquelle tu vas désormais travailler. Il s'agit des Bad Luck, je suppose que tu as entendu parler d'eux ? »
Le sourire de Suguru se figea imperceptiblement. Les Bad Luck. Le groupe au chanteur fantasque et au guitariste volage. Il y avait pire, mais il y avait aussi bien mieux, pour un début.
« Oui, en effet, répondit-il, conservant ses pensées par devers lui, tout en s'emparant de la chemise. Je tâcherai de faire de mon mieux afin d'aller le plus loin possible avec eux.
- Je n'en attends pas moins de toi, Suguru. Le successeur de Noriko Ukai se doit d'être une personne de talent. »
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Pour le garçon, la suite des vacances avait ressemblé à une course. Pendant que ses camarades se reposaient et n'avaient pas d'autre souci en tête que préparer leur rentrée en première, lui s'occupait activement de son déménagement à Tokyo. Dans le même temps, il lui fallait apprendre le répertoire de Bad Luck et gérer la paperasse induite par sa prise en charge par un organisme d'enseignement à distance – le meilleur de Tokyo selon Tohma, qui n'était pas du genre à lésiner sur les moyens dans ce genre d'affaire. Les choses avançaient donc vite mais ses journées étaient chargées.
L'annonce qu'il quittait Kyoto pour aller collaborer avec un jeune groupe à la mode fit l'effet d'une bombe sur ses amis, qu'il avait réunis dans un café pour leur annoncer la nouvelle. Tous savaient bien sûr que Suguru se destinait à une carrière musicale, mais jamais ils ne l'auraient imaginé jouer de la J-Pop, et surtout aussi rapidement. Ils étaient à la fois envieux et ravis, surtout Narumi qui ne parvenait pas à croire que Suguru allait côtoyer au quotidien l'une de ses idoles ; elle songeait déjà à tout ce qu'elle allait pouvoir demander, à commencer par des photos inédites et des posters dédicacés.
« Vous savez, Noriko Ukai est une excellente technicienne, il faudra que je fasse au moins aussi bien que Tohma Seguchi pour être à la hauteur », expliqua l'adolescent d'un ton docte, savourant la comparaison qui le plaçait de fait sur un pied d'égalité avec des artistes connus, reconnus et adulés. S'il s'y prenait bien, sa carrière pouvait être lancée tôt et durablement. Les Bad Luck n'auraient qu'à s'aligner.
Les vacances touchaient à leur fin quand Akio Fujisaki signa le bail pour la location d'un studio dans le quartier d'Ôtsuka. Et le jour de la rentrée des classes, tandis que ses camarades retrouvaient leur lycée et faisaient connaissance avec leurs nouveaux professeurs, Suguru installait ses affaires dans son nouveau chez-lui, des rêves plein la tête.
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Sans être résidentiel, le quartier d'Ôtsuka, était relativement bien fréquenté et surtout bien desservi car il bénéficiait de deux gares ferroviaires. Ce n'était pas la première visite de Suguru à Tokyo, aussi ne se sentait-il pas totalement submergé par l'immensité de la capitale. Vivre seul à son âge avait quelque chose d'effrayant, mais d'excitant aussi. Bien sûr, il était là pour le travail mais la ville offrait de nombreuses richesses qu'il était plus que désireux de découvrir.
Sa rencontre avec les Bad Luck devait se produire après qu'il ait assimilé leur répertoire. Il s'était mis d'arrache-pied à l'étude de leur répertoire, mais s'octroyait des pauses de temps à autre. En ce mois d'avril, ne pas visiter le célèbre parc Shinjuku Gyoen aurait été un crime : de fin mars à fin avril fleurissaient successivement près de mille cinq cents cerisiers. C'était un peu tard pour les Shidare mais pas pour les Somei. Il travailla dur trois jours d'affilée et s'alloua une journée de repos le quatrième. Un petit pique-nique sous les arbres en fleurs lui aèrerait les idées ; en outre, il se sentait fin prêt musicalement parlant.
S'il avait pris son bentô sans beaucoup hésiter dans un convenience store du quartier, il avait longuement réfléchi avant de prendre son dessert. Par hasard – pas tant que ça puisqu'il avait cherché sur Internet – il avait trouvé un chocolatier divin. Oui, Tokyo regorgeait de richesses en toutes catégories. Quoi qu'il en dise, son moelleux au chocolat allait certainement plus le transporter que la vue des cerisiers en fleurs.
La journée était belle et claire. Suguru débuta sa visite par un tour du côté des jardins anglais et français puis s'installa au pied d'un arbre pour déjeuner. En début d'après-midi, cependant, en plus des cerisiers, se mirent à fleurir des couples de lycéens venus profiter du spectacle après les cours. Si Suguru ne prêtait aucune attention à ces batifolages sans intérêt, il voulait en revanche profiter de sa promenade sans tomber à chaque pas sur un couple en train de se faire des mamours derrière les buissons. Désireux de s'isoler, il s'éloigna des allées, à la recherche d'un peu plus de quiétude. Il y avait un peu moins de monde aux abords des taillis qui côtoyaient les serres chaudes, mais alors qu'il longeait un massif de rhododendrons, des éclats de voix frappèrent ses oreilles et il tourna la tête dans leur direction. À demi dissimulées par un buisson d'azalées en fleurs, deux personnes avaient une discussion assez vive. Une fille et un garçon ; ce dernier avait de longs cheveux roux qui s'échappaient d'une casquette et lui rappelait curieusement quelqu'un. Intrigué en dépit de tout, il écouta.
« … Et qu'est-ce que tu veux de moi ? demandait le garçon d'un ton irrité. J'habite un studio dans lequel on ne tiendrait pas à deux, alors à trois, c'est impossible.
- Mais c'est notre bébé, plaida la jeune fille qui l'accompagnait. Il ne peut pas grandir sans son père et… moi aussi j'ai besoin de toi. » Elle saisit la main du garçon et la posa sur son ventre. Il la retira vivement, comme s'il avait été ébouillanté.
« D'abord, tant que l'enfant n'est pas là, on parle de fœtus, pas de bébé. Ensuite je ne comprends toujours pas comment ça a pu arriver. Tu m'avais dit… Tu m'avais dit que… »
Quel abruti, songea Suguru. Il rectifie cette pauvre fille et il ne sait même pas comment on fait les bébés. Dire qu'au vingt-et-unième siècle, la contraception est toujours un mystère pour certains.
Cependant, le jeune Kyotoïte ne bougeait toujours pas, curieux de connaître la suite même s'il s'en serait défendu avec véhémence. Son téléphone sonna soudain et les deux amants se retournèrent dans sa direction, l'air surpris et mécontent.
« Quoi, tu veux ma photo, toi ? lui cracha le garçon. Dégage avant que je pète ton portable. Et toi, viens, si ça s'ébruite à cause de toi, j'aurai de gros ennuis avec mon patron ! »
Il entraîna la fille dans un coin encore plus isolé et tous deux disparurent du champ de vision de Suguru qui demeura perplexe devant tant d'agressivité. Fugitivement, il espéra que la fille n'aurait pas d'ennuis à cause de lui, puis porta son mobile à son oreille.
C'était Narumi qui l'appelait, mais il ne lui parla pas de l'altercation à laquelle il venait d'assister et qui lui était déjà sortie de la tête. Il raconta brièvement sa journée puis raccrocha car il voulait encore profiter de sa sortie au parc avant la fermeture, à 16 heures. Il acheva sa visite en allant admirer les majestueux cèdres de l'Himalaya, qui dominaient en taille tous les autres arbres du parc, et rentra chez lui.
Le plus long était les soirées. À Kyoto, il faisait ses devoirs, aidait sa mère, travaillait ses partitions et jouait avec son petit frère Ritsu. Ici… il avait bien ses devoirs et le travail sur les compositions de Bad Luck à accomplir, mais parfois il se sentait un peu seul.
Un adolescent ordinaire aurait tapissé les murs de son studio de posters de groupes à la mode ou d'actrices sexy pour se sentir chez lui, mais pas Suguru ; il n'avait emmené que ses livres et sa musique, rien de plus. Il y avait à peine deux photographies : l'une de ses parents avec Ritsu et lui et l'autre de ses amis que lui avait donnée Narumi « pour qu'il ne les oublie pas ».
Assez étrangement, ce qui le faisait aussi se sentir chez lui était l'émission de Baby Stardust : les murs n'étaient plus les mêmes, la ville était différente mais la voix de Baby Stardust semblait immuable, dans sa lenteur et son calme, et l'entendre pour la première fois dans son nouveau domicile le réconforta. Ce soir-là, cependant, l'animateur semblait ailleurs. Il rebondissait moins sur les habituelles boutades de Ziggy. Le thème du jour n'en demeurait pas moins intéressant – l'occasion de la sortie du dernier album de Radiohead - The king of limbs - était l'occasion de faire une rétrospective du groupe anglais et c'est avec regret qu'il éteignit son poste à 22 heures.
C'était le jeudi, et le lundi suivant, il rencontrait enfin les Bad Luck. Un grand sourire éclaira son visage ; il était fait pour les défis, et celui-là, il comptait bien le relever haut la main.
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« Je te sens absent, Hiroshi, que se passe-t-il ? »
Le concerné leva les yeux vers son ami Sobi qui le regardait d'un air interrogateur tout en tirant sur son kiseru, sa pipe à long tuyau. Il avait tenté de dissimuler ses préoccupations – sans y parvenir, manifestement. Il gardait son inquiétude pour lui depuis plus de 24 heures, sans oser en parler à personne, comme si le fait de se taire pouvait faire en sorte que ses problèmes ne se matérialisent jamais. Visiblement, le morveux du parc n'avait pas enregistré la scène sur son portable, comme il l'avait craint, ni pris de photos puisqu'il n'y avait rien sur Internet ni dans un aucun magazine de presse à scandales.
Hiroshi fixa un court instant son ami. Lové sur sa luxueuse banquette, vêtu d'un onéreux kimono pourpre à l'étoffe chatoyante, sa longue chevelure noire retombant nonchalamment sur ses épaules, Sobi ressemblait à quelque aristocrate du temps jadis.
Ou à une tenancière, pensa-t-il après coup. Aristocrate ou tenancière, lui en tout cas ne risquait pas d'engrosser une fille de passage.
« Alors ? Accouche ! s'impatienta Sobi.
- Tu ne crois pas si bien dire. Je suis… potentiellement responsable de… d'une grossesse. »
L'expression de Sobi demeura indéchiffrable mais un lourd silence s'abattit sur eux.
« Merde, dis quelque chose !
- Que veux-tu que je te dise ? Que je te félicite de semer tes petits soldats sans protection ? Une grossesse, c'est encore ce qui peut t'arriver de mieux, si tu vois de quoi je parle. Va, butine autant que tu veux, mais par tous les kamis, n'oublie pas de te protéger ! »
Cet aspect-là des conséquences de son rapport non protégé l'inquiétait aussi, bien que le choc de la paternité primât pour l'instant, et il savait bien qu'il devrait faire un dépistage rapidement, même si plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis.
« Tu sais quoi de cette fille ? enchaîna Sobi.
- Ben… pas grand-chose. Elle ressemblait à Ayaka et…
- Encore elle ! Bon sang, passe à autre chose. Tu as à peine vingt ans, tu connaîtras d'autres chagrins… et d'autres joies, je t'assure. » Le jeune homme tira pensivement sur sa pipe et relâcha un long ruban de fumée. « C'est vraiment toi le père ? s'enquit-il d'un air de doute.
- En fait, je ne sais pas. C'était il y a un moment et j'avais pas mal bu, je ne sais plus ce qu'il s'est passé. Je crois qu'elle m'a dit que c'était sans risque et là, elle m'attendait dans le parc de Shinjuku. Tu te rends compte, elle sait que je passe par là le jeudi ! Elle m'a montré les échographies et tout ça, la totale, on aurait dit une folle ! Pour la calmer, je lui ai proposé de faire un test de paternité mais elle a carrément crisé, soi-disant c'est dangereux pour le fœtus. Alors on va devoir attendre la naissance. » Hiroshi poussa un profond soupir de découragement.
« Et elle voulait quoi à part te dire ça ? De l'argent ?
- Même pas. « Je veux qu'on fonde une famille ! » qu'elle m'a dit, les yeux larmoyants.
- Et ?
- Et je suis parti en la traitant de cinglée. Je ne veux pas de ça. »
Sobi médita un instant.
« Tu te doutes qu'elle ne va pas en rester là.
- Je sais bien, mais je ne vois pas quoi faire à part attendre. Ça me rend dingue !
- Commence par te faire dépister. Après, ma foi, ce n'est plus entre tes mains. Mais je comprends mieux ton air abattu, à présent. J'ai toujours dit que les femelles étaient des sources d'ennuis. On ne m'écoute jamais ! »
Puis la discussion redevint badine, pour Sobi du moins ; Hiroshi, lui, songeait toujours aux conséquences de ses actes et la note allait être salée.
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Le week-end n'avait guère arrangé les affaires du jeune homme. S'il avait réglé cette histoire de dépistage, il ne fut pas surpris de trouver, étalée dans les pires journaux, la rumeur (qui n'en était peut-être pas une) de sa paternité. Le môme du parc avait donc craché le morceau ; Seguchi n'allait pas le rater au tournant.
Autre surprise : on attribuait à Bad Luck un manager américain – répondant au curieux patronyme de K – qui semblait avoir un manque à combler à en juger par la taille de l'arme qu'il portait au vu et au su de tous, dans un holster de poitrine. Au bout d'à peine vingt minutes, et sans la moindre sommation, Shuichi se retrouva face au canon d'un Magnum impressionnant. Terrorisé, il s'enfuit en courant dans les couloirs de l'étage.
Accablé par ses propres soucis, Hiroshi ne prit pas la peine de partir à sa suite. À raison ; le big boss lui fit transmettre un message par Sakano, le sommant de se rendre sans délai dans son bureau.
Comme il entrait dans la cabine de l'ascenseur, il perçut un choc sourd, comme une collision entre deux personnes à l'autre bout du couloir, suivi d'une exclamation.
« Vite ! Enfuis-toi, petit ! »
Les portes se refermèrent et il n'en entendit pas plus.
Secoué, Suguru se releva et entreprit de ramasser ses papiers éparpillés au sol. Alors qu'il tournait à l'angle d'un couloir, un énergumène galopant à toutes jambes l'avait violemment percuté et envoyé rouler à terre. Ledit énergumène avait déjà bondi sur ses pieds et sautait sur place en agitant les bras comme un possédé.
« Cours ! Il veut tous nous tuer ! »
L'identifiant à ses cheveux roses comme étant Shuichi Shindo, son nouveau collègue, le jeune garçon s'inclina poliment.
« Bonjour monsieur Shindo, dit-il, ignorant l'état de démence manifeste de son interlocuteur.
- Tu me connais ? Je ne savais pas que des écoliers nous rendaient visite aujourd'hui. Dans ce cas, dis à tes petits camarades et à ton professeur de fuir, il y a un cinglé avec une arme dans le coin ! beugla Shindo en le poussant vers l'extrémité du couloir.
- Écolier ? Mais non, je suis seul et…
- Fuis ! »
Sans plus attendre le chanteur détala sans demander son reste et Suguru le regarda s'éloigner, muet et un peu interdit. Pour une entrée en matière, c'était réussi. Il ne l'avait même pas aidé à ramasser ses partitions. Quant à l'individu armé, il doutait fort qu'un maniaque homicide se promène tranquillement au sein des locaux de la société de son cousin. Plus préoccupant, les Bad Luck ne paraissaient ni le connaître ni avoir même entendu parler de son arrivée. Ça promettait. Nakano serait peut-être normal, lui. Parlant de lui, Suguru avait ignoré une vingtaine d'appels de Narumi au cours du week-end, son autographe attendrait !
Il finit par arriver au Studio 3 dans lequel il trouva avec surprise un grand type blond d'apparence occidentale qui nettoyait paisiblement une arme. Shindo n'avait donc pas menti. Avant qu'il ait le temps de revenir de sa surprise et de fuir à son tour, l'inconnu se retourna vers lui avec un grand sourire.
« Tu dois être Fujisaki ? Bienvenue, le salua-t-il avec enthousiasme. Je suis ton manager, K. Nakano est chez Seguchi quant à Shindo… ma foi, un agent de la sécurité va le faire revenir. Installe-toi donc en attendant. »
À suivre…
Année scolaire : au Japon, l'année scolaire commence en avril et se termine en mars.
Le manga parlant de l'Atlantide que lit Suguru est Dossier A, de Garaku Toshusai et Osamu Uoto.
Shidare : cerisiers pleureurs, ils fleurissent fin mars.
Somei : cerisier de Tokyo, floraison début avril
