Acte 2 - L'hypnotiseur hypnotisé
Un entrepôt obscur sur les docks de Gotham City.
L'homme est ligoté à une chaise, seul dans le noir. Il tremble et claque des dents. Il a froid. Il est terrorisé. Il ignore tout de ce qui lui arrive – heureusement pour lui, peut-être. Il a beau tendre l'oreille et écarquiller les yeux, il n'entend ni ne voit rien. Il aimerait que quelque chose se passe, tout en le redoutant : quoi qu'il finisse par arriver, il doute que cela soit bon pour lui. Cela l'inquiète tellement que, bien que rien ne l'en empêche, il n'ose pas émettre le moindre son, de peur d'attirer quelque chose, ou quelqu'un. D'un autre côté, plus l'attente dure, plus sa terreur augmente. Si ça continue, il finira sûrement par mourir de peur ; si ça se trouve, c'est ça le but recherché ?
Un claquement de porte tout à coup : l'homme bondit sur sa chaise, son cœur reste une seconde sans battre. Des pas sur le sol de béton. La bouche de l'homme s'assèche, son souffle est court, son cœur bat la chamade. Un grésillement, puis...
Aveuglé, il ferme les yeux : un projecteur de théâtre est braqué sur lui. L'appareil est si puissant qu'il réchauffe instantanément l'air autour de l'homme ligoté. Celui-ci, craintif, rouvre lentement les paupières. Autour de lui, par contraste, tout ce qui échappe au faisceau du projecteur paraît plus obscur. Des pas, encore. Des chaussures s'immobilisent en bordure du large cercle de lumière dessiné sur le sol par le projecteur : des souliers vernis, bien propres, bien brillants, protégés de guêtres blanches. Le prisonnier voudrait déglutir, mais il n'a plus une goutte de salive en bouche. Il voudrait parler, crier ou supplier, il ne sait trop ; sa gorge est si serrée qu'il parvient à peine à respirer. Les souliers vernis sont immobiles, leur propriétaire silencieux. L'homme ligoté sent son regard sur lui, il voit presque ses yeux rougeoyer dans l'ombre. Ou est-ce son imagination ?
« -TA-DAA ! » s'écrie soudain le Joker en bondissant dans la lumière, bras étendus pour saluer un public invisible.
Le cœur du prisonnier manque un nouveau battement et sa tête tourne si fort que, pendant quelques instants, il croit être en train de mourir. Il le voudrait, même. À Gotham, tout le monde connaît le Joker, et tout le monde espère ne jamais le rencontrer.
« -Eh bien, eh bien, eh bien, chantonne le Joker en se promenant, mains dans les poches, autour de l'homme attaché. Monsieur l'hypnotiseur, bienvenue parmi nous ! Comme c'est aimable d'avoir accepté notre invitation ! Un autographe ? »
Sans attendre de réponse, le Joker sort d'une de ses poches un énorme stylo-plume dont il se sert pour griffonner quelque chose sur le front trempé de sueur du prisonnier.
« -À mon cher confrère artiste, bien affectueusement, J, marmonne-t-il entre ses dents en écrivant, avant de reculer pour contempler son oeuvre. Magnifico ! »
Jetant un coup d'œil au visage blême et défait sous l'encre noire, le Joker fait la moue.
« -Il n'a pas l'air content, observe-t-il. C'est étrange. Il veut peut-être aussi ta signature, mon bon Martin ? »
Il se tourne vers l'obscurité au-delà du projecteur. Des ténèbres, une voix profonde lui répond :
« -Ça m'étonnerait, patron. Moi, je ne suis pas une célébrité. »
Le Joker balaie l'objection d'un revers de main.
« -Tu es bien trop modeste. Approche, que je te présente. Entre dans la lumière ! » ordonne-t-il.
Obéissant, Martin s'avance, projetant une ombre massive sur le prisonnier. D'instinct, celui-ci se recroqueville, bien que l'armoire à glace lui fasse moins peur que son compagnon aux cheveux verts et au costume violet. Un tel gorille vous tuera à mains nues si on lui en donne l'ordre, c'est un fait ; mais le Joker, lui, est imprévisible. Et sadique, à ce qu'il paraît.
« -Eh bien, voilà, monsieur l'hypnotiseur, Martin, Martin, monsieur l'hypnotiseur, fait le Joker en indiquant successivement l'une et l'autre des personnes ainsi nommées – le prisonnier remarque alors ses gants, d'un blanc immaculé, fermés au poignet par un petit bouton de nacre. Martin est mon fidèle compagnon, garde du corps et homme de main, mais dans le contexte présent, il remplit surtout l'office de cameraman.
-Cameraman ? »
Le mot fait réagir le prisonnier : il lui rappelle des souvenirs, des souvenirs de gloire, des souvenirs heureux. Il tressaille au son rauque de sa propre voix et sent la sueur dégouliner sur son front, jusque dans ses yeux. Le sel dans sa transpiration le pique, à moins que ce ne soit l'encre dont le Joker a badigeonné la partie supérieure de son visage.
« -Cameraman ? » répète-t-il avec une expression d'intérêt poli, dans l'espoir que sa coopération lui attire la bienveillance du Joker.
Un sourire malicieux aux lèvres, celui-ci adresse un signe de la main à Martin qui retourne dans les ténèbres. Presque aussitôt, un mouvement et un léger grincement à la lisière du cercle de lumière annoncent l'approche d'une chose montée sur roulettes, puis un voyant rouge s'allume. Une caméra.
« -Ça tourne ! annonce gaiement le Joker. Moteur... Action ! »
Il se retourne vers le prisonnier. Celui-ci en est certain, à présent : il y a bien un reflet rouge dans les yeux du psychopathe.
« -Écoutez, cher monsieur, ose l'homme attaché en dépit de sa bouche si sèche, je ne sais pas ce que vous voulez mais...
-Ce que je veux ? » l'interrompt le Joker.
Il s'avance et vient s'accroupir devant le prisonnier pour que son visage soit à la hauteur du sien. Une main amicalement posée sur le genou de l'homme ligoté, la mine compatissante, il explique avec douceur :
« -Ce que je veux, cher monsieur, c'est votre confession.
-Ma... ma confession ? » balbutie l'autre, perplexe.
Le Joker se dresse tout droit comme un lutin sortant de sa boîte et brandit vers le prisonnier un index accusateur.
« -Confesse tes péchés, homme de peu de foi ! beugle-t-il d'une voix criarde. Qu'as-tu fait à notre chère, notre pauvre, notre malheureuse Harley ? »
Le prisonnier n'y comprend rien : de quoi l'accuse-t-on ? Qui est cette Harley ? Quel rapport a-t-elle, ou est-elle censée avoir, avec son enlèvement ?
« -Je regrette, je..., halète-t-il, terrifié à l'idée de contredire le Joker mais peu désireux de payer pour la faute d'un autre. Je ne vois pas de qui vous parlez... Vous devez faire erreur...
-Ha, ha ! s'exclame le Joker, triomphant, en se tournant vers Martin pour le prendre à témoin. Il nie, le bougre ! Tous les coupables font ça, c'est bien connu !
-Je vous assure ! plaide fébrilement le prisonnier, convaincu que s'il arrive à prouver son innocence, on le laissera en paix. Je ne connais pas de Harley ! Jamais je ne vous ai fait le moindre tort, monsieur, je vous le jure !
-Et il me le jure ! raille le Joker, les yeux étincelants de malveillance. Tu peux bien jurer sur la tête de tes dix doigts si ça te chante, mon gaillard, Martin t'a reconnu, lui ! Pas vrai, Martin ?
-Vrai, boss », confirme Martin depuis l'obscurité derrière la caméra.
Le prisonnier secoue désespérément la tête, projetant autour de lui des gouttelettes de sueur. Non, non, ils ne peuvent pas le tuer à la place d'un autre ! Il ne les laissera pas faire.
« -Voyons, tente-t-il de les raisonner. Dites-moi au moins ce que je suis censé avoir fait. Je suis sûr que je peux vous prouver que vous vous trompez.
-Tu entends ça, Martin ? grince le Joker à l'intention des ténèbres. Il dit que tu te trompes.
-Tout le monde peut commettre une erreur, ajoute le prisonnier d'une voix douce – il s'efforce de conserver un ton posé mais, dans son dos, ses mains liées au dossier de la chaise tremblent comme des feuilles. Où monsieur Martin pense-t-il m'avoir vu ?
-À la télévision, répond l'invisible Martin. Dans cette émission où vous avez hypnotisé les spectateurs à travers l'écran.
-Le nieras-tu, crapule ? » glapit le Joker.
L'homme attaché ne peut que confirmer : oui, il a bien participé à une telle émission. Oui, il s'est livré à ce tour de magie à distance. Mais ce n'est pas un crime, n'est-ce pas ?
« -Pas un crime ? s'indigne le Joker. Tu as tourneboulé l'esprit de notre pauvre Harley à tel point qu'elle a agressé Martin, lui qui est avec elle plus doux qu'un agneau ! Et voilà qu'elle s'est volatilisée, tout ça par ta faute, misérable !
-J'en suis désolé, affirme le prisonnier. Ma séance avait pour but de libérer les téléspectateurs de leur fatigue et de leur anxiété. J'ignorais complètement qu'elle avait eu un tel effet. »
Il ne croit qu'à moitié à ce que lui raconte le Joker : à son avis, lui et sa bande de dégénérés n'ont pas besoin qu'on les hypnotise pour perdre la tête. Il se garde bien de le dire, cependant. Qui sait, s'il reconnaît ses torts et trouve moyen de les réparer, ils le laisseront peut-être en vie ?
« -Vous dites que votre amie a disparu, reprend-il de ce même ton raisonnable qui semble avoir quelque effet sur le Joker – à tout le moins, il ne l'énerve pas davantage. Voulez-vous que je vous aide à la retrouver ? Je pourrai sans doute lui faire recouvrer ses esprits. Laissez-moi essayer. S'il vous plaît. »
Les bras croisés, le Joker fait la moue, tête basse, contemplant le bout lustré de ses chaussures. Le prisonnier veut croire qu'il réfléchit à son offre : il semble tenir à cette fille, qui qu'elle soit pour lui. Si elle a décidé de disparaître, il sera sans doute impossible de lui remettre la main dessus – à moins que la puissance criminelle du Joker s'étende au-delà de Gotham – mais la rechercher lui laissera un sursis, peut-être suffisant pour qu'il parvienne lui aussi à leur fausser compagnie.
Le Joker hoche doucement la tête. L'homme attaché retient sa respiration. De son côté, Martin se garde bien d'interrompre le numéro – car c'en est un, il n'en doute pas le moins du monde. Soudain, comme pris d'une inspiration, le Joker relève la tête et pivote d'un bloc vers le prisonnier. Le sourire qui étire ses lèvres découvre des dents aussi blanches que ses gants et ses guêtres, des dents d'une blancheur de crocs.
« -Je pense que nous pourrons nous passer de votre aide, monsieur l'hypnotiseur, déclare-t-il dans un murmure suave. N'est-ce pas, Martin ?
-Oui, patron, approuve Martin. On a trouvé plusieurs témoins qui ont vu miss Harley depuis qu'elle est partie de chez nous. Elle est déjà presque retrouvée.
-Alors, tout s'arrange, sourit le Joker. Je suis sûr que vous vous en réjouissez, n'est-ce pas, cher ami ? »
Le prisonnier fait de son mieux pour cacher la détresse dans laquelle l'ont plongé les propos de Martin. Il passe sa langue sèche sur ses lèvres sèches, grimace un sourire et se force à répondre.
« -J'en suis ravi, émet-il d'une voix étranglée. Mais peut-être aurez-vous besoin de moi pour la ramener à la raison.
-À la raison ? »
Le Joker le regarde avec de grands yeux, authentiquement surpris semble-t-il ; puis il éclate d'un rire strident et se frappe les mains.
« -Tu entends ça, Martin ? Il veut ramener Harley à la raison ! s'esclaffe-t-il en se tapant les cuisses, pris de fou rire hystérique. J'ai eu suffisamment de mal à lui faire perdre la tête, ce n'est pas pour la lui rendre ! Et d'ailleurs, je suis moi-même fou à lier, complètement cinglé ! Pourquoi voudrais-je d'une compagne saine d'esprit ? »
Les larmes dégoulinent sur les joues blanches du Joker. Il les essuie, barbouillant ses gants de maquillage ; en-dessous, sa peau paraît tout aussi blanche. Martin ne partage pas son hilarité, ou alors en silence, si bien que le prisonnier ne s'en rend pas compte. Son dernier espoir envolé, le tremblement de ses mains s'est communiqué au reste de son corps, et il doit serrer les dents pour les empêcher de claquer. Chassant une ultime larme, le Joker redevient sérieux.
« -Bien, dit-il après s'être éclairci la gorge. Puisque vous avez fait preuve de bonne volonté, je vais vous donner une chance. Je vous laisserai partir à la condition que vous parveniez à m'hypnotiser. »
L'homme attaché en reste muet de stupéfaction : est-ce que le Joker se moque de lui ? Ne l'a-t-il pas encore assez torturé comme ça ?
« -Il ne me croit pas, constate le Joker. Je dis pourtant toujours la vérité, n'est-ce pas, Martin ? C'est bien plus amusant que de mentir, pas vrai ?
-Vrai, boss, appuie Martin.
-Alors, allons-y, poursuit le Joker en se penchant vers le prisonnier pour que leurs yeux se rencontrent. Hypnotisez-moi. Faites-moi faire le canard, le vendeur de voitures ou ce que vous voulez. Rendez-moi encore plus fou si vous le pouvez, ou guérissez-moi. Martin, quoi que cet homme réussisse à faire de moi, du moment qu'il le réussit, il est libre. C'est entendu ?
-Tout à fait, patron, répond Martin. S'il vous hypnotise, je le détache et je le laisse partir.
-Et il n'y aura pas de représailles, ajoute le Joker.
-Et il n'y aura pas de représailles, répète docilement Martin.
-Nous sommes d'accord ? » demande le Joker à l'homme attaché.
Celui-ci confirme d'un signe de tête. Il se sent très faible, mais commence à reprendre espoir. Il n'est pas impossible qu'il réussisse ce tour-là.
« -Dans ce cas, c'est parti », souffle le Joker qui le regarde sans ciller, les mains appuyées sur les coudes pour maintenir sa position.
L'hypnotiseur s'humecte les lèvres, se racle la gorge. Il cligne plusieurs fois des yeux, s'efforçant d'ignorer la lueur rouge dans les prunelles vrillées aux siennes. C'est sa chance. Il peut y arriver. Il va y arriver.
« -Regardez-moi bien, commence-t-il lentement, d'un ton monocorde, paisible. N'écoutez que ma voix. Vous êtes calme... tout votre corps est détendu... vous ne pensez à rien... rien qu'au son de ma voix... vous êtes pai...
-Perdu ! » s'écrie soudain le Joker en lui pinçant violemment le nez.
Riant à pleine gorge, il esquisse autour de la chaise du prisonnier une danse de la victoire.
« -Il a perdu-euh, il a perdu-euh ! chante-t-il joyeusement.
-Attendez ! proteste l'homme attaché, éperdu. Vous ne m'avez pas laissé assez de temps...
-Taratata, vous avez perdu, et puis c'est tout ! réplique le Joker.
-Vous mentiez, comprend le prisonnier. Vous n'aviez aucune intention de me laisser faire. »
Toute gaieté déserte instantanément les traits du Joker ; à la place, c'est un masque de dureté qui fige son visage.
« -Tu me traites de menteur ? » souffle-t-il tout bas en remuant à peine les lèvres.
En deux enjambées, il fond sur le prisonnier et lui beugle à l'oreille :
« -TU ME TRAITES DE MENTEUR ?! »
Un drôle de bruit, mi-cri mi-sanglot, s'échappe des lèvres de l'homme, puis il se met à pleurer. Il ne s'en sortira pas, c'est certain à présent. À travers ses larmes, il voit la mine satisfaite du Joker et, par-dessus son épaule, le voyant rouge de la caméra. Ils vont filmer sa mise à mort, comprend-il. Ensuite, ils enverront probablement la vidéo à la chaîne de télévision municipale, celle-là même qui diffusait il y a peu encore ses spectacles d'hypnose. On en passera quelques extraits dans le journal, qui feront grimper l'audience. Le public en redemandera – pour s'indigner de la cruauté du Joker, bien sûr. La rédaction de la chaîne se frottera les mains tout en lui offrant de belles obsèques. Personne ne le pleurera, à part son ex-femme qui devra dire adieu à la pension alimentaire.
« -Tu vois, Martin, dit le Joker à voix basse comme pour ne pas troubler le cours des pensées du condamné, ce pauvre garçon me ferait presque pitié. »
Il inspire un grand coup, relâche son souffle lentement, et le voilà redevenu homme de spectacle : bombant le torse, il accroche un large sourire à ses lèvres rouges et pivote sur ses talons pour faire face à la caméra.
« -Mesdames et Messieurs, proclame-t-il en écartant les bras pour embrasser un public invisible. Ce soir, pour votre plus grand plaisir, un numéro inédit en unique représentation... L'hypnotiseur hypnotisé ! »
Une musique de cirque démarre, enjouée, entraînante. D'un pas dansant, le Joker s'éclipse un instant dans l'obscurité puis réapparaît, plié en deux pour traîner au sol une énorme malle. Avec des grimaces et des halètements comiques, il la tire à côté de la chaise où le prisonnier le contemple avec des yeux fous, le reste de son visage d'une pâleur de mort. Parvenu au dernier stade de la terreur, il a à peine l'énergie de respirer.
Le Joker ouvre sa malle et farfouille dedans ; il s'est placé dos à sa victime, de manière à lui en cacher le contenu. Ayant trouvé ce qu'il cherchait, il lance un clin d'œil gourmand à la caméra puis se redresse. Il a dans les mains une énorme perceuse sans fil qu'il brandit pour la présenter au public avec des gestes et des mimiques d'assistante de magicien ; il en presse le bouton et la mèche tourne dans le vide dans un grondement menaçant. Quand le Joker arrête la perceuse, le prisonnier constate que l'extrémité de la mèche présente une forme étrange : une sorte de pince à trois branches en fines tiges de métal.
L'hypnotiseur n'a pas la force de se demander ce que le Joker compte faire de cet instrument. Du reste, le mystère s'éclaircit bien vite : la main gantée de blanc saisit fermement ses cheveux, et les trois branches de la pince s'alignent sur l'un de ses yeux.
« -Ne bougeons plus... », souffle le Joker.
D'un mouvement rapide et précis, il approche la perceuse du visage de l'hypnotiseur ; la pince s'emboîte sur son œil, le Joker presse le bouton, et l'homme se met à hurler.
