B COMME… BETE
Presque d'aussi loin qu'il s'en souvienne, ils avaient toujours été deux en lui. Depuis ses cinq ans, il n'avait pas eu le choix. Il devait partager son corps, son âme, avec celle qu'il appelait la bête. Il ne voyait pas comment l'appeler autrement.
Ça n'était pas le loup sexy que tous imaginaient, celui qui lui donnait un côté animal si attirant, et si envoûtant. Ça n'était pas quelque chose de gentil, de bestial mais agréable. Ça n'était pas du tout un avantage.
Il n'avait jamais compris pourquoi des femmes pouvaient être attirées par la bête alors qu'elle pouvait leur arracher la tête. Il n'avait jamais compris ce qu'il pouvait y avoir d'attirant dans toutes les cicatrices qu'il traînait, dans ce passé qui le hantait, dans les nuits de pleine lune qui le laissaient épuisé et meurtri.
D'ailleurs, elles ne s'y trompaient pas longtemps. Elles se rendaient rapidement compte du monstre qu'il était. Elles comprenaient facilement ce qui l'habitait. Elles finissaient enfin par voir la bête. Et elles prenaient peur, évidemment. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Elle était omniprésente, et il ne pourrait jamais s'en défaire. Elle était toujours là, tapie quelque part, à attendre son heure. Il la sentait prendre ses aises quand il ne faisait pas attention. Il la sentait modifier son caractère, l'obliger à se renfermer, devenir taciturne. Elle ne voulait pas qu'il se mêle aux autres humains, elle ne voulait pas toucher ceux qui ne lui ressemblaient pas. Elle l'obligeait à rester seul.
Elle n'avait pas beaucoup de mal à y parvenir. Il ne voulait pas imposer sa présence aux autres. Il ne voulait pas qu'ils voient à quel point il était différent. Même si tous le savaient.
Elle envahissait tous ses souvenirs. De toute façon, elle avait presque toujours été là. Elle avait noirci toutes ses pensées depuis son enfance. Elle l'avait obligé à ne pas aller à l'école mais à avoir une succession de professeurs particuliers, effrayés par ce qu'il était et qui s'enfuyaient les uns après les autres. Elle l'avait empêché d'avoir de vrais amis, d'aller chez eux, d'organiser des goûters. Elle avait changé la date de son anniversaire. A présent, celui qu'il était n'était pas né le 10 mars mais le jour de sa morsure, c'était ce jour-là, son anniversaire, le jour qui l'avait fait pleurer chaque année de son enfance. En bref, elle l'avait toujours empêché d'être normal.
Normal. Un mot dont il avait rêvé. Certains auraient dit qu'être normal c'était être banal. C'était ce que Lily disait. Que s'il n'était pas normal, alors il était intéressant, car il ne ressemblait pas à tous ces moutons qui ne faisaient que suivre les autres, sans volonté propre, sans envies propres, sans avenir propre. Il ne se laissait pas mener par le bout du nez. il ne suivait pas les autres juste pour dire qu'il faisait pareil et qu'il se fondait dans la masse.
Combien de fois avait-il essayé de lui expliquer que c'était tout le contraire ? Combien de fois lui avait-il dit qu'il était mené par la bête en lui, que c'était souvent elle qui décidait ? Comme elle avait décidé de son avenir, comme elle avait décidé de le détruire petit à petit, de l'empêcher de faire des études, d'avoir un métier correct, une vie décente. Comme elle l'empêchait de vivre, tout simplement.
Combien de fois avait-il essayé de lui dire qu'il rêvait d'être comme ces moutons de panurge ? Il aurait rêvé qu'on lui dise qu'il était trop normal, trop ennuyeux, trop banal. Il aurait rêvé de ressembler à tous les autres et d'avoir cette existence qu'ils qualifiaient de si ennuyeuse quand lui la trouvait incroyable. Il aurait rêvé qu'on ne le traite pas différemment des autres, qu'on ne prenne pas de gants avec lui, qu'on le considère tel un homme comme un autre.
Mais tout ça n'arrivait jamais. La bête y veillait. Elle ne sommeillait jamais bien longtemps. Chaque mois, elle lui rappelait qu'il ne pouvait pas la contrôler. A chaque pleine lune, elle le mutilait un peu plus, pour se rappeler à son bon souvenir, pour lui rappeler qu'il ne pouvait pas la maîtriser, pour lui faire payer son enfermement.
Plus les années passaient et plus elle se déchaînait. Il ne la maîtrisait pas du tout. Elle l'épuisait pleine lune après pleine lune. Elle se renforçait, grandissait en même temps que lui, prenait sa force dans son énergie. Lui montrait inlassablement sa présence. Comme s'il avait pu l'oublier.
Et un jour, elle finirait par le tuer.
