Après lui avoir baisé la main, Jack se redressa et observa l'inconnue pour qui toute cette expédition était nécessaire. Pas laide, loin de là d'ailleurs, mais elle semblait si distante, si hautaine. Il avait senti, lorsqu'il lui avait pris la main, sa résistance, faible mais perceptible par lui seul. Il ne pouvait lui en vouloir, elle appartenait à un milieu où des personnes comme lui étaient grandement méprisées. Cela ne le choquait pas, il avait su à quoi s'attendre lorsqu'il avait décidé de s'embarquer dans cette nouvelle vie.
Il sentait le regard de la jeune femme l'étudier intensément, ce à quoi il répondit en la fixant de même, plongeant ses yeux sombres de gamin des Caraïbes dans ceux, plus glaciaux, de la jeune femme. Elle mit peu de temps avant de jeter un coup d'œil faussement intéressé au Glory, le trois-mâts qui la mènerait à Montserrat. Ce combat de regards les avait isolés de la foule dont l'agitation ne cessait et du cocher qui attendait les ordres du marin. Alors que l'attention de la fille Norrington semblait se diriger ailleurs, il tapa amicalement sur l'épaule du domestique, qui avait essayé de camoufler son impatience, en vain.
« Mes hommes vous aideront à charger les affaires de Mademoiselle, s'empressa-t-il de déclarer. Quant à vous, très chère, dit-il en se tournant vers Martha et en esquissant une révérence grossière, si vous voulez bien me suivre, je vais vous mener à vos quartiers. »
Son attention se reporta sur le jeune capitaine et, d'un air las, se mit à s'avancer dans la cohorte, ignorant le bras que Jack lui proposait. Le voyage se profilait déjà sous de bons augures, pensait-il cyniquement en son for intérieur. Elle le considérait à peine comme un domestique, ne le gratifiait même pas d'un sourire ou d'un mot. D'ailleurs, il ne pouvait se vanter d'avoir entendu le son de sa voix, cette petite prétentieuse s'étant bien gardée d'ouvrir la bouche.
Ainsi, il la mena à travers l'activité fourmillante du port, faisant attention toutefois à ce qu'elle lui soit toujours visible. Il ne tenait absolument pas à perdre tout espoir de carrière dans la Marine parce qu'il avait égaré la fille capricieuse de l'homme le plus influent des Caraïbes et de l'Angleterre, et pourtant cela le démangeait. La savoir perdue, souhaitant qu'il vienne la retrouver, faisait naître en lui un désir qu'il dût, infailliblement, réprimer.
Une fois montés à bord, il mena Martha vers la cabine, qui se situait juste en dessous de la barre. Il la laissa entrer à l'intérieur, singeant une fois de plus une courbette pour insister sur sa galanterie, mais elle ne le nota pas. Son orgueil ne cessait d'être bafoué par cette femme si sûre d'elle-même, qui n'avait même pas daigné lui accorder une seule parole, un seul regard autre que celui chargé de mépris qu'elle lui avait lancé dès le début de leur rencontre. Cela ne pouvait durer un mois, il en était hors de question !
-Mademoiselle Norrington, je vous rappelle que je suis le capitaine de ce navire et que je suis également chargé de vous protéger. J'aimerais que vous me facilitiez la tâche…
-Votre paie ne vous y aide-t-elle pas déjà ? prononça-t-elle finalement, lui tournant le dos et laissant entendre au marin une voix grave, pleine de mépris.
-C'est là que vous vous trompez, ma jolie. Vous permettez que je vous appelle « ma jolie ? Peu importe. Ma paie, comme vous dites, me permet énormément de choses. Malheureusement, tout l'or du monde ne m'aidera pas à supporter que vous me traitiez de la sorte.
-Bien, dit-elle en se retournant vers Jack, son regard plus glacial que jamais. Vous pouvez vous retirer à présent, M. Smith.
-Primo, c'est Capitaine Smith, ma belle, marmonna-t-il. Deuxio, je ne suis pas un de vos valets payés pour supporter vos humeurs. Votre vie est entre mes mains, ne l'oubliez pas.
-Primo, c'est mademoiselle Norrington, et pas de « ma belle » ou de « ma jolie ». Je ne suis pas une de vos catins, désolée de vous décevoir. Deuxio, seriez-vous en train de me menacer ?
-J'emploierais le terme « conseiller » plus que « menacer ». Après tout, nous ne sommes pas encore ennemis, et vous ne voulez certainement pas que nous en arrivions à ce stade, n'est-ce pas, ma jolie ? », lui demanda-t-il, insistant sur ces mots qu'elle ne voulait résolument plus entendre.
Désarmée, elle ne put que le foudroyer du regard. Jack ne put que se féliciter de sa victoire sur cette pauvre fille qui ne se pensait supérieure uniquement par sa beauté superficielle, garantie d'un mariage qui la hisserait aux plus hauts rangs de la société. Il savoura ce moment avec grand plaisir et déclara, sur le seuil de la porte, prononçant ces mots avec délectation :
« Sur ce, je vous laisse, ma belle… »
Martha se retrouvait seule, face à la rage et au dégoût que provoquait ce grossier personnage. Comment son père, qui portait aux institutions une foi inextinguible, avait-il pu engager un rustre, un marginal, pour veiller sur elle ? Au premier abord, elle avait cru qu'il se moquait d'elle, qu'il n'était, elle ne savait trop, peut-être un simple mousse, un homme de moindre considération. Mais il s'était révélé que Jack Smith était bel et bien celui qui devait garantir sa protection. Elle s'effondra sur l'immense lit à baldaquins qui trônait dans la cabine. Ce mois allait, sans nul doute, se révéler long !
Quelques coups à la porte l'extirpèrent de sa rancune et l'obligèrent à se relever rapidement du lit tout en lissant rapidement les plis de sa robe qu'avait causés son affalement. Pensant que c'était Smith une fois de plus, elle lâcha violemment :
« Entrez ! »
Ce n'était que les hommes de l'équipage, des marins on ne peut plus ordinaires, hirsutes, à l'image de leur capitaine. Ils soulevaient avec aisance les coffres renfermant les effets de la jeune dame, les entassant dans un coin de la cabine. Une fois qu'un binôme avait déposé sa cargaison, les hommes le formant se courbaient face à elle, lui lançant des regards vicieux alors qu'ils se redressaient.
Son répit ne vint pas tout de suite : elle dut encore souffrir l'arrivée de sa femme de chambre, une jeune fille, à peine plus âgée qu'elle, peut-être plus jeune, qui ressemblait étrangement à une fouine. Petite, son regard errait dans les moindres recoins de la pièce, à l'affût de tout détail anormal. Sur son visage, un long nez, accompagné d'une bouche proéminente aux lèvres très fines, presque absentes, laissait échapper une respiration sifflante. D'une petite voix aiguë, semblable à un couinement, elle apprit à la jeune femme qu'elle s'appelait Alice et qu'elle serait sa domestique durant ce voyage et le resterait à Montserrat. Lasse, Martha hocha de la tête, appuyant chacune des paroles de la jeune servante par des « Bien, bien… » dans le but d'accélérer la conversation. Après lui avoir donné congé, Alice l'informa :
-N'oubliez pas que ma cabine se situe juste à côté de la vôtre, si vous avez besoin de moi…
-Ne vous inquiétez pas, Alice. Mais pour l'instant, j'ai besoin d'être au calme, soupira Martha.
-Bien, mademoiselle.
Une fois qu'elle fut bel et bien seule, elle poussa un long soupir et s'assit mollement dans le fauteuil de velours rouge qui se situait à l'opposé du lit, près d'un modeste bureau. Il lui semblait une éternité depuis son départ de sa résidence londonienne, mais elle savait que ce n'en était que le début et que le plus dur était à venir. Une grande fatigue l'envahissait alors, en repensant à tous les événements de cette matinée. Le poids de ses émotions lui retombait directement sur les paupières. La secousse du navire, marquant son départ, l'extirpa légèrement de sa torpeur, puis bercée par le ballottement, elle fut envahie par le sommeil.
