Arc I - Chapitre II : Le jour de l'Apocalypse, l'aube des Ténèbres. Coeur brisé et Âme chue
L'âge d'or passa ainsi brutalement dans un âge de fer, de violence et des forces du mal. Nul ne vit la tempête arriver parmi nos chers concitoyens, cette tempête; ce déluge de sang, ces vapeurs maléfiques, ces brumes de mort... les fléaux frappaient nos terres les uns après les autres... dans les légendes nous parlons souvent des héros et de leurs exploits, mais nous occultons souvent le petit peuple qui lui souffre de ces maux et qui offre ces héros que nous chantons pour l'éternité. Le petit enfant ne fut pas épargné par cette vague de ténèbres, et hélas, simple aède que je suis, je ne vais pas rappeler tous les souvenirs de la destruction du bourg qui vous sont autant que moi pénibles à la mémoire. Mais toutefois je suis dans le devoir de corriger des faits qui ont été éludés dans la légende que nous connaissons désormais, je vous prie de m'accorder votre bienveillance face à ce douloureux et funeste récit...
La peur était comme un feu de glace qui vous dévorait de l'intérieur. Le petit garçon était mort de peur et courait dans les rues désertées par les hyliens, mais remplies des bêtes les plus affreuses que les enfers pouvaient engendrer. Les yeux bruns d'un ocre très doux écarquillés de terreur pure, les vêtements salis et déchirés par endroits en esquivant de justesse des méchantes créatures qui lui voulaient du mal. Le tocsin de la citadelle sonnait d'un glas lugubre, sombre et froid, qui le terrorisait encore plus s'il n'était déjà complètement transporté par l'effroi. Il revoyait tout : le corps froid et entouré d'un liquide gluant et d'un rouge aussi sombre que le feu de l'apothicaire, sa maman qui se mettait à lui faire cette tête affreuse et inhumaine curieusement paralysée par un chant musical dont les notes l'avaient gonflé d'espoir et de courage un bref instant. Sa mère paralysée, avec ce cri terrifiant et tétanisant à la bouche, le visage déformé par un affect mystérieux et une rage folle, la grande silhouette encapuchonnée d'un adulte qui lui soufflait alors :
- Cours, et ne te retournes pas ! Va te mettre à l'abri, sous la protection des déesses ! Tu n'es plus en sécurité ici ! Dépêche toi ! Je te retrouverais
Le jeune hylien s'était exécuté derechef, courant sur ses courtes jambes, la tête pleine d'images que dans sa jeunesse il n'aurait jamais du voir, les larmes aux yeux dans les prunelles ocres ternies, cherchant à fuir cette étrange réalité décalée de tout ce qu'on lui avait raconté, avec ces monstres étranges... ces monstres étranges comme ceux...
Il avait été chercher l'antidote pour sa mère quand l'alerte avait retenti et qu'il s'était trouvé prit au piège au milieu d'une foule de gens terrifiés. Le monde... tout le monde tourne... les bousculades sans merci. Les adultes qui avaient peur... puis tout d'un coup plus rien. Comme si tout se figeait autour de lui alors qu'il parvint à se tapisser derrière le mur d'une maison proche, séparé de chez lui par une colonne de civils en fuite désordonnée. Puis ses yeux ocres s'ouvrirent de terreur quand il vit une hideuse créature humanoïde qui lui faisait face. Sa peau grise, ses yeux de feu, ses cheveux blancs, son visage de démon... et cette... ce collier autour du coup de l'étrange être... il avait peur... il était tout seul... la créature tenait le corps d'une hylienne rendu difforme et méconnaissable entre ses mains, dont il manquait la tête. Pourquoi... que... l'être repoussa le reste du cadavre et les yeux de feu rencontrèrent les yeux ocres. Un regard qui dura longtemps, un échange visuel entre le monstre et l'enfant. Comme un tigre regarderait un jeune faon à sa portée. Entre l'hylien et la créature. Il était pétrifié de peur lorsque la chose se jeta sur lui dans la ferme intention de lui réserver le même sort qu'à la précédente victime, mais elle recula brutalement en sifflant d'un air mauvais quand une lance lui perça la poitrine, près du coeur sans réussir hélas à la tuer. Un soldat de la royauté... il repoussa brutalement Alan vers l'arrière tout en lui lançant d'une voix sèche et inquiète :
- Qu'est ce que tu fais encore là toi ? Va-t-en, vite ! Tu tiens tant que cela à mourir aussi jeune ? Allez, du balai !
Mais... l'enfant recula d'un pas sans perdre de vue la créature, les larmes aux yeux bien que perturbé par le monstre. Le monstre... il semblait tellement souffrir... oui... il y avait de la souffrance dans ces yeux de feu... pourquoi souffrait-il avait même la lance ? Pourquoi ? C'était pas lui le gros méchant de l'histoire ? Les méchants y souffraient jamais d'ordinaire, y sont pas de sentiments d'abord ! Alors pourquoi il souffrait ? Et ces chaînes... ces chaînes et ce collier comme ceux que l'on accroche aux chiens lors des chasses ou pour les promener... cela devait faire mal ! Et pourtant... il avait tué la gentille madame, alors il avait une bonne raison de souffrir d'abord ! Et pourtant... complètement perdu, le petit garçon prit la fuite jusqu'au temple, sans plus réfléchir, trop troublé et guidé par un mystérieux instinct le conduisant sur un blanc chemin entouré par tout cette horreur à l'état pur. L'innocence d'un ange malmenée...
Il s'était avant de trouver sa mère plus morte que vive terré dans le sanctuaire des déesses, à prier, blotti le dos contre un des vigoureux murs de pierres du temple, près des piliers, alors que les portes du temple s'étaient refermées sur lui. Il était tout seul ainsi, perdu dans les ténèbres du temple sacré, avec pour seule lumière le feu dont le rouge chatoiement se distinguait à travers les vitraux. Les cris. Les hurlements. Une odeur épouvantable aussi juste devant les portes du sanctuaire sacré. Une odeur épouvantable de sang et de noirceur. Il... la créature démoniaque, elle était morte ou pas ? On disait parfois que la mort libérait l'âme... alors le petit garçon, en dépit de ce qu'il avait vu, songeait en son fort intérieur qu'il espérait qu'elle fusse morte pour ne plus souffrir de la sorte :
"Je... je me vengerais sinon ! Je la tuerai de mes propres mains ! Quand je serais grand je me vengerais ! Je les tuerais tous... tous ces monstres ! Je serais comme mon papa et je les tuerais ! Je protègerais maman et je les tuerais !"
Mais curieusement il crut halluciner alors qu'il lui sembla que l'ouvrage de pierre symbolisant les déesses s'illumina en partie alors qu'il songeait à ces noires pensées en étant un pauvre enfant bouleversé, et une apparition tout de bleu vêtue entra dans la pièce d'on ne sut jamais où. Tout d'un coup ses noires pensées furent balayées de son esprit et une aura de calme gagna toute la pièce, émanant de l'étrange silhouette qui s'approchait. Il voulut reculer quand elle avança, toute encapuchonnée, mais ne put que se terrer un peu plus contre le mur. Les yeux livides de peur, il vit la silhouette surnaturelle et féminine s'agenouiller à sa hauteur, sans qu'il ne puisse en distinguer les traits. Il tremblait de pure peur. Mais il sentit une main fraîche toucher sa joue et étonné il jeta sur elle un regard perdu et brisé, sans se débattre davantage. Et il perdit connaissance alors que l'étrange silhouette semblait le prendre dans ses bras, tout comme il oublia l'existence de l'étrange créature aux yeux de feu et à la peau grise, et aux cheveux de neige, mais aux bras gorgés de sang par la seule présence de cette mystérieuse silhouette d'un bleu de nuit, qui l'arracha un temps aux bruits de meurtre et de génocide...
Quand il se réveilla, le petit garçon inquiet se retrouvait de nouveau seul, ayant oublié une part de ce qu'il avait vu ainsi que l'existence de la silhouette drapée de bleu de nuit. Tout lui semblait froid et morne, comme si tout souffrait de l'attaque qu'on lui infligeait. Il fit une dernière prière naïve à l'adresse des déesses, désespéré pour une raison qu'il ignorait encore :
- "Je vous en prie, saintes déesses, puisse ma maman être sauve de tout ce carnage ! Qu'elle ne soit pas morte comme tous ces adultes... je vous en prie... et que mon copain Link ne fut pas parmi eux... que votre protection nous soit toujours accordée... saintes déesses..."
Il se retrouvait donc seul, courant dans les rues ternies et poussiéreuses du bourg détruit, les maisons affaissées, détruites. Il leva ses yeux ternes vers le ciel qui s'était étrangement assombri. Pourquoi était-il aussi sombre ? Il pleura doucement et en silence tout en se remettant à marcher, tout seul, seulement accompagné par le silence, un seul mot en tête : Pourquoi ? Pourquoi toute cette violence ? Pourquoi sa maman ? Pourquoi son papa n'était-il pas revenu pour les sauver ? Pourquoi tous les gens reposaient au sol, aussi froids, pâles, entourés du même liquide couleur de feu et puants d'une étrange odeur ? Pourquoi certains n'étaient pas complets ? Pourquoi ce silence ? Pourquoi avait-il été le seul épargné ? Pourquoi ? Il pleura en silence, reniflant, tout en demandant d'une toute petite voix fluette et désespérée :
- Pourquoi déesses ? Pourquoi ne pas nous avoir protégé ? Pourquoi maman a voulu me tuer ? Pourquoi nous avoir abandonné ? Pourquoi ?!
Il sentit alors une main saisir fermement son épaule, et apeuré il allait s'enfuir de nouveau quand la main le cloua sur place et le retourna sans ménagement, lui si frêle sur ses jambes épuisées d'avoir couru sans but. Il voyait mal, sa tête lui faisait mal, son coeur lui faisait mal. Un visage étrange et fin mais flouté par les larmes, un adulte aux yeux rouges-dorés... aux cheveux blonds courts...
- Les déesses ne nous ont pas abandonnés, petit... on ne peut toujours comprendre les raisons de leurs actes ou non, peut-être ont-elles été aussi surprises que nous. Ils sembleraient qu'elles te sourient plus que tu ne le crois, et je les pense aussi affligées que leur peuple dévasté. Allez viens, on s'en va.
Alan paniqué voulut résister à la poigne de la main, revenir vers sa mère aller la chercher, se débattait de toutes ses forces, mais les forces lui manquèrent et il allait tomber au sol si l'inconnu ne le soutint pas, et le souleva comme s'il fut fait de plumes et le petit garçon n'eut plus la force mentale ou physique de se débattre, perdant rapidement connaissance alors qu'il entendait les derniers mots de l'inconnu :
- Tu n'as plus rien à chercher ici, ton destin t'attends ailleurs. Il ne faut pas gâcher la chance qui t'as été donnée par les déesses. Ni que l'ennemi puisse te trouver... Cocorico sera un lieu plus sûr que ces rues...
[Après la Bataille Contre Ganondorf - 18 ans]
Une aube nouvelle pour Hyrule ? Vraiment ? Il n'en était guère convaincu, alors qu'il observait le bourg depuis la chambre de la caserne qu'il avait accepté de prendre pour ne pas en avoir une de pompes dans le château même de la citadelle reconstruite en sept ans. Sept nouvelles années dans ce temps distendu et déformé par les évènements oubliés en partie par une grande part des personnes encore présentes dans le monde de la Lumière. Ce n'était pas SA citadelle telle qu'il l'avait connue dans le passé. La vie de château ne lui convenait guère. Euphémisme, en effet : il détestait cette vie de laxisme, de privilèges et d'inégalités. De tromperies aussi. Il détestait ce milieu plus que tout, mais il avait été attaché au service direct de la princesse désormais Reine Zelda comme l'un des Généraux de l'armée hylienne. Des titres qui en feraient rêver plus d'un, mais pas lui.
"Ce n'est pas ma Hyrule... je ne suis pas chez moi ici... je suis comme un étranger... un monstre à leurs yeux. Ils ne pipent mot, mais je le devine... je le sens... Oh Anar... j'aurais tant besoin de votre conseil..."
Il y avait bien Kyle, mais Kyle était brisé. Kyle ne parlait plus, ne réagissait presque plus... que faisait-il là à attendre dans le luxe du castel au lieu de tenir compagnie à son ami sacrifié lors des jours sombres ? Son ami qui avait sacrifié sa raison pour le bien de leur patrie ? Il voulait tant retourner à Cocorico, qu'on lui donne une raison de rentrer dans sa deuxième famille ! Tout était encore à reconstruire, la vermine noire n'était pas encore totalement dissipée... et son père... ce lâche qui n'était pas venu donner de ses nouvelles ou prendre des leurs... non, peut-être avait-il une raison ? Mais il avait apprit dans sa formation la signification de cette lettre noire :
"Mort ou trahison... quelle est la solution la plus préférable ? Périr et ne plus jamais le revoir ? Trahir et le détester sur le champs ? Je ne saurais le dire... Oh Cynthia, toi, tu dis que je ne devrais pas m'en préoccuper, mais cela me taraude tant l'esprit !"
Il avait l'esprit complètement troublé, contrairement au calme qu'il affichait toujours devant ses soldats ou la société. Pour eux, il devait porter ce masque d'assurance, de Héros, de celui qui sait tout alors qu'il était très loin de tout savoir. Héros de l'ombre... rien que ce titre le faisait grincer des dents. Mais il ne s'autorisait ces libertés que dans ses quartiers, même à son égal Gary il ne le montrait pas, tout comme il ne l'avait pas montré à son mentor désormais parti en Termina, un vétéran dans un pays lointain... heureusement que Démestrius était encore là pour lui occuper ses journées entre les entrainements, les surveillances, les expéditions et la paperasse qui va avec ! Le vieux sage complètement barge était terriblement sévère, mais érudit en tout sur Hyrule, et il s'était décidé de son propre chef à faire de lui l'héritier de son savoir... et personne n'avait réussi à lui faire comprendre qu'il était un général et qu'il avait sans doute mieux à faire, et le vieil érudit avait alors répliqué en pointant son bâton vers le plus jeune général de toute l'histoire du pays :
"C'est bien joli tout cela, mais un héros qui ne connait rien des secrets de son pays est défaillant ! Par Nayru je vous jure jeune général que vous ne m'échapperez pas ! Vous refusez de connaitre du nouveau savoir et vous vous dites disciple de la sage déesse bleue ? Quelle insolence, quelle effronterie ! Remerciez la reine de m'avoir mit sur votre chemin, jeune Alan !"
Et du coup il avait de ces journées ! Il courrait littéralement entre les missions, les enseignants des soldats à surveiller, ses propres entrainements d'entretien au tir à l'arc et aux armes, la diplomatie, les recherches... mais lui, il ne voulait pas de ce petit monde... il s'assit en soupirant sur son lit simple de caserne - car il l'avait exigé au lieu du copieux lit venu du château - pour sortir d'un de ses tiroirs un très vieux parchemin, qu'il étendit tout en songeant avec des yeux ocres éteints, blasés et fatigués, parcourant de sa paume les personnages qui étaient représentés avec une immense mélancolie :
"Pourquoi ne pourrions nous pas tout simplement revenir à ces années là ? Vous retrouver sans ces contraintes sociales et ces histoires de rang et de devoirs ? Mes amis... Kyle, Thibald, Shana... et tous les autres... ceux partis... ceux encore présents... ces années noires... ces lumières dans le tissu de noirceur..."
Sur le parchemin, on pouvait voir que l'artiste avait représenté un petit groupe d'enfants à l'entrée de Cocorico, sous un soleil radieux. Ils n'étaient pas tous là, mais une demi-dizaine posaient de bon ou de mauvais gré pour l'orgueil des adultes et les caprices du peintre. Devant un gigantesque arbre cerclé par des maisons assez abîmés, on pouvait trouver au premier plan sur la gauche un jeune enfant hylien aux cheveux d'un noir bleuté qui souriait avec confiance. Sur l'extrême gauche, une ravissante petite fille aux cheveux roux comme les flammes souriait d'un air timide à l'artiste, avec des yeux d'un vert bleuté rare et magnifique, avec des vêtements de haute qualité. Les deux personnages du milieu se détachaient encore du reste. Le plus grand, qui posant une main rassurante sur l'épaule du plus jeune, avait des cheveux blonds comme le soleil et ses yeux verts étaient rieurs au possible. Le dernier, l'un des plus jeunes de la bande, avait un visage terne, des cheveux bruns en désordre et surtout un regard ocre éteint et scintillant de tristesse, brisé. Ils étaient de la jeunesse de Cocorico... la jeunesse sacrifiée pour lutter contre le mal... la jeunesse malmenée et torturée... Il se redressa pour observer le parc du château depuis la caserne, les yeux songeurs, alors qu'il exprima en un murmure mélancolique sa pensée :
- Il y a sept ans... alors que les forces du Malin grignotaient de plus en plus..."
[An 1 du règne de Ganondorf]
Il y a sept ans, alors que les forces du Malin grignotaient de plus en plus de terres libres, les mauvaises nouvelles et dures saisons s'accumulaient les unes sur les autres. Cocorico, au tout début du règne du mal, avait été par sa situation un peu excentrée légèrement épargnée par les assauts des créatures de la nuit, et c'est là que le vaillant Anar, monté sur son noble destrier, tenait fermement d'une main l'enfant épuisé devant lui, les rênes dans une main. Les mouvements de l'allure de l'animal avait eu l'effet d'un métronome temporaire sur le petit garçon choqué et légèrement blessé et épuisé. Alan leva des yeux épuisés et morts sur le village et tous ces inconnus qui le dévisageaient de manière exagérée et parlaient... parlaient... parlaient trop sans qu'il ne puisse rien comprendre. Son esprit lui ne voyait que le sang, le feu, le noir, la destruction et les cadavres. Puis Anar finit par revenir vers lui tout en le poussant gentiment vers la nourrice :
- Voici ton nouveau foyer, Cocorico, jeune enfant. Tu y seras protégé, et les habitants sont tout comme toi des réfugiés, ils prendront soin de toi. Considère les comme ta familles, et les jeunes du village comme tes frères et sœurs..."
Les personnes tout autour s'étonnèrent de voir l'enfant fondre en larmes, tremblant de colère, de désespoir et d'incompréhension, avant qu'il ne lève son regard vers les adultes tout en répliquant d'une voix criarde :
- C'est pas ma famille ! Elle n'est pas ma maman, et elle ne la remplacera jamais ! Je veux ma maman ! Je veux retourner au bourg et que tout redevienne comme avant ! C'est pas chez moi ici, je ne veux pas rester ici ! Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas ! C'est pas chez moi ici, et ce ne sera jamais chez moi !
Les premiers jours, la situation ne s'arrangea guère, comme l'enfant avait rejeté toute autorité et toute main amicale, sombrant parfois dans la sauvagerie et la violence, au désespoir de la nourrice et au mépris de beaucoup des enfants. Dès que Anar n'était plus là, l'enfant refusait la moindre obéissance, allait pleurer seul contre les fondations d'une prochaine archerie. Oui, il pleurait beaucoup à cette époque. Les deux premières années de sa vie à Cocorico furent celles de la solitude volontaire, de l'amertume et des difficultés à la discipline. Les deux années où Anar, son tuteur auto-proclamé, ne rentrait guère au village, lui qui pourtant était le point de repère du petit garçon survivant du bourg. Il était le seul venu du bourg directement, les autres venaient des fermes et villages aux alentours. Le seul survivant du bourg...
- Dîtes, vous êtes sûr qu'il n'est pas maudit ? Qu'il n'est pas pestiféré ? J'l'aime pas moi !
Ces paroles avaient l'effet d'un poignard supplémentaire dans son cœur d'enfant brisé. Il avait l'impression d'être seul contre tous, d'être isolé dans sa bulle noire de terreur et de solitude. L'enfant jalousait ses pairs : de quoi ils se plaignaient, eux, d'abord ? La plupart d'entre eux avaient encore leurs parents en vie, alors pourquoi se plaignaient-ils ? Lui il n'avait plus son foyer, il n'avait plus ses parents, il n'avait plus ses amis, il n'avait plus rien... sinon ses moroses pensées :
"Pourquoi moi ? Pourquoi eux et pas moi ? Pourquoi eux ils sont partis et moi je suis resté ? C'est pas juste ! Déesses, vous êtes si méchantes avec moi ! Pourquoi moi je dois vivre et eux ils ont pu... s'en aller ?"
Il détestait la nourrice alors et repoussait le moindre de ses pairs qui essayait de l'approcher. Il refusait la pitié, la haïssait, la rejetait. Le soir il filait en douce dès ses onze ans pour grimper en haut des toits les plus accessibles à l'escalade d'un enfant et regardait au loin le sentier sinueux qui montait vers la plaine de Hyrule. Ses yeux ocres ternis observait l'horizon nocturne les larmes aux yeux, serrant son lance-pierre. Il les tuerait les monstres, il se vengerait ! Il lui semblait des fois entendre des hurlements tout bonnement affreux et qu'au loin une paire d'yeux jaunes courtes sur pattes l'observait avec un ricanement moqueur dans leur regard. Paire d'yeux jaunes... il fermait alors les yeux et tremblait au seul souvenir des yeux révulsés de l'apothicaire. Ou les yeux exaltés de sa mère alors qu'elle allait l'attaquer. Les yeux d'un rouge de sang de l'étrange personnage affreux sur son cheval noir. Les yeux d'un rouge de feu et de sang, de destruction, de l'étrange créature humanoïde aux bras ensanglantés. La bête enchaînée au chevalier du destrier noir des enfers. C'était bien la seule créature qu'il ne détestait pas trop. Il avait pitié d'elle, de sa souffrance, de sa captivité. Mais son cœur d'enfant blessé se jura une chose : elle n'échapperait pas au sort qu'il réservait aux autres de ses semblables. Il la tuerait, mais elle pour la soulager de sa douleur. Il laissa comme témoin de ses sanglots la lune moqueuse et blafarde. C'était le règne de la nuit, une épouvantable nuit...
[Fin du Flashback]
L'adulte soupira, fermant les yeux devant ces souvenirs que son devoir après des déesses le contraignait à n'oublier jamais. Il était général maintenant, oui, général... il avait racheté le déshonneur de son père, mais avait le sentiment d'avoir perdu un fragment de son âme en commençant cette affreuse quête. Quand il avait rencontré Cynthia dans les bois Kokiris... quand il avait périt une première fois sur le champs de bataille près de la citadelle. Auprès de ses confrères soldats qui étaient tombés ce soir là aussi, alors que le château infernal était en feu. Quand il avait revu son camarade d'infortune le temps d'un bref salut et d'un bref souhait de courage, les tuniques noires et vertes s'étaient séparées, chacune portée vers son destin : l'une de monter auprès des déesses en donnant la mort et en périssant, en retournant aux ombres, tandis que l'autre de rendre la vie au royaume et de continuer de vivre dans un passé plus paisible. L'ombre et la lumière. Le bouclier et l'épée de Hyrule. La légende des deux héros du royaume : le héros du Temps, Link, et lui, le Gardien du Temps. Le réceptacle de la mémoire et le bouclier éternel. Il avait vraiment envie de revoir Link, le seul à comprendre un pan de sa douleur. Il ne l'avait jamais revu, son ami plus que son camarade d'infortune, depuis le jour de son retour à la vie sept ans plus tard sans vieillir d'une année. Avait-il été dévoré par les ténèbres qui revenaient ? Il soupira et secoua sa tête. Il ne devait pas penser à cette affreuse idée. Et se pencha de nouveau sur le parchemin et les souvenirs qui allaient avec.
"Link... j'espère que tu es sain et sauf... ton silence est inquiétant, ami. On nous a dérobé notre enfance, hein ? J'espère que tu as pu en profiter lors des sept années qui t'ont été rendues alors que moi je dormais... il ne me reste maintenant que les souvenirs... et les regrets..."
Son regard ocre fatigué se posa sur la figure blonde qui serrait son lui du passé contre sa poitrine. Un gamin de deux ans son aîné. Un rire éclatant, des yeux verts pétillants, des cheveux d'un blond doré comme le soleil de Hyrule, grand et bien bâti, le visage de séducteur et du futur guerrier qu'il serait sept années après. Sa main serra un moment le parchemin, dévoré par les regrets et la mélancolie, tandis que sa voix basse, brisée, continuait en un murmure presque inaudible, mais déterminé :
"Kyle... je viendrais te sauver de la folie qui te ronge, mon frère... je te le promets. Je ferais tout pour que tu puisses récupérer ta joie de vivre d'antan. Je te vengerais. Cette gérudo payera très cher si je mets la main sur elle..."
Kyle. Il avait de bons souvenirs du garçonnets. Des rayons de soleil dans la nuit de son existence. Le premier qui lui avait tendu la main, bien que de nombreuses fois repoussée, qui s'était imposé de force comme son ami avant de le devenir réellement au bout de deux ans d'efforts acharnés. Le garçon populaire du village avec l'associable garçonnet du bourg, un duo assez inattendu au village, mais solide. Son camarade de bêtises et diverses malices. Il y en avait tant ! Des aventures qui le faisaient bien rire maintenant. Ils s'étaient aventurés sur le chemin menant aux montagnes Gorons, avant de rebrousser chemin à la vue d'une horrible araignée, et sévèrement grondés par les soldats adultes. Ils étaient également les vilains auteurs de la libération des poules du poulailler à diverses reprises, des poules que des fois ils utilisaient pour avoir l'illusion de voler un bref instant, de planer, pour se glisser sur les toits et aller fouiner chez l'apothicaire si rêche et méchante pour voir les mille et une merveilles qu'elle recelait derrière toutes ces fioles. Ou la fois, plus drôle, où ils s'étaient aventurés de nuit dans le cimetière, échappant à la vigilance de la nourrice et d'Igor le terrible gardien du cimetière, au visage monstrueux et intimidant, avec sa lanterne blafarde et sa stature imposante. Ils s'étaient amusés à essayer de bouger une tombe, pour voir ce qu'il y avait en dessous de ces dalles de pierre que l'on disait receler de trésors fabuleux, mais tout ce qu'ils avaient réussi à faire était de réveiller un fantôme affreux et ils s'étaient enfuis à toutes jambes, livides de terreur. Curieusement, ils ne firent cette bêtise qu'une seule fois au cours de leur enfance. Mais ils étaient inséparables, quand on en appelait un on pouvait être sûr de trouver l'autre non loin. Kyle lui avait apprit tout ce que Anar ne pouvait lui enseigner en escrime, il était son partenaire préféré d'escrime et de duels, leurs épées de bois puis de fer au fur et à mesure qu'ils grandissaient dansaient sur un rythme fou, ils faisaient le spectacle de Cocorico, multipliant les audaces, les coups fourrés pour essayer de faire perdre l'autre, mais au final, Kyle gagnait toujours. Toujours. Kyle avait toujours été meilleur apprenti soldat que lui... ah ce Kyle... irremplaçable dans son cœur... inoubliable même à travers les miasmes du temps.
[Flashback - An 1 du règne de Ganondorf]
Il se prit à rêver alors que ses yeux se posèrent sur la petite fille aux cheveux bruns-roux qui posait sur la gauche du dessin, ravissante, au visage fin et à la peau hâlée, une très belle jeune hylienne, timide mais raffinée et courtisée par tous les enfants, habillée de manière riche et délicate. Shana, un nom aussi doux que la personnalité de sa propriétaire. Quoiqu'elle pouvait se montrer infernale à ses heures, terriblement capricieuse, mais aussi solidaire. L'adulte eut un sourire doucement rêveur qu'on ne lui voyait jamais d'ordinaire. Son sourire de sa jeunesse volée. Le sourire de son cœur encore enfantin préservé en dépit des horreurs des années infernales et des guerres. Ce sourire rayonnant qu'il avait enfermé avec sa nature plus chaleureuse et bienveillante tout au fond de son âme, derrière des murs de pierre polie, pour devenir un parfait général et un héros comme il le devait. Pour avoir l'autorité qu'il ne détenait pas physiquement mais nécessaire pour son devoir. Du coup, il avait raté le train pour Shana. Il se souvenait avoir dansé avec elle plusieurs fois, enfants puis adolescents et jeunes gens, sous les sourires complices et amusés des adultes. Mais le destin avait choisi qu'il resterait seul. Puisqu'un jour, à l'aube de ses dix-huit ans, il allait la chercher chez elle pour trouver les fenêtres closes. Paniqué, il l'avait cherché dans tout le village, alors seul de Kyle aussi depuis deux ans, avant que la sentence ne tombe, rude et affreuse, de la bouche de l'architecte en chef du village :
- Elle est partie, imbécile ! Son père a voulu qu'elle rentre avec lui à Termina, pour qu'ils soient en sécurité ! Pfft des lâches ! Elle va rentrer chez ces lâches qui se sont enfuis de Hyrule au lieu de se battre !
Alan s'était battu ce jour là, pour venger l'insulte faite à son amie, pour mieux se faire ridiculiser. Anar rentra le lendemain, après deux autres années d'absence, pour trouver le jeune homme déprimé. Le Sheikah essaya de lui remonter le moral en même temps que de lui remonter les bretelles pour les diverses bagarres, mais fut attentif lorsque le jeune homme désespéré lui posa cette question capitale :
- Anar, que suis-je censé devenir, moi ? Pourquoi refuses-tu que je rejoigne l'armée ? J'en ai assez de pourrir en ce lieu mort, moi ! Je veux rejoindre Kyle et me battre moi ! Anar, s'il te plait...
- Tu n'es pas prêt, jeune homme. Les déesses te feront un signe quand le moment sera venu pour toi de quitter ce village. Ne cherche pas à aller contre leurs volontés. Si elles t'ont accordé leur protection ce jour là, ce n'est pas par hasard, j'en suis persuadé. Soit patient...
[Fin du Flashback]
L'adulte détourna son regard du parchemin et se redressa pour aller observer la caserne. Il était bientôt l'heure d'aller vérifier ce que faisaient les plus jeunes soldats. Il allait devoir remettre son masque... et s'oublier un peu. Anar ne voulait pas qu'il devienne soldat, et pourtant il s'était opposé à son tuteur et l'était devenu même en suivant les volontés des déesses. A regret ? Il ne le savait pas...
La corruption d'un coeur est la pire blessure
Qui puisse être infligée à un juste et fier pays,
Car l'aveuglement d'un roi et d'un bandit la souillure
Hyrule vers sa chute sans fin ont conduit.
Il n'y a guère de témoins qui maintenant
Puissent chanter cette sombre époque,
Avec exactitude, sans la moindre équivoque,
Car Hyrule était alors à son couchant.
Mais moi, bons seigneurs, je désire continuer
Mon humble et musical récit des temps passés,
A travers l'une des légendes de cet héros éclipsé.
Les cycles naissent et s'écoulent au grès de la vie,
Et tout comme le jour laisse place à sa sœur.. la nuit,
Un âge de Noirceur de celui de lumière la place prit.
Le Temps est un espace s'écoulant à l'infini,
Là où naissent et meurent foule de vies,
Comme ces frêles ombres éphémères,
Qui dans nos cœurs éperdus errent.
Les légendes sont comme ces fils d'or
Qui tissent et maillent l'infinité du néant
Qui se creuse quand une âme va en mourant,
Et appellent au souvenir de son pauvre sort.
Ainsi le passé est appelé par le présent
Qui appelle tout autant l'avenir si incertain,
Tous convoqués par le souvenir porté vers demain.
Le souvenir est le maitre souverain du temps,
Le souvenir est ce qui perdure longtemps,
Le souvenir rappelle ces figures des temps anciens.
