Accoudée à la balustrade du premier étage, Verity observait Opale feuilleter un livre d'images, installé en tailleur sur l'un des sofas du rez-de-chaussée.
« C'est toi, la nouvelle ? »
Elle leva la tête. A sa droite, un grand type blond doté d'une carrure d'athlète lui souriait d'un air accueillant.
« Ça dépend » lâcha-t-elle. « Si vous voulez savoir qui est la dernière personne engagée par cette maison de fous, c'est bien moi. »
Le type eut un petit rire et lui tendit la main.
« Moi, c'est Bill. Je suis le protecteur de Cristal, la grande blonde dans le groupe de yoga. »
La jeune femme prit sans conviction la main tendue.
« Verity. Mon… réactif s'appelle Opale. »
Une lueur s'alluma dans l'œil du blond.
« Ah, celui-là ! J'espère qu'il répondra mieux qu'avec son dernier protecteur. »
La rousse fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Bill eut une grimace.
« Disons qu'il y a eu un bug. Les réactifs sont supposés faire confiance à leurs protecteurs, c'est dans leur programmation… »
« Je sais » coupa Verity qui frissonnait de se rappeler le moment où elle s'était liée avec sa poupée humaine.
« Et bien, ça n'a pas collé entre Blake et Opale. Lorsque l'engagement a tourné vinaigre et que Blake a essayé d'évacuer Opale, celui-ci a fichu le camp. Carrément ! On est parvenus à le récupérer, bien sûr, mais pas grâce à Blake. Le pauvre gars avait beau répéter ses phrases, Opale refusait de le suivre. Alexis s'en est arraché les cheveux durant une semaine, mais il n'a pas pu trouver pourquoi. »
« Alexis ? »
« Le technicien. Le type qui vous a lié à Opale. Il adore les T-shirts bizarres. »
« Ah, lui. »
« N'importe comment, la direction a décidé de réassigner Blake et de confier Opale à un autre protecteur. En l'occurrence vous. Il vous a donné des soucis ? »
Verity reporta son regard sur sa poupée toujours plongé dans son livre d'images.
« Il a voulu aller à la piscine, après quoi il m'a demandé s'il avait bien nagé et il m'a demandé la permission de prendre un bouquin, c'est tout. »
« Il vous a demandé s'il avait bien nagé ? »
La rousse haussa les épaules.
« Je lui ai dit que oui, et après, il m'a dit qu'il essayait d'être performant. »
Elle sentit Bill se détendre imperceptiblement.
« Ah, oui. Une de leurs phrases habituelles. Quand il vous dit ça, souriez et hochez la tête, il sera content. C'est ça l'atout des réactifs, ils n'ont pas besoin de grand-chose pour se satisfaire de leur vie. »
« Hm-mh » répondit la jeune femme.
Au rez-de-chaussée, la séance de yoga venait de prendre fin, et elle remarqua machinalement la fille blonde apparemment dénommée Cristal se diriger vers le coin où était supposé se trouver l'atelier de peinture.
Cette maison remplie de zombies souriants, ça lui collait la chair de poule. Si seulement elle n'avait pas eu besoin de fric pour payer le loyer de son minable deux-pièces, elle aurait foutu le camp. Bon, ça et le fait qu'elle ne voulait pas finir en prison. Elle s'était essayée à un ou deux trucs pas bien légaux pour régler ses factures, et gourde qu'elle était, s'était fait prendre la main dans le sac par le type qu'elle voulait cambrioler. Il aurait pu ameuter les poulagas et la jeter en tôle sans problèmes.
Au lieu de quoi, il lui avait proposé un job. Qu'est-ce que c'était que ce monde de tarés ?
Enfin, elle avait droit à un salaire plus que copieux pour servir de baby-sitter à un androïde humain, elle n'allait pas se plaindre par-dessus le marché.
« Un job pour vous, Willis. »
Elle leva la tête de son café pour voir Cul-pincé la foudroyer du regard.
« Quel genre ? » s'enquit-elle, vaguement curieuse en dépit d'elle-même.
« Type romantique. Notre cliente désire un homme sophistiqué qui saura la captiver le temps d'un week-end. Actuellement, Opale est le seul de nos réactifs masculins à être disponible, c'est donc sur vous que ça tombe. »
« Magnifique » commenta sarcastiquement Verity en se levant de son siège.
Si les regards avaient été des armes, celui de Cul-pincé aurait été interdit par la convention de Genève.
« Vous connaissez le règlement, Willis. Vous amenez le réactif au point de rencontre, vous vous assurez de sa santé et de son confort, et vous le ramenez ici une fois l'engagement terminé, c'est clair ? »
« Tout à fait » répondit la jeune femme avant de se diriger vers le quartier des réactifs.
L'atelier bonsaï ne comptait pour l'heure que quatre personnes, toutes occupées à soigner leur arbuste rabougri avec une attention quasi maladive. Elle se dirigea vers la table la plus éloignée de la porte.
« Opale ? » appela-t-elle, surprise par la douceur de sa voix. « C'est… l'heure de ton traitement. »
Le réactif leva la tête et elle sentit son cœur s'arrêter en le voyant froncer légèrement les sourcils – c'était tellement Luke, cette mimique…
« Je n'ai pas fini » articula-t-il avec précaution.
« Oh » fit la rousse. « Et bien… je peux aller demander à ce qu'on ne range pas ton arbre pendant que tu va prendre ton traitement. Tu veux le prendre, n'est-ce pas ? »
Un sourire hésitant apparut sur le visage d'Opale – et Seigneur, on l'aurait mangé tout cru tant il était adorable.
« J'apprécie mes traitements » déclara-t-il.
« C'est bien » fit Verity avec un sourire. « On y va ? »
Le réactif posa délicatement son sécateur sur sa table de travail avant de se lever précautionneusement. Il portait un pantalon de jogging gris clair et un T-shirt qui paraissait un peu trop grand pour lui, tandis que ses mèches noires retombaient de manière négligée autour de son visage pâle.
Un engagement romantique, se remémora Verity tandis qu'elle lui faisait quitter la salle. Et ben, elle va être servie, la cliente.
