Chapitre 2 : Une carrière fulgurante
Lorsqu'il sortit de l'hôpital, il ne savait pas très bien où aller. Il n'avait pas vraiment envie de rentrer chez lui, rien ne l'y attendait. Mais rien ne le retenait non-plus dehors par ce froid hivernal. En l'absence d'alternative, il se résigna à rentrer chez lui. Les nuages étaient épais et il faisait très sombre pour une mi-journée. Kyoya ne se pressait pas. Il marchait lentement, veillant à ce que sa canne se substitue correctement à ses jambes affaiblies.
Quelques enfants le croisèrent en courant et en riant. Il n'en laissa rien paraître bien sûr mais en était attendri. Il croisa ensuite un couple qui se tenait la main et qui se regardait amoureusement bravant sans doute le froid de l'hiver pour se voir. Kyoya eut un léger pincement au cœur en les voyants ainsi. Lui, il n'était qu'un vieux solitaire. Il l'avait toujours été aussi loin qu'il se souvienne. Il n'avait jamais cherché la compagnie de personne. Mais aujourd'hui, cette solitude lui pesait. Pour la première fois de sa vie, il aurait voulu que quelqu'un soit près de lui, marche à côté de lui, le raccompagne chez lui. Toute sa vie n'avait été qu'un combat. Un combat pour continuer. Toute sa vie, il s'était poussé, par la force de sa volonté à faire ce qu'il devait faire, à aller où il le devait, à agir comme il le devait. Seul. Il lui restait donc un ultime combat. Il ne lui restait plus qu'à serrer les dents une dernière fois. Il n'avait plus qu'à tenir quelques semaines et il aurait réussi. Seul.
Sur son chemin, il croisa le BeyParc où il jouait quand il était enfant. Le bâtiment n'avait plus rien à voir avec celui de son enfance. Il avait été modernisé. Les stadium aussi étaient différents. Même les règles du jeu avaient un peu changées à ce qu'il avait pu constater en observant des gosses jouer. Malgré tout, cet endroit était indissociable de souvenirs. De précieux souvenirs. Des souvenirs qu'il gardait dans le secret de son cœur. Des souvenirs qui le ramenaient à l'époque où il avait sans doute été le plus entouré de sa vie. Bien sûr, on ne pouvait pas vraiment parler d'amis mais au moins de présences plus ou moins proches. Il avait partagé quelques duels de toupies mémorables et vécu quelques aventures à faire pâlir de jalousie la plupart des enfants. Il avait remporté de nombreux tournois et était alors considéré comme l'un des meilleurs bladers du monde. Il y avait fait des rencontres aussi. Des rencontres inoubliables. Il y avait eu ce grand gaillard de Benkei qui le suivait partout à cette époque. Il y avait eu aussi Nile, cet égyptien avec qui il avait fait équipe pour les championnats du monde. Et puis il y avait eu Gingka bien sûr. Gingka son rival. Gingka qu'il n'avait jamais vaincu et qui était la meilleure personne que Kyoya ait jamais rencontrée. Gingka était gentil sans être idiot, joyeux sans être naïf, combattif en restant loyal. Kyoya ne le lui avait jamais dit mais il avait toujours admiré Gingka pour toutes ces raisons. Il avait finalement toujours trouvé naturel d'être vaincu par lui, même si cela blessait sa fierté. Oui, il avait eu quelques relations à cette époque-là.
Et puis ça avait été fini. Après la « crise Némésis » comme les médias aimaient à l'appeler, le groupe avait été dissous. Au départ, les gens ne voulaient plus entendre parler de beyblade en ayant peur que des toupies maléfiques ne refassent apparition. Et les coups de plus en plus puissants de Gingka et même de lui n'étaient pas pour rassurer les habitants. Aussi avaient-ils dû arrêter le beyblade pour une durée qu'ils croyaient courte mais qui s'avéra durer des années. Pendant ce temps, ils avaient bien dû trouver une autre activité. Gingka devint pompier et Kyoya s'engagea dans l'armée. Il était extrêmement téméraire et n'hésitait pas une seconde à risquer sa vie pour les missions les plus futiles. Il courrait dans les fourrés sous les tirs des mousquets. S'attaquait à des groupes de terroristes entiers kamikases et armé jusqu'aux dents, sauvait de pauvres femmes du déshonneur du viol. Il était toujours le premier à se proposer pour des missions quasi suicidaires. Cependant, il revenait toujours. Ses exploits le firent rapidement monter en grade. Entré en tant que soldat, il devient rapidement caporal puis sergent. Peu de temps plus tard il était adjudant et devint lieutenant avant ses 25 ans. Mais il ne s'arrêta pas là. A présent fort de son grade de lieutenant, il dirigeait un régiment. Il était très respecté. Ses subalternes l'admiraient. Il était sévère mais bon. Il ne les envoyait jamais au combat sans se placer en première ligne dans la bataille. Il calibrait chacune de ses missions, évitait autant que possible d'exposer ses hommes à des dangers inutiles. On l'avait souvent vu se recueillir sur les tombes des soldats morts en mission. Chacun était prêt à donner sa vie pour leur chef mais Kyoya ne l'aurait pas toléré. Adulé de son régiment, il passa au grade de capitaine puis de commandant. Il n'avait alors que 34 ans.
Alors qu'il devait partir de nouveau en mission en Afrique, il reçut une lettre de Gingka dont il n'avait pas eu de nouvelle depuis près de 20 ans. Ce dernier l'invitait à son mariage avec Madoka. Kyoya avait renvoyé une rapide réponse pour leur adresser poliment ses félicitations mais pour détourner l'offre en raison d'une mission. La vérité, c'était qu'il était disponible ce jour-là mais qu'il avait refusé parce qu'il ne voulait pas y assister. Pourquoi ? Parce qu'il n'aimait pas ce type de réjouissance ? Certes. Parce qu'il ne savait plus quoi dire à ses anciens « amis » 20 ans plus tard ? Surement. Parce qu'il n'aurait jamais pu supporter de voir Madoka épouser Gingka ? Oui, la voilà, la vérité. Car toutes ses années, il n'avait pas cessé de penser à lui, à Gingka. Il lui devait tant ! Toutes ces années, il avait ressenti pour lui une immense reconnaissance, un élan de gratitude. Au fond de lui, il savait que jamais il ne pourrait assez le remercier pour ce qu'il lui avait appris, pour ce qu'il avait été tout simplement. L'avoir connu était pour lui un si grand honneur ! Cette gratitude ajoutée à son admiration pour lui avait fait naître en Kyoya des sentiments qu'il n'aurait jamais soupçonné lui-même. Il se rappellerait toujours de leur première rencontre, de cette bataille aux cents toupies. Ce jour-là, sans qu'il ne s'en rende vraiment compte, Gingka lui avait volé son cœur et ne le lui avait jamais rendu. Ce n'est que lorsqu'il reçut cette invitation qu'il en prit vraiment conscience. Partagé entre la joie que Gingka ait pensé à l'inviter et la tristesse de ne pas être l'élu, il avait choisi de ne pas troubler la sérénité du couple. Après tout, il n'avait besoin de personne ! Il était toujours ce lion sauvage et solitaire ! Il était reconnu et adulé dans l'armée. Il n'avait besoin de rien. Encore mois de gâcher le bonheur de la seule personne à qui il tenait réellement.
Quelques jours après le mariage, il était retourné auprès de sa compagnie. La mission était délicate. Il s'agissait de reprendre une ville aux mains d'un dangereux groupe de terroristes. Jusqu'ici, tout était habituel mais ils avaient posé des bombes un peu partout dans la ville reliées et câblées de telle sorte qu'une seule explosion entraînait l'explosion de toutes. Les terroristes avaient prévenus qu'ils seraient sans pitié. Nul ne pouvait désamorcer les bombes. Ils ne savaient même pas combien il y en avait ni où elles étaient. Le seul moyen d'empêcher ce massacre était de désamorcer la télécommande générale en plein cœur du quartier général des terroriste dont la position était elle aussi très mal connue. Le régiment de Kyoya avait décidé de se séparer pour retrouver rapidement le quartier général mais Kyoya avait refusé. Un seul faux pas les aurait tous tué. Il était partit seul. Son régiment avait voulu le suivre mais Kyoya ne voulait pas risquer la vie de ses hommes. Il leur avait donné comme ordre de ne rien faire. Même s'il était en difficulté. Dans les rues, il avait évité de justesse de nombreux pièges. Il s'était fait tiré dessus à plusieurs reprises mais était parvenu à semer ses adversaires. Au quartier général terroriste, il avait dû faire face seul à une vingtaine de soldats armés jusqu'aux dents. Mais Kyoya se battait comme un démon. Se refusant à tuer ses adversaires, il parvient tout de même à en assommer plusieurs. Il s'empara de la télécommande et repartit à toute vitesse dans la direction opposée. Les tirs étaient nombreux au-dessus de lui et Kyoya devait slalomer entre les ruines, les corps et les poubelles pours les éviter. Il n'était plus qu'à quelques mètres de la sortie de la ville. Dans quelques mètres il aurait réussi et pourrait donner la télécommande au spécialiste de désamorçage de bombe de son unité. Mais un tir le toucha à la jambe et, déséquilibré, il s'étala au sol. Le choc sur la télécomande provoqua l'explosion coordonnée de toutes les bombes de la ville et il était très proche de l'une d'elle. Il se sentit poussé violemment sur le côté, sans doute par le souffle de l'explosion. Délaissant la télécommande désormais inutile, il se releva avec peine et rejoint son régiment. Ensuite, il dû s'évanouir parce que la suite de ces souvenirs se passait dans un hôpital ou tous ses hommes admiraient et veillaient sur leur commandant. La chambre était bondée. A peine éveillé et malgré la douleur fulgurante qu'il sentait à sa jambe, il fit l'appel pour vérifier que chacun de ses hommes allait bien. Mais un manquait à l'appel. Kyoya envoya certains le chercher mais ils ne le trouvèrent nulle part. Kyoya avait songé à la désertion mais il ne pensait pas ses hommes capables d'une telle lâcheté. Finalement c'est un message d'un terroriste revanchard qu'il leur annonça avec une joie mauvaise que malgré tous leurs efforts, un homme était finalement tombé sous leurs coups. Et Kyoya comprit à ce moment que ce n'était pas le souffle de l'explosion qui l'avait éloigné du danger mais bien un homme, un de ses hommes, qui lui avait sauvé la vie. Kyoya se haïssait d'être la cause de la mort d'un des siens. Il demanda à être seul. Mais son supérieur vint le voir quelques instants plus tard pour lui annoncer que, malgré tout, l'opération avait été une réussite car la base de ce groupe de terroristes avait été démantelée. Maigre compensation avait songé Kyoya. Son supérieur lui annonça également qu'on lui remettrait bientôt le grade de colonel pour sa bravoure sans limite… qui n'avait d'égale que sa modestie car Kyoya refusa net. Il y avait eu un mort dans ses rangs. Ce n'était donc qu'un échec pour lui. Il ne céda que lorsque le président de la République remit la légion d'honneur post-mortem à son camarade décédé et que la famille de ce dernier le supplièrent d'accepter la promotion qui lui était proposé. Ainsi, Kyoya devint colonel. Mais il ne pouvait plus marcher sans canne à présent à cause de sa jambe blessée pendant l'opération qui ne guérirait jamais vraiment. Finit les missions suicides ! Finit les courses folles au milieu des camps de terroristes qui lui tiraient dessus ! De part son handicap et son grade, Kyoya n'avait plus droit de participer lui-même à aucune opération. Il devait déléguer. Cependant, il refusait le luxe de tentes et de lits de camps qu'on lui offrait et s'obstinait à dormir à même le sol auprès de ses soldats les moins gradés. Kyoya s'avéra par la suie un excellent stratège. L'intelligence de ses opérations réduisait grandement leurs pertes et déstabilisaient viscéralement leurs ennemis. Ses talents lui valurent le grade de général. Il avait alors 50 ans. Il continua à servir son pays avec honneur. Il approchait de la retraite quand il démonta une opération terroriste d'envergure sur le sol français. Le président de la république lui offrit alors le plus haut grade qu'un militaire puisse atteindre : le grade de maréchal. Il était donc le premier maréchal depuis le maréchal Pétain et ça le comblait de fierté. Lorsqu'il prit sa retraite, il reçut également la légion d'honneur pour le remercier des services qu'il avait rendu à la nation.
En songeant à son parcours, il bombait le torse de fierté mais le présent le rattrapa. Car qu'importait toutes les médailles, tous les titres honorifiques ! Qu'importait son parcours en tout point irréprochable ! Il n'en restait pas moins qu'il allait mourir dans quelques semaines. Seul.
