Heyyyy

Pour les impatients (s'il y en a hehe) le chapitre 3 sera posté autour du 2 juin.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser votre avis/vos conseils!

~Alaskea~


Lorsque je rentre dans le salon, chaque détail me parait amplifié. Mes sensations sont décuplées. Cet épi dans les cheveux de John. Le craquement du plancher sous mon poids. La poussière qui danse dans ce dernier rayon de soleil couchant. J'enfile mon manteau et noue nonchalamment mon écharpe autour de mon cou.

Mains: moites. Rythme cardiaque: élevé. Paupières: closes. J'inspire. Je dois paraître normal devant lui. Dompter les tremblements de mon corps afin qu'il ne se doute de rien. John a beau être aveugle, un minuscule détail peut lui mettre la puce à l'oreille. Paradoxal, mais vrai.

"Sherlock? Où vas-tu?"

Sa voix me parvient, lointaine, pareille à un écho. Je ne lui accorde pas un regard. Il pousse un soupir, témoin de son agacement, mais ne prend même pas la peine d'insister. Il a l'habitude. Il s'adapte à mon humeur. J'ai l'habitude. Mais ça me fend le coeur de ne pas pouvoir lui répondre, de feindre cette indifférence.

Oh mon Dieu, John. Si tu savais. Si tu savais tout ce qui se passe dans ma tête en ce moment même. Si tu savais toutes les petites attentions du quotidien et les mots doux que j'aimerais mais n'ose te donner. Si tu savais tous les fantasmes de toi, de moi, de nous, qui m'effleurent sans cesse l'esprit, me faisant parfois frissonner de plaisir. Si tu savais ton sourire, tes mimiques, tes gestes, tout l'effet qu'ils me font. Si tu savais comment mes doutes, mes mensonges, mes peurs me pèsent, jour après jour. Je n'aurais qu'à m'approcher, tu tournerais la tête dans ma direction, j'attraperai ton visage entre mes mains, et, ignorant ta surprise, tes questions et ta pudeur typique du parfait anglais, je déposerai un baiser sur tes lèvres. Un simple baiser. Rien de plus. Et tu saurais tout.

Mais je me contente de secouer la tête afin de chasser les dernières bribes de ce rêve qui ne pourrait devenir réalité et de passer la porte sans me retourner, sans prononcer ton nom, sans un regard.

Car je suis Sherlock Holmes.

Stupide et hautain.

Car il y a Moriarty et un mystère à portée de main qui ne demandent qu'à être saisis.

Une fois dans la rue, j'aperçois le taxi qu'à dû m'envoyer mon frère. Il est un peu plus loin, il m'attend. Je marche doucement, pour le laisser patienter davantage, parce que je ne peux me résigner à partir de cette façon, sans un mot, dans un silence emplit de mensonge. Je m'arrête. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai une sensation étrange, comme un cordon qui me retiens, voulant me ramener au 221b Baker Street.

Une petite voix dans ma tête me chuchote:

"Après tout, qu'est-ce que tu y pers?"

J'essaie de l'ignorer, mais elle se fait plus insistante:

"Pourquoi ne pas tenter, et voir ce qui se passe?"

Je me retourne, pris d'un soudain élan, et cours vers la porte, vers John. Le taxi attendra encore un petit instant. Je ne serai pas long. Je dois accomplir ce que je n'ose faire depuis tout ce temps. Faire tomber le masque, embrasser John, puis me sauver avant d'avoir vu sa réaction -surprise, stupeur, dégoût? Je gravis les marches le plus vite possible, entre en trombe dans l'appartement et...

"Sherlock? Oh, heu, je ne m'attendais pas à te voir revenir aussi vite."

John est en train d'enfiler sa veste râpée, son téléphone coincé entre l'épaule et l'oreille. Il semble bien pressé de partir. Ses yeux son exorbités et son pouls démesurément élevé. On dirait que ma présence le gêne, comme s'il était pris en flagrant délit. Mais que se passe-t-il?

"Je -ahem- j'ai une course à faire, à ce soir!"

Et il file sans demander son reste.

Dépité, je redescend les marches, sans même fermer la porte. Toute l'énergie qui s'était manifestée en moi à l'idée d'accomplir cet acte qui aurait décidé de l'avenir de ma relation avec John et ma passion sont retombées, me laissant seulement un creux, un trou béant au niveau de la poitrine. Un creux présent depuis trop longtemps, que je tente lâchement d'ignorer. Un creux ne pouvant être comblé que par la présence de John.

Je retourne vers le taxi. Le chauffeur ne dit pas un mot. Pendant le trajet, je regarde par la fenêtre les lumières qui défilent, dansant dans l'obscurité lumineuse propre aux grandes villes. Tout se succède trop vite, pas le temps d'observer, pas le temps de s'accrocher à un regard, un visage, un détail. C'est comme si on vous apportais un plat, ne vous laissant en prendre qu'une bouchée, vous laissant sur votre faim.

Des question sans réponses grésillent, vrombissent autour de moi, telles des abeilles autour d'un pot de miel, interférant avec mes pensées.

Pourquoi John est-il parti aussi précipitamment? Sans fermer la porte? Que voulait dire cet air effrayé lorsqu'il m'a vu? Qu'est-il allé faire? Qui est-il allé voir?

Je ne devrais pas y penser. Me concentrer sur Moriarty, ce mystère à venir. Après tout, John fait ce qu'il veut. J'essaie de me convaincre, mais c'est chose vaine. John fait quelque chose qu'il ne veut pas que je sache. Il voit certainement quelqu'un -une femme- en secret. Je ne peux m'empêcher d'imaginer, d'élaborer des scénarios, de m'inventer des preuves comme quoi John aurait des aventures. Je ne sais si mes émotions influent ou non sur mes pronostics, je ne contrôle pas ces évènements et ce sentiment m'est particulièrement désagréable.

La voiture s'arrête, coupant net mes divagations. Ça y est. Je suis tout proche de cette nouvelle affaire. Mes doutes quant au départ précipité de John sont mis de côté, balayé par ma curiosité, mon appréhension, mon impatience. Je respire profondément, et, un discret sourire aux lèvres, j'entre dans le bâtiment abritant le bureau de Mycroft, prêt à me lancer dans un nouveau défi lancé par Moriarty.

"Sherlock."

Il est de dos. Je ne vois même pas le sommet de son crâne dégarni dépasser de son fauteuil matelassé. Son bureau parfaitement ordonnée est plongé dans l'ombre -étrange. Même si je brûle d'envie de savoir ce qu'il a à me dire, je choisis, comme toujours, de garder mon masque hautain et détaché.

"Fais au plus vite je te prie, je n'ai pas toute la journée."

La porte claque. Un bruit de déclic de serrure se fait entendre. Une goutte de sueur coule lentement le long de ma colonne vertébrale. Il se passe quelque chose d'anormal, mais je n'arrive pas à saisir quoi. Un rire froid, glacial, ne ressemblant pas le moins du monde à celui de Mycroft retentit. Je ne cille pas.

"Qui que vous soyez, montrez-vous sur le champ! j'ordonne pathétiquement.

-Mais avec plaisir, fait une voix mielleuse que je ne connais que trop bien."

Le fauteuil pivote et le visage se dévoile, sortant de l'ombre, tel un masque qui tombe.

Je réprime un cri de surprise.

Mon sang se glace lorsque sa voix brise à nouveau le silence, sonnant telle une sentence de mort:

"Je vous avais manqué?"