Le soleil brillait sur la campagne Normande et Camille et Madeleine de Fleurville profitaient agréablement du beau temps. Elles arrangèrent leur petit jardin, dans lequel elles faisaient pousser toutes sortes de fleurs et dont elles prenaient grand soin, puis allèrent cueillir des cerises près de la forêt.

Sophie, quant à elle, était punie. Alors que ses amies s'amusaient dehors, après avoir passé la matinée à travailler, elle devait recommencer tout son ouvrage car elle l'avait bâclé. Mais elle ne s'en fâchait pas. Elle savait que Madame de Fleurville avait eu raison de la punir. Au moins était-elle autorisée à rester au salon, sous la surveillance d'Elisa, la bonne du château.

Elle se remémora l'époque où, venant à peine d'arriver au château de Fleurville, elle avait frappé la petite Marguerite et s'était retrouvée enfermée au cabinet de pénitence. Une petite pièce froide aux murs gris et nus, dans laquelle elle avait dû rester presque deux jours, seule, à copier le Notre Père et à lire La Journée du Chrétien. Il faut dire qu'au lieu d'accepter la punition et d'être libérée après une heure, elle s'était énervée et avait détruit le livre, les feuilles de papier et la plume et avait même tenté de détruire la chaise, prolongeant ainsi sa punition d'une journée entière.

Sophie eut un petit sourire nostalgique. Elle était une sacrée peste en ce temps-là et enchaînait les bêtises. Heureusement, elle avait bien changé. Elle avait grandi et avait 13 ans maintenant. Grâce à l'éducation de Madame de Fleurville et à l'amour qu'elle lui portait, ainsi qu'à l'exemple de Camille et Madeleine, si bonnes qu'on les appelait les "petites filles modèles", Sophie était devenue une jeune fille aimable et charitable. Mais elle savait qu'elle avait encore des progrès à faire et son caractère impatient et emporté lui jouait encore parfois des tours. Bien que cela fasse déjà des années qu'elle ne vivait plus sous le joug de son horrible belle-mère, Madame Fichini, Sophie remerciait chaque jour le bon dieu de lui avoir permis de vivre dans un aussi bon foyer que le château de Fleurville et le priait de la rendre aussi excellente que ses amies.

Alors qu'elle passait une nouvelle fois l'aiguille dans la toile, la porte s'ouvrit et Madame de Fleurville entra. La tutrice de Sophie était une femme grande mais gracieuse, dont les cheveux blonds étaient toujours impeccablement coiffés, généralement attachés derrière sa tête et formant des boucles anglaises. Elle portait de belles robes, comme il se devait pour une dame de son rang, mais en gardant une certaine simplicité campagnarde. Madame de Fleurville était pieuse, bienveillante et généreuse. Elle participait activement à la vie du village voisin et donnait régulièrement de l'argent aux pauvres. Elle s'efforçait d'inculquer ces valeurs chrétiennes à ses filles et à Sophie.

"Sophie," appela-t-elle. "Je lève ta punition, tu continueras ton ouvrage demain. Suis-moi dans mon cabinet, j'ai à te parler."

"Oui madame," répondit docilement Sophie en posant son ouvrage sur la table. Elle était contente que la punition soit levée, bien qu'elle ait quasiment fini son ouvrage, mais se demandait ce que Madame de Fleurville pouvait bien vouloir lui dire de si important qui ne pouvait pas attendre le soir. Elle se leva et suivit Madame de Fleurville, pendant qu'Elisa rangeait le matériel de broderie.

Sophie suivit sa tutrice à travers le château jusqu'à son cabinet de travail. Cette dernière s'installa derrière le large bureau incrusté de bois de rose et de nacre, décoré de motifs floraux. Elle invita Sophie à s'asseoir et lui tendit une enveloppe.

"Tu as reçu une lettre," dit-elle. "Elle nous est adressée à toutes les deux, aussi me suis-je permise de l'ouvrir avant de venir te chercher."

En effet, sur l'enveloppe étaient indiqués le nom de Madame de Fleurville ainsi que celui de Sophie. Elle se demandait qui pouvait bien lui écrire. Mis à part Jean de Rugès, un cousin de Camille et Madeleine qui était devenu son ami quelques années plus tôt et pour qui elle avait une profonde affection, elle n'avait pas de correspondant. Et elle ne voyait pas pourquoi Jean passerait par Madame de Fleurville pour lui écrire. Le plus curieux était que l'enveloppe mentionnait son nom complet, Sophie de Réan-Fichini de Fleurville. Personne ne l'appelait comme ça, la plupart des gens se contentant de l'appeler Sophie Fichini.

Curieuse, Sophie sortit la lettre de l'enveloppe et en lut le contenu.

"Mademoiselle de Réan-Fichini de Fleurville,

Comme vous le savez sans doute, votre père Monsieur de Réan était un partenaire commercial très important de mon père, le Comte Phantomhive. Malgré les relations tendues entre le Royaume-Uni et la France, mon père a toujours continué de placer sa confiance en votre père, qui fut pour lui un ami fidèle.

Je souhaiterais vous présenter mes plus sincères condoléances pour la perte de votre père. Je n'ai appris la triste nouvelle que récemment et je vous prie de bien vouloir m'excuser de réveiller en vous cette ancienne blessure, mais je me devais de vous écrire, par respect pour le lien qui unissait nos deux pères.

Je dois justement me rendre en France dans les plus brefs délais et serais ravi de pouvoir m'entretenir avec vous. Je vous prie de pardonner le caractère cavalier de ma requête mais, si votre tutrice Madame de Fleurville est d'accord, je souhaiterais venir passer quelque temps au château de Fleurville, car une affaire urgente m'appelle en Normandie.

Ce séjour serait pour nous l'occasion de renforcer les liens entre nos deux familles et ainsi d'honorer la mémoire de nos défunts pères.

Je vous prie de bien vouloir agréer, Mademoiselle, l'expression de mes honnêtes et respectueuses salutations.

Comte Ciel Phantomhive"

Sophie fixa le nom et la signature de son correspondant avec consternation. Comte ? Un Comte anglais ? Son père était ami avec un Comte anglais ? Elle n'avait jamais de sa vie entendu parler de ce Comte Phantomhive. Mais elle était encore petite quand son père mourut et elle ne connaissait rien de ses affaires. Elle n'avait d'ailleurs appris que très récemment qu'il était président des chemins de fer. Elle ne connaissait pas non plus les amis de son père, hormis Monsieur Fichini, dont elle avait hérité une part de la fortune.

Pourtant, il ne faisait aucun doute que l'expéditeur de la lettre soit vraiment un Comte. Le papier était épais et de qualité et l'écriture élégante, arrondie et parfaitement régulière. La lettre, courtoise malgré sa concision, était d'ailleurs rédigée dans un français parfait. Le cachet de cire au dos de l'enveloppe portait un sceau qu'elle n'avait jamais vu mais qui appartenait assurément à une noble famille, représentant un écu orné d'un sceptre et d'un aigle à deux têtes.

Qu'un Comte désire la rencontrer, elle, une simple orpheline, c'était inimaginable ! Elle en restait toute chamboulée.

"As-tu déjà entendu parler de ce Comte, Sophie ?" demanda gentiment Madame de Fleurville, voyant que Sophie restait interdite.

"N… Non, jamais," bégaya-t-elle. "J'étais encore petite quand papa est mort, je ne me souviens pas de ses amis."

"Je m'en doutais. En vérité, j'ai reçu cette lettre hier matin. J'ai demandé à Monsieur de Rosbourg de se renseigner et il semble que ton père ait effectivement passé des partenariats avec le Comte Phantomhive."

Sophie ne répondit pas. Elle avait du mal à croire que son père fut réellement ami avec un Comte. Certes, Monsieur de Réan était d'extraction noble, mais aucun de Réan n'avait jamais porté un titre aussi noble que Comte.

"Si tu es d'accord, je peux lui faire envoyer une réponse positive."

"Eh… Eh bien, je ne sais pas, je serais curieuse de le rencontrer, mais je ne saurais comment me conduire devant quelqu'un de son rang…"

"Allons bon, tu es une excellente jeune fille maintenant, Sophie. Je suis sûre que le Comte en sera impressionné. Et puis, il serait de mauvais ton de refuser à un Comte de le recevoir, quand bien même fut-il anglais," dit Madame de Fleurville avec un petit rire. En tant que tutrice de Sophie, elle pensait en réalité qu'il pourrait être avantageux pour l'avenir de la jeune fille d'établir des connexions avec une personne aussi importante.

"Vous avez raison, comme toujours, Madame. Dans ce cas, si vous le voulez bien, je souhaiterais rencontrer ce Comte."

"Très bien, je vais lui écrire immédiatement afin de lui faire connaître notre réponse et régler les détails. Va maintenant, tu peux aller rejoindre tes amies."

"Merci, Madame," répondit Sophie en se levant.

Elle se précipita à l'extérieur du château et couru jusqu'à la lisière de la forêt. Elle avait hâte de raconter tout cela à Camille et Madeleine et de connaître leurs réactions.

"Camille, Madeleine !" s'écria-t-elle, attirant l'attention de ses deux aînées. Elle s'arrêta devant elles, essoufflée d'avoir tant couru.

"Qu'y a-t-il ? Allons, reprend ton souffle," dit Madeleine, l'aidant à se remettre.

"J'ai une grande nouvelle !" annonça-t-elle, ne tenant pas en place.

"Une grande nouvelle ? Nous t'écoutons, qu'est-ce donc ?"

"Pas maintenant ! Faisons d'abord venir Paul et Marguerite et j'annoncerai la nouvelle à tout le monde en même temps."

Camille et Madeleine étaient patientes, contrairement à Sophie, et acceptèrent sa proposition. Toutes ensemble, elles allèrent trouver Nicaise, le garde-champêtre du château, et lui demandèrent d'aller chercher leurs voisins Paul et Marguerite de Rosbourg. Puis ils s'installèrent dans une des cabanes qu'elles avaient construites avec tous leurs amis, quelques années auparavant, ce fameux été où Paul était revenu en France. Camille et Madeleine s'assirent confortablement dans des fauteuils, mais Sophie ne cessait de faire les cent pas et de guetter par la fenêtre l'arrivée de leurs amis.

"Eh bien, je me demande bien ce qu'est cette nouvelle que tu veux nous annoncer, pour que tu t'agites autant !" dit Camille, qui commençait à être curieuse.

"Patience, patience," répéta Sophie, plus pour elle-même que pour ses amies.

Enfin, on frappa à la porte de la cabane. Sophie sursauta en poussant un "ah !" de soulagement. Elle alla ouvrir, laissant entrer les deux jeunes gens.

Paul d'Aubert de Rosbourg, le cousin de Sophie et le frère adoptif de Marguerite, était un grand garçon de 15 ans, vigoureux et intelligent. Il avait les cheveux châtains bouclés, lui arrivant presque aux épaules. Tout le monde l'aimait car il était d'une immense gentillesse, toujours souriant, et était juste et bon. Ses parents étaient morts au cours du naufrage de la Sybille, qui avait également coûté la vie à la mère de Sophie, et il s'était retrouvé naufragé pendant cinq longues années chez les sauvages, au côté de Monsieur de Rosbourg, qui était devenu un père pour lui.

Marguerite de Rosbourg était la plus jeune, elle avait seulement 11 ans. Elle était la plus belle des quatre jeunes filles, avec ses cheveux noirs bouclés tombant en cascade sur ses épaules et sa peau blanche et fine. Elle était également la meilleure amie de Sophie, celle avec qui elle s'était le plus amusée, mais aussi le plus chamaillée. Marguerite et sa mère étaient venues vivre au château de Fleurville quelques années avant Sophie et ne l'avaient quitté qu'après le retour inespéré de son père, Monsieur de Rosbourg, que tout le monde croyait mort. Paul et elle, ainsi que leurs parents, vivaient désormais au château voisin.

Quant aux sœurs de Fleurville, Camille était l'aînée et avait 15 ans comme Paul. Elle avait de longs cheveux blonds et fins, dans lesquels elle nouait des rubans. Madeleine avait 14 ans et ses cheveux châtain clair, doux comme la soie, étaient coiffés en longues nattes s'enroulant de chaque côté de sa tête en macarons. Les deux sœurs étaient de caractère opposé. Alors que Camille était énergique et vive, Madeleine était calme et réservée. Malgré cela, on n'avait jamais vu de sœurs plus complices que ces deux-là.

Enfin, Sophie était la moins belle et la moins bonne des quatre. Elle avait les yeux gris et la figure ronde. Malgré tous ses efforts, ses cheveux blonds mi-longs refusaient de boucler et restaient lisses et plats. Elle possédait cependant un sourire radieux, qui suffisait à la rendre charmante. Sophie avait beaucoup souffert durant son enfance. Sa belle-mère, Madame Fichini, la fouettait à la moindre bêtise et ne s'occupait pas de son éducation. Aussi était-elle mal élevée. Madame de Fleurville avait eu à cœur de redresser son comportement et fort heureusement son travail avait porté ses fruits. Chaque jour, Sophie devenait meilleure et plus joyeuse.

"Ah, vous voilà enfin !" s'exclama-t-elle avec soulagement. "J'ai bien cru que vous n'arriveriez jamais."

"Que se passe-t-il pour que tu t'affoles autant, Sophie ?" ria Marguerite, s'amusant de l'agitation de son amie. "Si seulement tu pouvais te voir !"

"Allons Marguerite, cesse de tourmenter cette pauvre Sophie et écoutons plutôt ce qu'elle a à nous dire," dit Paul, réprimant un sourire.

"Maintenant que nos amis sont arrivés, tu peux arrêter de tourner en rond et t'asseoir, non ?"

"Oui oui, voila," répondit Sophie, se posant dans un fauteuil. Mais elle était si agitée qu'elle ne cessait de se dandiner, ce qui fit bien rire Marguerite.

"Tout à l'heure, Madame de Fleurville m'a appelé dans son cabinet," commença Sophie, sous l'œil attentif de ses amis. "J'ai reçu une lettre bien singulière d'un expéditeur que je ne connaissais pas. Je gage que vous ne devinerez pas de qui il s'agit."

"Allons donc, tu étais toute impatiente de nous révéler ta nouvelle et maintenant tu veux que nous trouvions nous-même ?" s'amusa Paul.

"Déjà, s'agit-il de quelqu'un que nous connaissons ?" demanda Madeleine. "Si tu ne le connaissais pas toi-même, il y a peu de chance que nous devinions."

"C'est juste," reprit Sophie. "Je vais donc vous le dire, car je doute que vous connaissiez cette personne. Accrochez-vous bien." Elle prit un ton plus mystérieux. "Il s'agit d'un Comte !"

"Un Comte ?!" s'exclamèrent les enfants.

"Tout à fait !" répondit-elle d'un air fier. "Un Comte anglais."

"Voilà qui est singulier, en effet !"

"Pourquoi donc un Comte t'écrierait ?" s'étonna Paul.

"Me traiterais-tu de menteuse, Paul ?" demanda Sophie, vexée.

"Pas du tout ! Je te crois, je me demande juste ce qu'un Comte anglais peut bien avoir à faire avec toi."

"Ne nous fais pas languir plus longtemps, Sophie, et dis-nous donc ce qu'il voulait," dit Camille.

"Eh bien voila, ce Comte, qui s'appelle Phantomhive," expliqua Sophie, en prononçant à la française le nom du Comte, "avait un père qui était ami du mien. Il a appris récemment la mort de papa et m'écrivait pour me présenter ses condoléances. Mais vous ne savez pas encore le meilleur, il doit venir en France bientôt et va loger ici, au château de Fleurville !"

"Comment ?! Un Comte va venir chez nous ?" s'écria Madeleine, surprise.

"Comme j'ai hâte !" s'exclama Camille avec un grand sourire.

"Voilà qui promet un été palpitant !" déclara Paul.

"Que c'est excitant !" ajouta Marguerite, sautillant sur place.

Sophie était ravie de l'effet que sa nouvelle avait eu et se mit à rire aux éclats en dansant avec Marguerite. Puis les cinq jeunes gens coururent annoncer la nouvelle à Elisa et bientôt tout le château fut au courant, attendant avec impatience l'arrivée du Comte.