Et c'est parti pour le premier chapitre ! Je ne pense pas pouvoir reprendre le rythme d'un chapitre par semaine, mais je vais faire de mon mieux :)

(Disclaimer : l'univers de Tolkien n'est pas à moi mais à lui)


Une aventure volée – Chapitre 1

L'enfant du destin, ou pas

Les yeux fixés sur les larges dalles de béton sous mes pieds, j'avançais avec prudence.

Quelques flaques par-ci par-là, de vieux chewing-gums pastel incrustés dans le bitume, des feuilles mortes en veux-tu en voilà. Ouf, pas de crotte de chien en vue. La voie semblait praticable, au moins pour les quinze prochains mètres.

Relevant temporairement le nez pour observer les alentours, je laissai mon regard vagabonder sur les néons agressifs des boutiques et restaurants encore ouverts à cette heure tardive. De nombreuses voitures dévalaient encore la route à toute vitesse d'ici une heure ou deux, il n'y aurait presque plus personne puisque tout la populace (moi y-compris) serait bien au chaud dans son lit à profiter de quelques heures de repos. Rien que d'y penser, je poussai un petit soupir d'impatience. Pourquoi avais-je eu l'idée géniale de prendre un appartement aussi loin de l'arrêt de bus ?

Aujourd'hui encore, j'étais restée bien trop tard au travail, d'où ma hâte à retrouver le confort de mon petit chez moi. Il en était probablement de même pour la jeune femme qui était descendue à mon arrêt de bus et se trottinait maintenant à quelques mètres devant moi. N'ayant rien de mieux à faire ou à regarder, je m'absorbai aussitôt dans un petit jeu auquel j'aimais jouer depuis quelque temps : essayer de deviner des détails sur la vie d'une personne inconnue rien qu'en l'observant. Oh, je n'avais rien de Sherlock Holmes, bien sûr, et la plupart de mes « déductions » étaient en fait de purs produits de mon imagination, mais bon… On peut toujours rêver, non ?

Après avoir jeté à nouveau un bref coup d'œil au sol pour m'assurer de l'absence de toute déjection canine – s'il y avait une chose que je haïssais, c'était bien de poser le pied sur une crotte – je posai un regard perçant sur l'inconnue devant moi. Je ne voyais que son dos, drapé dans un large manteau sombre. Une queue de cheval dorée et ondulée tressautait entre ses épaules et se balançait au-dessus d'une large écharpe de couleur crème. Les talons hauts de ses chaussures résonnaient sèchement au rythme de ses pas, j'arrivais même à les entendre par-dessus les bruits de la ville.

Ok, premières observations… Cette fille avait l'air plus jeune que moi, d'au moins dix ou quinze ans. La vingtaine tout au plus, aucune trace du look débraillé qu'affectionnent la majorité des étudiants mais pas de vêtements outrageusement chics non plus. Un petit sac à main couvert de fioritures désespérément bling-bling qu'elle tenait étroitement serré contre son coude. S'agissait-il du signe d'une volonté de paraître plus riche qu'elle ne l'était en réalité, ou juste de suivre la mode ? Je me refusais obstinément à croire que l'on puisse acheter des objets comme ça par simple goût personnel.

Des regards furtifs aux alentours, comme on s'y attend de la part d'une jeune fille marchant seule le soir dans une grande ville, et… Rien d'autre. Il allait falloir que je travaille un peu mes compétences d'observation si je voulais un jour ressembler au légendaire détective qui trônait au panthéon de mes héros d'enfance.

Avec une régularité qui – on me l'avait bien souvent signalé – frôlait la maniaquerie, je continuai à surveiller le sol du trottoir à intervalles réguliers. D'autres coups d'œil en direction de la blonde ne me fournirent aucune information supplémentaire, si ce n'était le fait qu'elle se dirigeait dans la même direction que moi. D'humeur soudainement mélodramatique, je me pris à songer que ma vie venait juste de croiser celle d'une parfaite inconnue pour un tout petit bout de chemin et que nos routes se sépareraient bientôt à jamais sans qu'elle le sache jamais. Bien sûr, j'aurais oublié la rencontre d'ici deux heures, mais l'existence de cette fille aura quand même eut un impact sur la mienne, aussi infime fut-il.

Ce genre de pensées faisait-il de moi quelqu'un de sensible ou de bizarre ?

Honnêtement, mieux valait ne pas trop se poser la question.

Après avoir passé plusieurs minutes à observer minutieusement les larges dalles du trottoir, je vis apparaître des bottes en cuir dans mon champ de vision. Ralentissant un peu le pas, je levai les yeux et reconnus la jeune femme blonde dont j'avais tenté en vain de déduire la vie. En temps normal, mon regard aurait juste glissé après une fraction de seconde, le temps pour mon cerveau d'identifier la situation et de passer à autre chose… Sauf que là, l'objet de mon attention se tenait au bord du trottoir, une expression ahurie sur le visage alors que des dizaines de voitures passaient à toute vitesse à moins d'un mètre d'elle.

Je m'arrêtai à sa hauteur et fronçai les sourcils, déconcertée. La jeune fille blonde ne m'adressa pas un regard et se mit à osciller légèrement d'avant en arrière… Étrange, elle n'avait pourtant pas une démarche anormale pouvant indiquer une consommation de d'alcool et/ou de drogue, tout à l'heure. Je l'appelai doucement, m'appliquant à moduler ma voix sur un ton poliment concerné.

- « Euh, Mademoiselle ? Tout va bien ? »

Pas de réponse. La jeune femme tendit une main devant elle, comme si elle essayait d'atteindre un objet assez proche. Un sourire confus étira lentement ses lèvres charnues et, l'espace d'un instant, ses yeux bleutés semblèrent luire d'une lueur propre. Je battis lentement des paupières, perplexe. Il devait s'agir d'un effet optique avec la lumière des lampadaires.

La jeune femme avança d'un pas, puis de deux, sans se soucier le moins du monde des voitures qui arrivaient à toute vitesse. Le temps sembla ralentir, et mon champ de vision se réduisit drastiquement. Je ne vis plus que la jeune fille en danger et la voiture qui n'arriverait jamais à ralentir à temps. Un battement de cœur plus tard, je me jetai en avant sans réfléchir et poussai la fille de toutes mes forces.

Il y eut un crissement de frein, puis un choc brutal.

Je gisais au sol, brisée, en me demandant comment diable j'avais pu arriver là. La joue collée au bitume froid, une part de mon esprit remarqua d'un air détaché que le monde avait l'air très grand lorsqu'on était allongé au sol, et puis allons, ça aurait pu être pire : et si j'étais tombé en plein sur une crotte de chien ? Tout le reste essayait d'ignorer la douleur atroce qui me vrillait de tout part. Je n'arrivais pas à bouger, et je ne parvenais plus qu'à penser une chose.

Je vais mourir.

Je vais mourir.

Je vais MOURIR.

Je m'efforçai à prendre quelques inspirations douloureuses, remarquant du coin de l'œil qu'un attroupement s'était formé autour de moi. Des voix paniquées et des bruits de klaxon résonnaient faiblement, presque entièrement couverte par les battements désordonnés de mon cœur.

Mes yeux se fermèrent, et un étrange sentiment de soulagement m'envahit. C'était comme si je me débarrassais d'un lourd fardeau que j'avais toujours porté sans le savoir. J'étais légère, légère !

Un dernier souffle s'échappa de mes lèvres entr'ouvertes, puis ce fut l'obscurité.


Une ombre grise marchait tranquillement parmi les arbres sombres et tortueux de la forêt de Mirkwood. Soutenue par un bâton noueux, la silhouette était celle d'un vieillard barbu coiffé d'un chapeau gris et pointu. Si d'ordinaire les créatures peuplant la Forêt Noire se montraient hostiles envers tout intrus, ce vieillard jouissait d'une immunité particulière. L'instinct animal soufflait à tout prédateur potentiel de ne pas s'approcher de la silhouette grise qui, bien que d'apparence faible et courbée, irradiait de puissance contenue. L'avertissement était clair : ne pas déranger ou ça va chauffer.

Le vieil homme avançait d'un pas vif, posant un regard perçant sur ses alentours. Ses sourcils broussailleux étaient plissés dans une expression perpétuellement pensive, accentuant les rides de son front.

Gandalf le Gris, appelé Mithrandir par les Elfes, était en pleine recherche. De quoi, il n'en était pas sûr, mais il avait ressenti une étrange vague de magie alors qu'il était en chemin pour le Palais du roi Thranduil. S'il y avait une chose que sa longue existence lui avait apprise, c'était que les coïncidences n'existaient pas quand on était Magicien.

Marmottant dans sa barbe, il s'aidait de son bâton pour écarter les fourrés et faciliter son passage entre les arbres tordus. Un cristal planté au bout de l'objet magique répandait aux alentours une lueur diffuse, bien utile pour ses recherches dans l'obscurité de la forêt. Il n'était pas loin des bordures du royaume des Elfes de la Forêt Noire, et s'attendait à voir débarquer une ou plusieurs sentinelles elfiques d'une minute à l'autre. Oh, il n'avait rien à craindre de leur part, son nom était suffisamment répandu chez les Belles Gens pour qu'il soit toujours accueillit sans méfiance, mais il préférait continuer ses recherche seul tant qu'il le pouvait.

Un pan de sa robe grise s'accrocha dans un buisson épineux, et resta solidement empêtré malgré les efforts du Magicien Gris. Gandalf grommela, puis haussa les épaules d'un air résigné. Songeant qu'avoir une petite entaille dans son vêtement était un moindre mal, il tira puissamment d'un coup sec. Contrairement à ses attentes, toutefois, un grand lambeau d'étoffe grise et rugueuse resta accroché aux longues épines. Le vieil homme pesta contre le buisson, maudissant à voix basse la folie qui l'avait prise d'aller crapahuter dans la végétation agressive de la Forêt Noire plutôt que de rester tranquillement sur la route. Il n'y avait plus qu'à espérer que la déchirure dans ses habits ne ferait pas une entaille suffisante pour révéler ses mollets : c'était indigne d'un Magicien du Conseil Blanc de se présenter devant la cour du roi des Elfes de Mirkwood avec les jambes à l'air !

Préoccupé par l'aggravation accidentelle de sa tenue, Gandalf faillit ne pas remarquer l'étrange boursoufflure dans l'écorce du grand arbre au pied duquel se tenait le maudit buisson qui avait attaqué son habit. Caché derrière les feuilles grasses et les épines, une sorte de cloque énorme placée à la base du tronc tordait l'écorce sombre d'un arbre plusieurs fois centenaire. Curieux, Gandalf se pencha et posa une main ridée sur l'étonnante tumeur, avant de la retirer aussitôt. Il venait de percevoir une faible pulsation magique, qui continuait de battre comme un cœur maintenant qu'il l'avait touchée.

Bien qu'il ne ressente aucune menace dans la magie étrangère, le vieux Magicien plissa les yeux avec méfiance. Cependant, avant même qu'il n'ait pu prendre une décision quant à la l'attitude à adopter vis-à-vis de cette situation anormale, la cloque craqua doucement. Sa surface rugueuse se couvrit de fissures, puis l'écorce tomba en morceau et révéla une membrane opaque teintée d'une couleur rosâtre.

Soigneusement, Gandalf déchira la fine membrane. Lorsqu'il découvrit le contenu de la boursoufflure, il ne put retenir une exclamation de surprise.

- « Un bébé ?! »

Assoupi et recroquevillé en position fœtale, un nourrisson occupait l'espace rond de la cloque – non, le cocon – de l'arbre. En posant les yeux sur le petit être vivant qui venait juste de naître d'un arbre, le Magicien Gris comprit tout de suite que c'était là la source d'énergie magique qui l'avait fait dévier de son chemin.

Les coïncidences n'existaient vraiment pas, de toute évidence. Prenant garde à ne pas emmêler sa longue barbe ni ses cheveux dans les épines du buisson – s'il se présentait chauve, imberbe et débraillé à la cour de Thranduil, cela le poursuivrait pour tout le reste de sa longue existence – le vieil homme prit l'enfant dans ses bras avec mille précautions. Tout en l'enveloppant dans un pan de sa cape grise, il nota au passage que le nouveau-né était de sexe féminin et que ses petites oreilles rondes la classaient comme appartenant à la race des Hommes. Au lieu d'un cordon ombilical, une graine sombre et lisse de la taille d'une noix était accrochée à son ventre.

Ce n'était pas par hasard qu'un arbre de la Forêt Noire avait donné naissance à une petite fille juste au moment où le Magicien Gris passait dans les environs pour s'entretenir avec le Roi de Mirkwood. Au vu des troubles qui s'annonçait depuis quelques années déjà, Gandalf songea que ce bébé allait très probablement devenir un élément essentiel dans la bataille contre les Ténèbres. Peut-être même venait-il de découvrir le fameux Gardien annoncé par les légendes, né d'un endroit unique et arrivé en ce monde par magie ?

Le vieillard secoua la tête, et étouffa un petit rire en voyant que le nourrisson avait attrapé quelques poils de sa barbe argentée dans son petit poing, sans se réveiller pour autant. Bien des années passeraient avant que cette petite créature ne se transforme en une femme capable d'accomplir de grandes choses. A ce moment-là, et pas avant, il verrait s'il s'agissait bien du Gardien ou non.

L'avantage était que si son intuition était juste – et il se trompait rarement – alors d'ici plus ou moins une vingtaine d'années, la petite fille serait assez âgée pour réaliser sa prophétie et aider Aragorn dans l'accomplissement de la sienne. Grâce à elle, il avait maintenant une idée beaucoup plus précise du temps qu'il avait à sa disposition pour se préparer au retour des armées de Sauron.

Calant le nouveau-né dans un bras et tenant son bâton avec l'autre, Gandalf se remit en direction du Palais de Mirkwood en s'appliquant à faire plus de bruit que nécessaire pour annoncer son arrivée. La petite fille qu'il portait aurait bientôt besoin d'une nourrice et d'un endroit chaud où dormir.

Au pied du grand arbre ne restaient plus qu'un cocon vide et un buisson sombre agitant fièrement, tel un trophée durement acquit, un lambeau de tissu dans le vent.


La population de la Forêt Noire était entièrement constituée d'Elfes, et cela impliquait un fonctionnement assez différent des autres peuples de la Terre du Milieu. Il s'agissait après tout d'un peuple d'immortels, donc le temps était pour eux une unité de mesure très relative : un an ou un siècle n'étaient pas si différents. Les artisans pouvaient passer des décennies à parfaire une seule sculpture, les cuisiniers s'appliquaient à produire la nourriture la plus raffinée en y consacrant un temps inconcevable aux yeux des mortels, les guerriers s'entraînaient au combat durant de nombreuses vies humaines.

Ce qui les différenciait le plus les Elfes Sylvains de la Forêt Noire, en revanche, était qu'ils possédaient une connexion particulière avec la forêt, jouissant de la capacité d'entendre les arbres et de communiquer avec eux. S'en résultait une symbiose entre le peuple elfique et les bois, puisque l'humeur des arbres affectaient les Elfes et vice versa. Malheureusement, depuis que l'ombre de Sauron s'était étendue sur la forêt par le biais de la citadelle de Dol Guldur, Vert-Bois-le-Grand était devenu la Forêt Noire et les arbres avaient sombré dans le chagrin. Cela s'était répercuté sous la forme de siècles de mélancolie et de méfiance chez les Elfes.

Durant bien trop longtemps, la forêt était restée dans une humeur noire, chargée de tristesse et de colère, jusqu'à ce qu'un changement brusque ce produise. Sans raison connue, une étrange atmosphère d'attente fébrile commença à agiter les arbres. Les feuilles sombres bruissèrent en permanence comme autant de murmures impatients, les troncs crissèrent comme quelqu'un faisant craquer ses jointures.

Inquiétés par ce changement brusque d'attitude, les Elfes s'empressèrent d'en chercher la cause en vain. Ils se sentirent rapidement aussi frustrés et impatients que la Forêt Noire, et le fait de ne pas savoir pourquoi n'améliorait pas leur humeur, loin de là. Personne ne tenait plus en place : le roi Thranduil faisait souvent les cents pas dans son étude sans pouvoir rester assis plus de cinq minutes, le prince Legolas passait des heures à s'entraîner et à couvrir toutes les cibles à sa disposition de flèches en faisant claquer excessivement la corde de son arc, les Elfes chargés du nettoyage bâclaient leurs tâches, même les érudits n'arrivaient plus à lire sans s'agiter.

Après plus de six mois de ce traitement, juste quand les Elfes pensaient ne plus pouvoir tenir bien longtemps, l'impensable se produisit : une vague de joie déferla sur la Forêt Noire. C'était la première fois depuis des siècles que l'allégresse régnait dans les bois : les Elfes Sylvains furent heurtés de plein fouet. Des chants joyeux retentirent partout autour du palais de Thranduil, tous les habitants elfiques de la forêt s'interrompirent dans leurs tâches et ouvrirent leur cœur au bonheur inattendu qui suintait des arbres.

Incrédule, mais enchanté, le roi des Elfes ordonna une grande fête le soir même. Tout le personnel du palais s'activa joyeusement aux préparations. Les chasseurs, menés par le prince, s'en allèrent avec l'instruction de ramener du gibier frais pour la fête et d'ouvrir un œil vigilant à la recherche d'un signe pouvant indiquer ce qui avait pu causer une telle allégresse.

Deux heures plus tard, un Elfe toqua à la porte de l'étude de Thranduil pour lui annoncer, avec un sourire jusqu'aux oreilles, que deux des gardes de la frontière Ouest venaient d'escorter Mithrandir dans la salle du trône et que celui-ci réclamait un entretien d'urgence, ainsi qu'une nourrice.

Indiscutablement, songea Thranduil, aujourd'hui est un jour bien étrange. Il fit mander une guérisseuse – au vu du taux de natalité extrêmement réduit de la population elfique, le métier de nourrice était loin d'être le plus recherché – et se dirigea rapidement vers la grande salle où il recevait toujours les visiteurs. Comme à chaque fois qu'il entrait dans la vaste salle aux colonnes délicatement ouvragées et aux murs clairs, une grande tristesse comprima son cœur en posant les yeux sur la place vide de son épouse. Il y avait bien des années que sa tendre moitié l'attendait à Valinor et il brûlait de la rejoindre, mais il avait la promesse de veiller sur le royaume et sur leur fils.

Il s'installa sur son trône ouvragé et concentra son attention sur le Magicien Gris alors qu'il révélait un nouveau-né emmailloté dans un pan de sa cape. La guérisseuse, Mirië, s'empressa de le délester de son fardeau et emmena l'enfant pour l'examiner.

- « Avez-vous décidé de vous trouver un successeur, Mithrandir ? » demanda le Roi des Elfes en haussant un sourcil doré, laissant un demi-sourire amusé tordre le coin de sa bouche. « Ou dois-je vous féliciter pour cet heureux évènement ? »

Un rire sec agita le vieillard, qui s'appuya sur son bâton. Thranduil remarqua qu'un large lambeau de sa robe manquait, mais choisit de ne pas faire de remarque. Il savait que le voyage vers son palais n'était pas sans risque, même pour une personne aussi puissante que le Gandalf le Gris.

- « Non, roi Thranduil, cette petite fille n'est pas de moi, ni une future Magicienne. En vérité, je l'ai trouvée dans votre forêt alors que j'étais en chemin pour vous rendre visite.»

- « Les Hommes ne s'aventurent que rarement dans la Forêt Noire. Qu'ils choisissent d'abandonner leurs enfant à la mort sur mes terres est inadmissible ! »

- « Paix, mon Seigneur. » fit Mithrandir en leva une main. « Cette enfant est spéciale. J'ai assisté à sa naissance au cœur de la forêt. Elle n'est pas née de parents humains, mais est sortie du creux d'un arbre, enveloppée d'une magie qui m'est étrangère. »

Thranduil haussa un second sourcil et laissa apparaître toute l'étendue de sa surprise sur son visage. S'il n'avait pas reconnu le regard sérieux du Magicien Gris, il aurait juré que celui-ci cherchait à se jouer de lui.

- « Ce que vous me rapportez est impossible ! »

- « Vous n'avez jamais mis en doute ma parole par le passé, Roi Thranduil » fit le vieil homme d'un ton sombre. Une lueur offensée brilla dans ses yeux gris.

- « Veuillez excuser mes propos, mais votre histoire est difficile à concevoir. De toute ma longue existence, jamais je n'ai entendu parler d'un arbre donnant naissant à un enfant. »

Mirië revint dans la salle du trône, tenant dans ses bras le bébé endormi. Elle expliqua que l'enfant était en parfaite santé, et qu'elle lui avait mis des langes et l'avait emmailloté dans une douce étoffe de soie elfique. Elle insista cependant sur la présence d'une graine attachée au nombril de l'enfant, qu'elle n'avait osé retirer de peur de lui causer des blessures. La surprise du roi grandit encore plus.

Mithrandir soupira, et lança un coup d'œil songeur en direction du nourrisson. Thranduil suivit son regard, sa vision elfique lui permettant d'observer tous les détails du visage poupin de l'enfant endormi. Il n'y avait rien de spécial à voir, aucun signe distinctif permettant de confirmer son étrange parenté, juste une petite touffe de cheveux châtains, des yeux clos et de petites oreilles dont la rondeur lui paraissait insolite comparée aux oreilles pointues de son peuple.

- « Nous vivons des temps troublé, mon Seigneur. » répliqua finalement le Magicien. « Peut-être aurons-nous bientôt besoin d'un être né d'une manière aussi unique. »

Né de manière unique. Les mots éveillèrent chez Thranduil le souvenir d'une vieille prophétie parlant de temps sombres et de lutte contre le Mal incarné par Sauron. Ses yeux s'agrandirent sous l'effet du choc.

- « Vous pensez qu'il s'agit du Gardien ? Mais c'est une femelle, et une humaine de surcroît ! »

- « Il est encore trop tôt pour dire quel sera son rôle » répliqua Mithrandir d'un ton solennel. « Mais il est évident qu'une personne arrivée en ce monde de cette manière est destinée à avoir une place importante dans nos vies et l'histoire de la Terre du Milieu. Le devoir nous revient d'assurer son éducation en espérant que son rôle se jouera en bien et non en mal. »

Le Roi de Mirkwood hocha pensivement la tête. Il demanda à la guérisseuse elfique de lui apporter la petite fille, ce qu'elle fit aussitôt avec une déférence doublée. Il s'agissait du Roi et d'une enfant née de la forêt et possiblement future héroïne de légende, après tout. Les mains légèrement tremblantes, elle présenta le petit paquet à son souverains et recula de quelques pas, prête à reprendre l'enfant s'il le lui demandait.

Thranduil ne put retenir un sourire en reconnaissant le poids familier d'un bébé. Il y avait bien des siècles que Legolas avait atteint l'âge adulte, mais le souvenir de la chaleur et de la légèreté de son fils lorsqu'il l'avait tenu pour la première fois dans ses bras ne s'était jamais éteint. Son ouïe fine percevait clairement les respirations régulières du nourrisson. Minuscule et fragile comme elle l'était, il était difficile d'imaginer qu'elle allait bientôt grandir et affronter une destinée sans doute aussi exceptionnelle que sa naissance.

Au moins, il avait à présent une idée très précise de ce qui avait causé la joie de la forêt : quoi de mieux que la naissance d'un enfant du destin ?

- « Qu'allons-nous faire d'elle, Votre Majesté ? » demanda Mithrandir d'un ton bien trop innocent. « Il est possible qu'elle possède un lien magique avec la Forêt Noire, mieux vaudrait ne pas l'en éloigner durant ses premières années… »

Un sourire entendu, à peine masqué par son épaisse barbe, faisait pétiller ses yeux gris. Évidemment, il savait déjà ce que le roi Elfe allait répondre. Thranduil retint un soupir agacé. Lui et sa désagréable manie d'obtenir ce qu'il voulait sans jamais rien demander clairement…

- « J'en prends la responsabilité. Elle sera élevée ici, en tant que pupille du Roi. Je veillerais à son éducation et à sa sécurité. »

- « Je n'en attendais pas moins de vous, Roi Thranduil. » fit le Magicien Gris avec un sourire de renard. « Quel nom allez-vous lui donner ? »

Le roi Elfe ouvrit la bouche pour demander à Mithrandir son avis sur la question, mais s'interrompit quand il sentit un petit tiraillement sur sa tempe gauche. Le nourrisson avait saisi une des fines tresses dorées qui descendaient de chaque côté de son visage et l'agitait faiblement dans son sommeil. La petite fille se trémoussa dans ses bras et donna des petits coups de pieds. Son petit front se plissa et ses yeux s'ouvrirent, révélant des prunelles d'une étonnante teinte ambrée.


S'il y avait une chose à laquelle je ne m'étais pas attendue, c'était de pouvoir à nouveau ouvrir les yeux.

Ma vision était étrangement trouble, moi qui n'avais jamais eu besoin de lunettes auparavant. J'avais chaud, aucune douleur ne me perturbait même si je n'arrivais pas à bouger correctement mes membres. Ma main droite était refermée autour de quelque chose de soyeux, et bouger mes doigts fatigués me parût un effort bien trop grand pour le moment.

Il y avait une grande forme dorée et brillante au-dessus de moi. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'une peinture ou d'un grand effet d'optique dans ce qui était probablement ma chambre d'hôpital, jusqu'au moment où la forme se mit à bouger et qu'une voix masculine et mélodieuse retentit, parlant dans une langue inconnue.

Mon souffle se bloqua dans ma gorge. C'était un visage, un visage gigantesque qui planait sur moi !

Pas de panique, on se calme, on réfléchit. Les géants n'existent pas, c'est un fait connu de tous. J'étais la victime récente d'un grave accident de voiture, ou bien je me réveillais d'un long coma après l'accident en question. Conclusion : j'étais probablement en train de vivre une hallucination due à la morphine. Cela pouvait aussi expliquer mes difficultés à y voir clair.

Immensément soulagée par ma brillante déduction, j'adressai au visage imaginaire un sourire lumineux. C'était un peu bizarre que mon esprit fonctionne aussi clairement alors que je vivais des hallucinations visuelles et auditives, mais je n'allais pas m'en plaindre.

La voix masculine parla à nouveau d'un ton amusé. La langue parlée ne ressemblait à aucun langage de ma connaissance, mais elle était très plaisante à écouter avec ses intonations douces et musicales. J'eus soudain l'impression que mon lit s'était mis à sautiller légèrement, mais il s'agissait juste de mon délire qui cherchait à me faire croire que j'étais en fait allongée dans les gigantesques bras de l'homme doré et qu'il me berçait gentiment.

Décidément, le médecin qui avait inventé cette drogue méritait un prix Nobel. Au lieu de souffrir de mes blessures, j'avais l'impression d'être bien au chaud et en sécurité, comme un bébé dont on s'occupe avec attention. Quel pied !

Je laissai échapper un rire amusé avant de m'interrompre brutalement. Mon rire avait sonné exactement comme… Le gazouillement d'un nourrisson. Là, c'était pousser le détail un peu loin.

Prise d'un doute hautement improbable, je tentai de lever une main, celle qui n'était pas occupée à tenir la drôle de corde fibreuse. Il me fallut m'y reprendre à plusieurs fois, mais j'arrivai à me cogner mollement le nez avec le poing. Laissant ma main sans force reposer au milieu de mon visage, j'essayai de loucher dessus. Une vague de rire de la part de l'homme aux cheveux dorés me fit tressauter et ma main glissa pour se coller contre mon oreille. Je fronçai les sourcils, déclenchant un nouveau rire.

Hum, cette illusion commençait à être beaucoup trop réaliste à mon goût.

J'étouffai un frisson quand un mouvement sous mon corps m'indiqua qu'un des bras de mon porteur imaginaire ne me soutenait plus. Mon cœur battit à tout rompre quand une main démesurée fit irruption dans mon champ de vision et attrapa délicatement mon poignet entre deux énormes doigts pour le relever et le tenir devant mes yeux.

Lorsque je parvins enfin à voir distinctement mon poing aux doigts recroquevillés et sans force, je cédai à la panique.

Ce que j'avais sous les yeux n'était pas la chose aux doigts légèrement boudinés et aux veines parfois trop saillantes qui me faisait d'habitude office de main gauche. Non, il s'agissait là d'une menotte rose et potelée aux ongles délicats, vierge de toute marque d'âge.

Je hurlai.

Le cri strident d'un nouveau-né.