Bella
Je tournai en rond, attendant le retour de Lauren. Le bruit de mes pas résonnait dans la pièce, me donnant l'impression d'envoyer des ondes de chocs dans mon corps. Ça résonnait partout dans cette prison, mais la pression des lieux donnait à chaque chose une toute autre envergure. A croire qu'un bruissement d'aile pourrait passer pour affreux…
Un autre bruit me fit sursauter. La porte s'ouvrit sur Lauren. Elle était accompagnée de deux autres gardiens et ils s'approchèrent de moi.
- Il est midi et quart, m'annonça Lauren. C'est l'heure de les emmener au réfectoire.
- Oh, dis-je simplement.
- Je t'explique comment ça se passe, commença-t-elle. Toi, tu vas t'occuper de Cullen. Tu le fais sortir de sa cellule, tu lui tiens bien les mains pour qu'il ne s'échappe pas. S'il gigote trop, tu lui mets les menottes. Ça, ce n'est pas très différent de ce que tu faisais avant. Mais par contre, quand il sera au réfectoire, il faudra que tu restes à côté de lui, jusqu'à ce qu'il finisse de manger. Ensuite, tu pourras emmener manger d'autres prisonniers. C'est compris ?
- Oui.
- Bien. C'est la porte numéro 666. Ca lui correspond parfaitement, n'est ce pas ?
Je me contentais d'acquiescer d'un bref hochement de tête.
Lauren et les deux autres gardiens firent sortir trois prisonniers. Ils avaient tous la tête basse, et je vis que Lauren mit les menottes au sien, alors qu'il ne bronchait pas. Quand il me vit, il me lança un pauvre sourire, dénué de la joie qui préside normalement ce mouvement. Il baissa la tête. Le prisonnier que tenait Mike (c'est comme cela qu'il s'appelait, je crois), était comme fou. Ses prunelles étaient folles. Il n'y avait pas d'autres mots. Mike lui mit directement les bracelets. Il leva la tête et me vit. Ses yeux prirent un air affreusement pervers, et il se lécha les babines.
- Elles sont vachement bonnes, les gardiennes, aujourd'hui ! lança-t-il.
- Ta gueule, James ! Ta gueule ! cria Mike.
Je déglutis bruyamment.
Lentement, je marchais, cherchant la porte 666. Chaque pas était difficile, alourdi par mes jambes engourdies.
Ce n'était pas normal. Ce que je ressentais était trop puissant. Mais tout cela était horrible. Les prisonniers, même les gardiens… Tout était atroce, ici. Et même si ce métier était ma vocation, je ne savais pas si je réussirais à m'habituer à cet endroit.
663… 664… 665… 666.
Avant d'ouvrir la porte, je respirai un bon coup. Je pris en main la clef permettant d'ouvrir toutes les portes, l'insérai dans la serrure. On aurait dit que le bruit fut un vacarme. Comme si j'avais tapé sur des tambours. J'ouvris la porte.
Le spectacle qui s'offrit à moi me glaça d'effroi.
Edward Cullen était assis sur son lit, les jambes repliées sur elles-mêmes, la tête sur ses genoux. Il avait les yeux fermés, et ne les ouvrit pas. Apparemment, il ne m'avait pas entendu. Il était maigre. Trop maigre. Des cernes profonds marquaient le dessous de ses yeux. Il avait sur le visage une barbe datant d'au moins une semaine, irrégulière. Il portait un tee-shirt blanc, et un pantalon de la même couleur, trop grand pour lui.
Mais au-delà de ça… Il était beau. Jamais je n'avais vu pareille beauté. Malgré sa déchéance, je restai coite devant ses cheveux cuivrés et désordonnés, et son visage d'ange.
Je secouai la tête, me ressaisis. Flasher devant un criminel pareil !
- Edward Cullen ? appelai-je. C'est l'heure du repas.
Quand j'eus prononcé ces mots, une larme coula tout au long de sa joue, pour mourir en bas de son visage. Il ouvrit les yeux péniblement. Ce simple geste avait l'air d'un supplice. Il me regarda droit dans les yeux. Les siens étaient d'un vert étonnant. Magnifique. D'une magnificence malheureusement terne. Ses prunelles étaient vides. Vides de toute vie. Mortes.
Il me fixa d'un drôle d'air. Je n'aurais pas su définir ce qui passait dans ses prunelles à cet instant. Il ouvrit la bouche, l'air de vouloir parler, mais se résigna, et se leva avec des gestes lents et précautionneux. Il s'avança vers moi, et malgré le mal qu'il avait à marcher, une certaine grâce caractérisait ses mouvements. Une fois qu'il fut à ma hauteur, il me tendit ses deux mains.
- Quoi ? demandai-je, perdue.
- Les menottes… répondit-il.
Sa voix était lasse, mais si belle. Une symphonie méconnue… Il m'avait répondu sans me regarder.
- Pourquoi voulez-vous être menotté ? Pour le moment, vous ne m'avez pas l'air d'un élément perturbateur…
Cette fois-ci, il me regarda franchement, cligna des yeux, puis sa bouche se tordit d'un sourire sans joie. Il laissa retomber ses bras, ballants, le long de son corps trop filiforme.
- Lauren vous mettait les menottes à chaque fois ?
- J'ignorais qu'elle s'appelait comme ça. Mais oui, elle me menottait systématiquement.
Je ne comprenais pas. Elle m'avait pourtant bien dit qu'il fallait mettre les menottes seulement si le détenu devenait perturbant… Mais en voyant à quel point elle était dégoûtée en parlant de lui, tout s'expliquait. Je trouvais cette attitude injuste.
Je tendis les mains, et il me donna les siennes. Je mis ses deux mains dans les miennes, et je frissonnai. Elles étaient glacées. Lui aussi fut parcouru d'un frisson. Il m'observa un instant, et sans savoir pourquoi, je piquai un fard.
Edward
Assis sur le lit, recroquevillé sur moi-même, je ne pensais à rien. Du moins, j'essayais. Je voulais me vider l'esprit. Ne penser à rien. Mais ce qui me répugnait le plus ici, c'était d'être tant conscient du temps qui passait. Les secondes étaient des heures, et c'était comme si les aiguilles du réveil me narguaient. Elles me hurlaient que j'étais ici pour l'éternité. Le restant de ma vie se résumait à cette minuscule cellule que je ne voulais plus voir. Tout me révulsait en elle. Tant le néon trop aveuglant que les murs gris et trop impersonnels, les sols trop sales et les toilettes, au coin de la pièce, nettoyée quand bon leur semblait. Je ne distinguerais même plus le jour et la nuit si les gardiens ne nous éteignaient pas les lumières à vingt et une heure tapantes. Voulait-on me priver de toute liberté ? Je ne pouvais même pas m'évader en regardant pensivement dehors. Je n'avais aucune vue sur le ciel, ici. Pas de fenêtre. Pas le moindre interstice donnant la possibilité d'apercevoir le moindre rayon de soleil ou la moindre goutte de pluie. Complètement coupé du monde. J'avais l'impression de ne plus vivre sur la même planète. Le soleil était désormais les lumières éclairant trop fortement chacune des pièces qu'il m'avait donné de voir. Le vent était ce froid qui me parcourait le corps chaque seconde que Dieu fait, ce courant d'air que je sentais passer tout au long de mon être. Et la pluie, c'était maintenant les larmes, intarissables, qu'il m'arrivait de verser au beau milieu de la nuit.
Je n'avais même pas entendu que quelqu'un était rentré. A croire que mes sens étaient déconnectés. Mais quand une voix s'éleva du néant, m'appelant par mon nom entier, je crus sortir de ma torpeur avec une violence inouïe. Une larme s'échappa à nouveau, sans que je sache très bien pourquoi. La lassitude, sans doute. Mais cette voix… Et quelle voix ! J'étais certain de ne l'avoir jamais entendu nulle part. Une nouvelle recrue ? Une si belle voix ne pouvait venir que de quelqu'un de magnifique. J'ouvris doucement les yeux, et ce que je vis me coupa le souffle, bien que celui-ci fût déjà très lent. Elle se tenait là, devant la porte, comme si elle avait envie de s'enfuir à toutes jambes. Une telle beauté existait-elle réellement ? Elle était la femme la plus belle qu'il ne m'ait jamais été donné de voir. J'aurais pu, et j'aurais voulu me noyer dans ses yeux chocolat si profonds et si beaux… Elle avait des lèvres pleines attrayantes, un petit nez sans défaut, et ses cheveux étaient pareils à une cascade qui coulait calmement autour de ses épaules. Elle était mince, sans être maigre, cependant. Elle avait les formes juste là où il en fallait. Elle avait une poitrine d'une taille moyenne, peut-être un peu plus petite, mais ceci n'était pas déplaisant, bien au contraire. Je crois bien qu'elle était la seule personne au monde à qui l'uniforme de gardienne allait à merveille.
En plus d'être belle, on aurait dit qu'elle était innocente. Elle ne m'avait pas mis les menottes. Une première. Ici, tout le monde me traitait comme de la merde, appelons un chat un chat. Alors la voir me demander pourquoi je tendais les mains ainsi, et la voir, intérieurement, se demander à elle-même pourquoi cette Lauren me mettait les menottes à chaque fois… C'était inédit. Elle croisait à plusieurs reprises mon regard, et dedans, il n'y avait ni dégoût, ni haine, ni mépris, ni rien de ce qui habitait les prunelles de ceux qui me voyaient. Quand elle prit mes mains dans les siennes, pareilles à des plumes fragiles, j'eus un frisson. Ses mains étaient chaudes, et contrastaient violemment avec les miennes, glacées. Je retenus mal un soupir de soulagement. C'était la première fois depuis des années que j'eus la chance de découvrir une peau aussi douce et délicieusement accueillante par sa chaleur. A nouveau, nos regards se croisèrent, et ses joues devinrent écarlates.
Tête baissée, je sortis de la cellule aux côtés de cette charmante jeune femme. Je l'entendis fermer la porte à clefs, puis elle se tourna vers moi, et m'électrisa de ses yeux remplis de lumières.
- Je vous épargnerai de vous tenir les mains, seulement si vous restez tranquille.
- D'accord. Je vous remercie.
Elle me libéra de son emprise pourtant merveilleuse, et m'adressa un sourire timide. Je n'étais décidément pas habitué à ce genre de comportement envers moi. Et quant à « rester tranquille », je ne voyais pas ce que j'aurais pu faire. Si je tentais quoi que ce soit pour m'évader, j'étais certain d'avoir toute la police aux trousses. Non. Je n'avais aucune chance de m'en sortir, alors inutile d'essayer.
Une main dans mon dos, sans vraiment me toucher, elle m'accompagna au réfectoire. Elle ne dit pas un mot durant tout le trajet. D'habitude, c'était des réflexions du genre : « Tu as de la chance que la peine de mort ait été abolie » ou encore « Si ça ne tenait qu'à moi, je te couperai les couilles ». Arrivés à destination, elle me prit un plateau puis me le donna. Je le posai sur la longue rampe, et nous commençâmes à marcher le long des étales de nourriture, plus écœurantes les une que les autres. Je ne pris qu'une simple salade et quand nous fûmes au bout de la rampe, cette fille, dont j'ignorais le nom, me dit :
- Vous devriez manger un peu plus, vous savez.
J'étais fasciné par le timbre si mélodieux de sa voix douce.
- Sûrement, répondis-je. L'appétit me manque.
J'eus du mal à reconnaître ma voix. Elle ne parut plus aussi forte et plus grave qu'autrefois. Je parlais tellement peu qu'à mon avis, ma voix devenait rauque pour toujours. Elle soupira, puis nous emmena sur une petite table, où elle s'installa. Je m'assis à côté d'elle, et jouait avec les feuilles de salade, pensivement. Ici, j'aurai pu admirer le soleil, le vrai, si seulement les stores n'étaient pas tous baissés.
Au bout de dix minutes, je n'avais toujours rien avalé. Une voix anxieuse me tira de mes rêveries cauchemardesques.
- Mangez, s'il vous plaît. C'est très mauvais de ne pas se nourrir.
- Ecoutez, euh…
- Isabella. Mais je déteste ce nom. Appelez-moi Bella.
Bella… Un nom italien, un nom mélodieux, comme sa voix, un nom qui faisait rêver. Et en plus de cela, elle me donnait son prénom, comme si nous étions de simples connaissances, comme si elle n'était pas une gardienne de prison et comme si je n'étais pas le détenu enfermé ici pour un crime si horrible qu'il empêcherait quiconque de dormir.
- Bien, repris-je. Ecoutez, Bella, je… je suis… enfin, je n'ai pas faim.
Ce n'était pas vraiment la phrase qui m'était venue à l'esprit. J'avais voulu dire : « Je suis touché de l'attention que vous me portez » mais, au dernier moment, cela me parut inapproprié. Elle ne me portait aucune attention. Elle faisait juste son boulot, ce pourquoi elle était payé. Elle était juste plus humaine et gentille que les autres. C'est tout.
- Je m'en doute. Votre situation n'est pas des plus plaisantes, mais vous n'avez plus que la peau sur les os !
C'était vrai. Mes côtes saillaient dangereusement, comme tous les autres os de mon corps, d'ailleurs.
- Je veux rentrer, si ça ne vous dérange pas.
- Comme vous voulez, soupira-t-elle.
Elle se leva avec grâce, puis se mit à côté de moi, négligeant le plat de salade qui pleurait d'avoir été ainsi ignoré. Quand nous traversâmes le réfectoire, beaucoup de personnes nous regardèrent. J'étais habitué. On me traitait d'assassin, de violeur, de pervers, de pédophile, d'enculé, et tout ce qui s'en suit. Parfois même, on me tabassait, et les gardiens ne faisaient pas grand-chose. Sans doute pensaient ils que je n'avais que ce que je méritais. A une table, un prisonnier du nom de Vladimir me jaugeait d'une façon qui ne me plaisait pas du tout. D'un seul coup, il se leva d'un coup, vint vers moi et me colla un coup de poing dans le nez, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.
- SALE POURRI ! ENCULE ! hurla-t-il.
- EH ! cria Bella.
Elle prit les mains de Vladimir, et les menotta. Il gigotait comme un dément.
- Personne ne bouge, ici ? s'insurgea-t-elle.
- Si, si… Bien sûr… dit le gardien chargé de Vladimir.
Bella le lâcha et le passa à l'autre surveillant qui s'était levé. Quant à moi, je restai planté là, le nez en sang. Je souffrais le martyr, mais je ne disais rien, ne criais, pas et encore moins pleurais. Bella vint vers moi doucement et prit un de mes poignets.
- Venez, dit-elle encore en colère. Je crois bien qu'il est cassé.
Elle m'emmena à l'infirmerie de la prison. Cette salle était grande et éclairée à outrance. L'infirmière, une dame âgée, douce et compréhensive, ouvrit des yeux grands comme des soucoupes quand elle nous vit. C'était une vielle femme qui avait des cheveux gris coiffés en un chignon sévère, toujours habillée de son éternelle blouse trop longue. Mais c'était une très gentille femme, la seule ici à me considérer comme un être humain et pas comme un monstre.
- Edward Cullen ! Je ne pensais pas te revoir de nouveau ici si vite !
- Je sais, grimaçai-je.
En effet, j'avais déjà fait un séjour à l'infirmerie il y a deux jours, pour des raisons pratiquement identiques.
- Que s'est-il passé ? demanda l'infirmière.
- Un des prisonniers l'a tabassé ! expliqua Bella, toujours courroucée.
- Ce n'est pas la première fois, vous savez… soupira la vieille dame.
- Et le pire, ajouta Bella, c'est que Tyler n'a rien fait ! Rien fait du tout ! A croire que c'est normal !
Elle me regarda, et je lui lançai un coup d'œil qui disait : « Oui, pour les autres, me frapper, c'est normal ». J'eus soudain l'impression que ses prunelles s'inondèrent de tristesse ou de pitié, je ne sus dire. Mais en tous cas, ce n'était rien de connu dans les prunelles des autres.
L'infirmière examina rapidement mon nez, et je tressaillis quand elle le toucha.
- Ce n'est pas cassé, diagnostiqua-t-elle. Tu as eu de la chance. Ce n'est pas passé loin. Je vais te donner de la glace après t'avoir mis de la crème et tu la garderas dessus pendant une dizaine de minutes.
- D'accord, dis-je.
Elle prit un tube de crème sur son bureau, et me l'appliqua délicatement.
- Je vais aller chercher la glace.
Elle tourna les talons et partit. J'étais assis sur une des chaises pliantes et inconfortables et Bella était à côté de moi, debout. Quand elle me vit, un léger sourire étira ses lèvres, et elle s'accroupit, pour arriver à ma hauteur. Tout doucement, elle tendit le bras vers moi et du pouce, toucha délicatement mon nez. Une décharge électrique me parcourut tout le corps.
- Vous aviez de la… de la crème.
- Oh.
C'était tout ce que je réussis à dire et je me serais donné des baffes. L'infirmière revint deux secondes plus tard avec un sachet de glace. Elle me le donna et je me le collai sur le nez, évitant de trop appuyer.
- Bien, dit Bella qui s'était relevée à la venue de l'infirmière. Je vais ramener Monsieur Cullen dans sa cellule. Merci à vous.
- Mais c'est normal.
Je me levai et nous sortîmes de l'infirmerie rapidement. Nous marchâmes à vive allure jusqu'à mon Enfer, et quand nous fûmes devant la porte, elle chercha brièvement les clefs, puis ouvrit. Je rentrai, et m'assis sur le lit. Bella était encore sur le seuil de la porte. Elle me regarda un instant, soupira, puis sortit sans un mot. Quand la porte claqua, je sus que, quand je m'évaderai mentalement dans cette clairière éclairée par les rayons magnifiques du soleil, la femme qui m'attendrait là-bas, qui avait ces traits d'habitude trop flous, cette femme, elle aura son visage, elle aura son corps, elle aura sa voix. Cette femme, ce sera elle.
