Le lendemain très tôt ils étaient repartis à cheval. Heally montait une jument blanche avec Deekin devant elle et Valen un étalon alezan tous les deux rapides et légers. Il leur faudra au moins cinq jours de voyage pour arriver à destination en commençant par suivre la route pendant deux jours puis la quitter pour traverser le pont de pierre au troisième jour et arriver à l'orée de la forêt deux jours plus tard. Le terrain étant de clairière ils pourraient galoper au mieux durant ces cinq jours.
Heally resta silencieuse toute la journée, les chansons insupportables du barde Kobold ne lui arrachant même plus un sourire. Elle s'inquiétait non seulement pour les siens mais appréhendait aussi bien ce retour en catastrophe que ce qu'elle avait pu faire hier soir à Eauprofonde et ce que pensait Valen !
Baldwin faisait de son mieux pour rassurer l'elfe durant les haltes pour les chevaux. Mais Heally ne l'écoutait pas, aucune parole même venant du loup ne pouvait l'apaiser. Elle ne se sentait pas prête à retourner là-bas, elle doutait de ne jamais l'être et de ne jamais le mériter.
A midi elle s'occupa de préparer un déjeuner au grand plaisir de Deekin que la morosité de l'elfe commençait à embarrasser. Préparer comme d'habitude le repas l'aida à ne penser à rien et à se détendre durant quelques minutes. Puis ce fut reparti jusqu'au soir au milieu de caravanes.
Le Tieffelin lui, durant toute cette journée à l'ambiance orageuse n'avait cessé de ressasser la scène d'hier après-midi et soir. Il devina un autre sens des paroles passées de la Sylvaine à Cania le 8ème Enfer de Baator, le domaine d'où Méphistophélès s'était échappé. Quand elle avait répondu à la déclaration du maître d'arme, le « je me sens proche de vous aussi » signifiait aussi qu'elle le comprenait et ne le jugeait pas pour son sang de démon parce qu'elle était comme lui. Un être double, sauvage et sanguinaire qui courrait après son humanité.
Heally était la Traqueuse d'Aube qui semblait avoir été un cauchemar pour les elfes de la Haute Forêt avant le dragon noir. Celui-ci avait profité des plaies béantes des elfes pour les tyranniser.
Comment était-ce possible ? Est-ce que cette dualité était depuis toujours ou alors un coup du sort comme les chansons de Deekin semblaient l'indiquer ? Pourquoi Sehanine semblait de toute évidence avoir placé une malédiction de métamorphose sur l'elfe tout en la protégeant ? Depuis quand était-elle comme ça ? Quelle était exactement la nature des crimes commis ?
Valen n'imaginait pas Heally Do'Ruilaralesti faire du mal intentionnellement, combien de nombreuses fois ne l'avait-il pas vu afficher un air affligé à la mort d'un ennemi. Par contre 'l'Autre', la Traqueuse d'Aube en était tout à fait capable.
Il tenta toute la journée d'en parler, mais elle refusait obstinément de répondre à ses questions, et à l'air profondément désolé qu'elle affichait en gardant le silence, elle ne pouvait pas répondre. Le guerrier roux décida donc d'attendre la nuit, voir si l'autre allait faire son apparition car avant Eauprofonde il ne l'avait jamais remarquée. Certes avant il avait saisi l'éclat sauvage dans le regard de l'elfe durant un combat difficile, et plus encore contre Méphistophélès. Toutefois il n'avait jamais vu la chouette de la malédiction.
Pourtant la nuit venue, rien, elle joua de l'ocarina. Triste de son silence et de la voir ainsi anxieuse comme jamais auparavant, Valen s'installa allongé au sol, en travers, les jambes croisées l'une sur l'autre et la tête sur les genoux de l'elfe. Il entama la conversation sur un sujet neutre : l'ocarina. « Vous en jouez bien, quelle est cette mélodie mélancolique que vous ne cessez d'interpréter ? – Commença t-il doucement en jouant avec les pointes bouclées or et argent qui touchaient presque son visage.
Elle stoppa pour esquisser un sourire timide et baissant les yeux sur lui pour répondre de sa voix discrète et paisible – c'est 'la lune à son papillon', la chanson que mon père chantait à ma mère.
-Pourquoi est-elle si triste ? – S'étonna le Tieffelin.
Le visage de la Sylvaine se fit distant, éthérée, gardant ce sourire tranquille mais résigné, ça n'était pas la première fois que Valen voyait ce visage énigmatique – mère est morte, son âme vole désormais.
Le maître d'arme fronça les sourcils d'un air embarrassé et leva la main gauche pour toucher du bout des doigts la joue de sa bien-aimée – pardonnez-moi – murmura t-il doucement.
-Vous n'avez pas à me demander pardon, Valen. Cette chanson est pleine de joie, c'est moi qui la joue tristement parce que je ne pourrai jamais autrement.
-Voudriez-vous m'en apprendre les paroles ? Demanda t-il timidement en détournant les yeux un moment.
Heally parut légèrement surprise, la bouche en o, puis elle sourit avant de chanter les paroles en fermant les yeux, sur une mélodie triste. « Avant de te voir dans ton éternelle sagesse et infinie beauté j'étais complètement détruit. Mais maintenant que je t'ai rencontrée, tu as guéri mon corps et mon âme et tu me fis réel à nouveau, parce que ton âme est puissante. Toi et moi étions amants. Nous voulions être mariés, mais le monde cruel me sépara de toi. Toutefois maintenant enfin tu as trouvé sur le pont du crépuscule et notre amour profond peut suivre la lumière éternelle. Je te le dis mon aimée : notre amour ne peut pas être brisé par des mortels, par des animaux ou des esprits parce que Séhanine est sainte et bénie dans mon coeur, mon aimée, je t'aimerai au-delà de la fin du monde. »
Valen resta pensif un long moment, il songeait que le début de ces paroles et la fin lui convenaient parfaitement. Il commença à son tour à chanter cette chanson et pour lui aussi cette chanson était heureuse.
Heally cessa de jouer de l'ocarina pour l'écouter en fermant les yeux, le Tieffelin avait l'habitude de fredonner souvent et il avait une jolie voix douce mais qui savait porter et s'enfler. L'elfe lissait du pouce la main enlacée à la sienne sur le torse du maître d'arme. Quand celui-ci s'endormit et qu'elle prit son tour de garde, elle baissa les yeux sur le demi-Démon roux et caressa son front avec tendresse. « Dormez bien et sans crainte, mon amour, dans le giron de la lune. »
Ce soir encore la lune était pleine. Scintillante dans le velours d'obsidienne nocturne comme une perle délicatement brodée.
Le voyage fut donc ainsi rythmé par le lourd silence de l'elfe la journée et les quelques chansons d'amour la nuit. Mais au quatrième jour Heally se sentait de plus en plus oppressée. Elle ne cessait de regarder dans la direction de la Haute Forêt avec un visage démonté d'anxiété si bien que Valen et jusqu'à Deekin n'avaient même pas à tendre l'oreille pour entendre son cœur courir.
Le Tieffelin fit de son mieux toute la journée pour soutenir la Sylvaine comme elle l'avait soutenu à Cania alors que son sang se révoltait de sa présence dans le monde de ses ennemis. Il fredonnait la chanson de la lune à son papillon durant les pauses des chevaux, lui prenant la main. Cela avait de l'effet, l'elfe se tournait alors vers lui et le regardait droit dans les yeux en se calmant instantanément. Ses yeux d'oiseau lapis-lazuli brillant au soleil.
Ce fut à la tombée du jour que l'archère-mage devint catatonique, captivée par la lumière orangée du soleil au crépuscule à l'horizon. La cadence de son cheval allait décroissant, si bien que Valen décida d'arrêter.
Elle descendit de cheval que lorsqu'il lui dit pour la troisième fois, sans quitter le soleil des yeux. Les mains serrées l'une sur l'autre, elle avança vers l'horizon avec Baldwin à ses côtés. Ses cheveux plongés dans l'obscurité à contre jour, elle tendit le bras devant elle pour y voir se refléter la lumière.
Le jour exhala son dernier soupir durant de longues, d'interminables secondes durant lesquels le Tieffelin et le Kobold ne pouvaient détourner les yeux de la scène. Heally s'agenouilla soudainement en enfouissant sa main dans le pelage gris de Baldwin. Elle se tourna ensuite pour croiser le regard bleu incandescent de Valen du sien mélancolique qui, dans le contre-jour noir et rouge, avait pris la couleur jaune des diables. Enfin quand la lune apparut ce fut dans son halo d'argent que les longs cheveux blond et gris se transformèrent en un plumage noir et blanc et que dans un cri pareil à l'animal, Fallwind battit des ailes dans la clairière abandonnée par le vent.
La robe à terre reniflée par le loup glapissant. La chouette s'y posa et piqua le museau du loup qui glapit et recula vivement alors que l'oiseau fébrile et effrayé criaillait en étendant ses ailes en menace. Et vue la taille et le poids de la femelle, surtout en sachant qu'il s'agissait de sa maîtresse, le loup se coucha.
Puis l'animal recula rapidement en criant et se tournant vers les autres importuns qui lui faisaient face.
« Wouah ! Blanc et grand et bel oiseau être chef ! – S'exclama Deekin d'une voix forte à la mesure de sa stupéfaction béate.
-Je ne comprends pas encore bien par quel miracle, mais oui, petit Kobold. Maintenant ne bouge surtout pas et tais toi ! – Ordonna le Tieffelin entre les dents avant de tenter de rassurer, pour finalement approcher l'oiseau comme suit : - Fallwind. Venez ici bel oiseau – commença t-il en se penchant avant d'avoir une idée, fouiller dans la petite sacoche à sa ceinture sans quitter l'animal des yeux et en sortir, ô miracle, un lacet de viande séchée.
L'oiseau se pétrifia avec méfiance, il dansa un pied sur l'autre en criant moins fort puis finalement bondit, vola en rase motte et piqua la viande tenue dans la main ferme du Tieffelin. Celui-ci ne lâcha pas le morceau, obligea un centième de seconde le rapace à prendre appui sur son poing puis lui saisit les griffes sans brusquerie mais solidement. Fallwind occupée à déchiqueter ce maudit morceau qui ne voulait pas venir tout seul étendit les ailes en courbes pour garantir son équilibre et ne s'occupa plus de ce que pouvait bien faire le grand cornu qui la tenait obligeamment par les pattes.
Fier et assuré sur deux, trois voire quatre points (ne pas courir après l'oiseau dans une étendue inconnue, qui pourrait être truffée de tireurs d'élite sortis des forêts (elfes) ayant eu l'idée de se faire spécialement CE piaf pour souper, ne pas s'être fait arracher la moitié de la main malgré le gant et enfin avoir quelques espoirs dans une hypothétique carrière de rôdeur). Sur cette longue parenthèse des susdits points, Valen tendit la main droite pour lisser le dos de l'oiseau... Qui par quelque mystère (bien qu'ayant une hypothèse plus que probable) se trouvait être une elfe, une héroïne de la surface, une autre des Drows d'Eilistraée et son amour qui l'avait libéré de sa part démoniaque.
Quelques minutes plus tard Valen avait pu d'abord habituer au mieux l'oiseau pour qu'il ne tremble plus. Puis quand il resta calmement à son poing, il détacha ses cheveux pour nouer le cordon de cuir aux pattes de l'oiseau comme lacet. Utile pour obliger l'oiseau à rester au poing en gardant le jet dans la main.
Ensuite il ramassa la robe de l'elfe et la rangea dans sa sacoche de selle. Deekin fit lui-même la cuisine, bon cuisinier même si moins bon que Heally.
Quand la soupe fut prête l'oiseau fut déposé au sol, la fin du lacet tenue sous le pied.
Deekin eut les yeux rivés sur l'oiseau tout en guidant sa cuillère jusqu'à sa bouche. « Deekin pas savoir que Chef être oiseau ! Valen savoir pourquoi ?
-Tu ne l'as jamais vue se transformer ? – Interrogea l'intéressé avec curiosité.
Le Kobold secoua vigoureusement la tête en mâchant un morceau de viande réticent – mais ça rappeler histoire qu'ancien maître Tymofarrar raconter à Deekin.
-Quelle histoire ?
-Bah ! Un jour elfes de Haute Forêt, Deekin avoir rencontré Chef dans région de Haute Forêt à village humain et...
-Deekin... – Grogna Valen, impatienté.
-Hum, hum, elfes de Haute Forêt avoir été frappés par meurtres horribles par main d'une des leurs. Mais pas vraiment des leurs, Deekin pas bien se souvenir, ancien maître dire souvent aimer rencontrer l'elfe tueur d'elfes.
Valen se retint de sourire, le vœu du dragon blanc avait été exaucé en qualité de dernier vœu... – Pas vraiment des leurs – le Tieffelin après le souper garda l'oiseau à son poing en resongeant à ce soir là à Eauprofonde. La Traqueuse d'Aube n'était pas Heally. Ainsi l'avait désignée Séhanine – que s'est-il vraiment passé, Baldwin ? » Murmura t-il à l'intention du loup à ses pieds. Le pseudo-dragon dormant sur une selle pendant que Deekin s'occupait de bichonner les chevaux. Mais bien sûr le loup ne pouvait rien lui dire.
La chouette servait à contenir la Traqueuse d'Aube, la sauvage, quand les barrières mentales de Heally faiblissaient, perturbée par exemple comme aujourd'hui, alors que la nuit, l'autre était plus forte. Et pourtant, Sehanine veillait...
Valen se sentait impuissant, et ce tant qu'il n'aurait pas plus d'explications, celles-ci il les trouvera uniquement à la Haute Forêt. L'état de nervosité de l'elfe ne fera qu'empirer mais il sera là pour lui donner du courage comme elle l'avait fait pour lui à Cania.
Il lissa songeusement le plumage de Fallwind, l'oiseau silencieux regardait autour de lui avec ses immenses yeux jaunes. Le tenant au poing, Valen resta assis près du feu à monter la garde quand le Kobold s'endormit.
Ce fut au dernier tour de garde de ce dernier que Valen, assis avec le poing sur la cuisse, fut réveillé en sursaut par quelque chose s'écrasant sur lui. Le jour approchait, le maître d'arme ouvrit les yeux pour voir l'elfe nue, accoudée à lui, la tête contre son ventre. Evanouie ? Non.
Il détacha immédiatement sa cape pour en couvrir la Sylvaine, il la souleva ensuite par les bras et l'attira contre lui, la joue dorée sur son épaule. Le guerrier roux glissa sa main droite gantée sur l'autre joue nacrée pour en écarter les cheveux. Heally semblait enfiévrée comme la dernière fois, le visage moite et douloureux.
Quand elle ouvrit les yeux, elle sursauta et recula avant de sentir la cape et de la ramener un peu plus autour d'elle. Elle le regarda un moment d'un air hébété avant de le reconnaître, comme l'autre soir. « Merci, » chuchota t-elle.
Valen sourit timidement avec une légère rougeur aux joues, quand il remarqua qu'elle avait encore les entraves aux pieds, il se pencha pour les dénouer et récupérer sa cordelette.
« Vous m'avez mis des jets ? » Demanda t-elle avec une légère inquiétude dans la voix.
Il leva les yeux sur elle puis se leva pour aller lui chercher ses vêtements dans la sacoche de selle. Elle se vêtit derrière la jument blanche à laquelle il tournait le dos alors que l'aube découpait la nuit. « Oui, je ne voulais pas que vous ne volâtes au loin, même si j'ai cru comprendre que vous guidiez les aventuriers de Padhiver jusqu'à des secrets - répondit-il. Il sentit enfin sa main se poser sur son bras, lui tendant la cape de l'autre.
-Valen... Si je fais ça, ne m'entravez pas, s'il vous plait – murmura t-elle doucement, à l'évidence elle craignait de le froisser.
Mais le Tieffelin soupira en se retournant, lui saisissant sa douce main posée sur son bras pour en embrasser la paume. « Très bien, mon amour. Nous ne sommes plus très loin de la Haute Forêt, nous y serons vers midi. Vous sentez-vous mieux ? – S'enquit-il en lui tenant la main.
Baldwin s'approcha et frotta sa tête contre la jambe de sa maîtresse au visage soudain lointain – je ne sais pas. Midi ? Midi ça ira – souffla t-elle en regardant au loin à travers le guerrier, puis elle s'adressa au loup sans baisser les yeux, répétant un ordre d'un ton pressant comme dit mille fois déjà – si tu sens quelque chose, tu me mords. »
Le loup gémit.
Valen la fixait avec inquiétude en serrant sa main dans la sienne. La femme qui ne reculait devant aucun sacrifice pour venir en aide, qui rayonnait toujours de patience et de bonté. Celle dont le Vrai Nom était Donita'ar de la Bénédiction, l'Admirable, la Lumière de l'espoir de Cania, l'Arpenteuse des Enfers. En ce jour était terrorisée par son propre foyer et sa propre personne. Et Valen à ce moment ne pouvait rien. Cela, ce sentiment d'impuissance le rendait furieux.
Il embrassa encore cette petite main aux doigts d'argent aux reflets bleutés et aux ronds ongles opalins, la réveillant d'un cauchemar éveillé et se penchant pour embrasser ses lèvres. Douces roses de rosée.
Elle s'agrippa à ses avant-bras en répondant à son baiser.
Il la sentit exténuée et la garda contre lui. « Deekin peut monter seul – dut-il l'attacher à la selle – vous avez besoin de dormir un peu. »
L'elfe hocha la tête, elle lui sourit et le remercia d'une petite voix avant d'aller réveiller le petit barde pendant que Valen préparait les chevaux.
Heally était très maternelle avec Deekin, bien que ayant usé du Vrai Nom de celui-ci pour qu'il ait confiance en lui-même, elle continuait à le protéger jusqu'au jour où les rôles s'inverseront. « Deekin, debout, Deekin – murmura-t-elle, assise sur ses talons près de la couche du compagnon Kobold, une main au petit doigt surélevé ramenant une mèche derrière son oreille pointu pendant que l'autre caressait du dos de la main le front plat et écailleux du Kobold. Quand elle remarqua qu'il avait un pansement de tissu autour des mains lorsqu'il se frotta les yeux en se réveillant. Le sang avait taché le tissu. Paniquée, elle sentit son cœur s'arrêter et pressa son ami de questions : « Deekin, qu'est-ce que tu as aux mains ? Tu t'es blessé ?! » Mitrailla t-elle en se levant tout à coup et reculant.
Deekin papillonna des yeux, ne comprenant pas l'air épouvanté de son amie elfe.
Valen lui se précipita pour prendre la jeune elfe par les épaules derrière elle et s'empressa de la détromper. Ecouter sa si belle voix se briser comme du verre au soleil avait de quoi l'ébranler et lui faire montre de beaucoup de gentillesse. « Tout va bien, Heally, Deekin a été très maladroit avec son arbalète puis ensuite le couteau de cuisine, hier soir – expliqua t-il vivement pour la rassurer en lui entourant les épaules de ses bras.
-Le-le couteau ? – Bafouilla t-elle en plongeant son visage dans ses mains.
Ce simple geste, éthéré, surréel, si surprenant, creusa un cratère de désespoir dans le cœur du Tieffelin. Il retourna Heally vers lui et l'entoura de ses bras en la serrant contre lui, si menue et fragile. Il n'était plus sûr que se rendre à la Haute Forêt était une bonne idée, ou même nécessaire. « Heally, vous n'êtes pas en état de vous rendre chez vous, quoi qu'il s'y passe. Nous pouvons rebrousser chemin – et ça serait bien la première fois.
Mais l'elfe se rebiffa violemment, le surprenant encore une fois – non !! Non ! Je dois y aller !! »
Deekin avait du mal à suivre, mais il avait compris l'essentiel. Aussi se perdit-il en contes sur ses mésaventures d'hier soir pour persuader l'elfe de son innocence, jusqu'à ce que Heally se mette enfin à sourire.
Autre chose de surprenant, lorsqu'ils furent à l'orée de la forêt, Heally demanda un arrêt, elle descendit de cheval et sortit une robe de sa sacoche de selle que Valen reconnut immédiatement comme la robe verte avec l'initiale en T. Sans leur prêter attention, elle se déshabilla (là, tout le monde se retourne et Valen le premier en rougissant jusqu'aux cheveux.) Il jeta un regard par-dessus son épaule pour voir qu'une fois la robe verte enfilée comme un gant (nouvelle crise de rouge, heureusement ça gêne pas, il est roux), Heally retirait toutes ses protections magiques. Les bagues, l'amulette, la ceinture, les bottes, la cape, les bracelets, tout alla dans la sacoche, bouclée. Pieds nues dans l'herbe, elle tira le cheval par la bride. Jusqu'à son arc de cour elfique, sa rapière et sa dague étaient à la selle ou dans la sacoche.
« Que faites-vous ?! Heally !! – S'insurgea t-il, ahuri et inquiet – s'ils sont agressifs vous êtes condamnée ! »
Elle les dépassa. Juste lorsqu'elle allait passer la première rangée d'arbres, Deekin et lui la rattrapèrent. Le maître d'arme se planta devant elle en la saisissant par les épaules, l'enveloppant de sa propre cape.
La Sylvaine leva des yeux confiants sur lui, bien que tristes aussi. Une tristesse qu'il n'avait jamais vue avant dans les yeux de la Lumière de Cania. « Vous me protégerez ?
-Bien sûr ! Jusqu'à mon dernier souffle... Et au-delà. Je vous le promets !
Heally sourit, la tristesse se dispersa un peu dans ses yeux – alors allons-y.
Le demi-Démon souhaitait plus encore pouvoir lui aussi lui faire le cadeau d'être libérée du mal. Mais il se refusait d'utiliser son Vrai Nom, l'elfe n'était pas née ainsi, il ne le pensait pas, alors elle pouvait gagner... Quand lui avait engagé un combat perdu d'avance contre une partie de lui-même.
Deekin ferma la marche, juché sur l'étalon noir du Tieffelin. Il trouvait les deux amoureux si touchant depuis la déclaration (qu'il n'a pas du tout épiée, si si si, enfin, non non non) qu'il songea composer une ballade en leur honneur (encore un best seller en perspective, dès que le chef y est.) Il sortit une feuille ainsi que sa plume et commença à écrire sans s'inquiéter.
Ainsi ils entrèrent dans la Haute Forêt, après quelques mètres à peine où Heally resta d'un calme surprenant, ils furent mis en joue par une dizaines d'elfes sylvains les encerclant, indissociables de leur verdoyante demeure par leurs armures de cuir caméléons. On ne voyait que les pointes luisantes de leurs flèches dans leur immobilité, prêts à tirer.
« Heally... » Murmura Valen en entourant les étroites épaules de sa bien-aimée d'un bras, portant l'autre à son Fléau des Diables. Il les dénicha tous du regard un par un. Les regardant tous intensément de son regard bleu incandescent. Qu'ils décochent une seule flèche, même si elle manque Heally, et la terreur qu'il leur inspirerait pour des siècles ne connaîtrait pas de limites. Car ça ne faisait aucun doute que celle que tous les archers elfiques autour d'eux visaient était Heally. Elle uniquement.
Que s'était-il passé ici ? L'auteur d'un terrifiant massacre ? La Lumière de Cania ?
Un elfe se détacha des autres, il portait ses longs cheveux bruns lisses sur les épaules, sur le cuir de son armure verte, ses yeux en amande avaient la couleur de la fourrure des écureuils roux sur son visage ovale aux traits fins. Il était plutôt grand même s'il n'arrivait pas à la taille de Valen, c'était de peu. Il darda sur Heally un regard si méprisant et mal intentionné que le guerrier Tieffelin resserra la prise sur son fléau en lui jetant un regard noir dans ce silence de mort. « Traqueuse d'Aube, tu te présentes ici protégée d'inconnus, tu oses croire que cela te protégera de la loi ?! – Dit-il d'une voix basse, grondante comme un début de tremblement de terre.
-Non, commandant Aramil Gennodel – répondit-elle en baissant humblement la tête et se détachant de Valen pour montrer sa bonne volonté et faire face à l'elfe - nous avons entendu parler du dragon noir.
-Ah ! Parce que tu crois que venir ici et te présenter en sauveuse me fera oublier le jour où j'ai retrouvé ma fille et ma femme écorchées sur les murs ?! »
Un silence de mort se fit. Le Tieffelin cacha sa surprise derrière un masque glacé, fixant le commandant plutôt que sa bien-aimée pour ne pas prendre le risque d'être mal interprété.
La Sylvaine esquiva le regard accusateur du commandant. Puis après s'être mordue la lèvre inférieure, elle dit doucement : « je suis venue ici sans arme, sans armure, sans protection, commandant.
-Pfu ! Oui, j'ai entendu parler de tes exploits d'héroïne !
Heally releva la tête et se mit presque à crier sur un ton de supplique qui vrilla les oreilles du fier Soufflombre – je vous en prie ! Commandant ! Au nom de mon père, laissez moi au moins voir la Haute Prêtresse ! »
Un sourire mauvais fleurit sur les lèvres du commandant Gennodel, il releva les yeux sur le Tieffelin qui le menaçait du regard et il se dépêcha de les baisser sur l'exilée.
Elle le regardait de ses grands yeux de chouette lapis-lazuli, des yeux dans lesquels tous auraient voulu s'y noyer par le passé, lui y compris.
« Très bien, tu peux passer et tes compagnons peuvent t'accompagner, mais ils laissent ici leurs armes – susurra t-il pratiquement avant de s'approcher de Valen pour lui confisquer son fléau.
Mais le maître d'arme posa la main sur celle de l'elfe et le regarda droit dans les yeux pour lâcher d'un ton glacial – ce fléau restera à ma hanche et ne sera usé que lorsque l'un de vous nous manquera de respect... »
Et en gros ça commençait par ne pas les traiter comme des criminels sans foi ni loi, donc que Valen frappera le premier tentant de lui ôter le fléau qui représentait sa vie de guerrier.
« D'accord... » Capitula le commandant, effrayé par le demi-Démon.
Puis il leur indiqua le chemin jusqu'au bosquet saint de la Haute Prêtresse de la Lune.
Heally ouvrit la marche pieds nus dans des mouvements qui restaient gracieux mais qui étaient ceux d'une coupable qui se savait mise en joue.
La Haute Forêt proche de la cité de Lunargent dans le Nord Arctique était une forêt de conifères. Toujours verte mais rude et glacée, c'était la patrie de nombreux elfes sylvains. Les maisons étaient des cabanes montées dans les arbres reliées entre elles par des passerelles de rondins.
Deux arbres s'écartèrent devant le trio et leur escorte sur la splendide cité sylvaine, la cité nichée dans les arbres. Beaucoup d'elfes sylvains aux habits simples et confortables se confondant dans la nature se trouvaient sur les passerelles et étaient protégés par des archers, les gardes se trouvaient au sol.
La cité pourtant était frappée d'un silence de mort seulement entrecoupé de larmes et de toux.
L'elfe leva les yeux sur sa cité au ciel verdâtre, une grande douleur traversa sa poitrine, elle se sentit manquer d'air comme si elle se noyait sous les larmes de la forêt. Cette ambiance ne lui rappelait que trop celle qui l'avait vue se faire exiler. Elle chercha, sans s'en rendre compte, des visages connus. Et il y en avait, mais tous la fixaient avec ce mélange de frustration et de haine. Un vent glacé s'engouffra entre les arbres lui apportant des murmures de rejet. Heally fronça légèrement les sourcils, n'osant afficher sa peine.
Elle n'était pas la bienvenue, évidemment, et elle ne l'avait pas espéré. Les visages qu'elle croisait lui rappelaient des souvenirs sanglants. Elle vit le regard noir de celui dont elle avait été amoureuse et qu'elle avait pensé épouser un jour. Elle avait tant espéré qu'il partageât ses sentiments ! Et le soir où il vint exaucer ses vœux de paroles si chères ça avait été la Traqueuse qui les avait reçues ! Elle l'avait ensuite enfermé avec elle et torturé.
Heally détourna les yeux de ceux de l'elfe. Elle croisa d'autres regards, d'autres souvenirs cruels. Ce retour lui faisait mal mais... Un dragon noir profitait de ses crimes pour élargir de sa langue la plaie dans le cœur des elfes des bois. Et il était inadmissible que cela continuât encore longtemps.
Elle sortit de ses pensées quand elle sentit un regard intense posé sur son dos. Elle regarda par-dessus son épaule pour tomber sous le joug des yeux bleus incandescents de Valen. Le guerrier Tieffelin la fixait comme s'il devinait ses pensées. Elle lui rendit son regard en marchant, fouillant ses yeux pour y lire avec soulagement de la compréhension et non un jugement.
Ils dépassèrent la cité, qui se confondait avec l'immense forêt, et marchèrent encore en silence pendant près d'une heure. Heally tourna la tête vers un grand arbre couvert de mousse. Le demi-Démon suivit son regard pour apercevoir une tombe en pierre au pied de l'arbre. Une jeune elfe encore adolescente y pleurait à genoux. La magicienne détourna ses yeux lapis en se mordant la lèvre inférieure.
Traversant ruisseaux et rivières moussues, rencontrant cerfs et rongeurs dans l'atmosphère la plus éthérée, ils arrivèrent en un coin de la forêt entre deux ruines à l'intérieur du cercle d'un petit cours d'eau qui n'était que mousse. L'elfe de tout à l'heure s'y trouvait, elle portait une longue robe verte aux manches évasées. Ses longs cheveux châtains coulaient en frisottis sur ses frêles épaules. Son minuscule visage ovale à la peau cuivrée encadrait des yeux obliques en amande de couleur verte comme des émeraudes, avec un tout petit nez et une bouche au pli adorable.
Toute tristesse avait quitté son visage, elle regardait l'exilée avec un visage lumineux de compassion et d'amour et lui tendait les bras avec gentillesse.
Heally leva ses immenses yeux sur la nouvelle Haute Prêtresse de Sehanine, la déesse protégeait cette cité.
Le pardon.
Dans les yeux de la très jeune elfe, l'exilée ne voyait que le pardon et un immense amour. La surprise et un flot de larmes lui soulevèrent le cœur alors qu'elle faisait face à la Haute Prêtresse entourée d'autres femmes du clergé.
« Heally Do'Ruilaralesti – murmura d'une voix minuscule et caressante la jeune fille elfe.
-Athariel Elwindaië, » chuchota respectueusement Heally en se jetant d'un mouvement prudent et uni aux pieds de l'elfe, un genou à terre. Elle ne remarquait pas les visages durs des autres femmes, enveloppée comme elle était par le pardon de la Haute Prêtresse.
Mais Valen, demeuré debout, les remarqua. La beauté du bosquet sur les ruines d'un temple ne cachait que difficilement la rancœur dévorant l'atmosphère. Deekin quant à lui ne faisait qu'enflammer le bout de sa plume en écrivant furieusement. Le demi-Démon remarqua une elfe élancée comme une tige qui, derrière Athariel, dardait sur l'exilée un regard doré brillant de malveillance.
Athariel s'avança et sa main toucha le haut du crâne or et argent de sa sœur des bois. Sa caresse maternelle fit jaillir les larmes si difficilement contenues, et bientôt la jeune fille elfe eut ses yeux envahis de larmes à son tour.
« Je suis désolée ! – Sanglota Heally en gardant la tête baissée, à peine audible et à peine compréhensible à travers les spasmes et les hoquets douloureux.
-Je sais – articula difficilement Athariel – je sais tout – sourit-elle tendrement – relève la tête ma douce Heally.
Valen regarda par-dessus son épaule le visage du capitaine, celui-ci ne cachait pas combien le pardon de la Haute Prêtresse l'outrait.
-Traqueuse d'Aube ! Cauchemar de ton peuple ! – Siffla quelqu'un.
Athariel tourna la tête vers celle dans ses prêtresses qui avait lâché ces mots. L'impudente se retrouva immolée par la honte déversée du regard par sa jeune supérieure – des prêtresses de Sehanine telles que vous font honte à la déesse. »
Toutes les prêtresses sauf une ou deux baissèrent la tête de mauvaise grâce. Puis Athariel fit se relever Heally et regarda vers Deekin et Valen. Le regard émeraude foudroya le Tieffelin qui se sentit jaugé, jugé et confié une importante mission. Elle lui adressa un regard doux avant de lever les yeux sur Heally : « je dois parler à tes compagnons, ne crains rien. »
Heally sentit la main de Athariel serrer la sienne puis elle s'éloigna du bosquet avec Deekin et Valen.
Heally suivit la Haute Prêtresse quitter son champ de vision, suivie du guerrier et du barde. Elle se retrouvait seule face au capitaine, ses gardes et les autres prêtresses.
Celle aux yeux jaunes s'avança, c'était Araquyë, le bras droit de la Haute Prêtresse. Elle fit un signe de tête aux gardes, l'archère-mage se retourna vivement pour voir le capitaine et un garde la saisir par les bras. « Non !! Qu'est-ce que vous faites ?! » S'écria t-elle, se débattant alors que les doigts des deux hommes s'enfonçaient comme des griffes de chat dans ses bras fins. Elle vit alors Araquyë tendre un index vers son front et le rapprocher de son visage. Se débattant comme une folle, l'exilée savait ce que la prêtresse voulait faire. « Non, non !! Je n'ai rien fait ! Je n'ai rien fait ! » Répéta t-elle d'une voix suppliante et brisée.
Mais la prêtresse toucha le centre de son front de son index et murmura la prière.
Sans s'en rendre compte, l'elfe hurla d'agonie alors que les derniers souvenirs de l'autre se déversaient dans sa propre mémoire. La femme dans Eauprofonde, la femme enceinte dans Eauprofonde. Dans l'Outreterre un jeune Drow d'Eilistraée pour se venger d'Halaster. Et les souvenirs remontèrent, les victimes se faisaient plus fréquentes au fur et à mesure qu'on se rapprochait de Haute-Colline et du début de l'enseignement chez le nain Drogan. A chacun de ces souvenirs, l'elfe hurlait et se débattait pour se cacher. Pour échapper à cette emprise qui mettait à jour les souvenirs de l'autre. Pour tous les renflouer dans un coin scellé de sa mémoire. Pour tous les oublier et les considérer comme n'étant pas les siens.
Jusqu'à ce que le lien télépathique qui fouillait sa mémoire à coups de serres se rompe. Quelqu'un la serrait dans ses bras, mais ça n'était pas le Tieffelin. Les yeux ouverts sur le vide, elle entendait si bien la voix furieuse de la Haute Prêtresse que celle-ci sonnait comme le tonnerre.
« QUE SEHANINE AIT PITIE DE VOUS CAR VOUS N'ETES PLUS SES SERVANTES ! VOTRE RESSENTIMENT N'A D'EGAL QUE VOTRE VOLONTE AVEUGLE A VOULOIR REVIVRE CE CAUCHEMAR ! DISPARAISSEZ TOUTES DE MA VUE IMPIES FOLLES ! VOUS BRISEZ LE CŒUR DE LA DEESSE DE LA VERITE ET DE LA COMPASSION ! »
Une main qu'elle peinait à reconnaître lui lissait les cheveux avec ferveur.
« Athariel ! Elle est glacée ! – S'exclama la voix d'un ton paniqué.
-Evidemment qu'elle l'est ! »
Ces mains, et cette voix, elle les connaissait.
Elle s'était trompée, elle pensait avoir contrôlée si longtemps la Traqueuse ! Elle pensait l'avoir contrôlée avec l'aide de maître Drogan, elle pensait l'avoir contrôlée en Outreterre malgré la terreur de la Valsharesse. Elle pensait l'avoir contrôlée à Eauprofonde et...
Des cadavres se rajoutaient sur son âme. Le désespoir s'ouvrait sous ses pieds comme un gouffre sans fond dans lequel elle s'enfonçait de plus en plus vite.
« Lever la main sur l'animal sacré de Sehanine c'est rejeter sa foi et se perdre dans l'injustice. »
Un temps indéfinissable plus tard, Heally sentit peu à peu une douce chaleur réchauffer son cœur, lentement, très lentement... Puis au fur et à mesure que sa volonté était stimulée celle-ci enflamma sa poitrine comme la mèche d'un feu d'artifice. Bien qu'étouffée par la culpabilité, l'elfe était plus décidée que jamais à se combattre...
Elle leva lentement les yeux sur celui qui la gardait dans le giron de ses bras, son père. Le dirigeant de la cité, le magicien elfe de lune nommé Heian. Ses longs, si longs, bouclés et soyeux cheveux d'argent, ses grands yeux d'oiseau d'un bleu profond lapis-lazuli et sa peau opaline aux reflets bleutés. Son beau visage ovale aux traits fins, sa carrure fragile et forte. Heian était douceur et force. « Père – souffla t-elle avant de s'agripper à lui, regardant immédiatement autour d'elle pour voir Valen juste à côté d'elle et se redresser, se précipitant dans ses bras. Enfouissant son visage contre son épaule.
-Heally, » Murmura t-il tristement en refermant ses bras aux mains fines sur le vide. Fixant le dos de sa fille réfugiée dans les bras d'un autre.
Bien sûr, à quoi s'attendait-il ? Il savait qu'elle avait honte, il savait qu'elle croyait être haïe de lui aussi. Elle avait tué sa mère, la femme de sa vie. Mais pourquoi ne cessait-elle pas de se jeter la première pierre en refusant d'accepter qu'il l'aimât toujours ? Elle était sa fille ! Elle était la première victime et l'outil !
Heian releva les yeux sur le demi-Démon. Le Tieffelin ne cachait pas ses cornes de bouc et sa queue fourchue. Ils se croisèrent du regard et le cœur de l'elfe argenté s'enflamma en même temps d'une intense jalousie et d'une immense reconnaissance.
Le Tieffelin arqua un fin sourcil acéré, on lisait sur le visage du père aussi bien que sur celui de la fille. Il hocha la tête en guise de signe de compréhension et resserra doucement son étreinte autour des épaules de leur bien-aimée.
Une heure plus tard Heally avait pu se rafraîchir et discuter du dragon avec son père une fois la glace brisée grâce à l'aide d'Athariel. Bien que Heally n'avait pas le courage de regarder son père en face, elle ne fuyait plus sa compagnie. Alors Heian l'accompagnait à travers la cité comme prétexte à passer du temps avec elle, être ensemble toute l'après-midi. Ils firent le tour de toutes les familles de la cité. Une grande partie des anciens ne jetaient pas le blâme sur l'exilée et ceux qui s'étaient réfugiés sous leur aile avaient eu le temps de comprendre et de pardonner. D'autres crachaient, mais certains étaient bien contents de recevoir des soins, ces soins en adoucirent d'autres.
Deekin faisait le tour de la cité mourante, glanant des informations sur la Traqueuse d'Aube et sur le dragon noir.
Valen ne pouvait faire de même, le soir venu l'elfe reposait entre ses bras, emmitouflée par la cape du maître d'arme contre les ruines du temple. Il prit à part la Haute Prêtresse et l'interrogea sur la Traqueuse d'Aube. « Racontez moi – lui dit-il, alors que la jeune fille elfe était assise avec les bras entourant ses genoux, regardant au loin devant elle.
-Comment vous appelez-vous ?
Le Tieffelin avisa qu'avec tout ça, se présenter lui était totalement sorti de l'esprit toute la journée – Valen Soufflombre.
Elle hocha la tête et reprit sans le regarder – le seul coupable est un sorcier maléfique du nom de Qwylië. Tout ceci a commencé il y a à peine trois ans, nous les elfes ne voyons pas le temps comme les Hommes. Je n'aurais jamais compris et pardonné à Heally avant des siècles si la déesse ne m'était pas apparue en rêve.
Valen retint un soupir, en tant qu'homme qui devait la vie sauve par sa propre volonté à fracasser ceux qui la menaçaient sur un champ de bataille, toutes ces histoires de dieux et de rêves il n'y prêtait aucune foi. Mais il devait admettre que ici il n'était pas question de soupirer.
-Heally a comme seul tort d'avoir du cœur. Elle a trouvé un homme blessé dans la forêt alors elle l'a soigné sans préjugé ni arrière pensée. Il a fallu que cet homme soit un sorcier malfaisant. Je l'avait remarqué plusieurs fois, il lui tournait autour et l'observait, elle ne se méfiait pas de lui et personne ne s'était méfié de lui parce qu'il était charmant.
-Qwylië – répéta pensivement Valen en glissant un œil clairvoyant sur son fléau des diables.
-Il a un jour trouvé la faille en espérant que cela la brise. Tout le monde savait qu'Heally tenait énormément de sa mère : elle avait le cœur sauvage d'une louve. Aucun homme, aucune demeure ne la retenait. Elle retournait à la forêt, chassait avec sa mère, passait plus de temps à soigner les animaux sauvages et à aider ceux de nos petits élevages à mettre bas qu'à parler chiffons avec les autres. Et pourtant tout le monde l'aimait, elle était toujours là si on avait besoin d'elle. Si on avait besoin d'une solution à un problème on allait la voir. Dans notre cité notre rôdeuse dirige avec la Haute Prêtresse. Heally devait prendre la succession de sa mère Mialyë et être notre rôdeuse.
-J'ai pourtant cru comprendre qu'elle avait d'abord reçu l'enseignement de lanceuse de sorts – remarqua le Tieffelin d'une voix posée en arquant un sourcil interrogateur.
-Oui, car d'après ce que m'a raconté ma mère, à leur mariage Mialyë et Heian avait conclu un marché pour leur enfant. Heian était un étranger qui était arrivé chez nous – Athariel sourit – avec toute une caverne de gobelins à sa suite. Il est tombé littéralement amoureux de notre rôdeuse quand, à ses pieds, il l'a regardé décimer ses poursuivants de ses flèches. Heian n'a jamais été un grand combattant, il s'était spécialisé en magie de protection et de soutien. Bref, Mialyë a été fascinée par la magie et est devenue archère-mage avec son enseignement. Heian s'était parfaitement intégré parmi nous et à leur mariage ils s'étaient simplement convenus que leur enfant apprendrait d'abord la magie de son père puis recevrait l'enseignement de sa mère. Mialyë était trop fougueuse pour avoir une ouverture d'esprit et une patience suffisantes à l'apprentissage de l'art magique, elle savait que sa maîtrise en tant qu'archère-mage ne serait jamais satisfaisante. Quant à Heian il souhaitait plus que tout aider à la protection de la cité. A vrai dire, Mialyë reconnaissait sans peine que Heally malgré son jeune âge était bien meilleure rôdeuse qu'elle. Car la mère était une impulsive sans demi mesure alors que Heally avait eu plusieurs années pour apprendre la patience et la concentration à travers l'art des arcanes. Et d'après ma mère, les premières années, on entendait la fille hurler de rage après les livres et les lancer à travers la fenêtre. Au grand plaisir de la mère et à l'admiration insouciante du père. »
Athariel baissa les yeux sur Heally et les releva sur un Valen rêveur arborant un léger sourire tendre.
« Qwylië... A bien observé Heally. Elle était insaisissable pour tous les garçons même pour lui, et peu à peu je vis que cela le rendait malade de frustration. La cour qu'il lui faisait se voyait renvoyer un sourire gentil car rien d'autre que la forêt était dans l'âme d'Heally. Elle en était amoureuse. »
Valen releva ses yeux électriques sur Athariel, et son regard perçant la saisit alors qu'il comprenait. « Le sorcier s'est servi de ça.
Elle hocha la tête – il lui a jeté un sort qui a posé une frontière entre sa raison et sa sauvagerie. Elle a tué les plus faibles comme un animal, elle a joué avec certains des plus résistants comme un chat avec une souris. Et je sais qu'il lui a répété que cela c'était elle... Alors... Alors je crois que lorsque le sort s'est achevé un an après, elle a totalement rejeté cette partie d'elle-même. Elle se craint, Valen Soufflombre. Elle se craint et elle se répugne. Elle a tué Mialyë au dernier jour du sortilège ainsi que ma mère. »
Le guerrier demi-Démon garda le silence alors qu'il observait Athariel serrer les poings jusqu'à en avoir les jointures blanches.
« Je ne pardonnerai pas à ce mage, s'il y a quelqu'un à qui je ne dois pas pardonner c'est à l'être malfaisant qui a brisé notre rôdeuse et notre communauté avec ces crimes sanglants. Je sais que aujourd'hui la majeure partie de la cité ne voudra jamais voir la vérité en face parce qu'ils sont obsédés par l'image de l'un d'eux agenouillé sur le cadavre d'un autre. Je sais qu'elle fait tout pour être quelqu'un d'admirable, et elle l'est, mais elle ne trouvera jamais le repos si elle a peur d'elle-même ! »
Elle avait dit ça dans un regard suppliant au Tieffelin. Celui-ci avait déjà compris depuis longtemps qu'il devait être le seul capable de lui venir en aide. Il soutint son regard sans sourciller, un bras autour des épaules de l'elfe exténuée endormie contre lui. « Et la chouette ? Vous avez parlé de Heally comme l'animal sacré de votre déesse. »
Athariel le fixa un moment, comme si elle essayait de percer sous la pellicule de glace caractéristique de la voix du Tieffelin. « Sehanine est celle qui a rompu le sortilège de Qwylië en répondant à la dernière prière de ma mère un soir de pleine lune. Elle a maudit Heally et pourtant la malédiction la protège... protégeait du courroux des miens. La lune est le soleil de Heally. La nuit elle a tellement peur qu'elle oscille entre sa vraie personnalité et celle qu'elle s'est fabriquée en rejetant la partie d'elle-même exagérée par le sorcier. L'amnésie d'une personnalité à l'autre est le rejet. Pourtant je sais que la Traqueuse d'Aube se souvient de tout ce que fait Heally. Inconsciemment peut-être, elle s'avoue être le monstre. Quand la peur de céder est trop forte il y a un combat entre la bête et elle. C'est triste, mais c'est sa propre peur de céder qui ouvre le chemin à l'objet de sa peur. Alors Sehanine l'a maudite pour la rassurer. Les nuits où la lune éclaire même d'un mince croissant, elle peut au crépuscule se transformer en chouette lorsqu'elle a peur. La transformation dure jusqu'à l'aube uniquement si elle suffit à la rassurer. Elle est alors unie sous cette forme, elle est bête sauvage et guide à la fois car Sehanine lui envoie des images d'aventuriers à trouver, d'aide à leur apporter ou de missions à leur indiquer. C'est pourquoi la malédiction fait d'elle l'animal sacré de Sehanine. Nos gardes ont droit de mettre en joue la bête mais ne doivent pas frapper le guide. Malheureusement Heally rejette aussi cette métaphore de sa personne offerte par Sehanine. Et elle ne se souvient pas de ce qu'elle voit ou fait en tant que chouette. »
Valen leva quelques secondes la tête vers le ciel caché par les pins.
« Sehanine m'a confié tout cela cette nuit, la déesse de la lune sait que vous serez celui qui guérira son élue.
-La Lumière de l'Espoir de Cania.
-Sehanine Lunarc est notre guide dans les ténèbres, ses rares élues sont lumière et obscurité. Valen... Heally ne pourra jamais revivre ici, j'espère de tout cœur qu'elle sera heureuse n'importe où avec vous.
Le Tieffelin baissa enfin la tête vers la Haute Prêtresse - Lunargent. Elle aime cette cité, elle m'en parle tout le temps.
Athariel sourit – oui, Lunargent est une cité formidable. Heian est de là-bas, il dit toujours qu'à Lunargent on peut commencer une nouvelle vie en oubliant son passé sans craindre les préjugés. La Haute Dame Alustriel Maindargent a façonné une cité à son image. Cultivée, juste et ouverte.
-J'espère qu'elle sera assez ouverte pour accueillir mon héritage démoniaque – dit-il avec un soupçon de scepticisme en levant les yeux vers sa tête puis en se reprenant – mais je suis prêt à croire que tout est possible quand je suis avec elle.
-Valen... Je dois vous dire que si demain vous vous rendez jusqu'au dragon noir qui nous dévore... La communauté a exigé qu'elle y aille... Comme ça.
Le guerrier la regarda longuement comme si elle avait perdu la tête, et il ne se gêna pas pour l'affirmer – vous êtes folle ?! Elle va se faire tuer ! »
Athariel lui rendit un regard affligé de honte, honteuse de ses congénères.
Dévorés par la colère.
