Raven passa devant le miroir sans jeter un seul regard à son reflet. Depuis qu'on lui avait injecté le vaccin anti-mutation, son image lui faisait horreur. La femme que tous voyaient n'étaient pas la vraie Mystique, celle dont Magnéto lui avait appris à voir la beauté, celle qu'il avait aimée... Malgré elle, elle sentit deux larmes jumelles couler le long de ses joues. Par le plus pur des hasards, en se penchant sur la coiffeuse pour attraper un mouchoir que Mastic croisa le regard de son double; ce qu'elle vit fit éclore un sourire incrédule sur ses lèvres et naître un espoir insensé dans son cœur : les yeux qui la fixaient sans faillir malgré l'eau qui lui troublait la vue luisaient, jaune fluorescent, comme ceux d'un fauve. Elle tenta une fois de plus de faire appel à son pouvoir comme elle l'avait si souvent fait dans les premiers temps. Une fois de plus, l'impression d'être enfermée dans sa propre peau l'envahit; une présence encourageante se manifesta alors, l'accompagnant, aidant son organisme à surmonter le blocage cellulaire qu'on lui avait imposé. La transformation fut longue et douloureuse, mais une demi-heure plus tard, lorsque Raven parvint à se relever, la jubilation lui fit exécuter quelques pas de danse. Sa peau avait retrouvé sa texture caoutchouteuse et sa couleur bleue naturelle, elle avait retrouvé ses réflexes et sa rapidité de réaction. Elle tenta une nouvelle métamorphose et se coula en quelques battements de cœur dans la fourrure grise et rayée d'un banal chat de gouttière. La présence dans son esprit observait avec approbation l'évolution de son état; elle semblait ... familière. Un peu comme une amie que l'on aurait perdu de vue depuis longtemps et que l'on reconnaîtrait un beau jour dans la rue.

« Charles, demanda Raven, incrédule. La mort de son ancien ami d'enfance lui avait causé une douleur aussi grande que la trahison de son amant. Même si elle vieillissait deux fois plus lentement que lui, elle ne s'était aperçu qu'à ce moment-là qu'elle n'avait jamais imaginé une existence dont il serait absent. D'une certaine façon, elle le considérait comme le pendant naturel d'Erik, sa modération contrebalançant les actions radicales de l'autre. Mais tous deux l'avaient abandonnée définitivement un an plus tôt, même si de manières différentes.

« Oui et non, répondit une voix mentale inconnue. Au revoir, Raven, ajouta-t-elle avant de s'évanouir. Saisie, Mystique reprit forme humaine, choisissant machinalement l'apparence qui aurait pu être la sienne sans la mutation. Bien lui en pris. Quelques secondes plus tard, Maria, sa voisine de palier entra sans frapper comme elle en avait pris l'habitude quelques mois plus tôt. Malgré les protestations de Raven, elle l'entraîna dans le couloir, puis à l'extérieur où les banderoles de la fête nationale flottaient dans le vent.

Même si elle avait toujours soutenu Magnéto dans sa quête pour asseoir l'hégémonie des mutants, Mastic avait pris conscience récemment que la solution au problème de l'intolérance à laquelle les mutants étaient encore confrontés était à mi-chemin entre les philosophies des deux hommes. Beaucoup de mutants de par leur nature ne pouvaient jouer la carte de l'intégration par l'assimilation que Charles professait; mais, obligée de partager leur quotidien, Raven avait fini par comprendre quelque-chose d'important : les humains normaux étaient capables de surmonter leurs peurs et méfiances instinctives pour construire quelque-chose de plus grand. Dans le quartier populaire et cosmopolite où elle avait trouvé refuge lorsque les autorités l'avaient enfin jugée inoffensive, une véritable solidarité existait, tenant à distance les mafias, les gangs et les flics corrompus malgré la pauvreté, le statut d'immigrants illégaux des deux-tiers des habitants et des cultures extrêmement diverses. Dans le bar où elle travaillait, tous se retrouvaient après leurs journées de travail, baragouinant l'esperanzo local en s'aidant à grand renfort de gestes lorsque les mots manquaient. La plupart étaient des gens simples, qui avaient fui leur pays avec l'espoir d'une vie meilleure pour eux et leurs proches. Tous se montraient accueillants envers les nouveaux venus, mais étaient prêts à faire le nécessaire pour écarter quiconque tenterait de nuire à la paix du quartier. Même si elle l'admettait difficilement, ils l'avaient aidée à panser le plus gros de ses blessures et certains étaient mêmes devenus ses amis. Maria , Esteban, le patron du bar, les habitués qui la saluaient dans la rue et échangeaient même à l'occasion quelques mots avec elle, les enfants rieurs et chahuteurs qui se poursuivaient dans les couloirs. Pour la première fois de sa vie, Raven avait eu l'impression de faire partie d'une communauté. Comme un écho lointain, une interrogation vagabonde traversa son esprit avant de s'évanouir : en quoi le fait d'avoir retrouvé toutes ses capacités changeait quoi que ce soit à cela ?