Chapitre 2 : Échec au fou

Sorc'ha avait bien conscience qu'au réveil la vraie Miss Parker, beaucoup plus intransigeante et beaucoup moins influençable serait de retour. C'est pourquoi, bien avant que sa nouvelle amie n'ouvre les yeux, elle fit disparaître toutes les armes qu'elle avait pu repérer précédemment, allant même jusqu'à noter l'emplacement des bibelots assez pesants et assez maniables à la fois pour être utilisés comme massue, ainsi que la présence de cordons de rideau pouvant servir de garrot. Cette inspection terminée, elle entreprit de préparer le petit-déjeuner avec le flegme qui la caractérisait. Ayant passé une bonne partie de son enfance au Centre dans des conditions assez précaires, elle avait appris à relativiser le danger que comportait chaque situation. Elle savait prendre assez de recul pour ne pas être paralysée par les probabilités, rarement nulles, que le contrôle des événements lui échappe. Le même traitement infligé sur des personnalités plus fragiles avait eu pour effet d'exacerber les tendances paranoïaques de certains, d'annihiler pratiquement toute capacité de décision chez d'autres et pour d'autres encore de les faire réagir impulsivement au moindre événement. Sophie jugeait ces désordres mentaux relativement bénins par rapport à l'état catatonique dans lequel avait sombré la plus sensible d'entre tous. Malgré leurs soins et particulièrement ceux de sa soeur jumelle, ils n'avaient pas réussi à la ramener. La jeune Asiatique se laissait nourrir, laver et vêtir mais aucun mot ne franchissait jamais ses lèvres et rien dans son expression impassible ne laissait supposer qu'elle perçoive quoi que ce soit du monde qui l'entourait. Sorc'ha sentit ses poings se serraient malgré elle, et posa doucement la bouteille de lait sur le plan de travail. Il lui était déjà arrivé d'en briser une dans un mouvement de colère mal contenue, et elle ne pouvait pas se payer le luxe d'aller aux urgences. Pas si près de Blue Cove et du Centre. Surtout avec tous ceux qui comptait sur elle ! Sorc'ha aimait Jarod comme une soeur et, bien qu'il soit deux fois plus âgé qu'elle, il réveillait bien souvent chez elle un instinct de protection presque maternel. Il était tellement innocent malgré les horreurs que le Centre lui avait fait subir, qu'elle avait presque douter de son choix lorsqu'elle lui avait confié sa vie et celle de son enfant à naître. Au fil des mois, il lui avait prouvé qu'elle ne s'était pas tromper dans son évaluation. Cette évaluation lui avait valu une gifle de la part de Lyle lorsqu'elle l'avait écrite noir sur blanc dans le rapport qu'elle devait lui remettre : le Centre ne rattraperait jamais le Caméléon qui venait de s'échapper avec tant de panache, à moins que Jarod ne veuille se laisser attraper. Avec le temps, le regard lumineux de Jarod s'était peu à peu obscurci, au fur et à mesure qu'il réalisait de quoi la nature humaine était capable et elle détestait ça. Lorsqu'elle l'avait eu au téléphone un mois plus tôt, la lassitude dans sa voix l'avait convaincue qu'elle devait agir. Il était tant pour elle de payer ses dettes avant que cet homme qu'elle estimait par-dessus tout ne perde le goût de vivre. Lorsqu'on avait perdu tout espoir, on était trop prêt de se perdre soi-même. Sorc'ha le savait d'expérience.

Miss Parker eut un réveil difficile, tellement difficile qu'elle douta un moment que ses souvenirs de la veille aient été autre chose qu'une hallucination provoquée par l'abus d'alcool. Comment pouvait-elle encore être assez naïve pour croire qu'une bonne fée avait surgi de nulle part pour lui proposer une échappatoire aux chaînes qui la liaient au Centre ?

Pourtant, elle dut se rendre à l'évidence, elle n'avait pas complètement rêvé ; de la cuisine provenait une bonne odeur de pain grillé et une assiette rempli d'oeufs brouillés et de bacon l'attendait. La jeune femme posa un regard bienveillant sur son expression perdue et lui offrit une tasse de café. Miss Parker admit que de plus amples informations pouvaient attendre qu'elle ait bu un peu de ce merveilleux breuvage.

_ Pourquoi êtes-vous venue me trouver en premier, demanda-t-elle, après quelques gorgées.

La réponse fusa comme une évidence :

_ Je sais que vous serez la plus difficile à convaincre. Le Centre est tout votre univers, votre famille votre deuxième maison. D'une certaine façon, vous êtes le Centre, tout comme Lyle ou Raines.

Miss Parker faillit lâcher une remarque acerbe, mais se retint. Elle avait soudainement compris à quel point son interlocutrice avait raison.

_ Alors tu sais pourquoi je ne peux pas accepter ton offre, dit-elle d'un ton las. Le vouvoiement d'une personne si proche d'elle, capable de pressentir si finement les mécanismes de son inconscient, lui semblait ridicule. J'admire et je respecte Jarod, mais cela ne change rien au fait que je fais partie du Centre et que je dois l'y ramener. Je ne peux pas abandonner.

Le visage mobile de la jeune fille prit une expression partagée à part égale entre l'exaspération et le désappointement.

_ Je craignais que tu tiennes ce genre de discours lorsque tu aurais repris tes esprits, dit celle-ci, imitant Miss Parker dans son tutoiement. Personne ne veut t'obliger à renier ce que tu es, continua-t-elle doucement. Ceux qui t'aiment, quels qu'ils soient, voudraient juste que tu sois un peu plus toi-même. Le Centre se nourrit de toi, mais tu n'es pas obligée de le laisser te dévorer.

_ Avec le temps, je pourrais peut-être faire en sorte qu'il redevienne l'organisme philanthrope qu'il était lorsque ma mère y travaillait, fit Miss Parker d'un ton hésitant. Je suis sûre que si Jarod revenait au Centre tout serait possible !

_ Même si le Centre parvenait à éliminer tous les conflits, toutes les famines, toutes les maladies de ce monde, cela ne changerait rien, affirma la voyante d'un ton définitif. Il y a eu trop de souffrances, trop d'ombres et de secrets pour que l'on puisse exorciser tous ses démons. Il te détruira bien avant que tu sois en mesure de faire quoi que ce soit pour le changer.

_ Ainsi soit-il, fit Miss Parker d'un ton résigné. Depuis qu'elle avait vu la tombe de la jeune Miss Parker sur l'île du Diable, un sentiment de fatalité la poursuivait jusque dans ses rêves. Cette impression d'avoir déjà son destin tout tracé allait même jusqu'à inhiber les dons de précognition hérités de sa mère dont elle avait pris conscience à peine quelques mois plus tôt.

_ Mais où est passée la Miss Parker survoltée que Jarod m'avait décrite, soupira Sorc'ha. La colère et la tristesse se disputaient maintenant ses traits. Miss Parker trouvait extraordinaire qu'après avoir vécu si longtemps au Centre, la jeune fille n'ait pas appris à dissimuler ses émotions. En cet instant, malgré ses cheveux blonds et ses yeux clairs, elle lui rappelait irrésistiblement... Jarod.

_ Je sais ce que tu essaies de faire, dit Miss Parker, soudain furieuse. Cela ne marche pas. Il n'est pas aussi facile de me manipuler que tu sembles le penser.

_ J'ai du mal à croire ça, fit l'autre, recouvrant sa propre personnalité avec une rapidité qui faillit déstabiliser Miss Parker. Le Centre t'a trompée et trahie tellement de fois que tu en as perdu le compte, mais tu restes là sans réagir. Le Centre a tué ta mère et Thomas, les deux personnes qui auraient pu faire que ta vie soit différente !

_ J'ai fait payer à ceux qui les ont tués !

_ Bien sûr que non ! Tu n'as jamais su qui était réellement derrière Brigitte et même si tu sais que Raines a abattu ta mère juste après qu'elle ait mis au monde Ethan, il a toujours été intouchable ! De toute manière, continua Sorc'ha, empêchant par la même occasion Miss Parker de répliquer, ce n'est pas ce qu'ils auraient voulu. Ils voulaient que tu sois saine et sauve, loin du Centre, martela-t-elle encore. Ils ne souhaitaient pas que tu les venges, mais que tu sois libre et heureuse.

Les yeux de Miss Parker lancèrent des éclairs :

_ Je ne peux pas être libre tant que je ne serais pas parvenue à arracher tous ses secrets au Centre et que les responsables n'auront pas payé !

_ C'est donc ça qui te retient, fit son interlocutrice d'un ton victorieux. Si je te donnais les moyens de trouver les réponses à tes questions et d'accomplir ta revanche, de tous les anéantir, me suivrais-tu ?

Miss Parker la fixa, surprise. La jeune femme la regardait maintenant avec le regard chargé d'expérience de ceux qui en ont vu déjà bien assez. Elle comprit enfin que si la jeune femme avait un grand don d'empathie semblable à celui de Jarod, ce don ne mettait nullement un frein à une intelligence froide et réfléchie. Depuis presque une demi-heure, elle s'était contentée de la sonder. Maintenant, les choses sérieuses pouvaient commencer.

_ Que veux-tu dire ?

_ Je vais te faire la même proposition qu'à Jarod. J'ai les moyens de vous protéger, vous et vos proches, et de vous fournir les outils nécessaires pour que nous venions tous ensembles à bout du Centre.

_ Et en échange ?

_ J'ai de l'affection pour vous deux et le Centre doit être détruit pour que mon enfant soit à l'abri. Cela ne me coûte rien d'assurer la protection de Sydney, Broots et de leurs familles. Et puis, j'ai une vieille dette à régler, ajouta Sorc'ha après un moment de réflexion.

_ Vis-à-vis de Jarod, mais pas de nous, remarqua Miss Parker.

_ Je te considère comme faisant partie de la famille, répliqua Sorc'ha d'un ton sec, comme si elle se sentait insultée de devoir énoncer ce qui lui semblait apparemment relever de l'évidence. Beaucoup jugent que je fais preuve de faiblesse en ne vous considérant pas comme de simples pions Jarod et toi. Mais ce n'est pas parce que l'on a vécu avec des monstres que l'on doit faire preuve d'autant d'insensibilité que ses bourreaux, continua-t-elle. Je ne veux pas n'être qu'une joueuse d'échec, capable de préparer cinquante coups d'avance, sans se soucier des pions que je devrais sacrifier pour atteindre mon but. Et si le projet Chaos est lancé sans que vous soyez hors de portée du Centre... il ne faut pas que vous restiez exposés, reprit-elle après un silence , mortellement sérieuse. Aucun d'entre vous.

Miss Parker frémit intérieurement. Son instinct lui disait que la jeune fille s'était contentée d'énoncer les faits, sans dramatisation inutile. Néanmoins, il était trop tôt pour qu'elle puisse lui faire confiance. Elle aurait voulu pouvoir accepter son offre, mais ...

_ Ma place est au Centre, finit-elle par dire. Je sais que tant que Jarod fera le mort, il ne sera pas en danger et si tu veilles sur lui, il n'y aura aucune chance que je puisse lui nuire, même accidentellement, dit-elle, secrètement soulagée. C'est le mieux que je puisse faire.

_ Tu lui nuis rien qu'en refusant de lui dire tout simplement que tu l'aimes, dit la fille avec une dureté inattendue. Et tu sembles encore ne penser qu'à toi. Peut-être te sens-tu bien protégée par ton statut de fille du patron, même s'il s'agit maintenant de Raines, l'être le plus inhumain sur Terre à ma connaissance, et que les intrigues de ton jumeau ne t'inquiètent pas tant que ça, mais Sydney et Broots sont loin de bénéficier des mêmes appuis. Ils n'ont que toi, Miss Parker. Lyle et Raines ne s'en prendront peut-être pas directement à toi, mais ils n'hésiteront pas à faire souffrir tes proches pour t'atteindre.

_ Pourquoi ne leur fais-tu pas la même offre ? demanda Miss Parker, froissée par l'agressivité soudaine de son interlocutrice.

_ Je connais déjà leur réponse, dit la jeune femme avec une certaine lassitude. Broots hésitera peut-être davantage à cause de sa fille, mais elle sera identique à celle de Sydney. Ils ne t'abandonneront jamais au milieu de ce panier de crabes, même s'ils doivent y laisser des plumes.

Elle la fixa patiemment, ses yeux bleu-vert sondant les profondeurs de son âme sans lui laisser le moindre répit. Il y avait dans ce regard quelque-chose de pas tout à fait humain qui rappelait à Miss Parker de manière désagréable les différents monstres du Centre qu'elle avait pu rencontrer au cours de sa recherche de la vérité. A moins que ce ne soit tout simplement lié au don étrange de la jeune femme ? Contrairement au Caméléon, les voyants, tous autant qu'ils étaient, avaient été mis sur la liste des cibles à abattre prioritaires du Centre. Voyant qu'ils ne parvenaient pas à les retrouver rapidement, le Centre avait pris le partie de faire mine d'ignorer le problème, mais un important contingent de Nettoyeurs très expérimentés était envoyé à la chasse à l'homme, assez régulièrement. Obnubilée par Jarod, elle n'avait jamais prêté grande attention à cela, mais elle comprenait maintenant l'impression d'être toujours sur le qui-vive que donnait la jeune femme. Certains Nettoyeurs n'étaient jamais revenus, preuve qu'ils avaient été assez proches de leurs proies pour que celles-ci jugent plus prudent de les éliminer.

Pendant qu'elle réfléchissait, la jeune fille n'était pas restée inactive :

_ Tiens, reprends ça, dit-elle en lui tendant son pistolet Smith&Weeson. Au poids, Miss Parker sentit qu'il était à nouveau chargé. Je me sentirais coupable de te laisser aussi désarmée au milieu de ces requins. Si quelqu'un te regarde de travers, ne réfléchis pas, tires. Je crains vraiment que tu n'aies pas encore réalisé à quel point ta situation est périlleuse, ajouta-t-elle d'un ton soucieux. Prends bien garde à toi, petite soeur.

Miss Parker, étourdie par ce soudain volte-face, la vit attraper son manteau avant de s'emmitoufler dedans et de se diriger vers la porte. Soudain, elle eut peur pour cette fille étrange qui semblait prête à disparaître de sa vie aussi soudainement qu'elle y était apparue comme emportée par le vent qui faisait battre les volets.

_ Je suppose que tu ne vas pas rester dans la région, dit-elle. Puisque j'ai donné ma réponse définitive.

La jeune femme se contenta de rire avant de sortir dans la rue. Miss Parker la suivit du regard, jusqu'au coin où elle disparut. Après avoir fixer le vide durant un moment, elle commença à se préparer pour se rendre au Centre. Elle n'oublia pas de passer son pistolet dans son holster avant de sortir. Le dernier conseil de la voyante lui semblait particulièrement avisé.

Sorc'ha patientait à l'arrêt de bus, lorsqu'une sonnerie se fit entendre ans son sac. Elle détestait le principe même d'être joignable et donc localisable à chaque instant, mais elle ne pouvait pas se permettre de relâcher sa surveillance sur ses troupes. Mieux valait qu'ils la harcèlent au téléphone, plutôt qu'ils commencent à prendre des initiatives hasardeuses.

_ Alors, où en es-tu dans ta partie d'échecs ? Échec au fou ?

Elle reconnut sans peine cette voix railleuse. Christobal avait déjà prédit l'échec de sa mission. Il avait prétendu que la folie des Parkers empêcherait Miss Parker de se rallier à sa proposition.

_ Je ne suis pas encore mat, dit-elle calmement avant de raccrocher. Elle était loin d'avoir renoncé.