Flagley-le-Haut
Gilderoy brandit sa plume de paon et signa d'une écriture ampoulée « À Violetta, avec toute mon affection, G. Lockhart » sur la page de garde de « Flâneries avec le spectre de la mort ».
– Oh merci, merci, minauda la jeune sorcière en reprenant l'ouvrage et en le serrant contre son cœur avant de quitter la file.
Derrière elle, une foule interminable avait fait le voyage et se massait dans l'antique bâtisse de Uppermind and sons, la célèbre librairie de Flagley-le-Haut. La quantité de clients avait de quoi faire frémir n'importe quel humain normalement constitué, et même Octavius Uppermind, libraire expérimenté héritier d'une longue lignée, affichait une mine soucieuse. Mais pas lui. Gilderoy Lockhart était dans son élément, adulé et admiré par tous et surtout de toutes. Le service d'ordre de la librairie réussissait à canaliser les gens et encaissait tout le stress de la situation tandis qu'il recevait les louanges et distribuait les paraphes avec une profonde délectation.
– Bonjour M. Lockhart, roucoula une jolie blonde qui s'approchait.
– Gladys ! Ma plus fidèle admiratrice ! Quel plaisir toujours renouvelé de vous voir !
Gladys Gourdenièze ne ratait jamais une apparition officielle de son idole. On aurait dit qu'elle n'avait pas d'autre but dans la vie que de suivre Gilderoy Lockhart où qu'il aille. Et si, au début de sa carrière de groupie, elle présentait un physique quelconque à peine sorti de l'adolescence, maintenant que quelques années avaient passé, elle devenait très attirante. En contrepartie elle gardait une jugeote à peine meilleure que celle d'un gnome des jardins.
Elle battit de ses longs cils et présenta une moue faussement boudeuse.
– Je crois que je n'ai plus la place. Il va falloir écrire autour du titre.
Elle tendit un livre dont la page de garde était noircie de mots écrits avec la même plume et la même emphase, témoins de plusieurs années d'assiduité.
– Oh non, je ne vais pas souiller le texte. Vous êtes tellement fidèle que vous méritez mieux que cela. Derek !
Le photographe officiel s'avança. Gilderoy contourna son écritoire et vint se placer à côté de la jeune femme, passant même le bras autour de ses épaules. On aurait dit qu'elle allait tomber en pâmoison.
L'appareil flasha et Gilderoy se pencha vers l'oreille de Gladys.
– Je trouverai un moment pour vous l'apporter moi-même une fois développée, susurra-t-il discrètement.
Il connaissait déjà son adresse, et il savait bien qu'elle lui ouvrirait volontiers sa porte, et d'autres choses aussi. Elle hurla de plaisir, rougit un peu en laissant courir son imagination, et quitta la file avec des idées plein la tête. Gilderoy fit un signe discret à un membre de la sécurité pour qu'il l'escorte au-dehors. Il fallait éviter le risque qu'elle subisse l'inimitié de rivales.
La séance se termina une heure plus tard, alors que chaque sorcière s'en était allée satisfaite de sa rencontre avec le magicien et du souvenir qu'il avait laissé en quelques lettres d'encre noire. Satisfait de cette très belle matinée, Gilderoy salua Uppermind et ses employés, les divers journalistes et officiels présents, puis partit avec Derek se restaurer à l'auberge du village. Le petit homme grassouillet, au bord de l'épuisement, commanda une assiette de viande roborative et une Bièraubeurre, mais Gilderoy se contenta d'un poisson et d'un jus de fruits. Comme à son habitude, le photographe se répandit en paroles, satisfaisant sa volubilité naturelle et compensant son mutisme forcé pendant la séance d'autographes. Il commentait en particulier le physique des diverses sorcières rencontrées, en des termes parfois égrillards. Le magicien se contentait de signes de tête et de réponses monosyllabiques, ce qui finit par étonner Derek. Habituellement, son patron le reprenait sur son vocabulaire car il détestait la vulgarité, et aujourd'hui il avait à peine froncé les sourcils à un moment.
– Vous m'écoutez ? finit-il par demander.
Coupé dans le fil de ses pensées, Gilderoy secoua la tête et lui fit un sourire d'excuse.
– Désolé, je suis en pleine réflexion pour mon prochain livre.
En vérité, ce qui occupait son esprit, c'était sa rencontre capitale de l'après-midi.
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À quelques lieues de là se trouvait une petite masure délabrée. On n'aurait pas pu toquer à sa porte en la rencontrant par hasard sur son chemin, tant elle était dissimulée, perdue entre champs et bosquets, masquée par une haie touffue, et apparemment à l'abandon. Pourtant, Gilderoy Lockhart, le célèbre magicien, s'avança à l'entrée, toujours vêtu de sa robe dernier cri, en contradiction totale avec son environnement. Ses escarpins cirés foulaient les herbes folles, ses cheveux manquaient de peu de s'accrocher aux fils invisibles de quelques toiles d'araignée, mais il frappa avec détermination au panneau de bois.
– Entrez, dit une voix rauque de l'autre côté.
Gilderoy poussa la porte et se retrouva dans la modeste pièce principale de la maison. Un homme à la mine fatiguée était assis à table en train de manger. Sur un divan reposait un épais manteau de voyage.
– M. Lockhart, je ne vous attendais pas si tôt, s'excusa le sorcier en se levant pour accueillir son visiteur.
– Allons, M. Lupin, ne vous dérangez pas. C'est à moi de m'excuser, en vérité. J'ai appris que vous étiez de retour et je me trouvais justement dans les environs. Et je dois dire que j'étais tellement impatient d'avoir de vos nouvelles.
Remus John Lupin serra la main que le magicien lui tendait et se dirigea vers ses bagages à peine défaits.
– Non, non, rien ne presse, intervint Gilderoy. Je vous en prie, finissez donc votre repas. Nous aurons tout le temps de parler affaires ensuite.
– Je vous sers quelque chose ?
– Je viens de déjeuner en ville, ne vous en faites pas.
Gilderoy s'assit dans le canapé et regarda un moment son hôte qui finissait son repas. L'homme avait à peine quelques années de plus que lui-même mais paraissait bien plus usé, le front barré de rides précoces, les cheveux déjà ponctués de mèches poivre et sel. Il mangeait lentement et ses gestes étaient précautionneux, sans doute à cause de la fatigue et des conditions difficiles de son voyage.
Finalement repu, Lupin se tourna vers Gilderoy avec un sourire las.
– Je pense que vous serez satisfait, commença-t-il.
– Vous avez rédigé un récit de votre périple ? Le contenu est digne d'intérêt ?
– Je pense que oui.
– Vous avez bien gardé le secret sur votre exploration, comme je vous l'avais dit ?
– Oui, assura Lupin. Il y avait en effet quelques journalistes au ministère, et je n'ai rien dit. Votre conseil était le bon. Un article de leur part aurait pu gâcher la possibilité de sortie de ce livre.
Il attrapa une liasse de parchemins et la tendit au magicien.
– J'ai rédigé au fil de l'eau. Je vous laisse juge de la qualité de ma prose.
Gilderoy ouvrit au hasard et lut un passage.
– Il faudra que je lise plus attentivement, mais votre style est bon, à première vue. Après, de toute manière, l'éditeur fera une revue de détail, et aura sans doute des modifications à vous faire apporter.
– Vous pousserez donc le manuscrit à votre éditeur ? Avec votre recommandation ?
– Eh bien, il reste à savoir si le contenu est suffisamment intéressant. Racontez-moi donc.
Lupin se lança alors dans un récit sommaire de son périple dans les Alpes Scandinaves, narrant les périls évités et les créatures rencontrées avec un certain talent de conteur. Gilderoy posa quelques questions, et sembla au départ sceptique sur l'intérêt du contenu. Il considérait les péripéties trop banales. Mais le plus intéressant restait à venir. Au cours de l'exploration d'un réseau de cavernes, Lupin avait dû affronter une demi-douzaine de dames des frimas. Ces créatures, de taille humaine et à la peau diaphane, ressemblaient un peu aux banshees. Capables de cris inhumains, elles pouvaient geler le cœur de leurs victimes et étaient de fait très dangereuses. Le combat était passionnant, nécessitant tout le potentiel magique du sorcier, à la fois pour se protéger de la funeste magie des monstres et pour les vaincre. L'ensemble, en tout cas, semblait tout à fait à la hauteur des attentes du magicien. Ce dernier parcourait en même temps le passage concerné dans le manuscrit et fronça les sourcils.
– Vous les avez vaincues, et puis c'est tout ? Elles ne gardaient pas un trésor ou quelque chose du genre ?
– Eh bien... hésita Lupin. Non, il n'y avait aucun trésor. J'imagine que ça rend la chute un peu plate..
– Il faudra arranger ça, confirma Lockhart. On peut se permettre de tordre la réalité sur ce genre de point mineur. Il me paraît important que vous ayez trouvé quelque chose – un objet magique quelconque par exemple. J'en parlerai à mon éditeur, on verra ce qu'il en pense.
Il referma le manuscrit d'un claquement sec.
– Tout cela me paraît tout à fait prometteur, clama-t-il en dévoilant toutes ses dents. C'est le début d'une précieuse collaboration.
Il se leva et posa la main sur l'épaule de Lupin. La fatigue aidant, l'explorateur n'avait pas remarqué que l'autre main de Lockhart avait attrapé sa baguette magique.
– Oubliettes !
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Il existe deux formes au sortilège d'oubli. L'une d'entre elles, effroyablement simple, provoque des dégâts considérables dans la mémoire générale de l'individu, le rendant effectivement amnésique. Cette forme n'était pas adaptée à la situation car elle attirerait trop de questions. L'autre forme est plus complexe et plus subtile. Elle permet d'effacer un pan précis de la mémoire, qu'il faut viser et circonscrire avant de l'éliminer. Il s'agit donc d'une forme plus avancée de Légilimencie. Elle est beaucoup plus propre mais aussi bien plus risquée puisqu'elle s'apparente à un combat mental contre la victime.
Gilderoy fut surpris de la résistance de Lupin. Malgré l'épuisement du voyage, le sorcier combattait vigoureusement l'intrusion mentale. Mais Gilderoy était un bien trop grand spécialiste dans l'art de la kleptomencie. Il lutta une longue minute pour se frayer un chemin dans l'esprit de l'explorateur et trouva facilement la zone de mémoire à cibler, qui affleurait naturellement puisqu'elle venait d'être sollicitée. Quand il commença à l'éliminer, la résistance mentale de Lupin s'opposa de plus belle, avec la férocité d'un loup furieux. Gilderoy redoubla d'efforts, laissant déferler toute la puissance de sa magie, et brisa la barrière de sa victime qui s'effondra sous le choc.
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Gilderoy regarda Lupin d'un œil inquiet. Il avait été obligé de s'employer plus que jamais, et craignait d'avoir occasionné des dégâts collatéraux significatifs. L'homme finit par ouvrir les yeux, le regard passablement hébété.
– Bon, lança Gilderoy comme si de rien n'était, je vais regarder ça. Mais je vais être franc, avec un jeune troll des montagnes mis en fuite pour plus grand exploit, je doute que ce récit suffise à mon éditeur. Je suis désolé, M. Lupin, mais il y a peu d'espoir.
Il montra le manuscrit qu'il tenait dans la main.
– Mais je vais tout lire attentivement. Peut-être y aura-t-il quelque chose à en tirer.
– Oui... d'accord... balbutia Lupin.
– Et je vous conseille de traiter tout votre linge contre les mitegèles. Une infestation est courante dans les régions que vous avez traversées.
Il tendit un livre à Lupin.
– Tenez : un exemplaire de mon guide des nuisibles. La marche à suivre est expliquée dedans.
Lupin attrapa machinalement le livre.
– Oui, enfin, je sais faire...
– Eh bien tant mieux. Je dois vous laisser maintenant. J'ai beaucoup à faire.
Gilderoy prit congé d'un Lupin fort désorienté et se mit en route pour un retour chez lui. Il songeait déjà à ce qu'il ferait de cette histoire. Le plan était simple, en somme. Il garderait un certain temps l'ouvrage, le temps nécessaire pour feindre avoir étudié la question. Il le rendrait avec une réponse négative mais amputé de la partie intéressante. Puis, dans un an environ, il ferait lui-même un voyage en Scandinavie, resterait dans un hôtel avec spa, se promènerait un peu alentours, et reviendrait avec un tout nouveau roman passionnant sur son affrontement avec des dames des frimas.
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Dans sa maison, Lupin jeta à la poubelle le livre de Lockhart, avec mauvaise humeur. Il n'avait pas besoin de conseils pour se débarrasser d'insectes, et le peu d'enthousiasme du magicien concernant son voyage ne l'incitait pas à vouloir garder un livre de cet auteur. Il se rassit ensuite dans son divan et se massa les tempes, en proie à un violent mal de crâne. Décidément, ce voyage l'avait durement éprouvé. Il allait avoir besoin de beaucoup de sommeil pour rattraper tout ça.
