Je suis sincèrement désolée pour le temps que j'ai mis à vous donner ce deuxième chapitre. Entre les partiels et la reprise des cours, j'ai été très occupée. Je ferais de mon mieux pour poster le plus régulièrement possible, mais je ne peux malheureusement rien vous promettre. Toujours est-il, j'espère que cette suite vous plaît ! Je vous remercie encore pour toutes vos review. Bonne lecture ! :)
Chapitre 2 – Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai.
_ Moyenne des filles portant une jupe ou une robe en dessous du genou, environs 77%. Moyenne des filles portant un décolleté outrageusement plongeant, environs 64%. Taux d'œstrogène présent dans cet amphithéâtre… Huuuum, 94%.
Emma leva les yeux au ciel. Ruby avait insisté pour assister au cours du professeur Jones. Emma avait essayé de l'en dissuader. Mais Ruby était impossible à détourner de son but : une fois qu'elle avait une idée en tête, la seule personne capable de la faire changer d'avis – et encore pas toujours à tous les coups – c'était sa grand-mère. Depuis le début de l'heure, Ruby s'amusait à calculer ce genre de statistiques, absolument inutiles et hors sujet avec le thème du cours.
_ Ruby Lucas, si tu ne la boucles pas dans les secondes qui suivent, je te prive de tes croissants frais du matin ! murmura la blonde.
Ruby se contenta pour toute réponse de lui tirer la langue de la manière la plus puérile qu'il soit.
_ Il n'y a que toi pour rester aussi impassible devant tant de sex-appeal ! Chuchota la brunette à sa voisine.
Emma soupira tout en continuant tant bien que mal de prendre des notes.
_ Je suis surtout la seule concentrée sur les mots qui sortent de sa bouche et pas sur son accent irlandais ou sur ses fesses trop bien moulées dans son jean, répliqua la jeune femme.
Ruby gloussa, mais ne dit pas un mot de plus.
_ Est-ce que quelqu'un sait pour qui et pourquoi Victor Hugo a écrit ce poème ?
Emma soupira devant le silence complet qui assomma la salle après la question du professeur. S'il y avait bien un pourcentage pour lequel elle était sûre, c'était celui du taux d'imbéciles et d'ignorants présents à ce cours.
_ Pour sa fille Léopoldine, marmotta-t-elle tout en le rajoutant à ses notes, sans même attendre la réponse exacte.
La seconde suivante, son bras gauche s'élevait dans les airs pour attirer l'attention du professeur. Emma sursauta. Ruby avait attrapé son coude et c'était elle qui agitait le bras de sa meilleure amie. Emma repoussa d'un geste brusque la main de Ruby, mais il était trop tard, le mal était fait.
_ Oui, mademoiselle ? Demanda le professeur Jones en la pointant du doigt.
La moitié des visages de la salle se tournèrent vers elle et Emma sentit son visage s'empourprer. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'accepta d'en sortir. Le professeur attendit patiemment, les bras croisés sur son torse. Ruby enfonça son coude dans les côtes de la jeune femme, qui lui lança un regard noir, avant de répondre d'une voix rauque à la question du professeur.
_ Victor Hugo a écrit ce poème pour sa fille, Léopoldine. Elle s'était noyée, à Villequier, en France.
Un sourire content se dessina sur le visage de l'enseignant.
_ Exacte mademoiselle, acquiesça-t-il en hochant la tête. Je suis heureux de constater qu'au moins une personne semble suivre et s'intéresser à mon cours.
Les regards noirs qui fusèrent sur Emma après cette remarque du professeur, ne firent qu'augmenter l'embarras de la jeune femme. Il reprit son cours comme si de rien était et Emma s'enfonça dans son siège, continuant de prendre des notes, un peu plus distraitement qu'au début de l'heure. À côté d'elle, Ruby arborait un sourire jubilatoire.
_ Tu viens de perdre tes croissants frais du matin, Wolfy ! Murmura Emma entre ses dents.
Ruby laissa échapper un gloussement discret.
_ Ce n'est pas grave, ça en valait la peine.
Emma gratifia sa meilleure amie d'un nouveau regard assassin avant de replonger dans sa prise de note avec autant d'assiduité que son cerveau encore en ébullition le lui permettait.
Pour se faire pardonner de sa petite blague du matin, Ruby avait insisté pour offrir à Emma son dîner chez Matthew. La brunette sortit le grand jeu. Leur table au fond de la salle, du champagne, les meilleurs plats de la carte et une bouteille de Bordeaux absolument divine. Emma avait joué les boudeuses pendant tout l'apéritif pour finalement laisser tomber le masque de la meilleure amie fâchée lorsque Julien, l'un des serveurs, avait déposé devant elle une assiette remplis de deux énormes tranches de foie gras.
_ C'est Noël ? Avait demandé la jeune femme en tartinant un toast.
Ruby s'était contentée de lui adresser son plus beau sourire. Les assiettes s'enchaînèrent, toutes plus remplies les unes que les autres. Lorsque Julien lui avait apporté une coupelle remplie d'une glace Poire Belle Hélène, Emma avait cambré son dos, les mains sur le ventre.
_ Ah non, je ne peux plus rien avaler là ! Mon estomac va exploser !
Ruby lui lança un regard de défi et plongea une cuillère avide dans la coupe de son amie.
_ Hé ! Ça ne veut pas dire que tu dois manger cette glace à ma place ! Répliqua Emma en tirant le dessert vers elle.
Les deux jeunes femmes terminèrent leur repas en riant. La fausse mauvaise humeur d'Emma s'était évaporée aussi vite qu'elle ne s'était installée. Alors que le serveur venait de rapporter en cuisine leurs dernières assiettes, Ruby se mit à couiner et gesticuler comme une petite souris devant un morceau de fromage.
_ Qu'est-ce qu'il y a ? S'enquit Emma.
Ruby lui désigna du menton le bar derrière elle. Emma se retourna et comprit immédiatement le pourquoi du comportement de son amie. Elle leva les yeux au ciel en soupirant.
_ Oh je t'en prie Ruby ! Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! Ruby, que…
Mais Ruby n'entendait plus rien. Elle s'était levée et se dirigeait droit vers le tabouret du professeur Jones. Emma poussa à nouveau un long soupire. Elle se retourna pour voir Ruby et son professeur s'approcher de leur table. La brunette déposa une pinte de Guinness devant Emma, un immense sourire lui barrant le visage.
_ Regarde qui j'ai croisé au bar ! S'exclama-t-elle joyeusement.
_ Professeur Jones, le salua poliment Emma.
_ Mademoiselle Nolan. Mais je vous en prie, appelez-moi Killian. Professeur, ça fait très… Formel, répondit-il en passant une main dans ses cheveux.
C'était assez bizarre de croiser son professeur autre part que dans les couloirs de l'université ou dans une salle de cours. La présence de l'enseignant à leur table mettait la jeune femme mal à l'aise. Elle avala une gorgée de sa Guinness, mais la boisson glissa dans sa gorge telle du plomb liquide. Il fallait qu'elle trouve une excuse pour s'éclipser.
_ Je-Je m'excuse, mais je dois sortir… Téléphoner. Je reviens dans cinq minutes Ruby.
Sa meilleure amie fronça les sourcils et attrapa de justesse le portable d'Emma encore sur la table.
_ Je suis persuadée que ça peut attendre.
Comprenant que c'était un combat perdu d'avance, elle se rassie et bu une longue rasade de bière. Le professeur ne semblait pas plus à l'aise que la jeune femme. Il se tenait très droit, les muscles de ses avant-bras étaient tendus, sa poigne crispée autour de sa pinte de Guinness. Quelle idée stupide était encore passée par la tête de Ruby…
_ Alors, Killian… Commença-t-elle, un large sourire jubilatoire illustrant son visage. Est-ce vraiment votre première année en tant que professeur ?
Il leva le nez de sa bière pour répondre.
_ Oui, absolument. Je suis toujours étudiant chercheur, il me reste deux ans avant de terminer mon master, mais lorsque Bates m'a proposé un poste, je n'ai pas hésité. Pour moi, l'expérience de maître de conférences m'a semblé être une très bonne chose.
_ Vous êtes jeune pour un professeur !
L'esquisse fugace d'un sourire vint étirer ses lèvres.
_ Pas tant que ça… Et vous mademoiselle Lucas, j'ai été surprise de voir qu'une brillante étudiante en mathématique et physique pouvait être intéressée par un cours de Littérature.
Emma réprima un rire alors que le visage de Ruby se figeait de surprise.
_ Je ne faisais qu'accompagner Emma. Soutient amicale, répondit-elle sans que son sourire ne disparaisse pour autant.
Monsieur Jones leva un sourcil moqueur en direction de Ruby avant de gratifier la blonde d'un regard furtif.
_ Soutient amicale ? Raya la jeune femme à mi-voix. Emma avala d'une traite le reste de sa bière et ramassa ses affaires. Bon et bien, je vais vous laisser, j'ai du travail qui m'attend. À lundi monsieur.
Ruby n'eut pas le temps de dire quoi que ce soit, le jeune professeur non plus d'ailleurs, Emma sortit en trombe du restaurant. Énervée, elle tapa dans une pomme de pin et l'envoya valser quelque mètre plus loin.
Lorsque Ruby rentra à l'appartement, une petite demi-heure plus tard, elle trouva sa meilleure amie couchée dans son lit, le nez dans un livre d'histoire. La jeune femme se fit discrète et ne pipa pas un mot. Son silence ne dura pas longtemps. Ruby apparut dans l'encadrement de la porte.
_ Tu es fâchée ? Demanda-t-elle d'une toute petite voix.
Emma posa son livre sur sa table de nuit et se redressa sur un coude pour répondre à Ruby.
_ Oui… Et non.
La brunette se dandina d'un pied sur l'autre.
_ Plus oui ou plus non ?
_ Plus non, répondit Emma avec un petit sourire.
Ruby sauta au cou de sa meilleure amie, lui plaqua un énorme baiser sur la joue et sortie en sautillant de la pièce.
_ Bonne nuit Swan, lança-t-elle avant de refermer la porte de sa chambre.
_ Bonne nuit Wolfy, répondit Emma en étouffant un bâillement.
Elle éteignit la lumière et plongea au chaud sous ses couvertures, où elle ne tarda pas à tomber entre les mains de Morphée.
Le mois de septembre touchait déjà à sa fin. Les arbres qui décoraient la cours et les jardins du campus commençaient déjà à revêtir leurs couleurs d'automne, un mélange délicat d'écarlate, de brun et d'ambre. Emma marchait en direction de la bibliothèque, réfléchissant au cadeau qu'elle pourrait rapporter à son fils. Un livre ? Non, il en avait déjà trop. Un vêtement ? Trop classique. Un jouet ? Oui, mais quoi ? Il avait déjà tout. Henry était loin d'être un enfant malheureux. Il avait une famille aimante et ne manquait jamais du rien. La jeune femme poussa la porte de la bibliothèque. Il faisait bon à l'intérieur et le lourd silence apaisa Emma immédiatement. Elle déposa une partie de ses livres au comptoir, puis se mit en quête d'une table tranquille. Elle réussit à travailler pendant toute l'après-midi, s'arrêtant seulement pour étirer ses muscles engourdis ou pour boire une gorgée de café. Cette quatrième année n'était pas de tout repos. Avant de partir, elle alla ranger les livres qu'elle avait utilisés pour son travail. Mais entre son sac et la pile d'ouvrages qu'elle portait dans ses bras, son équilibre était franchement précaire. Elle manqua de tomber le nez contre le sol à plusieurs reprises, mais se retint de justesse. Le dit le proverbe « jamais deux sans trois » la rattrapa au tournant et la troisième fut la bonne. Alors qu'elle essayait tant bien que mal de reposer un des volumes à sa place, en haut d'une étagère, le reste de la pile de livres échappa à ses bras et atterrit par terre en grand fracas, la déséquilibrant par la même occasion. Emma se retint de crier, mais miraculeusement la chute ne fut pas douloureuse. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle en comprit la raison. Monsieur Jones avait amorti sa chute en la rattrapant par les épaules. Emma se dégagea brusquement, le visage rouge. Elle bafouilla quelque chose d'inaudible qui était censé être un remerciement et ramassa aussi vite qu'elle le put, ses livres échoués au sol. Le jeune professeur lui tendit l'un d'entre eux après avoir jeté un œil à la couverture.
_ Anthologie de la poésie française du 18ème siècle ? Je vois que vous suivez mes conseils de lecture.
Emma attrapa l'ouvrage et le rangea dans son sac avant de répondre.
_ Il semblerait, oui.
La jeune femme était vraiment mal à l'aise et instinctivement, se mit à danser d'un pied sur l'autre.
_ Quel est votre sujet d'exposé déjà ? Demanda-t-il à voix basse.
_ Les poètes européens romantiques du 18ème siècle, hasarda la blonde dans un souffle.
Le professeur hocha la tête, satisfait.
_ Un sujet intéressant. Vos recherches sont-elles concluantes ?
_ Pour le moment oui.
_ Dans ce cas, je ne vous retarde pas plus. A vendredi mademoiselle Nolan.
Et il s'enfonça dans les rayonnages, promenant ses doigts sur la tranche des livres qui défilaient à chacun de ses pas. Emma reprit son souffle lentement, puis tourna les talons en direction de la sortie. Elle n'avait pas fait trois pas dehors que la voix de son professeur retentissait à nouveau dans son dos. L'étudiante fit volte-face et le vent rabattit ses longs cheveux blonds dans sa figure. Un court instant, monsieur Jones la regarda, hébété. Puis il se ressaisit, les joues légèrement rosies, ce qu'Emma mit sur le compte du vent froid de la fin d'après-midi.
_ Je… Je voulais vous demander, commença-t-il hésitant. Je mets en place des soirées littéraires, les jeudis à partir de 21h00 chez Matthews. Les gens pourront venir y lire des extraits de leurs livres préférés, des poèmes, des chansons… Comme vous travaillez sur la poésie du 18ème, je me suis dit que vous pourriez être intéressée. Il y aura des professeurs, des étudiants… Ce sera ouvert au public bien évidemment. Alors, si vous souhaitez venir… Vous serez la bienvenue.
_ Je ne sais pas si j'aurais le temps, mais, je me souviendrai de la proposition. Merci.
Elle sourit poliment et s'éloigna à grandes enjambées. Son estomac se tordait dans tous les sens, sont cœur battait à tout rompre et ses pommettes la brulaient. L'attitude du professeur était déroutante pour Emma. Et pourtant, il ne se comportait pas de manière outrageante il agissait comme n'importe quel professeur. Sa proposition n'était pas un traitement de faveur, seulement un conseil pédagogique donné à une élève lambda. Ressaisis-toi, se morigéna la jeune femme en tournant brutalement la clé dans la serrure. Elle balança son sac sur son lit et enleva avec tout autant de délicatesse son blouson en cuir. Pourquoi donc était-elle en colère ? Ce n'était pas comme s'il l'avait invité à boire un verre ou à aller dîner ensemble ! Pourquoi se mettre dans des états pareils ?
_ C'est ton professeur, grinça Emma entre ses dents. Un professeur comme un autre. Et tu es son élève.
Tout en se soliloquant à elle-même, la blonde attrapa une tasse et se servit en café avant de s'attaquer à la cuisine. Peut-être alors réussirait-elle à se détendre un peu. Elle était en colère contre elle pour s'être ainsi laissé avoir par les beaux yeux de monsieur Jones. Elle n'était pas une de ses gamines frivoles. Elle avait vingt-quatre ans, elle était une adulte et il n'y avait que deux hommes dans sa vie : son père et son fils. Personne n'avait le droit de venir déranger cet ordre-là.
Ruby déboula dans l'appartement une heure plus tard. Le repas était presque prêt. Emma déambulait dans la cuisine pour mettre le couvert. Le studio sentait bon les effluves de cuisses de poulet au miel, tout juste sortis du four. La brunette huma l'air en se léchant les babines.
_ Huuuum, dit-elle, ça sent super bon par ici.
Emma lui lança un clin d'œil complice.
_ Si madame veut bien se donner la peine, le dîner est servie !
Les deux amies papotèrent de leur journée. Ruby lui raconta ses cours de chimie et l'accident qu'un des élèves avaient failli causer en faisant un mauvais mélange. La jeune femme s'indigna devant un tel manque de concentration, s'appuyant sur le fait qu'en quatrième année, on avait plus le droit de faire des erreurs de débutants. Emma lui relata sa journée, passant volontairement sous silence sa « rencontre » avec son professeur. Rien qu'en y repensant, ses nerfs se roulaient en pelote. Elle parla tout de même des soirées littéraires à Ruby. Après tout, c'était plutôt une bonne idée ce genre de soirée ça ferait une occasion de plus pour manger chez Matthews et pour se cultiver par la même occasion. Ruby adora l'idée. De toute façon, associer le mot soirée au nom de Matthews était le meilleur moyen d'emballer la brunette sur n'importe quel projet !
Le jeudi soir arriva plus vite qu'Emma ne l'eut cru. Ruby avait pris le soin de réserver une table – leur table, pour le soir. Matthew leur avait dit que les réservations étaient déjà presque complètes. Le projet de soirées littéraires semblait emballer beaucoup de monde. Elles arrivèrent peu avant 21h00 et la salle était déjà comble. Des gens étaient assis au bar, des chaises avaient été ajoutées au bord de l'estrade… Il ne restait de vide que leur petite table, coincée au fond de la salle. Elles saluèrent Matthew qui courrait derrière le comptoir pour satisfaire les demandes de ses clients et allèrent s'asseoir à leur place. Emma fouilla la sale du regard, mais ne le retrouva pas. Le poids qui pesait jusque-là sur ses épaules s'envola comme une plume. Peut-être avait-il eu un empêchement. Matthew en personne vint prendre leur commande. Ils jacassèrent quelque minute jusqu'à ce que le micro au milieu de la scène se mette à grésiller. Le cuisinier s'éclipsa et les deux jeunes femmes prêtèrent attention à l'homme debout au milieu de la scène.
_ Ah ben ça alors ! S'exclama Ruby dans un souffle. Puis son regard se tourna vers sa meilleure amie. Tu le savais n'est-ce pas ? Tu le savais que c'était lui qui organisait cet événement ?
Emma se sentit rougir, mais se retint de mordre à l'hameçon.
_ Non, je n'étais pas au courant. J'ai seulement reçu un mail des délégués de ma promotion parlant de ces soirées littéraires.
Elle savait très bien que Ruby ne la croyait pas. Mais elle ne lui dirait pas pour autant la vérité. Pas maintenant en tout cas. Elle fit mine d'être absorbé par les paroles de son professeur, ce qui n'était pas si difficile à faire…
_ Je vous remercie d'être venu si nombreux et j'espère que vous apprécierez tous autant que moi cette première séance. Alors pour inaugurer la première soirée littéraire, je vais moi-même lire un poème.
Il s'assit sur un petit tabouret, régla le micro à sa hauteur et se concentra.
_ Il s'agit là du prologue de l'Acte II de Roméo et Juliette, de William Shakespeare. Un classique, mais un classique que j'affectionne beaucoup. Il se racla la gorge avant de commencer à déclamer.
« Maintenant, le vieil amour agonise sur son lit de mort,
Et une passion nouvelle aspire à son héritage.
Cette belle pour qui notre amant gémissait et voulait mourir,
Comparée à la tendre Juliette, a cessé d'être belle.»
Il marqua une courte pause, hésitant, le regard vague et nostalgique. Ses doigts s'étaient crispés un peu plus sur la couverture du livre.
« Maintenant Roméo est aimé de celle qu'il aime :
Et tous deux sont ensorcelés par le charme de leurs regards. »
Le professeur leva ses yeux de son ouvrage et les posa dans la foule. Non, pas dans la foule. Emma se sentit rougir jusqu'à la racine des cheveux. Elle sera ses poings sous la tables et se mordit la langue. Il la regardait elle. Elle détourna son propre regard et se mit à jouer avec un morceau de pain. Ruby, bouche bée, admirait le spectacle sans se soucier d'elle. L'enseignant continua de déclamer son poème, comme si de rien était.
« Mais il a besoin de conter ses peines à son ennemie supposée,
Et elle dérobe ce doux appât d'amour sur un hameçon dangereux.
Traité en ennemi, Roméo ne peut avoir un libre accès
Pour soupirer ces vœux que les amants se plaisent à prononcer »
Emma n'osait plus relever les yeux de la nappe. Le sang battait à ses tempes comme des milliers de tambours. Sa voix avait quelque chose d'envoûtant, son accent était comme plus marqué c'était à la fois doux et sec, comme une brise d'été sur la plage. On pouvait presque sentir la mer venir chatouiller vos orteils et le soleil chauffer votre peau. Un frisson parcouru son échine et elle fut tenté, quelque folle seconde, de jeter un coup d'œil à la scène.
« Et Juliette, tout aussi éprise, est plus impuissante encore
À se ménager une rencontre avec son amoureux.
Mais la passion leur donne la force, et le temps, l'occasion
De goûter ensemble d'ineffables joies dans d'ineffables transes. »
Une salve d'applaudissements s'en suivit et le jeune homme salua la foule d'une petite courbette, laissant sa place à un étudiant de doctorat. Matthew arriva avec leurs assiettes, mais Emma ne mangea pas. Elle n'avait plus d'appétit. Elle se força à avaler quelque bouchée de sa salade César, sans grande conviction. Le problème ne venait pas de la nourriture, comme d'habitude, elle était excellente. Seulement, son cerveau était en ébullition. Pourquoi ce regard ? Pourquoi elle ? Elle prétexta un besoin pressant pour sortir de table. Elle se frayait un chemin en zigzagant entre les tables pour rejoindre les toilettes, lorsque l'on agrippa son bras par-derrière.
_ Mademoiselle Nolan, vous avez finalement pu venir à ce que je vois.
C'était lui. Forcément.
_ En effet, oui, répondit sèchement la jeune femme. Si vous voulez bien m'excuser, dit-elle en indiquant la porte dans son dos.
Il la laissa partir, un peu surpris par son attitude brusque. Emma s'engouffra dans la pièce et s'enferma dans une toilette. Elle rabaissa la cuvette et s'assit par-dessus. Elle devait se calmer et surtout arrêter de se faire des films. Ce n'était que des coïncidences, rien de plus. Il l'avait fixé comme il aurait pu fixer n'importe qui. Peut-être même qu'il avait regardé Ruby. Elle ressortit quelque minute plus tard, un peu plus tranquille, mais évita soigneusement de croiser son professeur. Elle finit de manger son plat, discutant avec Ruby et écoutant d'une oreille distraite les récitations des différentes personnes qui se succédaient sur l'estrade. La fin de la soirée se déroula sans encombre. Les deux jeunes femmes rentrèrent à pied jusqu'à leur appartement. Sur le chemin du retour, Ruby ne put s'empêcher de mentionner la prestation du beau professeur.
_ Il était… Resplendissant !
Emma leva les yeux au ciel.
_ Il a un charisme fou, continua la brune. C'est impressionnant ! Et cet accent… Délicieux !
_ Franchement Ruby, tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ! L'implora son amie.
_ Ose me dire que tu n'as pas apprécié sa prestation !
Emma ouvrit la bouche dans le vide : aucun son ne daigna en sortir. Ruby lui lança un de ses célèbres regards « Je te l'avais dit ».
_ Et d'abord, qu'est-ce qu'il te voulait tout à l'heure. J'ai aperçu votre échange de loin. Tu avais l'air remonté, comme Granny quand elle se rend compte que je porte une jupe trop courte !
Emma pinça les lèvres. Rien n'échappait à l'œil avisé de Ruby. Elle chercha une excuse plausible à lui balancer, mais rien ne vint, alors elle opta pour la vérité. Ruby ne répondit rien une fois l'aveu confessé. Emma la remercia intérieurement pour son silence. Elle se sentait suffisamment fautive, elle n'avait pas envie qu'on remue le couteau dans la plaie. Mais c'était mal connaître Ruby. Le petit génie ne tarda pas à retrouver la parole.
_ Tu en pinces pour lui en fait ! S'exclama la jeune femme, un énorme sourire barrant son visage. Tu en pinces pour lui, mais tu le nies totalement !
Emma ne dit rien. Elles entrèrent dans l'appartement, Ruby babillant des inepties auxquelles la jolie blonde ne fit pas attention. Elle repassait en boucle sa dernière phrase. Elle en pinçait pour son professeur et ne voulait pas se l'avouer ? Et puis quoi encore !
Emma repoussa son assiette loin d'elle, la main sur son estomac. Elle poussa un soupire de satiété qui tira un sourire à son père.
_ Maman, tu sais qu'on ne meurt pas de faim à Bates ?
Mary Margaret ne répondit rien et s'éloigna avec les restes du dessert. C'était bon d'être de retour à la maison, de revoir ses parents, son frère, son fils et ses amis. Henry était à l'étage, avec Noa ils jouaient certainement aux jeux vidéo à en juger par les bruits d'épées s'entrechoquant et les rugissements de monstres. Ruby servait le café alors que Granny aidait Mary Margaret avec les restes du repas. Emma regroupa les assiettes vides et les apporta à sa mère dans la cuisine.
_ Alors, demanda David en faisant tourner son couteau entre ses doigts, comment ça se passe les cours ?
_ Plutôt bien, répondit Ruby en versant du café dans la tasse d'Emma. Les cours sont très intéressants, mais c'est plus intense que l'année précédente. On a beaucoup de boulot.
Emma hocha la tête en guise d'approbation. Ensuite, Ruby se mit à exposer sa thèse sur les cellules-souches. Elle assomma tout le monde à coup de termes scientifiques incompréhensibles et si sa grand-mère ne l'avait pas arrêté, elle aurait pu continuer ainsi pendant des heures.
_ Et toi Emma ? Demanda Granny. Comment ça se passe cette dernière année.
Emma sourie à la vieille femme. Elle expliqua brièvement ces différents projets et sa mère s'enthousiasma en l'entendant parler de son exposé sur la poésie du 18ème siècle.
_ Je pourrais te prêter quelques ouvrages si tu veux ? Proposa Mary Margaret. Pendant mes études pour devenir professeur, j'ai un peu travaillé sur ce sujet. Je dois avoir quelque livre qui traîne dans la bibliothèque.
Emma hocha la tête et termina sa tasse de café. Elle se leva pour débarrasser la table, lorsque Ruby repris la parole. Une petite lueur espiègle dansait dans les yeux de son amie et Emma se dit que ça ne valait rien de bon.
_ C'est pour le cours du professeur Jones que tu dois faire cet exposé, non ?
Nous y voilà ! Emma leva les yeux au ciel et continua de ramasser les tasses et les coupelles sans un mot. Son mutisme tira un gloussement à Ruby. David lança un regard interrogateur à sa fille.
_ Qui est-ce professeur ? S'enquit-il.
Emma disparut derrière le bar pour remplir le lave-vaisselle. Ruby ne se fit pas prier pour répondre à sa place.
_ Un nouveau professeur d'histoire et de littérature. Ses cours ont beaucoup de succès. On comprend pourquoi vu le morceau !
_ Ruby ! S'indigna sa grand-mère.
Emma réapparut de derrière le comptoir et adressa un regard noir à sa meilleure amie. David et Mary Margaret fixaient leur fille d'un œil suspect.
_ Ne me regardez pas comme ça ! Grogna la jeune femme. Oui, ce professeur à un joli minois qui lui permet de remplir un amphithéâtre sans avoir à prononcer le moindre mot. Et alors ? Moi ce qui m'importe, se sont ses cours. Cours qui ont d'ailleurs très intéressants. Il est diplômé de Cambridge en littérature et histoire européenne tout de même !
Mary Margaret adressa un sourire à sa fille alors que David restait les bras croisés sur sa poitrine, les yeux plissés en direction de sa fille. Emma fit semblant de ne pas remarquer l'attitude de son père. Ruby ne s'arrêta pas en si bon chemin, et ajouta que le jeune professeur était également l'instigateur de soirées littéraires chez Matthew.
_ Il a un petit accent irlandais… Miam !
Granny gratifia sa petite fille d'un regard assassin que Ruby ignora superbement. Emma secoua la tête dépitée.
_ Si on changeait de sujet ? Proposa la blonde.
Étrangement, personne ne fut contre cette décision. Mary Margaret raconta ses journées à l'école, ses élèves, ses projets pour l'école, le tout avec beaucoup d'enthousiasme, comme à son habitude. David mentionna quelque fait divers cocasse arrivé au poste avec son collègue Graham. Granny se contenta de lâcher les ragots croustillants qu'elle avait interceptés derrière son bar. Mais Storybrooke restait une petite ville très calme. Une des raisons pour laquelle Emma l'aimait tant. Après que le repas, Emma monta à l'étage chercher son fils. Elle avait besoin d'un tête-à-tête avec son petit garçon et pour cela, rien de mieux qu'une promenade dans le parc municipale accompagnée d'une glace. Henry ne se fit pas prier et abandonna Noa et les jeux vidéo pour suivre sa mère.
Le parc était presque vide. Ils s'arrêtèrent chez le glacier ambulant à qui Henry commanda un cornet chocolat vanille. Emma pris la main de son fils dans la sienne et ils se mirent à arpenter les chemins du parc en discutant de choses et d'autres. Ils firent une pause à l'aire de jeux et Emma contempla avec ravissement le petit garçon rire aux éclats en glissant sur le grand toboggan rouge. Ce toboggan était hors d'âge. Emma elle-même se souvenait avoir descendu ce jeu des dizaines et des dizaines de fois au cours de son enfance. Un sourire heureux étira ses lèvres. Son sourire s'évapora trop rapidement lorsqu'elle reconnut la voix qui la hélait dans son dos. Neal. Elle se retourna vers le père de son enfant, le regard froid, les bras croisés sur sa poitrine. Henry qui avait reconnu son père se mit à courir dans sa direction. Neal attrapa le petit garçon et le fit tourner en l'air un instant avant de le serrer bien fort contre lui. Le cœur d'Emma se serra. Elle aurait tellement aimé pouvoir pardonner à Neal. Elle aurait tellement aimé que son fils puisse avoir ses deux parents réunis. Elle savait au plus profond d'elle-même qu'Henry souffrait de cette situation.
_ Tu es venue passer le week-end chez toi ? L'interrogea Neal.
Emma hocha la tête. Neal laissa filer son fils qui indiqua d'un geste la balançoire. Les deux adultes suivirent Henry jusqu'au jeu en question. Neal se mit à pousser le petit garçon dans le dos pour qu'il décolle. Les éclats de rire d'Henry étaient agréables à entendre. Emma sortit son portable et immortalisa le moment par quelque cliché.
_ Alors, tout se passe bien à Bates ? S'enquit-il.
_ La routine… Éluda Emma en haussant les épaules.
Le silence reprit place entre eux. Un silence lourd de sens et de souvenirs. Quand Emma était en présence de son ancien petit ami, elle ne pouvait empêcher sa mémoire de lui faire revivre le jour où elle avait appris son départ.
Elle était au bureau de son père. C'était comme ça tous les weekends. Elle aidait son père avec la paperasse administrative, parce qu'elle était beaucoup plus rapide que lui avec un ordinateur. Le téléphone s'était mis à sonner. David avait décroché. Son visage avait blêmi. Il avait lancé un drôle de regard à sa fille. Après avoir raccroché, il avait dit à Emma de rentrer à la maison. Elle avait obtempéré, car depuis qu'elle avait appris sa grossesse, elle avait décidé d'arrêter de jouer les rebelles. Elle était donc rentrée chez elle. Sa mère avait été surprise de la voir rentrer si tôt. Emma avait passé le reste de la journée à cuisiner pour le vide grenier qui avait lieu le lendemain. Elle ne savait plus à combien de tournées de cookies elle en était quand son père était rentré. Il avait le visage grave. Il s'était approché de sa fille, lui avait pris les mains et lui avait dit, d'une voix qui se voulait forte, mais qui ne cachait que trop mal un mélange de tristesse et de profonde colère : « Neal est parti. Il a fugué ce matin. Je n'ai pas réussi à le rattraper. »
Au départ, Emma avait cru que c'était une blague. Et puis elle avait compris que son père était sincère. Le couteau s'était planté en plein dans son cœur, y ouvrant une brèche énorme. Brèche qu'elle n'avait pas réussi à refermer, même après toutes ces années.
Henry tira sur la manche de sa mère et Emma reprit pied dans la réalité.
_ Papa vaut m'offrir un chocolat chaud chez Granny. On y va ? Demanda-t-il, un énorme sourire plaqué sur son adorable visage poupin.
La jeune femme hésita. Allers ensemble chez Granny ? Les gens pourraient prendre cela pour une réconciliation et alors, la rumeur se répandrait comme une traînée de poudre dans toute la ville.
_ D'accord.
L'approbation était sortie toute seule de sa bouche, sans que la jolie blonde ne réalise le poids de ses mots. Henry avait attrapé la main de son père, puis celle de sa mère et c'est ainsi qu'il s'était rendu chez Granny. Emma avait d'abord trouvé la situation très déstabilisante. Et puis, comme à chaque fois, son malaise avait disparu devant le sourire de son enfant. Cette lueur de bonheur qui dansait dans ses yeux, l'éclat de son rire, les petites fossettes qui se creusaient aux coins de ses joues quand il souriait… Neal commanda trois chocolats chauds avec supplément chantilly, saupoudrés de cannelle, et Granny faillit bien avoir un arrêt cardiaque en les voyant entrer tous les trois dans son petit restaurant. Ruby n'était heureusement pas là, mais Emma savait que sa meilleure amie serait rapidement au courant… Une fois leurs tasses vides, Emma expliqua à son fils qu'il était temps de rentrer. Le petit garçon embrassa son père. La jolie blonde se contenta de lui adresser un sourire. Petit à petit, elle arriverait peut-être à lui pardonner en fin de compte. Elle serra la main d'Henry dans la sienne et ils regagnèrent la maison de ses parents en chantant des comptines.
Et voici ! Impressions, reviews ? :)
