Le lendemain, alors qu'ils se réveillaient seulement, après avoir tout raconté à Têt'd'œuf la veille, l'enfant-robot, lui, était non sans peine parvenu à échapper pendant la nuit aux plaines désolées du cimetière de robots pour des plaines plus vertes où le métal se faisait beaucoup plus rare.

Il avait le cœur serré, mais maintenant qu'il faisait face à autant de verdure, pour la première fois de sa vie qui plus est, il senti sa gorge se serrer. C'était un spectacle magnifique. Il savait de la mémoire de Tobi (ou plutôt grâce aux cours de géo de "Monsieur Moustache") que Metrocity était devenue au fil des générations trop dense pour gaspiller le moindre espace, ce qui expliquait les routes aériennes et les buildings de plus en plus hauts, et de fait la végétation de plus en plus rare. Cependant il savait aussi que Metrocity était née à cause de la pollution de la surface. D'après le professeur, ce devait être un endroit invivable, avec des rivières noires de pétrole, de suie et de produits chimiques industriels, une terre devenu stérile à force de pesticides et parfois même des espaces en quarantaine avec les déchets nucléaires, bien qu'enterrés plusieurs dizaines de mètres sous la surface. L'endroit où il s'était réveillé, ce qu'il appelait la "déchèterie de robots" puisque s'y accumulaient les robots obsolètes de Metrocity correspondait tout à fait aux idées de Monsieur Moustache. Cependant cet endroit lui évoquait plus les contes de fées ou certaines vieilles histoires d'heroic fantasy que des camarades d'école lui avaient montré. Ou plus précisément Tobi. Ce rappel constant à la réalité l'accablait toujours un peu plus. Il avait l'impression d'être un imposteur, une erreur, une mauvaise idée, et pire encore: un échec.

Il tomba plus qu'il ne s'assit, n'ayant aucun endroit où aller et ne savant quel endroit lui conviendrait. Il regarda autour de lui en espérant pouvoir oublier sa condition, pensant qu'un endroit si féérique devait forcément avoir de telles vertus. Une herbe verte et lumineuse, parsemées de petites fleurs sauvages dont il ignorait l'existence, ce vert tranchant de plus belle avec un ciel plus bleu que jamais, taché de nuages blanc pur, et un soleil d'enfer. Il y avait même parfois d'immenses arbres denses et touffus, apportant par leurs ombres une touche vert-bleu délicieuse et quelque peu mystique. C'était si beau qu'il allait bien finir par se remettre à pleurer, lui déjà si éprouvé par tant d'émotions. Il prit son courage à deux mains et se releva, mais au bout de quelques pas, quelque chose de doré et d'immense attira son regard.

C'était un immense robot aux lignes courbes, lourdes, qu'il avait étudié entre deux tests d'histoire. Un robot-bétonnière. Cette fonction était attribuée à son bras droit qui pouvait s'acquitter de cette fonction puisqu'une réelle bétonnière remplaçait sa main droite. Il avait aussi une main gauche aux mouvements aussi développés qu'un humain, au cas où. Ce modèle datait de la construction de Metrocity; il avait probablement participé aux fondations de la ville, et à présent il ne bougeait plus, laissant la mousse le couvrir sur certains endroits, prenant à son tour un aspect mystérieux, un objet sacré en léthargie.

Léthargie...

Ce mot éveilla en l'enfant-robot une idée qu'il adopta rapidement. Il descendit aussitôt rejoindre l'immense robot de chantier. Après tout, s'il était là, c'est que lui aussi avait été abandonné, et qu'il avait tenté de fuir le cimetière pour un endroit meilleur: celui-ci, où il avait décidé de rester jusqu'à s'éteindre. Mais peut-être... qui sait?

L'enfant robot n'essayait même pas de formuler ses propres espoirs: il craignait d'avoir ensuite trop peur pour agir. Il déglutit puis sans effort ouvrit la porte qui permettait d'entrer dans le robot. Celle-ci était vieille, n'était pas censée pouvoir se rouvrir en pivotant, aussi elle plia comme du beurre sous la pression des mains de l'enfant qui s'appliquait. Il entra ensuite dans la "salle des machines", le robot étant suffisamment grand pour qu'on entre en lui. C'était sombre, et même assez poussiéreux. Il avança, monta quelques petites marches et vit un petit écriteau. Il revint sur ses pas, leva lentement une main et le débarrassa de sa poussière. Z.O.G. Il prit à nouveau une profonde inspiration. Sa nervosité était montée d'un cran. Il cligna des yeux et parvint à activer la vision aux rayons X. Ce qu'il vit lui rappela des illustrations de manuels de mécanique, niveau universitaire. Aussitôt, il sut où regarder, y arrêta ses yeux et désactiva la vision rayons X. Il ouvrit une sorte de boîte murale abritant un système électrique. Il mit ensuite une main sur son cœur et devina qu'il abritait sa propre source d'énergie. Il ouvrit sa veste et souleva son vêtement et l'intention même de partager avec Zog sa propre énergie vitale fit s'ouvrir le petit battant abritant le noyau bleu. Ce n'était plus le moment de reculer. L'énergie s'envolait déjà vers Zog et commençait à faire tourner les premiers engrenages. C'est à ce moment qu'il se dit que cette machine consommait beaucoup; il ne fallait pas lésiner sur la quantité. Le flux s'intensifia sous sa volonté et tout à coup la pièce entière commença à s'illuminer. Surprit, il fit se refermer la petite trappe et lâcha son vêtement, se retourna et vit le moteur, cœur de la pièce, se mettre à tourner à plein régime. Zog avait à présent plusieurs décennies devant lui.

"Alors, Têt'd'… Mais qu'est-ce que tu fais?!"

Cora était suffoquée; Poubelle, assis, avait la tête ouverte, les circuits à l'air et les fils se baladant partout, cependant il restait sagement en place pendant que Têt-d'œuf le connectait à un très vieil ordinateur.

"Bah, à ton avis? J'essaie de récupérer les données d'hier! D'ailleurs je croyais que vous étiez déjà partis."

"On comptait s'en aller après avoir déjeuné avec les autres, on veut partir uniquement dans l'après-midi. Et ça ne répond pas à ma question, de toute façon!"

"Mais puisque je viens de te dire que je récupérais les données d'hier, pour voir ce qu'il en est de votre super robot-humain! Franchement, s'il est pas si génial que vous le dites, avoue-le tout de suite, je gagnerai du temps."

"Mais puisque je te dis que c'est le cas! Il était... Je veux dire, parfait! Un enfant, en tous points, jusqu'à ce qu'il s'envole... il devait avoir des réacteurs à la place des chaussures.."

"Tu l'as déjà dit!" fit Têt'd'œuf, néanmoins souriant. "Des réacteurs... ça, c'est quelque chose! Tu sais que c'est censé être très gros, ces machins-là, et très chauds et gourmands en énergie? Le type qui a fait ça est un pro! Mais ça n'explique pas qu'ils l'aient jeté. Je veux dire," fit il en s'interrompant, une pince coupante à la main: "je sais que Metrocity est vraiment très en avance sur nous mais de là à jeter un tel robot... de toute façon ils en recyclent bien quelques-uns... non, ce n'est pas normal," marmonna-t-il en reprenant ses activités. Il faut que vous me le retrouviez!" insista l'homme. Cora soupira.

"C'est pas gagné..."

"Menez votre enquête, interrogez les gens, s'ils ont vu un ovni, demandez même aux robots s'il le faut! Tiens, ça pourrait t'être utile." assura le bonhomme en lui jetant un petit appareil.

"Qu'est-ce que c'est que ça?" demanda Cora.

"Ce petit bijou que vous allez me faire un plaisir de ramener dans les plus brefs délais a probablement besoin d'énormément de batterie pour fonctionner, alors plus cet appareil sonne, plus vous vous rapprochez de lui!"

"A partir de combien de... d'unités" fit Cora qui ne comprenait rien aux abréviations "enfin, à quel chiffre on peut le suspecter?"

"Euh... attends voir..."

A ce moment, alors qu'il récupérait l'engin, Zain arrivait, les petits jumeaux Widget et Sludge dans les pattes, menaçant indirectement de le faire tomber. Cora se sentit obligée de maitriser Sludge tandis que Zain s'occupait de Widget, qui en venaient aux mains.

"Vous avez pas fini, vous deux?"

"C'est lui qu'a commencé!"

"Non mais vous me faites sérieusement ch..."

"Cora, tiens!"

"Hein?" elle récupéra l'appareil avec un post-it.

"Je t'ai mis les nombres avec des indications, pour que tu saches à quelle distance tu te tiens de lui. Faites attention, d'accord?"

"Mais comment on est censés l'attraper?"

"Vous l'attrapez pas, justement! Vous n'avez presque aucune chance! Quand vous l'avez localisé, envoyez-moi un message que je vienne avec plus de matériel.."

"Et si jamais il nous repère?" Demanda Zain, l'auriculaire dans l'oreille.

"Eh bah, euh... vous m'aviez dit qu'il pouvait communiquer, non?"

"Oui, il avait l'air vraiment développé..." fit vaguement Cora, en repensant à l'expression de l'enfant-robot. Si triste... Comment un robot pouvait-il avoir l'air aussi triste?

"Eh bien dans ce cas, s'il a l'air si développé, c'est qu'il a été probablement prévu pour pouvoir simuler des relations sociales; dans ce cas, s'il vous voit, essayez gentiment d'engager la conversation, et de le convaincre de vous suivre. Vous me l'amenez, et je m'occuperai du reste. Comportez-vous avez lui comme si c'était un type de votre âge, je sais pas... Soyez gentils, en tout cas. Et gaffe, hein?" héla le mécanicien alors que les enfants partaient: "Il peut avoir un caractère spécial; si vous êtes trop niais il pourrait très bien vous envoyer balader!"

"C'est ça, à ce soir!"

"Bonne chance, les enfants!" Dit-il avant de s'en retourner vers la salle où l'attendait toujours Poubelle. "Ah, ces mômes..."

Les mômes en question partirent en chasse toute la journée, Cora vérifiant de temps en temps l'appareil, mais rien de spécial ne se passa, ils se contentèrent de trouver des pièces plutôt communes par rapport à celles de d'habitude, si bien qu'ils commençaient à en avoir assez.

"Bon, les gars, si on laissait pour cette fois? On n'a qu'à retourner en ville, on boira un petit quelque chose et on posera quelques questions aux gens qu'on croise, ça vous va?"

Vu la chaleur ambiante, personne ne protesta. Ils marchèrent jusqu'en ville où ils prirent une collation et demandèrent à la dame qui tenait le bar:

"Vous auriez pas vu un ovni?"

"Comment ça, un ovni? Quel genre? Un météore ou une machine?"

"Une machine, en fait. ça vous dit rien?"

"Nan, mais en même temps peut-être qu'il faut demander à quelqu'un d'autre, vous savez, je suis pas du genre à me balader dehors en regardant les nuages, mais en tout cas, personne ne s'est ramené dans mon bar en se vantant d'avoir vu une machine volante par ici. Vous cherchez quoi au juste?"

"Un robot tout frais de Metrocity qu'on voudrait récupérer en premier!" Fit Cora malicieusement. "Il a une apparence humaine et a deux réacteurs, un dans chaque pied!"

"Woooh, ça m'a l'air intéressant, tout ça... Ok, je vous tiens au courant!" sourit-elle. "Moyennant, bien sûr, un petit pourboire..." ajouta-t-elle avec la même malice que Cora. Néanmoins, c'était une femme plutôt sympathique, et elle ne lui demanda beaucoup.

"En même temps, ce serait du racket, vu votre âge! Allez, bon vent, bande de garnements!"

"…..."

"….Hé, tu as quel âge?"

"…"

"Tu veux pas me parler?"

"…"

"C'est quand même curieux, vu ce que tu as fait... Tu ne veux vraiment rien dire?"

"…."

"…"

"…"

"J'ai du mal à comprendre, mais je veux bien faire comme ça, si c'est ce que tu veux."

"…"

"Mais si tu veux mon avis, tu as besoin d'aide. Non?"

"…"

"Si tu as besoin de parler, n'hésite pas. D'accord? C'est quand tu veux"

".."