C'était un moment d'accalmie. Le premier depuis de longues heures. Ils avaient regagné leurs tranchées, toujours dans la même atmosphère glauque et morne. Ils venaient de rassembler leurs morts, et Tsume ne s'étonnait même plus de voir l'énorme monticule de corps qui s'entassait devant ses yeux. Il y était habitué : c'était terrible de dire ça. Leur colonel décida que les corps seraient enterrés plus tard dans la nuit, quand les troupes adverses seraient endormies –si réellement il leur arrivait de dormir, ce dont Tsume doutait- car c'était bien trop risqué de s'exposer à nouveau à une autre rafale d'obus. Il y avait déjà assez de pertes comme ça.
Alors, tous autant qu'ils étaient, ils se permettaient de souffler un peu, de se détendre, même si ce mot était loin d'être approprié à la situation. Il n'était pas rare de voir des soldats se recueillir car, à chaque fois qu'un des leurs mourrait, c'était un ami, un frère, un confident qui s'éteignait. Et la perte était douloureuse pour tous, bien plus que leur propre mort. Alors la seule chose qu'ils leur restaient à faire, c'était prier. Prier pour leur salut de leur âme, prier pour ne pas être les prochains. Et espérer. Encore et toujours. Espérer avec un espoir qu'ils n'avaient plus.
Mais Tsume était bien loin de toutes ces considérations. Il n'avait pas d'ami, pas de frère, pas de confident dans la compagnie et donc, les morts n'étaient pour lui que des inconnus à peine entrevus. Il savait que beaucoup le méprisaient pour son détachement émotif, mais il était comme ça. Il avait toujours vécu en solitaire et ce n'était pas prêt de changer, même pas pour la guerre. Et puis, il avait encore reçu une lettre ce matin. Cela faisait presque une semaine qu'il correspondait avec ce dénommé Toboe et, même s'il refuserait toujours de l'avouer, il appréciait le lire. Bien sûr, ce n'était encore qu'un gamin, mais un gamin qui comblait un peu sa solitude, par son courrier. Il n'avait pas encore eu l'occasion de lire la lettre qu'il avait reçue, sans cesse assailli par l'ennemi. Mais maintenant que les bombardements s'étaient calmés, il pouvait se consacrer un peu de temps.
Il décacheta l'enveloppe dans un geste lent, reconnaissant déjà l'odeur vanille qui s'en dégageait. Il soupçonnait Toboe de parfumer ses lettres avant de les lui envoyer. Pathétique. Attendrissant. Il déplia la feuille lignée qui renfermait les mots parfois hésitants mais toujours justes de son correspondant. Il se surprit même à sourire légèrement quand ses yeux se posèrent sur son propre prénom, presque calligraphié. Il devenait mièvre et cela ne lui plaisait absolument pas.
Tsume,
J'ose espérer que tout se passe au mieux pour toi. J'étais heureux d'apprendre ce matin que vos troupes avaient un peu avancé. Bizarrement, depuis que je t'écris, je m'intéresse beaucoup plus aux infos que l'on diffuse. Oh, ne crois pas que votre sort ne m'importait guère avant, mais j'éprouvais un besoin moindre de m'informer personnellement de vos agissements. Et puis il y a Kiba…C'est le troisième membre de notre petite bande. J'ignore pourquoi mais il répugne à prendre des nouvelles de la guerre. Il dit que ça ne sert à rien, qu'il n'y a plus d'espoir. Mais je refuse d'y croire. Et je ne veux d'ailleurs pas embrouiller ton esprit de paroles aussi insensées. Il reste de l'espoir toujours.
Parle-moi de tes journées, de tes combats, de tes états d'esprit. J'espère que ta cohabitation avec les autres soldats se passe mieux. Je sais à quel point ça peut parfois être difficile de vivre avec des gens qu'on ne connaît pas, mais je ne sais pas ce que cela fait lorsqu'on partage des moments si terribles avec eux. Cela dit, je pense sincèrement que vos contacts peuvent s'arranger et qu'il existe parmi eux une personne différente avec qui tu apprécierais converser (et je sais pourtant que tu n'es pas une personne bavarde, Hige me l'a dit).
Mais je m'arrête ici je ne voudrais pas que tu penses que l'adolescent de 17ans que je suis ose te faire la morale. Mon intention n'est pas de t'imposer quoi que ce soit, simplement d'essayer de t'aider un peu. Car, je te le répète, je serai toujours cette épaule sur qui tu pourras te reposer. J'espère que tu en es conscient et l'acceptes.
Je vais arrêter ma lettre ici car Hige et Kiba m'attendent pour notre promenade quotidienne. S'il te plaît, donne-moi de tes nouvelles rapidement. Malgré les kilomètres qui nous séparent, tu es dans mes pensées.
Toboe.
Tsume replia soigneusement la lettre, la déposant dans une petite boîte avec les autres. Il trouvait toujours les écrits de Toboe trop mielleux, mais il les conservait tout de même. Par respect pour le temps qu'il y investissait. A la guerre, la valeur du temps qui passe était décuplée, si bien que Tsume savait à présent que chaque seconde était précieuse et qu'il ne fallait pas les gaspiller. Intérieurement, par-delà les barrières qu'il imposait à son cœur, il était touché que quelqu'un sacrifie un peu de temps à lui écrire.
Il s'adossa un instant contre le mur de terre derrière lui, laissant son regard vagabonder sur les silhouettes autour de lui. Certains se recueillaient encore, d'autres regardaient de vieilles photos qu'ils avaient emportées. Lui n'avait aucune photo, aucun visage à qui se rattacher. Il se souvenait vaguement de celui joufflu et rieur de son cousin, mais ce n'était pas vraiment une image dont il aimait se souvenir. Il se demanda un instant à quoi pouvait bien ressembler Toboe. Il essayait vainement de s'imaginer son visage, la couleur de sa peau, la forme de ses yeux, la longueur de ses cheveux.
Mais il secoua bien vite la tête. Il était dans une tranchée, entouré de soldats plus morts que vifs, l'armée de Darcia à ses trousses, pouvant reprendre les tirs n'importe quand et la seule chose qu'il trouvait à faire, c'était d'imaginer les traits d'un garçon qu'il ne connaissait même pas. Vraiment, il devenait pathétique. Puéril. Il saisit sa mitraillette, bien décidé à aller chercher des munitions pour se changer les idées.
-Suis-moi, et ne fais pas de bruit, tu pourrais réveiller Kiba !
Une lampe de poche à la main, Hige tirait Toboe à travers la nuit. Kiba était allé se coucher tôt, prétextant un mal de tête foudroyant et, comme presque chaque soir, les deux amis s'étaient retrouvés dans la chambre du plus jeune pour discuter. Toboe voulait tout savoir du cousin de son ami. Il voulait qu'il lui raconte tout ce dont il se souvenait : des petites années d'enfance à son départ. Mais Hige ne pouvait pas lui en apprendre beaucoup car selon ses dires, Tsume avait toujours instauré beaucoup de distance entre eux. Il avait apparemment beaucoup souffert dans son enfance de la perte de ses parents dans un incendie et s'en était toujours voulu. Depuis ce jour, il s'était renfermé sur lui-même, refusant tout autre contact avec sa famille.
De son côté, Hige aimait avoir des nouvelles de son cousin par l'intermédiaire de son ami. Il était toujours étonné lorsqu'il trouvait dans le courrier une lettre adressée à son ami : il était persuadé que Tsume aurait coupé court à leur échange, mais non. Et puis Toboe avait voulu savoir à quoi il ressemblait mais Hige, très peu physionomiste, n'avait pas vraiment pu le renseigner. Il savait avoir laissé au grenier une caisse dans laquelle trainaient de vieilles photos de famille, dont une de Tsume avant son départ. Et évidemment, Toboe avait voulu la voir. Absolument.
Ils en étaient maintenant réduits à marcher sur la pointe des pieds pour éviter que le plancher ne craque sous leur poids, manquant ainsi de réveiller leur ami. Hige n'était pas certain que Kiba aurait apprécié savoir qu'il poussait leur chibi à entretenir une telle relation avec un soldat. Ils savaient aussi bien l'un que l'autre à quel point Toboe était fleur bleue et à quel point il pouvait vite s'attacher aux autres. Il s'en voudrait voulu si Tsume mourrait et qu'une part de leur petit brun s'en allait avec lui. Mais il était maintenant trop tard pour reculer. Il avait pris sa décision.
-Tiens-moi ça.
Toboe saisit la lampe de poche pendant qu'Hige ouvrit une grosse boîte en carton avant d'en sortir un petit album photo. Tournant rapidement les pages, il s'arrêta net sur l'une d'elles tout en sortant une petite photo carrée.
-Regarde, dit-il en la lui tendant.
Fasciné par cette découverte, ressentant aussi l'excitation d'enfin voir à quoi ressemblait l'homme avec qui il écrivait, Toboe hésita tout de même un instant, voulant garder le suspense jusqu'au bout. Et puis il finit par la regarder, ne pouvant déjà plus en détourner les yeux. Hige s'amusa de son regard ébahi. C'était vraiment très mignon de voir Toboe rougir devant une simple photo. Que dirait-il s'il voyait Tsume en vrai ?
-C'est vraiment lui ? Demanda tout de même le plus jeune, voulant s'assurer que son ami ne lui faisait pas là une mauvaise blague comme il en avait l'habitude.
-Bien sûr que c'est lui.
Toboe voulut ajouter quelque chose, mais des pas dans les escaliers les firent tous deux sursauter. Remettant très vite l'album photo en place, intimant à Toboe de cacher la photo dans sa poche, Hige reprit la lampe de poche et sortit du grenier, suivit de près par Toboe. Devant eux, la silhouette fatiguée de Kiba les surplombait comme le jeune homme les perçait de son regard bleu-gris.
-Qu'est-ce que vous faites là ?
-On…on cherchait un jeu de cartes !
-A près de minuit ?
-Et bien, c'est qu'on s'ennuyait un peu…
Kiba ne sembla pas en croire un mot, et pour cause : Hige mentait très mal. Derrière lui, Toboe serra instinctivement sa poche, craignant que son aîné ne découvre l'entourloupe et ne lui prenne ce bien qu'il avait à peine eu le temps de connaître. Il ne voulait pas que l'image de Tsume le quitte déjà.
-Tu mens, Hige.
-Non.
-Bien sûr que si.
Les deux jeunes hommes se défièrent un instant du regard, ne voulant ni l'un ni l'autre s'accepter vaincu. Kiba voulait savoir la vérité tandis qu'Hige refusait de réduire à néant les espoirs de leur chibi. Toboe semblait bien plus épanoui depuis qu'il avait entamé cette correspondance bien plus vivant aussi. Il lui lança un petit regard et, en voyant sa main serrée sur sa poche, il sut qu'il ne devait rien dire.
-Je te dis qu'on cherchait un jeu de cartes. Mais on a rien trouvé. Maintenant tu nous excuseras, Kiba, mais tout le monde n'a pas été faire une sieste.
Et, sans un mot de plus, il passa devant lui. Toboe le suivit de près, tout de même très chamboulé par cette altercation. Oh bien sûr, ses amis avaient l'habitude de se chamailler, mais jamais de façon aussi sérieuse. Il avait l'impression que Kiba se détachait d'eux qu'il leur échappait volontairement. Et Toboe n'aimait pas cette idée. Il voulait qu'ils restent soudés tous les trois. Pas seulement lui et Hige. Il voulait que Kiba redevienne comme avant.
Il quitta Hige devant la porte de sa chambre et, une fois à l'intérieur, il se jeta sur son lit tout en sortant de sa poche la petite photo, comme le plus beau des trésors. Il n'avait pas eu le temps de s'en imprégner dans le grenier maintenant il pouvait observer son correspondant à loisir. Il détailla longuement la mâchoire saillante, la peau halée, les yeux verts, la chevelure blanche, le nez fin et la nuque entourée d'un col de cuir noir. Il ne pouvait pas nier que Tsume était très beau. Il dégageait un certain charme et Toboe fut incapable de décider si c'était le contraste avec sa peau mat et sa chevelure claire ou la lueur sauvage au fond de ses yeux qui lui donnait ce charme. Il était heureux d'enfin voir à quoi ressemblait ce soldat partit en guerre pour sauver son pays. Il pouvait enfin mettre un visage sur le nom qu'il écrivait.
Il eut soudain une idée lumineuse : posant la photo sur sa table de chevet bondissant sur ses pieds, il farfouilla dans ses affaires à la recherche de sa dernière photo d'identité. Lorsqu'il l'eue enfin en sa possession, il se dit que peut-être, il pourrait lui aussi lui envoyer une image de lui histoire que Tsume sache aussi avec qui il écrivait. Très fier de son idée, exténué par sa journée, il s'allongea une nouvelle fois sur son lit, se laissant porter au pays des rêves par ce nom qui avait désormais un visage : Tsume.
Le lendemain matin, s'étirant comme un chat, laissant les quelques rayons du soleil de juillet chauffer doucement sa peau, Toboe émergea lentement des brumes de son sommeil. Son regard se posa sur la photo à ses côtés et il ne put empêcher un sourire radieux de prendre place sur ses lèvres.
-Bonjour, Tsume !
Il se dit qu'on allait le prendre pour un fou, si quelqu'un le voyait en train de parler à une photo mais il se fichait bien de cela. Il voulait saluer Tsume et c'est ce qu'il faisait. Il se redressa en position assise, balayant sa chambre d'un regard encore embué de sommeil. Il était prêt à se recoucher lorsque ses yeux se posèrent sur une enveloppe glissée sous sa porte. S'extirpant des draps encore chauds, il courut presque pour attraper la lettre, sachant déjà qu'elle était de Tsume. Et il ne s'y trompait pas. Il ne mit pas longtemps à ouvrir l'enveloppe, se laissant tomber sur sa chaise de bureau, plongé dans sa lecture.
Toboe,
Ne crois pas que je cherche d'une quelconque façon à instaurer un lien entre les autres soldats et moi. Au contraire. Je ne veux pas m'attacher à des cadavres. Je refuse de devenir l'ami d'âmes éphémères car c'est que nous sommes : passagers. J'ai depuis longtemps perdu l'illusion d'une possible victoire, ou tout du moins d'une possible victoire dont je ferais partie. Nous sommes ici pour mourir et c'est ici que nous mourrons. Tous. Ou presque tous. Je préfère me dire que ma fin ici plutôt que de m'inventer un avenir au tracé incertain.
Nos journées se ressemblent et pourtant, j'ai chaque jour l'impression que tout est plus sombre, plus difficile encore que le jour avant. Chaque jour, je vois de nouveaux visages, de nouveaux sourires remplis d'espoir et ensuite, je vois ces mêmes visages sans vie, avant d'en revoir de nouveaux. J'ignore s'il y a encore parmi nous un homme envoyé au front le même jour que moi. Je me dis que, peut-être, je suis le seul qui reste de ce jour. Et je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela. Ce n'est pas dans mes habitudes. Mon imbécile de cousin te l'a déjà dit : je ne suis que très peu bavard. A ce propos, j'espère qu'il ne te bassine pas trop d'histoires anciennes. N'écoute pas ce qu'il te dit, tout ne sera que mensonge.
J'ai parfois du mal à croire que tu n'as que 17ans, tant il est facile de parler avec toi. J'ai connu beaucoup de jeunes de ton âge par le passé et tous me semblaient bien moins matures que toi. Dis-moi, quel est ton secret ? J'espère que ton âge n'est pas une couverture que tu inventes j'apprécierai très peu de me faire avoir de cette façon. Et pourtant, je n'ai aucun moyen de vérifier tes dires : je m'en remets donc à tes paroles avec une confiance que ne me ressemble que très peu.
Il y a peu à dire en ce moment, si ce n'est de mauvaises nouvelles. Je ne désire pas abattre tes journées d'annonce de morts. Sache simplement que je vais bien. Et que tes lettres posent toujours sur moi les pensées positives que tu m'envoies. A ton tour, parle-moi de tes journées et de mon imbécile de cousin.
Tsume.
Sans perdre une minute, Toboe s'attabla à son bureau. Il refusait que Tsume croie une minute de plus qu'il pouvait lui mentir sur son identité. Il voulait conserver cette confiance naissante entre eux. Et puis, il ne voulait pas qu'il reste dans de tels états d'esprit pessimistes. Il n'était pas là pour mourir, jamais. Il allait vivre. Il allait gagner la guerre, avec sa compagnie. Non, il n'avait pas le droit de penser que la victoire était perdue. Elle était bel et bien là, au fond de leurs cœurs. Toboe tenait absolument à le lui rappeler. Et puis, du coin de l'œil, il n'oubliait pas sa petite photo, qu'il tenait absolument à glisser avec sa lettre.
-Bon alors tu vois, c'est pas bien difficile. Tu serres comme ça jusqu'à ce que le sang arrête de couler et puis tu pries pour que le doc rapplique rapidement, ok ?
Tsume soupira en voyant le jeune soldat qui lui faisait face : il semblait totalement effrayé et perdu. C'était un nouveau soldat à peine sorti de son service militaire et il n'avait aucune expérience sur le terrain. Tsume essayait donc de lui expliquer comment faire un garrot efficace si, un jour, il devait en faire un. Il avait pourtant choisi des mots clairs et précis, pour aller directement à l'essentiel, sauf qu'apparemment le jeune soldat n'y comprenait rien.
-V-vous pouvez recommencer ?
-Ecoute, petit, quand tu seras sur le champ de bataille tu ne pourras pas t'y reprendre à deux fois. Si tu n'es pas un peu plus vif, tu vas te faire descendre.
Visiblement, ce n'était pas ce à quoi s'attendait le nouveau, puisque la terreur dans son regarde ne fit que s'accroître.
-Je…je ne voulais pas v-venir ici.
Un léger rire franchit les lèvres de Tsume : pensait-il vraiment qu'eux avaient choisi de prendre part à la guerre ? Jamais. Personne. Aucun d'eux ne se serait engagé s'ils avaient su l'enfer qui les attendait. Tsume avait presque pitié pour le gamin, presque prêt à fondre en larmes. Lui se souvenait très bien du sentiment qui avait pris possession de son être lorsqu'il avait vu le champ de bataille pour la première fois : de l'effroi. Il pensait que ce n'était rien. Il pensait être habitué aux petites bagarres, sauf que dans ses bagarres de rues, il n'y avait jamais de mort. Jamais de sang.
Il allait repartir, laissant le jeune homme planté derrière lui, sans aucune explication supplémentaire. Et puis il se dit que ce gamin devait être à peine plus âgé que Toboe. Il se dit que, peut-être dans quelques mois, son correspondant serait envoyé ici lui aussi. Quand il serait majeur. Peut-être que c'est son visage baigné de frayeur qu'il aurait en face de lui. Et, aussitôt, il ressentit un peu de compassion pour ce garçon qui aurait pu être Toboe.
-Comment tu t'appelles ? Demanda-t-il sans se retourner.
-Kobe.
-N'oublies pas, Kobe, à la guerre on a pas le droit à une deuxième chance.
Il serra ensuite fortement son épaule avant de partir pour de bon. Il allait lui laisser le temps de réfléchir : le gamin en avait visiblement besoin. Il fallait qu'il fasse le point sur son arrivée ici, comme chacun d'eux avait dû le faire et, qui sait, peut-être ne se ferait-il pas tuer tout de suite.
-Tsume, du courrier pour toi.
Presque machinalement, le soldat tendit la main pour prendre la lettre qui lui était destinée. Il était loin, le temps où il jurait haut et fort ne vouloir recevoir aucun courrier. Aujourd'hui, il attendait presque les lettres du jeune garçon. Presque.
Tsume,
Je t'écris cette lettre à peine après avoir lu la tienne. Je ne veux pas te laisser croire que cette guerre est perdue d'avance, car elle ne l'est pas ! Tout est encore possible, tu dois y croire.
Et crois-moi, c'est bien un adolescent de 17ans qui te dit cela. Je t'en prie, tu dois me croire. Je suis celui que je dis être et non quelqu'un d'autre. Tu trouveras d'ailleurs ci-jointe à cette lettre une photo d'identité qui me représente. Hige a retrouvé dans de vieilles photos une de toi, avant ton départ à la guerre. Il m'en a fait cadeau. J'espère que cela ne te dérange pas. Pour ma part, je suis très heureux de pouvoir enfin savoir à qui j'écris. Je pensais que peut-être, tu voudrais aussi savoir à qui tu t'adresses. Et, par la même occasion, t'assurer de mon identité.
C'est étrange que tu traites Hige d'imbécile, car c'est une personne que j'apprécie beaucoup. Bien sûr, il est parfois un peu lourd, mais c'est une personne profondément gentille, je crois. Je suis en tout cas très fier d'avoir un ami comme lui. Et puis, sans lui, nous serions nous jamais parlé ? Je l'ignore. Hier, nous sommes allés faire une promenade en campagne. C'est très agréable de pouvoir savoir la tranquillité, loin de la ville et ses remous. Je suis persuadé que tu aimerais cet endroit. Sais-tu si tu auras un jour une permission ? Je te conseille vivement cet endroit de campagne pour te ressourcer. Si, par le plus grand des hasards tu devais y venir, peut-être pourrai-je t'accompagner ? Je ne veux aucunement t'imposer ma présence.
Dans tous les journaux locaux, on ne parle que de la guerre. De la nouvelle progression de Darcia. Je trouve cela terriblement injuste que vous ne receviez pas plus d'aide du peuple. Si seulement j'avais l'âge, je m'engagerai directement pour venir à votre secours. Peut-être qu'un jour je serai capable de vous venir en aide, par un quelconque moyen.
Tu trouveras dans cette lettre ma photo. J'attends déjà avec impatience de tes nouvelles.
Toboe.
Ce gamin était définitivement bien trop naïf : il fallait être complètement fou pour désirer s'engager à la guerre. Il n'avait même pas idée de ce que c'était, ici. Il voyait la guerre avec les yeux de la presse, et le point de vue était tout de suite différent. Bien sûr, qu'on leur cachait la vérité. Il devrait le lui signaler prochainement. Il trouva effectivement la photo jointe à la lettre et, étrangement, son être se remplit d'une douce chaleur lorsque son regard croisa celui, figé mais pourtant plein de vie de Toboe. Il dégageait tellement d'ondes positives que c'en était presque inhumain. Son regard doré et pétillant ravivait au fond de lui un espoir perdu depuis longtemps.
Il voulait croire que, s'il existait encore sur terre des gens comme Toboe, à la mine joyeuse et resplendissant de bonté malgré cette guerre qui les accablait tous, alors tout n'était peut-être pas perdu. Oui, il voulait réellement croire que cette guerre finirait par cesser et qu'ils rentreraient tous chez eux. Il espérait alors qu'il pourrait croiser au moins une fois ces prunelles vivifiantes qui venaient de lui redonner un nouveau souffle de vie.
Voici le 2eme chapitre, j'espère que vous aimerez.
Bisous à tout le monde!
