Bureau du commissaire, 09h48.

Comme à son habitude, elle rentra dans le bureau sans frapper, sourire aux lèvres.

- Salut Marlène !

- T'as l'air en forme.

- J'ai passé une nuit d'enf...Il est pas là le boute-en-train ?

- Non, il a été appelé pour une affaire…

Elle avait déjà la main dans son sac pour attraper un carnet

- Une affaire de meurtre ?!

- Roh, ne commence pas, tu sais qu'après je vais avoir des ennuis, en plus, le commissaire n'est pas commode en ce moment.

Alice leva un sourcil

- En ce moment ?

- Tu m'agaces.

- Eh ben, ça a pas l'air d'aller ma vieille...

- Non, ça va, mais...c'est à peine s'il m'adresse la parole. Hier soir, quand il m'a ramenée, j'ai eu l'impression qu'il voulait me dire quelque chose et puis...rien.

- Laisse-le tomber Marlène...Tu sais ce qu'on va faire ? Ce soir on va sortir toutes les deux et on va te trouver un super…

- Non, j'ai pas trop envie

- T'as pas le choix, je viens te chercher après le boulot !

Elle ferma la porte derrière elle, aussi vite qu'elle l'avait ouverte.

Scène du crime, 09h48.

La rue avait été bouclée depuis l'aurore, l'odeur ferreuse du sang se mélangeait à celle un peu écoeurante des sacs poubelles. Le soleil avait séché l'humidité de la nuit mais l'ombre d'un immeuble se couchait sur deux corps trempés. Il y avait deux corps, dos à dos, les yeux bandés, les quatre mains reliées par une épaisse corde.

Glissant était sur place, penché au-dessus du couple, il se releva.

- Commissaire, comment allez-vous ?

- Bien. Mieux qu'eux.

- Je vois ça…

- Bon, gardez vos politesses, qu'est-ce qu'on a ?

Il n'eut pas le temps de répondre, qu'une voix familière derrière lui, avait déjà résolu l'enquête.

- Encore une perversité qui a mal tourné !

- Ne dites pas n'importe quoi Carmouille ! Les mains sont attachées dans le dos...Et puis, vous les voyez, les yeux bandés, se déplacer comme des crabes pour se jeter par la fenêtre ?

Il poursuivit, s'adressant plus à lui-même.

- Il y avait forcément une troisième personne...

- Encore pire que ce que je pensais.

- Vous êtes encore là, vous ? Sortez vos empreintes de la scène du crime !

Il resta un moment devant ces corps liés dans la mort, ce meurtre noué, ces existences sans issue.

Bureau du commissaire, 18h02.

Le bureau s'assombrissait lentement, tailladé dans toute sa hauteur par un soleil couchant qui s'infiltrait entre les lames du store.

Elle finissait de trier son pot à crayons et recula sa chaise.

- Je vous raccompagne Marlène ?

Il s'était levé, sûr de sa réponse.

- Merci commissaire mais pas ce soir.

- Ah, vous avez des projets ?

La porte s'ouvrit brusquement.

- T'es prête Marlène ?

- J'aurais dû m'en douter...Bonsoir Avril ! Toujours délicate à ce que je vois.

- Bonsoir Laurence ! Pas trop déçu de rentrer seul ce soir ?

- Mais qui vous a dit que je rentrais seul ?

Sans se rendre compte que ces mots n'avaient pas la valeur qu'elle leur donnait, Marlène eut un petit pincement au coeur. Alice avait raison, elle devait commencer à penser à elle.

Un bar, 21h19.

Elle avait les yeux noyés dans son verre de vin, elle entendait un brouhaha, n'écoutait rien et jouait machinalement avec une paille posée sur la table.

- Eh oh Marlène, tu m'écoutes ?

- Heu...bien sûr.

- Y'a un mec là-bas, il arrête pas de te reluquer…

- Sûrement encore un fou qui vient de tuer sa mère

- Arrête de délirer et viens avec moi.

Elles se levèrent pour se rapprocher du bar, Alice engagea la conversation.

Quelques instants plus tard, le hasard l'avait conduit au même endroit. Sans but précis, il comptait sur son charme naturel pour engager sa nuit.

Elle l'aperçut du coin de l'oeil, et se dirigea vers lui, laissant Marlène à son bel inconnu.

- Avril, quel plaisir ! Et par « plaisir », je veux dire « malchance » évidemment.

Elle jeta un regard derrière lui.

- Joli rencart, c'est la femme invisible ?

Il grimaça un sourire, changeant de conversation.

- Marlène à l'air de passer une bonne soirée.

- Exactement et foutez-lui la paix, pour une fois qu'elle pense à autre chose qu'à vous !

- Je vous offre un verre ?

Etonnée, suspicieuse, elle ne déclina pas pour autant la proposition.

- Il paraît que vous êtes sur une enquête...

- Je vous arrête tout de suite, je n'ai aucunement l'intention de parler de ça avec vous.

- Non mais, Laurence, un double meurtres, je veux ce scoop !

- Je vois que les nouvelles vont vite...Marlène ?

- Non, elle est restée muette comme une carpe.

- Glissant ?

- Non plus.

- Ne me dîtes pas que c'est Tricard quand même !

Elle nia d'un mouvement de tête.

- Carmouille ?!

Elle sourit légèrement.

- Décidément, ce commissariat est un vrai repère de collabos.

Tout en parlant, il observait discrètement Marlène, du moins, il se croyait discret.

Alice approcha légèrement son visage pour attirer son attention.

- Laurence, si vous tenez tellement à elle pourquoi vous ne lui dîtes pas au lieu de lui crier dessus sans arrêt, de la traiter de cruche et de lui mettre sous le nez vos centaines de conquêtes ?

- Je n'ai pas des centaines de conquêtes.

Il finit son verre d'un trait et se leva, Avril avait à peine ouvert la bouche qu'il était déjà sortit du bar.

Devant l'appartement de Marlène, 23h04.

La nuit était fraîche, les ombres longues, deux chats argumentaient autour d'un reste abandonné de poisson.

Une voiture se gara devant chez elle, il regardait de loin, tapi dans l'ombre, comme tous ces tueurs de femmes qu'il voyait défiler au commissariat. Il ne se sentait pas glorieux mais c'était plus fort que lui, il était possessif, probablement trop pour une simple relation professionnelle. Dans la voiture, il pouvait distinguer les deux visages, la pénombre entre eux s'était évaporée et il sentait sa gorge un peu serrée. Avec son sourire étincelant et un geste gracieux de la main, Marlène referma la portière et disparut vers son appartement. Il resta un moment les mains sur le volant, le regard sombre avec l'envie de finir toutes les bouteilles qui l'attendaient chez lui.