Minuit moins quart. Les yeux toujours fixés sur le plafond, Ron n'arrivait pas à s'endormir. Chose contre nature, devenue fréquente depuis quelques jours. Ce soir chez son frère, il n'arrivait même pas à croire qu'ils s'en étaient sortis. Dire qu'ils s'étaient enfuis du manoir paraissait surréaliste. Bien que la tentative de destruction du plus grand sorcier noir par trois étudiants puisse aussi paraître irréelle, tempéra-t-il.
Mais tout de même, ils avaient échappé aux mangemorts ! Pas sans dommage, certes, il y avait Dobby. Enfin, il n'y avait plus, admit-il amèrement. Ollivander, Luna et Dean étaient blessés, et secoués, mais entiers. Harry, lui, semblait être différent. Le courage chaleureux et le besoin urgent de justice qu'il transmettait autour de lui jusqu'à maintenant s'étaient transformés en une rage de vengeance froide et solitaire, qui prenait, jours après jours, une couleur d'obsession envers les Reliques de la Mort.
Et puis il y avait Hermione. Hermione qui avait été plus forte qu'il ne l'aurait jamais imaginé. Comment aurait-il pu imaginer qu'elle serait torturée d'ailleurs ? Cela paraissait tellement inconcevable. Pourtant ses hurlements de douleur avaient été bien réels, eux. Ron les entendait encore. Le fait d'être totalement impuissant face aux plaintes arrachées de ses lèvres l'avait emporté, enragé. Ses cris avaient déraciné ses sens. Il ne se souvenait même pas avoir été surpris par la présence d'autres prisonniers. Il avait seulement eu conscience que ses poings heurtaient violement la porte qui l'empêchait de rejoindre Hermione, conscience de ses cris suppliants, conscience qu'il ne pouvait rien faire. Réduit au silence alors qu'elle avait besoin d'aide. Alors qu'elle souffrait.
Sa voix déchirée. Voilà ce dont il se souvenait. Chacun de ses cris le giflait, le broyait. Et le silence qui suivait le tenait en haleine, attendant piteusement de savoir si elle n'était plus torturée ou s'il n'entendrait plus jamais sa voix. Elle avait eu besoin de lui, bon sang ! On lui avait volé la personne qu'il ne voulait plus blesser - même dans des excès de jalousie, il se l'était promis - et il n'était même pas capable de la protéger des autres. Il était pitoyable.
Ron se tourna rageusement, emportant la couverture qui le recouvrait. De nouveau il se sentait misérable. Il prit une grande inspiration. Tout n'était pas complètement sombre, après tout, Hermione était vivante non ? L'âme écorchée par ces trop longues secondes effrayantes et répugnantes, mais vivante. Il pouvait presque l'entendre dans la chambre adjacente. L'imaginer se tourner encore et encore sous ses draps, tourmentée par de mauvais souvenirs, ou de sombre cauchemars. Ici, au levé du jour, les visages témoignaient du manque de sommeil accumulé. Chacun s'inquiétait de revivre ou d'imaginer des moments effrayants lorsque le soleil se couchait.
Le silence nocturne fut momentanément dérangé et Ron, surpris, observa la chambre inexplicablement calme. Harry et Dean étaient immobiles, rien n'attira son attention. Il fixa quelques secondes la porte, avant de comprendre que le mystérieux bruit venait forcément de quelqu'un qui avait frappé contre le bois. Il se leva rapidement, et, en silence, traversa la chambre. Dans le couloir se trouvait Hermione, une moue gênée sur les lèvres, ses doigts tripotant nerveusement une bretelle de son pyjama. Elle s'excusa en chuchotant :
« -Je suis désolé de te déranger, je te réveille ?
-Non, non, …du tout, répondit précipitamment Ron. »
Elle marqua une pause, comme pour jauger sa réponse, mais préféra continuer.
« Je voulais te demander si vous aviez une couverture de plus dans votre chambre. Un pull fera l'affaire sinon. »
Toujours dans l'obscurité, Ron trouva ce qu'il cherchait dans l'unique armoire de la chambre. En passant devant son sac il empoigna un pull, puis regagna le couloir. Il referma la porte sur lui et tendit ses trouvailles à Hermione. Un silence gênant s'installa, puis Ron estima que si elle restait dans le couloir, c'est que la jeune femme attendait quelque chose de lui. Il fit une tentative de conversation…
« Toi non plus tu n'arrives pas à dormir ? »
…qu'il trouva pitoyable. Hermione eu une moue mi-dégoutée, mi-amusée. Comme gênée de se confier à lui.
« -Non. Quand je ferme les yeux je ne suis pas tranquille…même si je sais que chez Bill on ne risque rien.
-Tu… »
Ron chercha désespérément une formulation acceptable.
« …ça t'aiderais si j'étais là ? Enfin je veux dire… »
Il bredouilla, conscient que sa question était confuse et osée. Puis, il regarda discrètement Hermione, espérant une réaction – positive, de préférence. Elle levait les sourcils en signe d'incompréhension. Enfin, après une seconde qui laissa amplement à Ron le temps de rougir, elle saisit sa demande et murmura :
« -C'est gentil…mais je ne veux pas te déranger, tu devrais te reposer à l'heure qu'il est, Ron.
-Non non ne t'inquiètes pas. De toute façon je ne trouve pas le sommeil, alors… »
Il laissa sa phrase en suspens, sans oser dire que, quitte à rester éveiller, il préférait être avec elle. Sans oser, non plus, sous-entendre que sa présence, à lui, pouvait l'apaiser. Hermione n'étant pas du genre à demander de l'aide pour n'importe quoi – comme s'endormir – alors, il apprécia le regard gêné qu'elle lui adressa pour acquiescer, en silence.
Juste avant de pousser la porte de sa chambre, elle se retourna vers Ron et lui indiqua, d'un froncement de sourcils habituel, de ne pas faire de bruit. Luna semblait dormir paisiblement.
Ron s'appliqua donc à être le plus discret possible lorsqu'il referma la porte derrière lui. Hermione se recoucha, en installant sur elle les nouvelles couvertures. Le jeune homme s'allongea à même le sol et fixa le plafond. La lumière laiteuse de la lune éclairait la chambre et adoucissait les ombres.
Il sentit les doigts de Hermione se poser sur son torse, et il empoigna sa main, doucement. La sentir aussi proche de lui l'apaisait.
Les hurlements et l'angoisse du manoir firent une brusque apparition dans son esprit, comme un lourd rideau noir qui tombe, sans prévenir. Ron ferma immédiatement ses paupières pour imposer le silence à ces souvenirs. Il rouvrit les yeux sur le visage de son amie. Hermione semblait dormir.
Il voulait la consoler, la soulager des mauvais moments qu'elle venait de vivre. Mais finalement, c'est elle qui l'apaisait. C'est sur le rythme de son souffle qu'il réussit à calmer sa propre respiration. Il regarda un instant sa main entourer les doigts de la jeune fille, et se promit de retourner se coucher dans cinq minutes. Cinq minutes à observer les ombres blanches de la lune. Cinq minutes à observer son visage.
Merci à Zazie, Megan et Temperance. J'espère que ce chapitre vous plaira tout autant.
