Alors, les immenses portes du manoir s'ouvrirent. La lumière de l'aube dansa sur le parquet huilé et fit s'illuminer les dorures parsemant les moulures de toute la pièce. Les lourds rideaux brodés valsèrent sous la brise matinale. L'immense horloge du vestibule annonça les cinq heures.
Tant de richesse coupa le souffle de Kaneki. Il s'avait déjà que Tsukiyama n'était pas dans le besoin mais il n'avait jamais imaginé à quel point.
Deux majordomes, jeunes et d'une beauté surnaturelle apparurent, saluant les arrivant d'une courbette exagérée. Tsukiyama se défit gracieusement de sa veste que l'un des employés s'empressa à attraper. L'autre attendait visiblement que Cache-Œil fasse de même.
Ce dernier, mal à l'aise, préféra la garder.
- Il est tôt pour les humains mais très tard pour les goules. Les présentations attendront je suppose.
Kaneki déduisit qu'il parlait de sa famille. Soit, c'était pas plus mal, le jeune homme était lessivé.
Il avait vraiment cru pouvoir ramper jusqu'à un lit pour y dormir une douzaine d'heures mais une magnifique femme apparut dans l'escalier de marbre, vêtue d'une nuisette en voile de soie dont la transparence laissait peu de place à l'imagination.
Shuu ressemblait beaucoup à sa mère.
Sans même une salutation de quelque forme que ce soit, elle demanda :
- Qui est-ce ?
Tsukiyama se dirigea vers elle, les bras grands ouverts.
- Mère ! J'espère que nous ne t'avons pas réveillée ...
Il l'embrassa surla joue tendrement.
-Son odeur est étrange, continua-t-elle en ignorant son fils.
C'est alors que son parfum –un fort mélange de verveine, de lavande et d'épices- parvînt à Kaneki. Ce dernier fut tout de suite englouti par une vague de nausée intense. Elle s'avança encore et la panique grimpa autant que la bile dans sa gorge. Ce qu'il craignait arriva ; ce fut si soudain qu'il eut à peine le temps de se retourner, évitant ainsi de vomir sur la mère de son amant. C'était déjà ça. Aveuglé par ses larmes et plié par des spasmes incontrôlables, il se retrouva bien vite à genoux au sol. Il continuait à vomir même s'il n'avait plus rien dans l'estomac depuis des jours.
A quand remontait son dernier repas? Il ne savait même plus.
Quand il crut avoir fini, il ouvrit les yeux à nouveau.
- My sweet love, que t'arrive-t-il? s'inquiéta Shuu en lui frottant le dos avec bienveillance.
Des pieds nus apparurent dans son champs de vision suivit de peu par le parfum étouffant de Mme Tsukiyama. Kaneki se remit à vomir avec une violence qu'il pensait impossible. Il ne réussit à dire ce qui lui arrivait qu'entre deux vagues de nausée .
Enfin ça se calma. Kaneki reprit son souffle peu à peu etremarqua qu'ils étaient seuls, Shuu et lui. Il soupira, il se sentait fatigué, sale et surtout, embarrassé.
- Où est-elle? s'enquit-il d'une voix enrouée.
- Partie se recoucher. Elle était en colère.
- Je suis désolé.
- Tu n'y es pour rien. C'est le petit qui te rend malade de la sorte?
- Oui...
Ca dure depuis longtemps?
- Intense comme ça... une semaine et demi environ.
Le violet pinça ses lèvres déjà fines.
-Je te trouvais trop mince et ce n'était pas que mon imagination il faut croire.
Le plus jeune répliqua d'un sourire tendu. Le Gourmet s'agenouilla près de lui et lui tendit son mouchoir de poche. Son vis-àvis le remercia d'un coup de tête en s'épongeant le front et le coins des lèvres. Tsukiyama aida son amant à se relever.
- Un bain, un café et le lit. ça te dit?
- Je peux boire du café? s'extasia Kaneki, empli d'une vigueur nouvelle.
- Pourquoi t'en empêcherai-je?
- Les humains interdisent ce genre de boisson aux femmes enceintes. Comme l'alcool et toutes sortes de trucs. C'est pas bon pour les gamins.
Shuu réfléchit un peu avant de répliquer.
- J'ai rarement vu de Goules enceintes mais si mes souvenirs sont exacts, ça ne cause aucun soucis.
- Même si je suis borgne? Et mâle?
Doutant soudainement de lui, Shuu préféra ne pas prendre de chance.
- Oublions le café. Je ferai venir un bon soigneur plus tard, lui devrait savoir.
Ils traversèrent lentement les couloirs majestueux du manoir tout en discutant.
- J'ai faim, annonça brutalement Kaneki.
D'ailleurs, ça le surprenait lui-même d'avoir envie de manger après avoir vomi sa bile pendant plus de quinze minutes.
-J'irai te chercher à manger pendant que tu te baignes, me amor.
L'intérressé opina du chef alors que son compagnon poussait de lourdes portes en bois.
La salle de bain était immense. Du granit aussi noir que le néant ornait murs et sol alors qu'au centre de la pièce reposait royalement une baignoire sculpté dans le même matériel. Un lourd miroir bordé de bronze trônait au fond de la salle.
Subjugué par la beauté des lieux, Kaneki fut surpris quand Shuu lui fourra un verre d'eau entre les mains et lui pointa l'évier reposant à leur droite.
- Pour te rincer la bouche.
- Merci.
Pendant qu'il s'exécutait , Shuu s'affairait de part et d'autre de autour de lui. Il déposa sur un tabouret de velours une serviette douillette et deux ou trois petites bouteilles. Enfin, il enleva le couvercle qui gardait la chaleur de l'eau de la baignoire.
- Vas-y, je vais m'occuper de ton repas.
Kaneki hocha timidement la tête et attendit qu'il sorte pour se déshabiller.
Il s'immergea dans l'eau brûlante jusqu'au cou.
Ca lui fit un bien fou.

*o*o*o

- Darling! Tu en mets du temps. s'exclama Tsukiyama joyeusement en poussant la porte de la salle de bain d'une main, m'autre était occupée à tenir un plateau chargé de victuailles.
Il faillit l'échapper quand il remarqua que Kaneki était en train de couler.
Shuu s'empressa de déposer son fardeau au sol pour aller à la rescousse de son amant . Il l'attrapa par les aisselles et le remonta à la surface. N'ayant pas de signe de vie, il le prit dans ses bras pour le sortir de la baignoire. Une fois bien installé sur la carrelage, il lui tapa les joues doucement dans l'espoir de lui arracher une réaction quelconque. Ca fonctionna.
Le plus jeune toussa avant d'ouvrir un œil embrumé. Il était visiblement désorienté.
- Tu as dû t'endormir, expliqua Shuu en caressant ses cheveux mouillés. Ne me fait plus peur comme ça vilain garçon.
- Je m'endors partout et tous la temps, gémit le garçon en s'asseyant. J'ai l'impression de ne plus avoir de contrôle sur mon propre corps et c'est très désagréable.
- La prochaine fois, je me baignerai avec toi.
Tsukiyama lui tira un sourire pervers de trois kilomètres qui fit grimacer le plus jeune. Bienveillant malgré sa fourberie, le Gourmet posa la serviette chaude sur les épaules de son amant.
- Je pensais que tu mangerais dans le bain mais je pense que tu as assez mijoté pour le moment. Allons dans mes appartements, tu pourras t'y installer à ton aise.
- Comme tu veux, fit Kaneki en ramassant ses affaires éparpillées dans la pièce.
- Laisse, s'interposa Shuu. Quelqu'un te les rendra propres.
- Mais...
Le plus âgé remplaça ses vêtements poussiéreux par un peignoir doux et moelleux.
- C'est le mien, il est grand mais fait avec pour ce soir d'accord?
- Euh... Merci...
Sa gentillesse mettait le blanc mal à l'aise mais il eût été mal poli de refuser. Il enfila donc le vêtement trop grand et apprécia immédiatement sa chaleur. Comme demandé il laissa ses affaires où elles étaient avant de suivre son amant une nouvelle fois dans le dédales des couloirs du manoir.
Ce dernier le guida autant qu'il le soutint durant le trajet.
La fatigue rattrapait Kaneki et lui rentrait dedans avec la douceur d'un train. Il titubait plus qu'il ne marchait et se prit à plusieurs reprises les pieds dans le bas du peignoir trop long pour lui. Il fit peu attention à ce qui l'entourait; à tel point qu'il se retrouva dans un lit sans vraiment savoir comment il y était arrivé. Il dût s'assoupir puisque lorsqu'il rouvrit les yeux, il rencontra le regard bleu glacé d'un parfait inconnu. Ce dernier avait jadis eu des cheveux d'un noir de jais mais qui aujourd'hui grisonnaient sur les temps. Sa bouche n'était qu'un fin pli sévère.
- Bonjour? hésita le jeune homme.
L'homme sursauta et ce n'est que là que Kaneki remarqua qu'il était en train de l'ausculter avec son stéthoscope glacé.
- Chut, cracha l'homme, visiblement agacé.
Kaneki chercha son amant du coin de l'œil et le trouva assis plus loin, sirotant une tasse de café à l'effluve paradisiaque. Son estomac émit un grondement de protestation ce qui fit soupirer le supposé docteur de plus belle.
- Mange donc un morceau nabot. Ca ne sert à rien vu tout le boucan qu'y'a là-dedans.
Kaneki rougit alors que Shuu, loin d'être sourd, l'aidait à se redresser et posait sur ses genoux un lourd plateau.
- J'espère que tu as bien dormi. .
-Je pense, déclara Cache-Œil d'une toute petite voix.
Il suivit discrètement le nouveau venu du regard quand celui-ci alla s'asseoir et sortait un petit carnet de sa poche. Il se mit à gribouiller à toute allure. La curiosité du patient ne passa pas inaperçue.
- Il s'apelle Kagamine Aotsuki. En général, il s'occupe des goules atteintes de problèmes psychiatriques et celles gravement blessées.
- J'en ai mis trois au monde depuis le début de ma carrière, s'empressa d'ajouter non sans fierté le docteur.
- Je lui ai expliqué pourquoi je l'ai convoqué... J'espère que tu ne m'en veux pas.
Kaneki haussa les épaules, plus intéressé par la viande tiède dans son assiette que par la conversation. Il était affamé mais sa conscience rôdait toujours.
Tout sauf bête, Tsukiyama remarqua son hésitation.
- Depuis quand n'as-tu pas mangé?
Kaneki plissa du nez, l'air dégoûté.
- Je ne sais pas. Longtemps.
-Longtemps comment, insista Kagamine en rangeant son stylo, son intérêt visiblement titillé.
- Cinq ou six semaines? Peut être plus.
Un pli d'inquiétude rida le beau visage de son amant alors que le docteur claquait de la langue.
- Mange, ordonna la goule aux cheveux violets.
Kaneki obéit à contre-coeur. Les deux autres l'observaient, l'empêchant de se dérober. Voilà longtemps que l'ont ne s'était pas fait de soucis pour lui. Oh, parlant de ça, il devait impérativement passer un coup de fil à Hide avant que ce dernier ne meurent d'inquiétude.
- Kaneki-kun?
Le susnommé réalisa qu'il rêvassait depuis un peu trop longtemps, la fourchette à mi-chemin entre l'assiette et sa bouche. Il enfourna le dernier morceau de viande avant de répondre:
-Vous disiez?
Le docteur lui lança un regard des plus sérieux avant de commencer.
- Tu dois manger régulièrement à partir de maintenant. Ton corps est déjà surmené, continuer ainsi mettra ta vie et celle du gamin en danger. N'oublie pas que ton organisme n'est pas fait pour ce genre d'activité à la base alors il a besoin de beaucoup d'énergie pour que tout se passe bien. Déjà que les risques sont élevés, il faudra être beaucoup plus prudent que ça, jeune inconscient.
Kagamine se tourna vers le Gourmet:
- Tsukiyama-sama, rappelez-le lui aussi souvent que possible.
- Bien entendu.
-Je peux boire du café? se rappela Kaneki soudain.
- Les goules ne sont pas sensibles à la caféine donc oui, je pense. En quantité modérée toutefois. Bois beaucoup d'eau et mange bien, tes nausées seront apaisées de cette façon.
- La viande me dégoûte. Je l'ai rendu la dernière fois que j'ai essayé.
Pensif, Kagamine pianotait les accoudoir de la chaise dans laquelle il était installé.
- Continue à essayer. Si ça persiste, préviens-moi.
- Mh. Quoi d'autre?
- Pas de sport sauf la marche et ton corps a besoin de beaucoup de sommeil, écoute le. J'ai besoin de faire des examen approfondis pour avoir une idée plus claire de comment ça se passe là dedans... Nous verrons ensuite pour le reste. Venez me voir à la clinique demain après midi, si tu es assez en forme, Kaneki-kun. Si c'est pas le cas, je compte sur vous Tsukiyama-sama de le prévenir. ça vous convient?
- Oui oui, fis le jeune couple quasi en chœur.
Le docteur fit une dernière courbette avant de s'en aller.
Kaneki poussa son plateau et se laissa tomber sur le flanc. Son amant s'installa à ses côtés et lui tapota l'épaule affectueusement.
- Comment te sens-tu? Demanda-t-il après une minute de silence.
- Bizarre. Stressé. Fatigué. J'ai encore du mal à réaliser ce qui m'arrive. .. ce qui nous arrive. Ça ne te fais pas peur, Tsukiyama -san?
- appelle moi Shuu. Et non, ça ne me fait pas peur. Au contraire, je suis aussi excité qu'un gamin la veille de Noël.
Kaneki soupira profondément.
-Donne moi un peu de ton énergie que j'aille me présenter correctement auprès de ta mère. Oh non. Va d'abord t'assurer qu'elle n'a pas pataugé dans son infâme parfum , histoire que je ne lui vomisse pas sur les pieds.
- Faudra te mettre beau parce qu'elle est en pleine réception.
- Il y a une fête ?
- Il y a toujours une fête chez les Tsukiyama. Vient. Essayons de te trouver un costume.
Kaneki se laissa alors porter par un tourbillon frénétique d'essayages et de préparations avant d'enfin être satisfaisant aux yeux de Shuu . Ce dernier était prêt à le mener au grand salon où les hôtes s'étaient réunis pour danser et discuter mais Kaneki l'arrêta avant qu'il ne pousse la porte.
Le Gourmet portait un costume bleu électrique qui lui piquait les yeux; tout comme sa chemise rose mais c'était son style. Il ne l'avait jamais vu vêtu autrement qu'en couleurs flashy et motifs psychédéliques.
Lui était habillé de façon beaucoup plus sobre: costume noir, chemise blanche. Il avait refusé catégoriquement de porter la cravate.
Kaneki serra les doigts de Shuu avant de se lancer.
- J'aimerais savoir comment me présenter à elle.
- Que veux-tu dire?
- Suis-je juste Kaneki, l'ami ? Ou bien Kaneki, l'amant ?
- Quel Kaneki as-tu envie d'être ? Rétorqua Shuu en passant un bras autour de sa taille. Il le tira vers lui et leva la main qu'il tenait toujours à ses lèvres. Il embrassa ses doigts délicatement et ajouta:
- Dès la première fois que j'ai posé les yeux sur toi, tu es devenu mon ange précieux, inestimable. Tu habites tout mes songes depuis.
Cache-Œil pouffa, amusé par le romantisme exagéré de son compagnon.
- C'est supposé être une déclaration ?
- Si tu préfères, je te demande en mariage devant toute la foule présente derrière cette porte.
Le rire du plus jeune alla crescendo.
- Arrête, ce serait honteux.
- Mais pas du tout!
Leur proximité fit de ce moment le début d'une réelle relation et, pour la première fois, Kaneki ressentit quelque chose qui allait plus loin que de l'amitié ou qu'une simple attirance physique.
Cache-Œil tira sur l'horrible cravate de son partenaire et lui fit un léger sourire avant de l'embrasser.
- Je serai donc Kaneki le petit ami, lança le plus jeune en poussant la porte.