Titre : As Jonah Said
Auteure : Tach-Pistache
Rating : M, comme... Malice. Monstrueux. Malsain. Montgolfière. Que de mots terrifiants sous cette simple lettre. J'en ai la chair de poule. Toi aussi tu as la chair de poule ? Wow. Wow. Trop dingue.
Disclaimer : Hussie me pardonnera d'écrire sur ces idiots, j'en suis presque certaine. Disons quarante pour-cent certaine, histoire de garder une marge d'erreur, parce que la modestie est une vertu, et que j'aime à me croire vertueuse.
Un petit mot avant de commencer ? : Aaaaah putain tout mon beau discours a été effacé parce que je ne l'ai pas sauvegardé. Oh rage ! Oh désespoir ! Oh oubli de merde !
Bref bonjour bonjour, et oui ça fait presque un mois, et oui ça craint, mais bon, tant pis, c'est la vie ! Et puis vous ne vous rendez pa compte - le lycée, le bac blanc, les filles qui boivent de l'alcool et fument de la drogue alors que vous essayez d'écrire, on ne s'en sort plus !
(confession anonyme : je n'ai pas encore révisé mes sciences.)
Voilà, j'espère que ce chapitre vous plaira. On commence tooout doucement à entrer dans l'action. C'est chouette, je vous assure. Et puis je voulais aussi vous remercier d'avoir lu et d'avoir laissé des reviews, très chères trois personnes ! Je prierai pour vos âmes.
Allez, bonne chance et on se retrouve à la fin du chapitre, bisous.
Enjoy !
"Grey rocks, and greyer sea,
And surf along the shore -
And in my heart a name
My lips shall speak no more."
Charles G.D Roberts – Grey rocks and greyer sea
"I've heard it in the chilliest land,
And on the strangest sea;
Yet, never, in extremity,
It asked a crumb of me."
Emily Dickinson – Hope is the Thing with Feathers
- Salut ! Qu'est-ce que tu fais ?
Equius releva la tête au moment où Jade entrait dans l'atelier dans une tornade de gel, de crasse et de terre. Ses cheveux étaient luisants de graisse. Elle avait l'air épuisée ; de nouvelles coupures rouge vif, grandes comme son pouce, étaient apparues sur ses joues et ses lunettes n'étaient même pas droites devant ses yeux. Et malgré tout elle vint s'assoir à ses côtés, s'écrasant sur son lit, et Equius ne lui adressa qu'un regard sombre.
- Tu devrais t'occuper de ton état déplorable avant de venir voir « ce que je fais », lui reprocha-t-il.
Il s'attendait à ce qu'elle roule des yeux et rétorque quelque chose, mais elle eut simplement l'air contrite et elle lui adressa un sourire d'excuse
(et comme à chaque fois, il dût se rappeler que ce n'était pas la place de Jade de rétorquer quoi que ce soit, et que ce n'était pas la sienne de s'en peiner).
- J'irai dans cinq minutes. Je voulais savoir comment tu t'en étais sorti avec le radar, si vous aviez pu le déboguer, tout ça. Je ne reste vraiment pas longtemps, je pue le fauve !
- C'est vrai, répondit-il le plus sérieusement du monde, ce qui tira à la jeune femme un de ses rires-aboiements auxquels il s'était, bon gré mal gré, habitué.
Lorsqu'elle eut fini de rire (Equius n'avait pas posé ses outils, mais avait baissé les mains pour prouver qu'il l'écoutait malgré l'appel envoûtant du robot à moitié achevé), elle enleva ses gants, souffla dans ses mains et le regarda.
- Bon, du coup, ce radar ?
Equius hésita un instant. Jade le fixa avec plus d'intensité. Il craqua.
- Nirrti a trouvé le problème, marmonna-t-il.
Il se rattrapa presque aussitôt.
- Pense avoir trouvé le problème.
- Tu y crois ?
- Non. Mais elle en est persuadée. Elle va demander une rencontre avec le commandant Zerkratzen pour tout changer mais cette pathétique, arrogante copie de ce qu'un assistant devrait être me –
- Je croyais que vous vous entendiez mieux, remarqua Jade.
- Je…
- Ce n'est pas une fille avec un caractère très facile, c'est vrai – c'est même un peu une connasse, tu me pardonneras le langage – mais tu fais pas d'efforts non plus. Enfin, je ne crois pas !
- Ce n'est pas à toi de me dire ça.
Il n'avait pas dit ça de manière méchante ou rancunière, ou avec une quelconque intention agressive derrière. Equius pensait vraiment que ce n'était pas à Jade de lui dire tout ça.
Peut-être que ce qu'elle disait avait un fond de vérité. Mais quand même bien ça l'aurait été – et on lui avait souvent dit qu'il ne « faisait pas d'efforts » avec les gens – ce n'était pas à Jade de le lui rappeler. D'ailleurs cela ne le serait probablement jamais. En tous cas, il l'espérait.
La jeune femme comprit qu'il ne fallait pas aller plus loin, et elle haussa les épaules pour clore le sujet. C'était toujours agréable d'avoir quelqu'un avec qui parler sans provoquer de dispute. Equius inspira profondément puis saisit plus fermement ses outils.
- Tout s'est bien passé, dehors ?
- Oui, oui, génial. Quand on tombe sur des endroits pas trop pollués, c'est vraiment très beau, tu devrais venir de temps en temps.
- Je ne saurais pas me repérer.
- On pourrait organiser une balade avec l'équipe pour que tout l'équipage voie un peu le coin avant qu'on ne tombe dans la nuit complète. On a failli perdre un des bateaux gonflables par contre ! Y'a des objets en métal absolument partout.
Son visage se tordit alors dans une grimace contrariée.
- Bon, ensuite, on n'a pas pu aller très loin, sans les robots, mais…
Equius entendit le manche de son tournevis craquer entre ses doigts.
Il se força à déplier lentement les phalanges, inhalant profondément par le nez. Les robots. Les fichus robots.
Que les créatures gouvernant l'Au-delà ou toute autre sorte de monde supérieur lui vienne en aide à ce propos, et il leur serait éternellement reconnaissant et serait prêt à croire en leur existence. Mais cela faisait près de quatre semaines que cela le torturait et ses prières devaient laisser les grands seigneurs du royaume des esprits de marbre, car aucun n'avait levé un bout de tentacule pour lui porter secours.
- Dirk n'a pas…
- Non, Dirk n'a rien pu trouver, répondit-il sèchement.
Jade parut encore plus ennuyée.
- Ah, merde ! Tu es certain que ce ne – je ne critique pas, attention…
- Ce n'est pas notre faute. Nous avons réétudié les plans dans leurs moindres détails et je peux t'assurer qu'ils sont en tout point parfaits. Ce n'est pas notre faute.
- Jake a dit que ça pourrait être une erreur de sa part concernant le terrain. Vu qu'il ne travaille que sur des vieilles cartes, il a dit qu'il aurait pu se tromper… J'en ai discuté avec lui, il m'a dit que vous n'aviez pas fait de séance avec lui pour essayer de trouver un autre chemin. Mais ce serait bien d'en faire une dès que possible ! Après le petit-déjeuner, par exemple. Tu en penses quoi ?
- Même s'ils étaient tombés, nous n'aurions pas dû perdre le signal, murmura-t-il en se penchant à nouveau sur son robot. Pas avec tous les robots. C'est impossible.
Il y eut un blanc qu'il se sentit obligé de couper en ajoutant :
- De plus, je croyais que Dirk en avait déjà parlé avec English.
Elle eut un sourire sournois qui perdait beaucoup de sa malveillance du fait de ses dents écartées.
- Je ne pense pas qu'ils parlent beaucoup de travail, fit-elle en appuyant volontairement sur le dernier mot.
- Personne ne pense ça.
- Alors pourquoi t'es étonné ?
- J'attendais plus de professionnalisme de la part de la tête de l'équipe.
- Tu as l'impression qu'il ne travaille pas assez ?
- Je n'ai jamais dit ça.
- Et c'est pour ça que tu te surmènes comme si t'allais porter l'expédition sur tes épaules alors que de vingt à vingt-trois heures, c'est la pause de l'équipage, et que tu le sais ?
- Non.
- Si.
- Non.
- Si.
- Arrête ça tout de suite, gronda Equius.
Jade (et il ne sut pas dire si ça le peinait ou pas) resta silencieuse un instant avant de soupirer :
- C'était un peu fort, peut-être. Désolée.
- Ça ira, répondit-il, par réflexe.
- Bon, je vais aller me doucher. Ne travaille pas trop tard, je compte sur ton instinct de survie.
Il attendit une pique qui ne vint pas. Jade se releva. La glace dans sa capuche avait fondu sur les draps. Puis, elle lui serra l'épaule avec quelque chose qu'il identifiait comme de l'affection, bien que le geste fut un peu maladroit et grossier, comme tous les gestes sociaux de Jade (il se souvenait de l'avoir entendu dire qu'elle vivait sur une île déserte, avant).
- Allez, à demain ! On se revoit avec Jake – tu ne sautes pas le rendez-vous, hein ?
Equius marmonna quelque chose qu'il espéra être inintelligible. Malheureusement, Jade le prit comme une réponse qui allait dans son sens, et hocha de la tête avec une satisfaction qui lui fit presque froid dans le dos.
Puis elle s'en fut, le laissant dans la chambre en compagnie son robot à moitié terminé et l'impression pesante d'être plus seul après sa visite qu'avant.
Il aimait bien Jade. Le seul problème était qu'il aimait surtout le fantôme de Nepeta qui hantait ses traits et ses yeux et qu'il pensait avoir oublié, depuis le temps, ou pas oublié vraiment mais au moins réussi à la tenir éloignée, à ne pas regretter, au moins.
C'était malsain de voir sa meilleure amie morte dans une autre. Malsain et répugnant. Bizarre, même. Et irrespectueux de la personne de Jade également – il avait tout sauf envie de lui manquer de respect.
Mais c'était compliqué. Dieu que c'était compliqué…
Il n'eut pas le temps de se morfondre davantage. Dirk entra dans la chambre cinq minutes après le départ de Jade, et Equius fut heureux d'avoir à penser à autre chose qu'à Nepeta.
Strider avait le nez enfoui dans son manteau. Le chauffage avait été allumé dans les chambres, mais l'air était glacé dans les couloirs, et ils avaient tous pris l'habitude de mettre leur parka pour se déplacer. Après tout, comme l'avait si justement fait remarquer le commandant Zerkratzen lors d'une de ses nombreuses interventions, il fallait économiser les réserves du bateau.
Equius savait qu'ils attendaient d'ailleurs leur premier ravitaillement à la fin de la semaine. Le commandant Zerkratzen le leur avait dit en passant. Ils auraient des nouvelles de l'extérieur, des provisions, du contact humain. Il n'en avait pas hâte.
- Tu aurais dû venir, Roxy a montré sa collection de chats morts, furent les premiers mots de Strider.
Il s'assit à la place que Jade avait tout juste quittée, les mains jointes, la tête basse, et tourna le regard vers le robot – ou tout du moins, Equius le pensait.
- Je n'aime pas beaucoup voir des animaux décédés, répondit-il.
- Ils étaient dans des petites boîtes en verre, on aurait dit qu'ils dormaient. Avec de la fourrure et des yeux fermés et des petites pattes. Très mignons.
- Mais ils sont morts.
- Ils sont morts.
Il entendit Dirk enlever ses chaussures et son manteau avant qu'il ne se rassoie à ses côtés, irrémédiablement attiré par son travail. Equius finit par se pousser et le jeune homme se pencha davantage sur la table.
- C'est la batterie, là ?
- Oui. Elle est un peu bancale. Peut-être un défaut de formation. Rien que je puisse corriger.
Dirk claqua de la langue, agacé.
- On aurait pu le finir demain, tu sais, fit-il remarquer.
- Je n'aime pas laisser un travail à moitié achevé.
- C'est les derniers assemblages, ça ne prend quasiment pas de temps, Chitra aurait été aux anges si tu l'avais laissée faire ça.
- Exactement, ça ne prend pas de temps. Je peux le finir avant d'aller me coucher.
- Tu travailles pour rien.
- Le commandant Zerkratzen veut toujours qu'on lui amène ses résultats. Je fais mon travail. C'est ce pour quoi je suis payé.
- Zerkratzen est un illuminé, sans vouloir manquer de respect à notre bon commandant – mais il sait que c'est une perte de temps et qu'en plus, c'est un travail absolument énorme pour nous. On n'est pas censés tout sortir de notre cul en un seul jour, c'est très mauvais.
- On ne peut pas arrêter comme ça, marmonna Equius entre ses dents serrées, le nez presque collé au métal froid des chenilles du robot. On ne peut pas abandonner.
- Jake a dit qu'ils étaient peut-être tombés.
- Mais auquel cas, on n'aurait –
- Pas perdu le signal, acheva Dirk. Je sais. Je veux dire, ils sont censés aller dans l'eau à un moment, ce n'est pas comme si ça allait les court-circuiter assez pour qu'ils arrêtent d'envoyer des informations. Comme le dirait quelqu'un qui m'est proche et que tu ne connais pas, c'est un putain de mystère, mon frère, mais ça ne nous mène nulle part d'envoyer nos robots au casse-pipe.
- Il y a peut-être un problème dans l'IA. Il faudrait peut-être repenser le programme.
- On doit le relancer à chaque fois, Chitra fait les tests, on sait que tout est bon tant que les robots sont dans le bateau.
- Il doit y avoir un problème quelque part. Se plonger dans le code pourrait être utile. Le commandant Zerkratzen pourrait nous y autoriser.
- Ils sont détruits, Equius, tu le sais.
- On ne sait pas ce qui détruit les robots – on ne sait même pas s'ils sont détruits.
- Ils sont détruits.
- On n'en sait rien, répéta Equius, buté.
- Ils sont réduits en pièce par une force obscure, ou alors ils sont vraiment défectueux et ces heures acharnées de travail sont aussi inutiles que si on essayait de se rouler dans la neige à leur place pour sonder le terrain. Tu crois vraiment que ça m'amuse de passer tout mon temps à ne rien faire ? Ça fait un mois et j'ai déjà l'impression que Serket junior va m'assassiner.
Equius fit une grimace à la mention de Vriska Serket. La petite sœur de la responsable des communications parlait énormément et avait une langue plus empoisonnée que tous les membres de l'équipage réunis. Sa chambre était voisine de la leur. Elle y vivait seule. Elle et lui n'avaient jamais vraiment parlé et cette situation le satisfaisait.
- Reste ici et contemple le plafond, proposa-t-il.
Dirk renifla.
- C'était de l'humour ? Tu m'impressionnes.
- Peut-être pas.
- Alors ce sont de grands conseils de la part de l'homme dont les trois-quarts de l'équipage ont oublié le nom, et tu as raison, il faut que je m'en inspire, répliqua Dirk qui se releva pour mieux s'étaler sur la couchette d'Equius, les bras en croix.
Ce dernier continua un instant son travail avant de demander en fronçant les sourcils :
- C'est vrai ?
- Quoi ?
- Qu'on a oublié mon nom.
- Ça ne m'étonnerait pas. A qui tu parles ? Moi, parce que je suis là – et Jade, parce qu'elle est là pour les robots. Ton cercle d'ami est plus fermé que ton cul et ce n'est pas facile. Quasiment un exploit. Mon cœur se serre lorsque je vois de tels efforts déployés pour être aussi productif dans l'asociabilité.
- Langage, dit-il par automatisme.
- Quoi ?
- Rien, rien.
Pour un moment, Equius n'entendit que les bruits métalliques produits par son tournevis tenu avec délicatesse au-dessus de la carcasse du robot, et la respiration calme de Strider. Il dormait plus que lui mais ils travaillaient énormément. D'entre eux c'était Dirk que la fatigue rongeait le plus vite.
Ce n'était pas tant qu'il s'en inquiétait, mais il avait fini par s'habituer à Strider, à ses tatouages, ses piercings, ses t-shirts d'un goût douteux et ses répliques acides qui n'avaient jamais l'air de blagues, même s'il disait qu'elles en étaient. Il en était même venu à l'apprécier.
Enfin, pas exactement. S'il devait être honnête (il était honnête, il faisait des efforts pour ne plus mentir) Equius aurait dit qu'il aimait le silence en Strider. Pas seulement le je-travaille-silence, le je-suis-perdu-dans-mon-robot-silence, mais le silence profond, le silence qui venait du cœur, le silence que n'importe qui d'autre aurait voulu briser et qu'Equius laissait tomber sur eux.
Il appréciait ce silence et il en avait un peu honte.
Pour sa défense, Dirk n'essayait jamais de lui parler de quoique ce soit. Leur semblant d'amitié était basé sur cette non-implication. Pour l'instant, Equius ne s'en plaignait pas. Il n'avait pas envie de parler à qui que ce soit de ce qu'il pensait ces derniers temps. A propos de Jade par exemple, ou à propos de Damara Megido. Il n'en avait pas besoin.
Il repensa à ce que Dirk avait dit – on l'oubliait. Bon.
- Je fais ce que je peux pour réparer tout ça, tu le sais, pas vrai ? marmonna Dirk.
Equius releva les yeux pour le dévisager. Il avait laissé tomber ses lunettes. Equius n'avait vu ses yeux qu'à de très rares reprises. Ils étaient si bleus qu'on les aurait crus blancs. Très sensibles à la lumière, disait-il. Sa lampe lançait un rayon de lumière jaune acier dans ses iris.
- Oui, je sais. Mais ce n'est ni ta faute ni la mienne. Nous faisons notre travail comme il nous l'a été demandé.
- Ça ne te frustre pas ?
Equius y réfléchit avant de répondre, le plus posément possible :
- Pas tant que ça.
Il était certain que s'il n'était pas sous médicaments, la situation l'aurait beaucoup plus énervé et elle l'énervait déjà énormément. Mais il n'avait pas envie, après tout ce qu'il avait dit à Dirk, de montrer qu'il aurait pu lui aussi abandonner. Il ne voulait pas passer pour un lâche – mais surtout, il ne voulait pas arrêter de construire les robots.
Il savait même exactement pourquoi. Ils servaient de prétexte pour son éloignement. Ils lui permettaient de s'esquiver en société, ils faisaient disparaître les heures et l'espace et au final, sans eux, à quoi aurait-il servi ? A part à se lamenter sur lui-même ?
Equius savait qu'il se lamentait déjà beaucoup.
- Moi, ça me dérange. Si ces sept mois se passent sans la moindre découverte, je vais péter le plus royal de tous les plombs que j'aurai à offrir au monde. J'aimerai qu'on arrive à faire quelque chose et qu'on tombe sur un putain de tas d'avancements. Par exemple, maintenant, ce serait bien.
- Il y aura des avancements. Nous allons continuer et régler le problème.
Puis, dans un élan d'affection, il ajouta :
- Ne t'en fais pas.
Strider soupira, peu réceptif à ses témoignages d'émotion, et se glissa hors de la couchette pour grimper comme un serpent le long de l'échelle qui menait à son propre lit.
Equius comprit qu'il allait se coucher. Il tordit la lampe de bureau qui l'éclairait pour que la lumière ne frappe plus que sa table. Les coins de la pièce se voilèrent de noirceur. Il entendit le froissement d'habits qui heurtent le sol, puis crut percevoir un faible « bonne nuit ».
Et il fut, à nouveau, seul.
- Monsieur Zahhak.
Equius attendait cette phrase.
Il s'était réveillé quelques secondes avant que Damara Megido n'entre dans la chambre. Tout son corps s'était raidi d'un seul coup et il avait été arraché au sommeil par une sensation de nausée rouillée et familière.
Il était habitué maintenant – logique, après un mois – mais à chaque fois, les brèves secondes de néant entre l'émergement dans l'état de conscience et la présence de Damara Megido le laissaient déboussolé et effrayé.
Damara Megido se pencha vers lui, lèvres rouges, dents brillantes et puits des yeux. Il se tassa sur sa chaise. La boîte de vis, ouverte sur la table, faillit être renversée.
Il s'était endormi en travaillant, se dit-il. C'était pour ça qu'elle lui avait directement adressé la parole.
« Je ne recommencerai plus jamais, je le promets, je ne recommencerai plus. »
La jeune femme s'approcha encore. Ses yeux étaient très grands et très, très noirs. Sa proximité fit remonter la nausée dans sa gorge. Elle ne l'avait jamais touché ou ce ne serait-ce que frôlé. Equius avait très peur qu'elle le fasse un jour. Elle avait des ongles extrêmement longs, vernis de rouge.
Il était presque sûr d'avoir le souvenir de cauchemars impliquant ses mains et sa gorge. Et pourtant il ne rêvait pas beaucoup.
- Il est sept heures, fit-elle sur le même ton monocorde qu'elle utilisait tous les matins pour le faire s'activer.
- Merci, marmonna-t-il.
- Y a-t-il quelqu'un dans la salle de bains ?
- Oui.
- Dites-lui de se dépêcher.
C'était la conversation qu'il avait le plus répétée dans sa vie. L'habitude n'y changeait rien. A chaque fois que Damara Megido parlait, Equius voyait ses lèvres écarlates s'agiter dans le noir comme un mauvais rêve et ces lèvres se superposaient à celle d'Aradia – qui n'était ni son double ni son corps, qui n'était pas Damara Megido, qui ne l'avait jamais été.
Damara Megido partit en refermant la porte derrière elle. Equius se releva avec lenteur. Le tournevis lui avait laissé une marque rouge très profonde dans l'avant-bras.
Il considéra sa table. Son sommeil avait éparpillé tous les outils aux quatre coins du bureau. Ses yeux s'attardèrent sur des boulons de quelques millimètres qui devaient se trouver là où il avait posé sa tête.
« Je n'ai même pas changé de vêtements », pensa-t-il, légèrement incrédule.
Le tambourinement de l'eau s'arrêta deux minutes après qu'Equius aie enfilé une tenue correcte. Il n'avait jamais dû dire à Dirk de se dépêcher : il était plus ponctuel que ce qu'on pourrait penser.
Lorsqu'il sortit de la salle de bains, les cheveux coiffés à la perfection, les lunettes sur le nez, il ne traîna pas, attrapa sa parka et ils sortirent tous les deux dans les couloirs gelés du bateau immobile.
Ils n'étaient pas les premiers dans la salle à manger. Jake English était là aussi, et vint saluer Dirk avec chaleur. Mais Roxy Lalonde – la biologiste, comme le savait maintenant Equius – était là aussi, avec ses assistantes, ainsi que trois membres de l'équipe de Jade.
C'était Jade qui devait avoir tout organisé. Il se sentit presque pris en embuscade.
Equius s'assit à côté de l'une des assistantes de Lalonde. Il n'était pas certain de connaître son nom.
Le bruit monta très vite. Un membre de l'équipe de terrain aux cheveux extrêmement bouclés avait apporté les plans sur leur table et les avait étalés pour que tout le monde vienne s'y pencher. Equius fut submergé par la marée humaine de l'équipage.
- S'il vous plaît, un peu de silence ! demanda Jake English de sa voix ridiculement claire.
Cela ne fonctionna pas immédiatement. Le jeune homme patienta quelques secondes, poli, puis donna un formidable coup de poing sur la table. Tout le monde se tut aussitôt.
- Merci, fit-il, un sourire lumineux sur le visage.
Il se racla la gorge.
- Bon, excusez les hésitations que me prendront certainement, mais parler en public est très loin d'être ma tasse de thé. Je vais essayer d'être le plus bref possible et ne pas vous prendre votre précieux temps – mais il est capital, essentiel, absolument important qu'on règle ces conneries de problèmes au plus vite !
- C'est pour les robots, c'est ça ? demanda la seconde assistante de Lalonde.
- C'est cela même ! Comme vous le savez tous et toutes, les robots de mon – notre bon ami Strider sont bien dans la merde, comme qui dirait. En effet, aucun d'entre eux ne semble arriver à la destination qui lui a été assignée, c'est-à-dire, la grande fosse marine que vous savez être à l'autre bout des îles.
Jake English se pencha sur la carte principale et Equius, aussi écrasé soit-il, fit un effort pour tendre le cou et suivre son explication, bien qu'il n'en ait pas tant besoin que ça.
- Les robots que nous autres bonnes gens envoyons dans le froid, vous le savez, sont de deux types, expliqua Jake d'un ton aussi léger que s'il avait su ces détails toute sa vie, bien qu'Equius soit persuadé que Dirk les lui avait rappelés avant la réunion.
- Il y a ceux qui sont censés repérer les lieux terrestres, continua-t-il, et ceux qui sont censés sonder les profondeurs marines. Mais le signal qu'ils envoient finit par disparaître après quelques temps passé en autonomie !
- En fait, intervint Dirk en se penchant au-dessus de l'épaule de Jake English, c'est même un peu plus précis. Il semble y avoir une zone (il fit un grand ovale traversant en large l'île George) où le signal disparaît.
- Vous avez pensé qu'il pourrait s'agir d'une zone qui brouille les signaux ? Un peu comme le triangle des Bermudes ? demanda un matelot couvert de grandes taches de vitiligo qui le rendaient terriblement visible.
Equius ne put pas s'empêcher d'émettre un reniflement de mépris. Le matelot l'entendit et parut très vexé :
- Quoi ?
- Crois-tu sincèrement que le gouvernement nous aurait envoyé en expédition pour sept mois sans avoir effectué des tests prouvant que le réseau pouvait passer ? Crois-tu que les millions de dollars passés dans ce voyage auraient été versés si personne n'avait été sûr que le signal du sonar puisse être capté ? Es-tu complètement stupide ?
- Ce n'est pas tant ça le problème, enchaîna Dirk, alors que le matelot baissait les yeux. Trois de nos robots ont passé la scène des crimes. Ils ont été détruits peu de temps après –
- Détruits ? demanda la cuisinière.
Equius sursauta presque. Il ne l'avait pas vue arriver. Petite derrière eux, elle s'était avancée, les sourcils froncés et les bras croisés sur la poitrine.
- Comment ça, détruits ? répéta-t-elle.
- On ne sait pas s'ils sont détruits, coupa Equius alors que Dirk ouvrait la bouche. Ça pourrait être un problème informatique.
- Mais on sait que ça ne peut pas être le terrain, ajouta Strider. Quand bien même la protection des robots terrestres n'aurait pas été étanche et que par un hasard follement, irrémédiablement merdique, tous seraient tombés dans un profond lac secret non-mentionné sur les cartes, la coque des robots chargés de l'exploration des fonds a été testée par nos soins. Garanti sans failles.
- Donc quelque chose détruit les robots, approuva le matelot aux cheveux bouclés.
- Peut-être, siffla Equius.
- C'est pour ça que je vous ai – enfin, que Jade, qui n'est pas là présentement – a décidé de vous réunir ce matin. Qu'est-ce qu'on fait pour sauver ces robots de la destruction ? demanda Jake en se redressant (Dirk ne s'écarta pas pour autant, et la proximité entre les deux rendait Equius presque mal à l'aise).
- On ne sait pas s'ils sont dét-
- J'ai – euh, désolé d'interrompre, je veux dire.
Equius se retourna. L'un des aides de Jade venait de prendre la parole. Il était grand et très large d'épaules. Equius l'avait déjà repéré pour sa coupe de cheveux qu'il qualifiait intérieurement de particulière, et, s'il ne devait pas être poli, non appropriée à un membre d'une expédition politiquement haut placée.
- Oui, qu'est-ce qu'il y a ? fit Strider.
- J'ai… Je suis Tavros Nitram, un des membres de l'équipe de terrain. Je, euh, je voulais dire que lors des dernières rondes de périmètre, j'ai aperçu des traces. D'animaux, je veux dire. Oui.
- Quel genre ?
- Je ne sais pas. Je, je ne suis pas très calé en bestiaire polaire. Quelque chose d'assez gros. Et euh, qui vivrait près de l'eau. Je voulais demander de quel animal il pourrait s'agir à Roxy, enfin, madame Lalonde, mais je pensais que… Que peut-être ce serait intéressant ? De savoir ça. Peut-être que les robots s'approchent trop de points où la glace serait fine et que les animaux seraient attirés par l'ombre, comme les requins par les formes des surfeurs et…
Sa voix mourut, mais personne ne rit de ses hypothèses. Equius jeta un coup d'œil à Roxy Lalonde. Elle avait froncé les sourcils et posé le visage dans ses mains. Un petit bout de langue rose pointait entre ses lèvres. Elle avait l'air d'y réfléchir sérieusement.
Lui ne savait pas quoi penser.
- Donc on revient à changer le terrain, marmonna Dirk, et Jake English hocha vigoureusement de la tête.
- Je pense que c'est la seule option que nous ayons pour bravement sauver ton travail. Et celui de Zahhak, par la même occasion !
- Ça vous prendra plus de temps…
- On survivra ! répliqua Jake avec optimisme. Jade n'est pas là, mais cette jeune femme est phénoménale, je t'assure qu'elle dirait la même chose que moi ! Tu ne trouves pas ça excitant ?
Quelque chose comme un sourire survola le visage de Dirk.
- On compte passer par où, alors ? fit le jeune homme aux cheveux très bouclés.
Roxy Lalonde intervint à ce moment-là.
- On devrait en envoyer encore deux ou trois, tu sais, pour tester un peu. J'ai peut-être une idée, c'est pas terrible pour les pauvres petites animaux mais bla, bla, bla, la science avant tout. On n'aurait qu'à ajouter des capsules de venin ou des piques sur la coque et tadamm, affaire pliée !
- Evitons de provoquer le chaos dans la faune locale si on est là pour une mission écologique, rappela Strider.
- Deux-trois lamantins au fond de la mer valent bien la survie de tous les robots qui iront prendre la vase à leur place si tu ne fais rien. Tu imagines, Dirk ? De la vase sur tes robots. Des heures de travail (elle mima une explosion avec ses mains) pfft. En poussière. En vase. Disparus les robots. A plus, les robots.
La conversation prenait un tournant qu'Equius trouvait intéressant. La situation pourrait peut-être se débloquer. Et si tout le monde se mettait d'accord, alors il irait construire ses robots à nouveau. Tranquillement. Sans réunions.
- Si tu t'inquiètes pour les animaux, intervint-il, je pense que des robots détruits ont plus d'impact sur leur environnement qu'un cadavre.
- Ouais, appuya Roxy. Tous les pauvres poissons qui essaieront d'ingurgiter tes amas de fils métalliques pour se retrouver avec le ventre percé ! Tu devrais avoir honte de toi, Dirk. Honte !
- Mais donc, on ne change plus de trajet ? insista l'homme bouclé.
- Si, si, on change, mais on fait comme Roxy l'a si justement proposé, finit par soupirer Dirk.
Jake prit aussitôt le relai, en bon cartographe.
- On passait quasiment en ligne droite en direction de l'Est pour finir les premiers états des lieux, comme les robots marins, qui doivent se rendre à cet endroit très juste, fit-il en désignant d'un doigt sûr des points invisibles sur le papier. Je conseille de leur faire prendre… Cette route-ci. Plus éloignée de la côte.
- C'est un gros changement, remarqua Dirk.
- Vous pourrez en parler au commandant, n'est-ce pas ? Il devrait être au courant des difficultés, je pense qu'il sera très fier de nous d'avoir trouvé une solution en si peu de temps.
- Oui, c'est bien le genre d'être fier de nous.
Un ricanement commun passa dans la salle et Equius plissa les yeux. Il savait que le commandant et le capitaine n'étaient pas très aimés. Ils ne se montraient jamais à l'équipage. Le commandant Zerkratzen ne leur parlait quasiment que par annonces radio.
- Bon, du coup, présentement, qu'est-ce qu'on fait ?
- Moi et Zahhak allons jeter un œil à la coque des robots et voir ce qu'on en fait pour éloigner ces créatures du chaos, annonça Roxy Lalonde en tendant le bras pour poser une main gantée de rose sur l'épaule d'Equius qui se força à ne pas bouger.
- Ok, très bien. Jake, tu t'occupes joyeusement de définir précisément les nouvelles coordonnées. Tu me passes le tout ce soir ?
- Ce sera fait avant midi, assura-t-il, et il donna une tape amicale sur l'épaule de Dirk.
Il ajouta :
- Enfin, même encore avant si cette sacrée Jade se décide à se réveiller ! Je ne crois pas qu'elle ait pu rater sa propre réunion !
Equius vit dans ces quelques mots une perche tendue en sa direction par une puissance divine inconnue et il la saisit avec reconnaissance.
- Je peux aller la chercher, proposa-t-il.
English se tourna vers lui comme si c'était la première fois qu'il le voyait, et une fois de plus, Equius se sentit dérangé par la capacité naturelle de cet homme à irradier de franchise.
- Ce serait fabuleux, déclara-t-il. Merci beaucoup, Zahhak.
- De rien, répondit-il du plus poliment qu'il put.
Il se dégagea de l'étreinte de Roxy Lalonde sans le moindre remords et, sans un mot de plus, sortit de la salle à manger.
Le froid qui régnait dans les couloirs le heurta comme une gifle. Mais il ne s'en plaignit pas. L'ambiance surchauffée de la salle le rendait mal à l'aise. Il inspira profondément, puis saisit son portable dans sa poche. Il était sept heures trente-trois. Il devait prendre ses médicaments à huit heures.
« J'ai largement le temps d'aller la chercher », se dit-il.
Mais il n'eut pas le loisir d'être seul bien longtemps : deux couloirs plus loin, il entendit des pas de course et il s'écarta obligeamment pour ne pas entrer en collision avec Jade, qui, les cheveux en bataille et la parka mal fermée, paraissait affolée. Elle s'arrêta net en le voyant. Ses dents disproportionnées luisaient sous les néons du couloir.
- Fait chier ! J'ai encore trop dormi ! Est-ce qu'on –
- Tu as raté la réunion, la coupa-t-il.
- Oh non, c'est pas vrai, gémit-elle.
- J'allais te chercher. Jake est encore à l'intérieur, il sera on ne peut plus heureux de te faire un résumé de ce qu'on a décidé.
- Vous avez une idée ?
- Peut-être, éluda Equius.
- Vous changez de chemin ?
- Oui.
Jade hocha la tête.
- Ça me semble logique, approuva-t-elle. Je suis tellement furieuse d'avoir raté tout ça ! Je – foutus médicaments qui ne fonctionnent pas ! Porrim m'a dit qu'elle faisait ce qu'elle pouvait mais j'ai tellement de mal ! Je ne sais pas ce qu'il se passe ! Je n'ai même pas entendu quand mademoiselle Megido est passée dans la chambre.
- Tu ne devrais pas crier ça partout.
- Oui, désolée, je… Je ne voulais pas manquer cette réunion. Je veux dire, on n'a pas souvent la chance de parler avec les autres ici, quand on reste sur ces îles aussi longtemps. C'est dur de garder des liens avec les gens.
- Sûrement, répondit Equius qui commençait à perdre intérêt dans la conversation.
Jade se frotta les cheveux et dit :
- Bon, j'y vais ! Tu viens aussi ?
Il hésita :
- Je ne sais pas, je…
- Ça va durer cinq minutes, tu pourras repartir après. Allez, viens, insista Jade.
Equius se sentit piégé. Il baissa la tête, enfonça les mains dans les poches de sa parka et suivit la jeune femme qui partait d'un pas vif vers la salle de laquelle il avait tout juste réussi à s'enfuir. C'était un échec, pensa-t-il. Il était un échec. Il avait tout raté.
- Bonjour ! s'écria-t-elle en ouvrant la porte en grand.
Il y avait moins de monde, mais Jake English, comme Equius l'avait prévu, était toujours là, assis en face de l'entrée pour être certain de ne pas les manquer. Dirk et lui discutaient quand ils entrèrent, mais il abandonna leur conversation pour se diriger vers eux et il n'avait pas l'air de le regretter.
- Alors, Jade, qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il, l'air presque inquiet.
Elle eut un gloussement de fauve et dit en agitant la main, comme si rien ne s'était passé :
- Je me suis rendormie après que mademoiselle Megido soit passée. Erreur stupide !
- Ce n'est pas stupide, Jade, ça veut juste dire que tu manques de sommeil. On ne repart pas en expédition avant un moment, tu vas pouvoir te reposer un peu. Ne t'en fais pas, de toute manière on n'a pas décidé grand-chose, je vais tout te résumer ! déclara Jake.
Puis il se tourna vers Equius et dit :
- Au fait, Strider et moi avons eu une idée pour les robots marins. Au lieu de les faire passer sur la terre puis de les envoyer dans l'eau lorsqu'ils seront proches de leur destination, on pourrait les faire passer directement dans la mer par le point de pêche.
Le point de pêche était un carré de quelques mètres découpé à la scie près de la coque où ils avaient mis des lignes, deux semaines après leur arrivée, dans l'espoir d'avoir un endroit pour s'approvisionner en poissons. C'était l'équipe de terrain qui était chargée de le garder ouvert. A sa connaissance, ils n'en avaient jamais rapporté grand-chose.
Equius songea à la proposition d'English.
- A quoi cela servirait-il ?
- Ce serait plus facile de surveiller ce qui détruit les robots, si les robots sont bien détruits en tout cas ! Et peut-être même que ça attirerait ces petits enfoirés et qu'on pourrait s'en charger nous-mêmes. On pensait aussi grossir les appâts histoire de les ramener par ici. On serait au moins certain qu'ils entrent dans l'eau, pour l'amour de Dieu !
Equius haussa les épaules.
- Pourquoi pas. Je ne pense pas que ça change grand-chose.
- Ah, merci beaucoup de ta coopération ! fit English en souriant. Je vais de ce pas en avertir le commandant, et je rajoute cette idée à la liste ! Je pense qu'on a fait du bon travail. Ces péripéties seront bientôt terminées et tout rentrera dans l'ordre pour le reste du temps qu'on a à partager, j'en suis sûr.
Equius hocha la tête. English se retourna alors, s'inclina presque devant Jade et lui dit :
- M'accompagnerez-vous dans cette folle aventure, brave demoiselle sans peurs ni reproches ?
- J'en serai ravie, acquiesça Jade, un sourire plein de dents aux lèvres.
Equius n'eut même pas le courage de soupirer lorsqu'ils partirent et préféra chercher des yeux un verre propre et de l'eau pour prendre ses deux comprimés. Il remarqua Roxy, en discussion animée avec l'une de ses assistantes, et Dirk, qui revêtait déjà sa parka. Il fallait qu'il les évite – et particulièrement Lalonde. Elle lui semblait tenace.
Il avalait le second comprimé, qu'il gardait précieusement dans une boîte cachée dans sa poche intérieure, lorsqu'il sentit une main claquer sur son épaule comme une serre prête à l'emporter au loin et il sut qu'il était trop tard pour fuir. Il déglutit. L'eau était froide mais le cachet l'était davantage.
Puis, avec des gestes qu'il espérait lents et tout sauf suspicieux, il se retourna. Roxy Lalonde l'attendait avec impatience.
- Allez, très cher Zahhak, remue-toi le cul et on part se débrouiller comme des grands pour sauver notre monde et ton travail en même temps ! Ça va être génial, je le sens !
Elle avait remis l'écharpe avec des chats. Equius réussit à en arracher le regard pour répondre :
- Oui, allons-y.
Alors, avec un sourire qu'il trouva étrangement réconfortant, elle l'entraîna au laboratoire.
Il fut réveillé par ce qu'il prit tout d'abord pour la porte qui s'ouvrait.
Comme d'habitude, ses mains se crispèrent sur son oreiller sans qu'il ne puisse les contrôler, et il se releva à moitié, les ongles rouges de Damara Megido dansant déjà devant ses yeux.
Mais l'obscurité était toujours aussi complète et il mit plusieurs secondes à se rendre compte que personne n'avait ouvert la porte.
Il pensa un instant que Dirk était sorti. Mais il se souvint qu'il n'était même pas entré dans la chambre cette nuit. Il ne savait pas où il était passé. Le soupçon le plus lourd qu'il avait était lié à la présence de Jake English. Ils passaient souvent la soirée ensemble : ils s'entendaient apparemment bien, même si Dirk ne le mentionnait jamais lorsqu'il lui parlait.
Mais Equius ne voulait pas porter de jugement hâtif. Et surtout, il avait autre chose à faire. Alors, en essayant de détendre ses mains, il tendit l'oreille dans le noir.
Un nouveau bruit sourd le fit sursauter. Il était à côté de sa tête.
Son cœur commença à battre la chamade. Il saisit son portable pour consulter l'heure. Il était trois heures du matin. « Ça fait sept heures que je n'ai pas pris de médicaments », se dit-il. Mais ce n'était pas la faute de son incapacité à gérer ses hormones ; le bruit existait bel et bien et il ne savait pas ce qui le produisait.
Il ferma les yeux, bien que ce soit inutile dans le noir, souffla par le nez et essaya de réfléchir. Le bruit était mat, presque métallique. Il n'était pas régulier. Mais il venait parfois par saccades, comme si quelque chose se heurtait à autre chose, quelque chose de mou contre quelque chose en métal.
Les paupières d'Equius se rouvrirent en grand et il bondit presque hors de son lit. A tâtons dans le noir, il chercha ses chaussures et son manteau, qu'il enfila maladroitement, et sortit dans le couloir.
Il n'y avait aucune différence entre le jour et la nuit dans le ventre du bateau, à ceci près que les lampes n'étaient pas allumées automatiquement. Equius savait, après quatre semaines passées ici, où se trouvait l'interrupteur, mais il n'osa pas appuyer dessus et fit son chemin dans le noir, guidé par les sorties de secours.
La porte menant au pont n'était pas verrouillée. Equius l'ouvrit avec précautions, tentant de faire le moins de bruit possible (il n'avait pas envie d'expliquer les raisons de sa présence à un membre d'équipage insomniaque), et se glissa dehors.
Il faisait encore plus froid que ce qu'il avait imaginé, et plus lumineux aussi. Instinctivement, il rentra la tête dans sa capuche et tous ses muscles se contractèrent. L'odeur d'eau et de glace lui prit la gorge toute entière.
Il se dirigea vers l'endroit du pont, qui, il pensait, dominait sa cabine. Il n'y avait pas de vent. La lumière de la lune, aux trois-quarts pleine, était absolue. Pas une ombre, pas un mouvement. Et surtout – surtout – il n'y avait personne.
Il l'avait remarqué avant, mais les îles pouvaient vraiment être très silencieuses.
Le bruit revint. Il était étouffé, presque réduit à l'état de vibration dans ses pieds. Equius se demanda s'il ne l'avait pas imaginé, cette fois-ci. Pour en être sûr il scruta avec davantage d'attention la glace près de la coque, aussi blanche qu'en plein jour. Il n'y avait rien. Ni homme ni animal ne rôdait sur ces terres désolées.
- Qu'est-ce que tu veux qu'il y ait, hein ? gronda-t-il entre ses dents.
(Equius, tu te parles tout seul.)
(Je sais.)
Il attendit quelques minutes que le bruit revienne, mais le silence resta complet. Les mains d'Equius passèrent tout doucement du rouge vif au blanc. L'air qu'il respirait avait une consistance presque solide dans ses narines. Lorsqu'il se rendit compte qu'il ne pouvait plus remuer les doigts, il décida qu'il pouvait rentrer.
Il revint dans sa chambre sans trop savoir quoi faire. Il n'avait plus sommeil. Il essaya de se rappeler le bruit, au cas-où il reviendrait, pour être certain de pouvoir réagir au bon moment, mais rien ne lui vint.
Il avait la vague et désagréable impression d'avoir rêvé. Ce ne serait pas si irréaliste : il dormait à moitié, il s'ennuyait, il était isolé et n'avait jamais été stable sur le plan mental. Son psychologue lui aurait dit que c'était un terrain favorable à des crises. Rien de sain. Rien de bon.
Enfin, tout de même, il savait qu'il avait entendu quelque chose.
Comme pour lui répondre, le métal vibra près de sa tête et le bruit sourd revint hanter ses oreilles, plus diffus, plus doux, presque une caresse contre la paroi plus qu'un coup. Equius ferma les yeux.
« Des animaux », se dit-il. « Ce sont des animaux intrigués. Ne t'inquiète pas, ils sont loin de toi, ils ne peuvent pas te faire de mal. Tu es protégé. Tu vois, Nepeta n'en aurait pas peur… Elle les trouverait adorable et te dirait que tu sur-réagis.»
Il s'imagina les bêtes qui venaient s'agglutiner sur la coque en quête de chaleur dans la mer glacée. Dans sa vision, c'étaient de grands tas de chair grise aux yeux ronds qui nageaient près de lui, paisibles, le sang froid et leurs mouvements mous, indolents, inconscients.
C'était étrange de se dire que seuls un ou deux mètres de métal le séparaient de cette vie dans les milliers de tonnes d'eau noire et glacée de l'océan.
Mais ils ne pouvaient pas le toucher. Il n'y avait pas de quoi s'inquiéter.
Le glissement de chair humide sur le métal ne s'arrêta pas.
Cette nuit-là, Equius rêva que les parois du bateau se chiffonnaient et, juste avant d'avoir les os broyés par le métal, celui-ci s'était déchiré et l'océan, en rugissant, s'était engouffré dans leur cabine avec des centaines, des centaines de centaines d'animaux aux yeux noirs qui le regardaient
mais ils ne pouvaient pas le toucher
il allait se noyer sous leurs yeux.
Dix secondes avant sept heures, il se réveilla en sueur, les mains agitées de soubresauts, et il attendit le cœur battant la silhouette de Damara Megido dans l'encadrement de la porte comme une apparition noire et rouge.
Il n'y avait aucun bruit dans la pièce.
- Combien de temps ont-ils tenu ? demanda Dirk.
Equius le savait, mais il prit la peine de vérifier sur le papier que Mme Serket lui avait donné.
- Trois heures quarante-sept pour celui de mer, quatre heures dix pour celui de terre, répondit-il.
Dirk avait une voix parfaitement plate et contrôlée. Aurait-il été un peu plus idiot, Equius aurait probablement pensé qu'il allait bien. Mais Dirk n'allait pas bien. Et Equius le savait. Que soit maudite son intelligence.
- C'est plus que d'habitude, remarqua-t-il, tranquillement, sans aucun signe de colère.
- Oui, fit Equius.
Il n'osait pas en dire plus. De toute façon, il n'y avait pas grand-chose à en dire. Toutes leurs questions restaient inchangées et leurs espoirs piétinés. Et les robots étaient détruits. Les robots. Etaient détruits.
Dirk se leva, fit craquer ses phalanges et soupira profondément. Equius, lui, était assis. Il l'avait trouvé dans la salle commune du bateau, où les membres d'équipage pouvaient passer lorsqu'ils n'avaient rien à faire. Mais lorsqu'Equius était entré, Dirk Strider était seul, les mains enroulées autour de ses écouteurs, les lunettes noires pressées sur son visage jusqu'à écorcher la peau de l'arête du nez.
Il ne prenait pas très soin de lui, avait pensé Equius avec sévérité. C'était une honte – une honte, vraiment, de voir quelqu'un comme Dirk Strider se comporter de cette manière.
C'était là qu'il lui avait dit qu'ils avaient perdu le signal des deux robots qu'ils avaient envoyés à neuf heures ce matin.
La journée précédente, Equius l'avait passée avec Roxy Lalonde et ses deux assistantes pour chercher quel type d'animal aurait pu causer de tels dégâts. Mais presque rien ne vivait sur ces îles. Rien de dangereux en tous cas ; la pollution des côtes avait eu raison de la majorité des espèces. Roxy avait alors renoncé aux sédatifs et avait fini par l'accompagner à l'atelier pour façonner une trentaine de piques, sans crochets (le but n'étant pas d'entraîner l'animal avec le robot), dans des carcasses de boîtes de conserves.
Equius les avait soudées à la coque des robots avec le sentiment de faire quelque chose d'illégal. Ce qu'avait dit Aranea Serket lui était revenu en mémoire : il n'avait en aucun cas le droit de modifier les plans. Mais il n'avait rien dit à Roxy Lalonde. Elle n'avait pas besoin de savoir.
Le lancement à partir du point de pêche s'était déroulé sans problèmes. Equius, les entrailles nouées, avait vu le robot-sonde recouvert de piques disparaître dans les eaux noires.
Alors, à treize heures, Mme Serket était venue le voir en personne dans son atelier. Elle avait à nouveau ce regard perçant et froid qu'elle avait lorsqu'il l'avait rencontrée pour la première fois. C'était un peu étrange de la voir ici. Mme Serket ne descendait jamais pour se joindre à l'équipage. Mais elle faisait passer des messages : et elle avait passé le message de l'inutilité de leurs plans.
- On devrait en parler à Roxy, dit Dirk.
- Oui.
- Simplement pour la mettre au courant.
- Bien sûr.
- Lui dire que nos putains de robots ne semblent pas être capables d'effectuer le moindre demi-tour sans être atomisés par un rayon de la mort inconnu. Ça me semble plutôt important.
- Ce n'est pas sa faute.
- Non, non, je…
Dirk inspira. Equius crut entendre un hoquet dans sa respiration, un sursaut d'émotion mal contenue.
- Il va falloir qu'on s'occupe de ça très vite.
- Oui.
- Je sais qu'on a plusieurs caisses de matériel, mais on ne pourra pas continuer comme ça. On ne peut pas continuer comme ça. Ce n'est pas notre travail. Nous ne sommes pas là pour construire et voir être détruit et construire encore et voir être détruit par des putains d'animaux.
- Nous avions renoncé au poison. Nous pouvons y songer sérieusement maintenant.
- Ouais. Ouais, ce serait absolument merveilleux, du genre fantastique merveilleux, Père Noël merveilleux. Je suis pour l'empoisonnement. Je suis pour. Et tu sais quoi ? Si vous n'arrivez pas à empoisonner tout ce joyeux petit monde, verse-en dans mon gin et achève-moi.
Equius fronça les sourcils et Dirk ricana.
- Tout le monde a de l'alcool sur le bateau, Equius. Absolument tout le monde, sauf toi, et Roxy je suppose, mais c'est normal pour elle.
- Je ne savais pas.
- Quoi ? Que Roxy ne buvait pas ?
- Que ça te dérangeait autant de perdre les robots.
Dirk cessa de faire les cent pas et se rassit dans sa chaise, le dos courbé. Ses doigts ne cessaient de s'agiter et de se nouer les uns aux autres.
- Ce n'est pas tant d'avoir perdu les robots. C'est plutôt…
Il se tut un instant. Equius aurait peut-être dû dire quelque chose, un mot encourageant ou une invitation à continuer. Il ne le fit pas. Si Strider ne voulait pas parler, grand bien lui fasse.
- On fait des avancées, tu vois. Genre de grandes avancées, des avancées sur la lumière, un truc divin, je te raconte pas, quasiment miraculeux. Et puis là, bam, Dieu nous dit qu'en fait, la lumière ça va bien un temps, mais il ne va pas trop la partager quand même, alors il l'éteint et on se trouve dans le foutu noir. Et tout ce que j'ai pu faire pour avoir la lumière ne nous a drôlement pas servi du tout.
- C'est une métaphore étrange, finit-il par répondre.
- Ouais, je sais. Et tu ne connais pas mon frère. Il peut faire encore pire. Enfin, bref, constat du jour : on est inutiles.
- Nous ne sommes pas inutiles.
- Alors quel est notre intérêt, en ce moment ? Vas-y, je t'écoute, je suis toute ouïe, putains d'esgourdes grandes ouvertes.
Equius ne sut pas quoi lui répondre. Dirk haussa les épaules pour souligner son point, puis il dit :
- Je vais aller en parler à Jade. Il faut qu'ils avancent sans nous pendant qu'on se démerde pour régler ce problème. Qu'ils avancent vraiment, je veux dire, pas qu'ils restent dans les dix kilomètres de ronde comme des abrutis. Passer d'île en île, et cætera.
- Tu y vas maintenant ?
- Oui. Ça ne sert à rien d'attendre, de toute manière, il n'y a rien à faire. Autant qu'ils partent le plus tôt possible. Pas avant la fin de la semaine – il faut que tout le monde soit présent pour le ravitaillement – mais ce serait bien de faire ça juste après. Et ça, ça prend du temps à préparer.
Dirk enfouit ses écouteurs dans la poche de sa parka et se leva. Avant de sortir, il se tourna vers Equius et demanda :
- Et toi ?
- Moi ?
- Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ?
Equius se trouva un peu pris de court. Il n'y avait rien à construire, il n'y avait rien à dire. Il ouvrit la bouche pour répondre et finit par ne pas prononcer la moindre parole. Dirk hocha la tête et s'en alla.
Il attendit quelques secondes pour être sûr que Strider était bien parti avant de pousser un très, très long soupir de lassitude.
Il ne lui restait pas grand-chose à faire.
- C'est sympa de te voir parler d'autre chose que de robotique, fit remarquer Roxy Lalonde en tournant négligemment une vingtaine de pages dans son livre.
Equius lui lança un regard sombre qu'elle n'intercepta pas.
Ils étaient assis dans la salle commune, tous les livres de zoologie de Lalonde empilés à leur droite comme une forteresse de papier les coupant du monde extérieur. Equius ne savait pas qu'ils avaient le droit d'emporter autant de livres. Mais, pour une raison qui le dépassait, il n'y avait pas Internet dans le bateau et les livres étaient leurs seules sources d'information.
En y repensant, ça faisait vraiment longtemps qu'il n'avait plus lu un livre, même ennuyeux. Il avait arrêté de lire pour le plaisir lorsqu'il était arrivé en Floride, tout simplement parce que les livres Egyptiens ne couraient pas les rues et que les études l'empêchaient de continuer à s'amuser. Ça faisait déjà un moment.
Il ne regrettait pas du tout son adolescence.
- Je veux dire, reprit Lalonde, d'habitude tu ne parles même pas, et quand tu parles, je ne comprends pas.
- Je ne dis pas grand-chose.
- Oui, mais tu ne comprends pas les finesses de la biologie, alors c'est très drôle pour moi ! On dirait que tu apprends un tout nouveau monde. C'est vachement marrant et presque mignon. Monsieur Zahhak découvre la vie. Ça ferait un super film. Un carton, je t'assure.
Equius ne répondit pas à la jeune femme et continua sa lecture.
- Tu fais quoi, dans la vie ? fit Lalonde après quelques secondes de silence.
- Des robots.
- Non, sans dec' ?
- Et des prothèses, ajouta-t-il, presque vexé à présent.
- Des prothèses ? Qui fonctionnent ? Je veux dire, sans être reliées à un autre membre ?
- Oui.
- Mais genre…
- Capables de faire des mouvements très naturels. Reliées à la colonne vertébrale par un ensemble de fils et de nerfs biosynthétiques qui peuvent retransmettre les courants électriques, répéta Equius en pensant à toutes les fois où il avait dû dire la même chose à des journalistes de l'autre côté d'un téléphone.
Roxy Lalonde avait l'air passionnée.
- L'opération doit être extrêmement délicate.
- Elle l'est. Mais elle fonctionne.
« C'est ça le problème. Elle fonctionne très bien. J'en étais tellement fier. »
- Qu'est-ce que tu as réussi à faire, pour l'instant ?
- Un bras.
- Tu as déposé le brevet ?
- Oui, après le concours national à New-York.
- Personne pour te le racheter ?
- Si, mais je prendrai ma décision après le voyage.
- Tu as dû énormément travailler, fit-elle, presque admirative. Combien d'années ça t'a pris ?
- De mes dix-neuf ans à mes vingt-cinq.
- Seul ?
- J'étais à l'université de Maryland. L'enseignement là-bas est extrêmement complet. Je me suis aussi beaucoup aidé des travaux du docteur William Rivers sur la régénération des nerfs.
- Tu as une trace écrite de tes travaux ?
- Oui, fit-il, un peu surpris. Mais…
- Oui, pas sur toi, je m'en doute bien, génie, mais ce serait vraiment cool que tu puisses m'envoyer tes fichiers après cette expédition. Tu es plus callé en médecine que ce que je pensais ! C'est quelque chose d'extrêmement délicat, les opérations prothétiques !
- J'étais aidé…
- Un médecin ?
- Une croque-mort.
Il avait eu, pour un bref, bref instant, son nom sur le bout de la langue, et il l'avait ravalé au dernier moment avec un goût de cendres dans la bouche.
« C'était ça le problème : ça fonctionnait. »
- Du début jusqu'à la fin de tes travaux ?
- Oui.
- C'est drôle, fit Roxy Lalonde sans se rendre compte, ou en faisant semblant de ne pas voir le désordre qu'elle avait provoqué. Elle portait une prothèse, elle ?
- Oui. Je l'ai créée pour elle. Elle en avait besoin.
Quelque chose comme un « aw » sortit de la bouche de Roxy Lalonde, qui avait complètement oublié ses livres et ses recherches. Equius aurait aimé qu'elle s'y replonge. La conversation prenait un tournant amer.
- Sept ans, putain ! Vous devez vraiment bien vous entendre ! Est-ce que…
- Est-ce que ce serait possible de changer de sujet ? demanda-t-il avec brusquerie, alors qu'il sentait, avec un peu d'effroi, la couverture du livre se plisser entre ses doigts.
Roxy Lalonde le remarqua aussi, car il la vit papillonner des paupières pour masquer son regard inquisiteur, et reprendre son livre d'un mouvement faussement naturel. Il pouvait sentir son embarras comme des pattes d'insecte sur sa peau. Mais Roxy Lalonde ne resta pas embarrassée longtemps.
- Tu sais, continua-t-elle, sans le lâcher des yeux (ce qu'il trouva très brave), je ne peux pas dire que je me fous de ce qu'il s'est passé, et pas que je comprends non plus, ou que je suis désolée, parce que c'est pas ma faute mais si c'est grave, j'espère que tu vas aller mieux.
Equius battit des paupières, incertain de connaître une réponse appropriée à une telle déclaration. Roxy Lalonde n'en attendait pas. Impavide, la jeune femme continua.
- Enfin ouais, on passe tous par de sales choses. Et elles ne sont pas toutes faciles à surmonter. Donc bon courage et tout ça ! Enfin bref, ne perdons pas de temps en discutailles, Zahhak, on a un animal auquel péter la gueule pour lui faire passer l'envie de mâchonner nos beaux robots ! Et puis sincèrement, parle un peu d'autre chose de temps en temps.
Il ne lui répondit pas, avec le sentiment qu'il répondait de moins en moins aux gens ces derniers temps, comme s'il perdait petit à petit le sens de la parole. Elle eut la bonne idée de ne pas se vexer et revint à sa lecture.
Equius se racla la gorge. La conversation lui avait laissé un sentiment de malaise assez proche de la nausée. Il arracha ses ongles de la couverture du livre dans laquelle ils étaient plantés, agita les doigts, et, à son tour, replongea dans son encyclopédie en priant pour que le goût de bile dans sa bouche ne soit que pure invention.
Il était très précisément deux heures dix lorsque le bruit de coups contre la coque du bateau fit vibrer l'acier près de la couchette d'Equius.
Cette fois-ci, il était réveillé.
Adossé à la coque, il avait senti le choc entre ses omoplates, et il avait sursauté avant de se tourner par réflexe, les poings serrés comme si l'animal de l'autre côté allait se jeter sur lui d'une minute à l'autre. Le livre qu'il était en train de lire fut abandonné sur son oreiller (c'était un livre d'Asimov. Il traînait du côté de Dirk, mais il ne lui en voudrait pas. Ce n'était pas comme s'il l'avait volé. Equius ne volait plus rien, il était grand maintenant.)
Dirk n'était pas là cette nuit-là non plus. Comme la nuit dernière, il ne lui avait pas dit où il était allé. Equius ne sut pas dire s'il aurait aimé qu'il soit présent cette fois. Mais qu'aurait-il fait de plus, quelle idée aurait-il donné ? Rien, probablement. Et puis c'était inutile de penser à ça, parce que Dirk Strider n'était pas là, et que les hypothétiques « que se serait-il passé » ne servaient à rien dans cette situation.
A rien.
Equius, incertain, posa la main contre le métal du bateau. Il sentit presque aussitôt un nouveau choc sous ses doigts, qui remonta le long de son bras en le faisant frissonner. Cependant, il mit un point d'honneur à ne pas sursauter. Il retira sa main avec lenteur.
Il écarta une mèche de cheveux de son front, la respiration un peu courte. L'inquiétude lui nouait l'estomac. Il ne s'y connaissait pas beaucoup en animaux – sauf en chevaux, qui représentaient une partie infime du règne animal – mais, quelque part, il avait l'impression qu'un animal n'était pas censé venir, toutes les nuits, se cogner au même endroit, au même moment.
« C'est peut-être un endroit plus chaud que les autres », se dit-il, cherchant à être logique. « C'est peut-être ça qui les attire, ici et pas n'importe où le long du bateau. »
Ça avait du sens, vraiment. Sûrement plus, en tous cas, que l'idée que les animaux venaient pour lui, contre lui. C'était une idée stupide : Equius n'était pas stupide, et parfaitement lucide, malgré l'heure tardive et le manque de sommeil.
Une ou deux minutes passèrent sans qu'il ne bouge, les yeux rivés au mur, les mains jointes. Il fallait ne pouvait pas rester comme ça, pas vrai ? Il ne pouvait pas rester dans cette situation. Ces animaux qui rôdaient près d'eux étaient une menace pour leurs robots, pour leur travail, pour ce pour quoi ils étaient là.
Il fallait faire quelque chose.
Equius sortit de sa cabine mais ne monta pas directement sur le pont. Il passa tout d'abord aux cuisines.
Il n'y était jamais entré. Pour ce qu'il en savait, elles nécessitaient tout autant un passe que les cales de matériel. Mais heureusement pour lui, ce ne fut pas le cas. Elles n'étaient pas très grandes, bien éclairées. Equius y entra à pas de loup, inquiet à l'idée de tomber sur quelqu'un. Il n'y avait pas beaucoup de potentielles raisons à sa présence et le vol de nourriture hors-repas était sévèrement puni par le commandant.
Tant pis. Il assumerait les conséquences.
Il ouvrit au hasard l'un des congélateurs en métal alignés le long du mur. Rien de ce qu'il y avait dedans ne l'intéressait. Idem pour le deuxième. Le troisième par contre lui parut davantage convenir.
Il en retira, avec une grimace qu'il s'efforça de dissimuler, un poisson mort aux yeux ronds et effarés, couvert de glace. Après un temps de réflexion, il s'empara d'un deuxième poisson et s'empressa de refermer le congélateur. La glace commençait déjà à fondre sous ses doigts. Il ne fallait pas laisser de traces.
Il se rendait vers le pont lorsqu'une autre idée l'effleura. Cette fois-ci, il prit le temps d'y songer, les poissons morts toujours entre les mains.
L'idée ne lui plaisait pas beaucoup. Mais elle était simple et rationnelle et Equius était simple et rationnel. Il déglutit, secoua la tête, bloqua son souffle et fit demi-tour, du plus vite qu'il put, en direction du dépôt d'armes de l'équipe de terrain.
Il ne savait pas pourquoi ils avaient amené des armes. Personne ne savait vraiment. Jade en prenait toujours une lorsqu'elle partait en expédition, par précaution ou par plaisir personnel, il ne savait pas. Elle aurait sûrement été plus à l'aise à sa place. Equius n'aimait pas l'idée de tuer. Ni des gens, ni des animaux. Mais malgré tout, il entra dans l'armurerie – qui elle non plus n'était pas protégée – et s'empara du fusil de Jade avec un vague sentiment de honte.
Lorsqu'il arriva sur le pont, ses poissons dans une main, le fusil dans l'autre, il y avait un peu plus de vent que la nuit dernière. La lune était toujours parfaitement visible cependant. Jade lui avait dit qu'il n'y avait presque jamais de tempêtes sur ces îles.
Il descendit sur la glace en utilisant l'échelle de secours. Il eut un instant d'hésitation en touchant le sol. Mais la glace était résistante, même aussi près de la coque. Il avança.
Cela faisait un mois qu'il n'avait pas touché le sol, se dit-il, la neige craquant sous ses pas. Un mois. Il ne savait pas si cela lui avait manqué ou non.
Il s'approcha du point de pêche, qui, au milieu de la glace, semblait donner sur un puits de néant et non pas sur l'océan. Equius s'arrêta là quelques secondes. Son plan lui semblait clair, mais il ne pouvait pas s'empêcher de douter. Peut-être n'était-ce vraiment rien. Rien d'important en tous cas. Rien qui nécessite un plan et un appât et un fusil.
Il fronça les sourcils. Le doute n'allait l'emmener nulle part.
Alors, pour être certain de ne pas le regretter, il lança l'un de ses poissons dans le trou noir dans la glace et attendit.
Le cadavre flotta paisiblement, fut poussé par le vent vers le bord et fut très vite bloqué par la glace. Equius le regarda faire avec appréhension. Le poisson ne bougea pas plus. Au bout d'un moment, les ridules que son mouvement avait provoquées disparurent, et l'eau redevint aussi sombre que de l'encre.
Il commençait à avoir froid. Il avala sa salive, enleva ses cheveux de ses yeux, et, en battant des paupières, il faillit manquer l'énorme forme sombre qui était passée à toute vitesse sous ses pieds.
Equius recula précipitamment. Ses mains se serrèrent autour de la crosse de son fusil et du poisson restant.
Le cadavre flottant fut brusquement tiré dans les abysses et disparut dans une gerbe d'éclaboussures.
Equius retint son souffle.
Le silence des îles lui faisait presque mal aux oreilles.
Sans trop savoir comment, il parvint à lever le bras gauche et à envoyer le second poisson près du bord. Ses doigts se crispèrent davantage sur son fusil. Le froid n'avait plus d'importance. Le silence était absolu. Il sentit la sueur tremper son front : ce n'était pas sa maladie, mais quelque chose comme de l'effroi qui la provoquait, il le savait.
Tout était redevenu calme lorsque l'animal surgit hors de l'eau.
Le bruit était pire que le silence.
Equius sentit son ventre se nouer et tous ses muscles se contracter, le figeant sur place, les yeux grands ouverts, incapable de se détourner, de s'enfuir ou de se défendre. Il eut l'impression horrible que son cœur avait manqué des battements.
L'animal était énorme. Noir et terrifiant. L'eau autour de lui volait encore lorsqu'il s'agita en direction du cadavre.
Il tendit les mains pour s'emparer de l'appât et ses ongles raclèrent la glace.
C'est à ce moment qu'Equius se demanda s'il ne rêvait pas.
L'animal l'aperçut et se tendit, le dévisagea, les doigts enfoncés dans la chair congelée du poisson mort.
Leurs regards se croisèrent.
Equius ne s'était jamais évanoui. Mais il pensa, à cet instant, que c'était la parfaite situation pour une première fois.
Ni l'un ni l'autre n'osèrent bouger.
« Je rêve. Je rêve, c'est impossible c'est impossiblec'estimpossible. »
Les jambes d'Equius s'étaient transformées en roc sous lui. Il lui était impossible d'esquisser le moindre mouvement ; dans un coin reculé de son crâne, il se demanda vaguement s'il était encore en train de respirer. Il n'en était pas certain.
L'animal avait un visage.
Un visage.
Et des yeux. Jaunes.
Un sursaut d'énergie mit en pièces sa paralysie et, avant de s'en rendre compte, il avait levé son fusil vers l'animal qui, en feulant, sa proie entre les mains, disparut dans l'océan, éclaboussant tout à deux mètres à la ronde. Equius sentit des gouttes glacées s'écraser sur ses mains et son cerveau n'avait pas encore bien rattrapé son corps.
Il n'y avait plus rien dans l'ouverture. Rien que du noir.
Il resta debout pour un temps qui lui parut infini. Il aurait pu bouger s'il l'avait voulu. Mais il continua à regarder l'eau avec des yeux qu'il ne parvenait pas à fermer comme si, à tout instant (et ça aurait été possible, Dieu ça aurait été possible) l'animal allait revenir et lui enfoncer ses ongles dans les orbites pour le punir de l'avoir vu.
Un hoquet rauque très proche du sanglot lui échappa. Lentement, il se retourna, les entrailles réduites en bouillie, et il revint près du bateau, remonta l'échelle et, lorsqu'il toucha le faux bois du pont, poussa un nouveau soupir, encore plus rauque que le précédent.
Il reposa le fusil à l'armurerie et revint dans sa chambre sans tomber sur qui que ce soit. Il avait laissé sa lampe de chevet allumée en partant. La lumière lui fit mal aux yeux.
La sueur avait gelé dans sa nuque. Il s'enferma dans sa cabine et s'assit sur sa couchette sans rien dire, défaisant mécaniquement sa parka et ses chaussures. Son cœur battait à tout rompre. Equius baissa les yeux et se rendit compte qu'il tremblait. Ses mains étaient engourdies par le froid.
Il aurait dû mettre des mots sur ce qu'il s'était passé.
- J'ai vu un animal, dit-il à haute voix, d'un ton atone que lui-même trouva étrange.
Cela ne lui plut pas. Il recommença :
- J'ai vu une créature. Un alien. Une chose. Avec des mains et des yeux.
« Oui, les yeux, voilà ce qui est important, merci de le préciser », pensa-t-il presque avec rage.
Il regarda autour de lui. Il n'y avait rien à casser, rien qui ne soit pas important et pas à Dirk. Il se retourna et, en désespoir de cause, donna un coup de poing dans le métal du mur.
Il sentit presque avec satisfaction ses os craquer et la douleur lui faire perdre, pendant une brève seconde, le sens de la réalité. Il se replia sur sa couchette en tenant contre sa poitrine sa main douloureuse. Il serra les dents, ferma les yeux. Ça faisait mal. Vraiment très mal.
Il ouvrit une paupière et jeta un coup d'œil au mur. Deux ombres faibles y étaient inscrites. C'étaient les marques de ses deux premières phalanges. Il ne put pas s'empêcher de laisser un sourire lui étirer la bouche. Il aurait tenu un mois avant d'endommager le matériel. Il espérait que personne ne le verrait. Mais en même temps, qu'en avait-il vraiment à faire.
Il referma les yeux. Son cœur continuait à battre la chamade. « J'ai vu une chose sous l'eau, et elle m'a vue aussi. Et elle a mangé le poisson. Elle détruit les robots. Ce n'est pas un animal, Nepeta, je te le promets : c'est autre chose. Je ne sais pas quoi faire. Aide-moi. »
Pour une fois qu'il aurait eu besoin de ses illusions obsessionnelles faites de regrets et de douleur, elles se montrèrent très silencieuses. Les coins de sa bouche se durcirent.
- Qu'est-ce que tu fais ?
Le marmonnement le fit sursauter, toujours roulé en boule sur sa couchette défaite. Dirk Strider venait d'entrer dans la chambre. Un flot de pensées noya sa tête : il aurait pu lui dire. Il aurait pu tout lui raconter. Il l'aurait cru, probablement, Equius n'était pas du genre à dire des mensonges (plus du genre à dire des mensonges en tous cas) et Dirk le croirait, oui, il le croirait…
- Je me suis cogné, répondit-il, et ce n'était pas du tout ce qu'il avait prévu de répondre.
- Ça va ? demanda-t-il aussitôt.
- J'ai mal, c'est tout.
- Fais-voir.
Equius se retourna et lui présenta sa main. Ses phalanges étaient presque ensanglantées. Dirk, les cheveux en bataille, sans ses lunettes et en pyjama, se pencha dessus.
- Comment est-ce que tu t'es fait ça ? souffla-t-il.
- Un faux-mouvement, j'ai été un imbécile, répondit-il le plus naturellement qu'il put.
Il ne sut pas dire si Dirk avait avalé son excuse ou pas. Mais il ne fit aucun commentaire et se leva pour aller chercher des pansements dans la trousse de secours de la salle de bains. Equius resta seul quelques secondes. Son regard se perdit dans le vide.
Il y avait quelque chose sous la glace. Quelque chose qui n'était pas animal, c'était sûr – mais ce n'était pas humain non plus. C'était loin, très loin d'être humain.
Dirk revint avec des pansements et s'arrêta devant lui, les sourcils froncés.
- Ça va ?
- J'ai mal, répéta-t-il.
Dirk se pencha vers lui et posa les pansements sur ses doigts.
- Tu peux les bouger ?
Il fit de son mieux. Il en tira quelques sursauts. Strider soupira.
- Tu iras à l'infirmerie demain. J'espère que tu ne t'es pas cassé la main.
- Oui, moi non plus.
Dirk le regarda un instant et Equius lui rendit son regard. Il y avait quelque chose qu'il assimila à de la préoccupation dans ses yeux pâles. Du soupçon, aussi, peut-être. Dirk était loin de le croire, comprit-il à cet instant. Il se doutait de quelque chose. Equius se demanda s'il allait en parler.
Le silence s'étira encore un moment. Dirk le brisa en premier.
- Je vais me coucher. Tu devrais faire pareil.
- Oui, répondit Equius, à la fois déçu et soulagé. Oui, je vais faire ça.
Dirk hocha la tête et se contorsionna pour atteindre l'échelle et grimper dans son lit. Equius n'attendit pas longtemps pour éteindre la lumière.
De sa couchette, il n'entendait pas Strider respirer. Le silence l'effraya presque. Il ferma les yeux. Sa main brûlait. « J'ai vu quelque chose cette nuit, Nepeta. Je ne sais pas quoi faire. »
Personne ne répondit. Equius s'endormit avec des créatures abyssales sous les paupières.
- Au fait, entendit-il un matelot demander au pilote de l'hélicoptère, vous savez qui a gagné les élections ?
Equius ne put pas s'empêcher de tendre l'oreille alors qu'il prenait l'une des caisses de ravitaillement que l'équipe de soutien avait déposée près du bateau. Le pilote, un américain, s'esclaffa et répondit :
- Comment pourrais-je ne pas savoir ! Joe Biden, mon bon ami, est maintenant le président de notre beau pays ! Je vous raconte pas la surprise tiens : il partait vraiment pas favori ! Déjà, il y avait toute une concurrence avec Clinton, et puis après, dans les sondages… On était comme ça devant la télé, ma fille et moi ! Personne n'en revenait !
- Joe Biden ? Mais il est libéral, non ?
- Oui, bizarre, pas vrai ? On se dirait qu'après Obama, les gens voudraient un bon gros républicain à leur tête, mais apparemment Biden a fait très bonne impression. Il faut dire qu'il est très bien passé à la télé, pas comme Jeb Bush… Il aurait pu gagner, remarquez : il n'arrêtait pas de remettre le bon vieux temps sur le tapis. Mais je suppose que tout le monde veut de la modernité, des droits, ce genre de choses !
Le pilote donna une grande tape dans le dos du matelot.
- Regardez, vous, vous avez quel âge, vingt ans ? Et vous êtes là à envoyer des robots et faire des cartes et booster le progrès pour un monde meilleur ! Vous êtes des exemples pour tout le pays, je vous assure.
Le matelot eut un petit rire étranglé.
- Oh, merci, c'est gentil.
Equius roula des yeux et se remit au travail.
L'hélicoptère était arrivé à dix heures quarante-deux ce matin-là, comme il l'avait entendu être marmonné par Aranea Serket alors qu'elle se pressait dehors, sa parka bleue brillant sous les derniers rayons de soleil de l'année. Dans une dizaine de jours, la nuit serait complète. L'hélicoptère envoyé repartirait le lendemain. Il fallait le réapprovisionner en carburant.
Equius était en train d'attacher une caisse aux cordes qui lui permettaient d'être hissée sur le bateau lorsqu'un toussotement poli dans son dos l'arracha à son œuvre. Il se retourna. Le commandant Zerkratzen était là, son veston blanc presque de la même couleur que la glace à ses pieds.
- Bonjour, monsieur Zahhak. Comment allez-vous ?
- Bonjour, monsieur. Très bien, je vous remercie.
- Ah, tant mieux, tant mieux. Vous plaisez vous dans cette expédition ?
- Oui monsieur.
- Comme ceci est votre premier voyage, je dois vous avouer que j'étais un peu inquiet à votre sujet, mais vous me paraissez être en excellente forme, et je trouve ça très plaisant. J'espère que cette bonne santé qui vous accompagne restera aussi bonne avec les mois !
- Merci, monsieur, répondit Equius, le plus neutre possible.
Le visage du commandant Zerkratzen prit une expression un peu plus grave, plus sérieuse et presque peinée.
- Je dois vous parler de quelque chose qui me tracasse, monsieur Zahhak.
- Oui, monsieur ?
- Voyez-vous, commença-t-il, ma seconde, Damara Megido, m'a informé hier de quelque chose d'un peu particulier.
Equius, qui avait fait tout son possible pour ne pas réagir à la mention de Megido, se sentit brusquement très anxieux.
- Elle m'a reporté avoir vu les robots les plus récemment envoyés couverts de ce qui semblait être de petites excroissances pointues. Or, si je ne m'abuse, il n'y a aucune mention de piques extérieurs sur les plans que je vous ai fournis, à monsieur Strider et vous, au début de l'expédition…
- Ce n'est pas la faute de Dirk Strider, monsieur, fit Equius.
- Oh, vraiment ?
- Oui monsieur. C'est une idée de – enfin, nos robots sont apparemment attaqués…
- Attaqués, vraiment ? Je croyais qu'il y avait un problème de terrain.
- Non monsieur. Nous avons simplement eu l'idée d'ajouter des piques sur la coque, rien d'irréversible, juste pour faire fuir ce qui pourrait potentiellement détruire – je veux dire…
- Oui, je comprends tout à fait, le coupa le commandant. Mais malgré tout, madame Serket m'a assuré que vous aviez signé un contrat au début du voyage, stipulant que vous n'aviez, en aucun cas, l'autorisation de modifier les robots, du moins sans m'en avoir demandé l'aval au préalable.
- Nous pensions que Jake English vous avait mis au courant, mentit Equius.
Le commandant secoua la tête d'un air triste.
- Je n'en ai hélas pas le souvenir. Enfin, je ne viens pas en guerre contre vous, ni contre monsieur Strider, qui si j'en crois vos propos n'a pas participé à l'opération.
- C'est ça, monsieur.
- Je voulais simplement vous rappeler votre contrat, monsieur Zahhak. Je ne fais que mon travail, exactement comme vous devriez le faire ! Vous voyez, nous ne sommes pas si différents, vous et moi. J'espère que cela n'aura pas à se reproduire. Ce n'est pas mon intention d'être violent avec l'un de mes plus brillants éléments.
Equius courba la nuque.
- Bien sûr, monsieur, répondit-il dans un murmure.
- Très bien, très bien. Ne désespérez pas, monsieur Zahhak. Continuez à faire comme vous avez toujours fait et, à un moment ou à un autre, la situation finira par se débloquer. Je compte sur vous.
- Oui, monsieur.
- Bonne journée, monsieur Zahhak.
- Bonne journée monsieur.
Le commandant, l'air satisfait, lui sourit, puis il s'en alla, les mains croisées dans le dos. Certains membres d'équipage lui lancèrent des regards noirs, qu'il ne sembla pas intercepter. Equius souffla profondément par le nez.
Damara Megido les surveillait. Le surveillait. Qu'est-ce que cela voulait dire.
Et les robots qu'il fallait continuer à envoyer à la mort entre les mains d'une créature qui – mon Dieu, une créature avec des mains, des vraies mains – c'était de la folie. Dirk Strider allait haïr le commandant. Tout le monde allait haïr le commandant.
Equius baissa les yeux et pendant un instant (mais peut-être l'avait-il simplement imaginé) il crut voir une ombre passer sous lui, la forme distordue et sombre d'un corps humain filant à toute vitesse sous la coque du bateau. Il frémit et se dépêcha de nouer les cordes autour de la caisse pour avoir un prétexte pour remonter sur le pont.
Il n'était pas sûr de vouloir jamais redescendre.
Vous le sentez le flip qu'Equius va se taper ? Vous le sentez bien ? Parce que là, sa vie ressemble à un putain de film d'horreur, on est pile à la fin de l'acte d'exposition, il va gravement morfler. Vous le savez ça ? Vous le savez ?
Enfin bref, je devrais être plus rapide à écrire le prochain chapitre, parce qu'il va être très drôle. Très très cool. Et puis, j'aime bien cette fiction.
Sinon, les noms étranges que vous avez pu voir cités dans le chapitre, Varuna, Chitra, Saviti etc., sont en fait le nom de mes fantrolls que j'ai honteusement utilisés pour jouer le rôle de personnages secondaires dont je me fichais. Vous pouvez voir à quoi ils ressemblent ici : http:*/alivearsenic.*deviantart.*com/gallery/50273953/Fantrolls (sans les petites étoiles, bien entendu)
Voilà, je n'ai plus rien à vous dire. On se retrouve bientôt !Ecrivez bien écrivez beaucoup, bisous, bisous !
Tach-Pistache, celle qui était en retard
