Chapitre II
"Au royaume de l'espoir, il n'y a pas d'hiver "
Bien que le printemps se rapprochait à grand pas, il n'y avait pas de quoi se réjouir. Aster s'était revêtu d'un costume de cérémonie. Les funérailles étaient chose rare dans le monde des esprits. Pourtant Aster lui-même avait cru voir sa dernière heure arrivée lorsqu'il avait atterrit en catastrophe sur la Terre.
Un esprit ne pouvait mourir que de quatre manières. La première de ces possibilités, et la plus extrême, était de croiser la route d'un esprit dévoreur d'âmes. C'était ce qui était arrivé à la planète d'Aster. Thanatos rentrait dans la classe des esprits ayant brisé leur contrat avec l'équilibre universel. Lorsqu'un esprit venait au monde, il naissait automatiquement avec une âme dite "magique". Plus l'élément naturel que vous contrôliez était primaire, plus votre noyau magique était consistant et puissant. Mais si vous veniez à aller au-delà des limites naturelles imposées par les lois de mère nature, ce noyau pouvait se consumer et ainsi mettre fin à votre existence. Les dévoreurs d'âmes étaient des esprits qui, ayant trop joué avec leurs limites, avaient fait exploser leur noyau magique. Mais à la place de tuer le propriétaire, l'explosion du noyau avait créée un trou noir avide de matière magique à absorber. Les dévoreurs d'âmes étaient uniquement guidés par leur faim. Véritable fléau de l'univers, un seul dévoreur pouvait parfois suffire à anéantir un monde entier comme ce fut le cas pour la planète d'Aster.
La seconde manière de mourir était lorsque, par dévotion, vous choisissiez de fusionner votre noyau magique à l'équilibre universel. Des esprits comme le vent avait par exemple tant travaillé à préserver cet équilibre qu'il avait fusionné avec la nature et en était devenu invisible et impalpable.
La plus fréquente façon de mourir lorsque vous étiez classé comme un esprit divin, légendaire ou mythologique, était de perdre la foi que les humains avaient mise en vous. Cela avait failli arriver à Pitch. Ce dernier avait perdu une majeure partie de ses croyants à la fin du moyen Age.
Enfin, la plus simple façon de mourir était de le désirer. Un esprit pouvait donc à sa guise choisir l'heure de sa mort. Cette mort était souvent désirée par les très vieux esprits qui souhaitaient trouver la paix après une longue vie de servitude pour l'équilibre universel.
Aster avait failli se laisser mourir lorsqu'il s'était réveillé seul sur Terre. L'homme de la lune et les esprits terrestres l'avait pourtant aidé à guérir son âme brisée en lui montrant toute les beautés de leur monde. Aster était ainsi devenu l'incarnation de l'espoir car il avait persisté à chercher un grain de lumière dans l'avenir alors même que s'étendait derrière lui un passé des plus sombres.
En cadeau à la petite fée tombée au combat, Aster avait concocté les plus fins de ses mets en chocolat qu'il brûlerait sur le socle des offrandes. Chaque présent aurait pour but de permettre à l'âme de la guerrière de trouver la paix. Ainsi, l'énergie magique qui lui avait appartenue, et à présent dispersée dans l'espace, pourrait s'imbiber d'ondes positives. Si ce genre de rituel n'était pas fait dans les règles, des bouleversements dans l'ordre naturel pouvaient avoir lieu. Les catastrophes naturelles avaient souvent pour origine une magie qui n'avait pas pu se disperser équitablement dans l'espace.
La maison d'Aster était beaucoup plus modeste que les palais des autres gardiens. Dans un réseau souterrain qu'il avait lui-même creusé, une porte en bois de chêne et peinte couleur émeraude accueillait ses visiteurs. Cette porte menait vers une petite cuisine d'où s'échappait des fourneaux la douce odeur de petits légumes cuits à la vapeur.
Lorsqu'un esprit utilisait trop de ses pouvoirs, il pouvait, comme tout mortel, retrouver sa force en mangeant et dormant. Lorsqu'Aster allait porter aux enfants de la Terre des mets en chocolat, il lui fallait après dormir une bonne semaine pour récupérer ses forces. Parcourir le monde en un jour demandait une quantité considérable de magie et Aster n'avait plus la même puissance que jadis.
Le Pooka avait construit un magnifique jardin autour de sa demeure. Dans cette garenne, le printemps y était éternel et les fleurs abondantes comme sur sa planète. Les bras chargés d'offrandes, Aster tapa trois fois du pied sur le sol. Un trou apparu alors et il y plongea aussitôt.
Seul témoignage de son passage, un étrange aster d'un bleu pâle. Il poussa là où le trou s'était formé quelques secondes plus tôt. À bien y regarder, les pétales de cette fleur étaient disposés de telle manière qu'on pouvait la comparer à une petite étoile bleu sur un parterre nu et infertile...
Comment pouvait-il être possible que la salle du conseil soit si peu remplie ?
Aster regardait toutes les places inoccupées autour de lui avec indignation.
- Les esprits saisonniers ont beaucoup trop de travail en ce moment... Commenta Fée qui tentait tant bien que mal de se rassurer. Le printemps est la saison la plus complexe à organiser. L'enjeu est important car c'est elle qui assure la naissance des nouvelles générations... Ma guerrière était un esprit tertiaire, je ne peux donc espérer que tout les esprits du monde soient présents aujourd'hui...
- Mais sans leurs offrandes, il y a toujours un risque que son âme ne trouve jamais la paix ! Objecta Nord , lui aussi scandalisé que si peu d'esprits aient fait le déplacement pour assister aux funérailles.
- Écoutez, commença Fée la gorge nouée, je comprends les raisons de votre colère mais... Mais Fée ne termina jamais sa phrase. Elle s'effondra en larmes un milieu de la salle et ses compagnons se précipitèrent pour lui offrir leur soutien.
- Tout est de ma faute ! Sanglota la reine des fées. Si je ne l'avais pas renvoyée toute seule au palais... Oh Aster ! Te souviens-tu quand j'ai douté de sa fidélité ? Je pensais qu'elle avait rejoint Pitch alors que c'est la seule qui s'est dressée contre ce monstre ! C'était une guerrière hors du commun et à cause de mon incompétence elle...
- Du calme, du calme...Chuchota Aster en tapotant le dos de son amie. Ce n'est en rien ta faute Fée. Le seul coupable dans cette histoire, c'est Pitch.
Fée pleura sur l'épaule d'Aster jusqu'à ce que ses larmes se tarissent. Unis face à ce nouveau malheur, les gardiens regardèrent les quelques retardataires s'asseoir à leur place.
La gardienne de la mémoire se redressa alors de toute sa hauteur et fit de son mieux pour rejoindre l'estrade, le regard déterminé et la démarche digne d'une grande reine. Elle s'adressa alors devant l'assemblée face à elle.
- Pour tes funérailles ma fille, nous voulons tous ensemble, ta famille, ainsi que tes amis te dire au revoir et adieu. Notre peine est immense mais nous voulons t'offrir de joyeuses funérailles. Tu étais pour nous un modèle de vie… Un exemple à suivre. Tu étais un être spirituel et cette cérémonie n'est qu'un voyage vers un monde d'amour. À l'heure de ta mort, il nous reste des milliers de souvenirs de toi pour alimenter chacun de nos jours de vie. Repose en paix mon enfant… La vie ne dure qu'un instant… L'amour pour les défunts est éternel. Nous ne t'oublierons pas….
Tremblante, Fée vint s'asseoir sur son trône et les esprits commencèrent à défiler devant la dépouille de la petite guerrière. Le corps des esprits restait intact même après leur mort. On aurait dit que la petite créature dormait. Elle avait été placée sur un nuage d'or réalisé par le gardien du rêve.
La procession commença avec l'offrande d'un trèfle à quatre feuilles de la part du farfadet. Autre légende présente, la cigogne qui était toujours profondément sensible à la mort des enfants. Elle offrit à la fille de Fée un magnifique drap en soie. Une vingtaine d'autres êtres légendaires défilèrent par la suite. Puis, toutes les sœurs de la petite fée vinrent lui offrir des présents. Objets abandonnés par les humains et qu'elles avaient avec application collectionné au fil des siècles, le spectacle était étrange mais émouvant. Nord plaça dans le feu funéraire une petite perle agate qui, lorsqu'elle fut en contact avec la braise, se transforma en un feu d'artifice de couleur et de musique. Aster vint à son tour déposer quantité de victuailles dans le feu. Les odeurs florales, douces et vertes du chocolat fondu embaumèrent délicieusement la pièce.
Enfin, Fée arracha de sa coiffe une de ses plumes si rares et si précieuses et la déposa délicatement dans le feu.
- C'est une partie de moi qui meurt avec toi ma fille, réussit-elle à déclarer. Que ma magie t'aide à trouver le chemin de l'équilibre universel.
Bien qu'Aster tentait de garder espoir, il avait secrètement peur que tous ces présents ne suffisent pas à guider la petite âme. Sa mort avait était trop violente et il aurait fallu quantité d'autres présents spirituels pour que la haine qui avait provoquée sa mort s'équilibre à l'amour de son souvenir.
Au moment où tous pensèrent la cérémonie terminée, un froid glacial pénétra dans la pièce. Les oreilles du Pooka se dressèrent, alertes. Du coin de l'œil, il remarqua que ses compagnons s'étaient eux aussi dressés sur leurs jambes. Une magie permettait normalement de tempérer la salle du conseil. La seule raison à cette chute de température était loin d'être rassurante. Seule une créature sur Terre avait le pouvoir de geler l'air de par sa seule présence. Un bruit régulier se rapprochait d'eux. Ils aperçurent alors une silhouette appuyée sur un bâton à l'extrémité tordu.
- Jack Frost, signala Aster en voyant un esprit capuchonné se diriger vers eux.
En un instant, Aster s'était armé de son boomerang et se préparait à lancer une attaque. Mais Fée retint son geste.
- Pas de violence en ce jour Aster, intima la gardienne la mine compatissante pour le Pooka.
Le sang battait dans les tempes de ce dernier. Des images douloureuses revenaient telles des éclairs foudroyer son esprit. Il n'avait qu'un but en cet instant : tuer.
- Comment oses-tu venir en ces lieux ! Cracha Nord. Ses yeux n'étaient que de petites billes remplies de haine et de dégout.
Il faisait de plus en plus froid dans la pièce et la fontaine de sable se tarit rapidement pour faire place à de larges stalactites.
Partout autour d'eux, les esprits présents criaient au scandale.
- Jack Frost, le dévoreur d'âme est ici ! S'écria l'un d'eux sur l'estrade
- Que quelqu'un chasse ce monstre de la salle du conseil ! Scanda un autre.
Mais le dénommé Jack n'avait pas l'air affecté par l'attitude de l'assemblée à son égard. Il se plaça devant les cinq trônes et attendit qu'on lui donne la parole.
Aster passait par tous les états psychologiques possibles et imaginables en la présence du monstre qui avait détruit tous ses espoirs en arrivant sur Terre.
Pour toute réponse, l'esprit de l'hiver tendit un étrange fourreau sous les yeux de l'assemblée.
Un point d'interrogation apparu au-dessus de la tête de Sandy.
- Qu'est-ce donc ? Demanda Nord, méfiant.
- Un présent. Leur répondit une voix qu'ils n'avaient encore jamais entendue jusqu'alors.
Retour en arrière
La partie inférieure de leur vaisseau avait pris feu lorsqu'ils avaient atteint la stratosphère.
- Nous perdons de l'altitude beaucoup trop vite Claus ! Cria Aster à son compagnon.
- Je n'ai plus aucun contrôle sur les manettes Aster... Lui répondit son copilote, un Pooka de couleur châtaigne.
- Nous ne pouvons pas mourir si près du but ! Gémit Aster.
- Je suis désolé mon ami, il semble que cette aventure va prendre fin ici...
Mais Aster n'était pas du genre à abandonner si facilement. Ils avaient parcouru la moitié de la galaxie dans l'espoir de trouver une planète d'accueil. Après tout ce qu'ils venaient de traverser, une petite planète leur avait finalement tendu les bras dans l'infinité de l'espace. Son éclat bleuté avait été la promesse d'un lendemain meilleur. Mais le vaisseau, endommagé par son long périple, n'avait pas tenu bon face aux contraintes de la gravité terrestre. Aster prit la décision de reprendre les commandes manuelles du vaisseau. Bien qu'Aster n'ait jamais été formé pour piloter un tel engin et que la manœuvre d'atterrissage s'annonçait périlleuse, il devait absolument tenter le tout pour le tout. D'un pas décidé, il se dirigea vers la salle des machines pour déconnecter le pilote automatique.
- Il faut que je parte sur l'aile ouest du vaisseau Claus ! Prévint Aster en prenant la direction de la sortie de la salle des commandes. Mais le vaisseau tanga dangereusement sur le côté.
- C'est de la folie ! Lui cria l'autre Pooka.
- Nous n'avons rien à perdre ! Riposta le Pooka gris.
Mais Claus se précipita vers lui et l'étreignit avec force.
- Ne me laisse pas, lui conjura-t-il, la voix tremblante.
Le cœur d'Aster se serra. Bien sûr qu'il désirait plus que tout rester aux côtés de son compagnon, mais les minutes étaient comptées s'il voulait sauver leur deux vies. Aster était persuadé qu'il leur restait une chance de survivre. Aster se pencha vers la truffe de Claus pour y déposer un baiser.
- C'est notre dernière chance, répondit-il d'un ton grave.
- J'ai peur Aster... Lui avoua son ami.
- Moi aussi mon amour, mais ne laissons par la peur geler nos âmes, agissons du mieux que nous pouvons ! Annonça courageusement Aster en serrant dans ses bras le plus jeune Pooka.
- Ne me quitte pas... Murmura ce dernier en cachant sa truffe dans le duvet de son compagnon.
- Je serais très vite de retour, lui assura Aster, se détachant doucement de son amant. Continue à essayer de faire répondre les commandes en attendant !
- Aster !
Mais Aster se détourna et couru du plus vite qu'il le put vers la salle des machines. Il lui fallut peu de temps pour trouver ce qu'il cherchait. Au bout de quelques secondes, il parvint à déconnecter le pilotage automatique. Le manoeuvre du vaisseau se présentait toutefois plus complexe qu'il ne l'avait prévu. Au lieu de ralentir leur chute, il n'avait réussi qu'à la précipiter et il sentit la pesanteur de plus en plus forte le clouer au sol. Il tenta de rejoindre Claus mais ses muscles ne pouvaient supporter une telle pression. Puis Aster se rendit enfin compte qu'il avait échoué. Jamais il ne pourrait de nouveau vivre en paix, jamais il ne pourrait revoir la joie dans les yeux de son compagnon, jamais. Il aurait dû rester auprès de Claus et mourir dans ses bras... En quelques secondes, tout ne fut que flammes et explosions autour de lui.
Le noyau magique d'Aster, déjà affaibli par son combat avec Thanatos, n'eut aucun moyen de résister à un tel choc et toute son énergie se dispersa dans l'espace. L'obscurité accueillit sa vision et le vide enveloppa son esprit.
« Si seulement j'avais été assez fort pour protéger les miens. » Se lamenta intérieurement Aster.
Le Pooka se sentit d'abord flotter dans une brume épaisse. Il aurait voulu avoir un moyen de se déplacer dans ce nouvel espace où le temps semblait s'être figé. Son corps refusait toutefois de faire le moindre mouvement. Pourtant n'était-il pas plus qu'énergie ? Son âme devrait être libre d'errer où bon lui semblait. À moins qu'il n'ait pas encore quitté son corps ? Aster avait beau faire appel à sa magie, elle ne répondait pas à son appel.
Dans un ultime effort, sa vue tenta de briser la barrière de ses paupières. La lumière était intense tout autour de lui. Le sol était humide dans son dos et il n'avait jamais respiré un air si glacial. Il se sentait excessivement lourd et tous ses sens étaient brouillés par une fulgurante douleur dans sa poitrine. Sa patte rencontra une plaie béante longeant son plexus. Le feu produisait un incroyable contraste avec la terre blanche tout autour de lui. Le vaisseau n'était plus qu'une carcasse de métal en fusion. Le corps d'Aster était allongé sur une étrange poudre blanche. Son contact était froid mais confortable et il aurait avec joie replongé dans le sommeil si le souvenir de Claus n'avait pas traversé son esprit.
Où était son amour ? Avait-il survécu ?
Il avait beau tenter de se lever, son corps ne répondait pas. Il se sentait horriblement vide et impuissant. Sa magie avait presque entièrement fuit son âme et c'était un miracle qu'il tienne encore éveillé.
- Claus... Parvint-il à murmurer désespérément.
Son ouïe fine détecta alors un étrange crissement. Le Pooka parvint à tourner les yeux vers la source de ce bruit. Une étrange silhouette vêtue de bleu était penchée sur une autre forme étendue au sol. Aster comprit que c'était celle de son compagnon.
Il entendit le tintement d'une arme blanche. Si il devina si facilement l'origine de ce son, c'est parce que sa dague produisait la même musique lorsqu'elle était sortie de son fourreau. Le cœur du Pooka s'emballa. Se pourrait-il que cette planète soit tout aussi hostile que celle qu'il venait de fuir ? La volonté de protéger son amant du danger poussa Aster à utiliser les derniers grains d'énergies qu'il lui restait.
Il parvint à redresser la tête vers la silhouette bleue.
- Claus ! Appela-t-il avec force.
Mais la petite forme dans la poudre blanche n'avait pas l'air de l'entendre et restait inerte à quelques mètres de lui.
Il vit soudain la forme bleutée tourner son attention vers lui. Sa tête était capuchonnée mais Aster nota que la créature était bipède tout comme lui, bien que de plus petite taille. Elle avait d'étranges pattes sans pelage dotées de cinq doigts au lieu de quatre. Les doutes du Pooka se confirmèrent lorsqu'il aperçut sa dague dans les longs et pales appendices de la créature. Tout comme lui, cette dernière l'observait avec attention.
- Qu'es-tu ? Que nous veux-tu ? Demanda Aster d'une voix forte par peur que la créature ne perçoive sa faiblesse. Puis Aster distingua le sang recouvrant la lame blanche de sa dague.
C'était un sang de couleur rosée, celui-là même que pompait l'âme d'un esprit pour le faire vivre.
Puis il comprit enfin. La créature venait d'éventrer son compagnon pour se nourrir de son âme. Aster sentit quelque chose en lui se briser. Il avait promis à Claus un monde paisible et sans danger où les fleurs pousseraient par millier sur des sols fertiles. Mais la réalité était qu'ils avaient quitté la tanière d'un loup pour se réfugier dans celle d'un monstre faisant régner un froid glacial sur sa planète.
Aster cria sa misère à pleins poumons et cette réaction fit reculer de quelques pas son ennemi. Aster pu alors voir plus clairement la dépouille de Claus couverte de sang d'âme et la poitrine perforée. En un instant, Aster était sur ses deux pattes et se jetait violemment sur le monstre l'ayant privé à tout jamais d'amour.
- Maudite sois-tu, créature ! Cracha le Pooka avec une colère meurtrière inscrite sur son visage. Mais la créature esquiva son attaque, il ramassa une branche au sol et s'envola littéralement dans les airs. Aster n'eut toutefois pas le loisir de s'étonner du phénomène. Il tomba à genoux près de Claus et, bien qu'il sache son compagnon mort depuis déjà quelques temps, il tenta tout de même de le réveiller.
- Mon amour je t'en prie ouvre les yeux ! Supplia-t-il.
Mais Claus resterait désormais à jamais figé dans un sommeil mortel. Son âme n'était plus. Il pleura sur la dépouille de son aimé pendant ce qui lui sembla être des années entières. Sur cette planète de malheur, aucun moyen n'avait eu l'air d'être mis en œuvre pour distinguer les heures ou les jours. Les nuages n'avaient l'air de ne filtrer qu'une lumière froide et aucune forme de vie n'étaient parvenue à en tirer l'énergie nécessaire pour subsister. Dans ce lieu sordide, Aster attendait la mort comme une délivrance. Le vent raclait son corps et celui de Claus sans ménagement. Il crut devenir fou tant son sifflement était harassant et il eut des hallucinations un nombre si incalculables de fois qu'il ne prit pas garde aux voix qui résonnaient autour de lui.
Deux êtres d'une curieuse nature étaient pourtant parvenus à arriver jusqu'à lui. Leur faces étaient nues et leur museau inexistant. Ses yeux croisèrent alors le regard d'une gigantesque créature. Surprise, cette dernière commença à hurler à l'autre :
- Sandy ! Il y a deux survivants ici viens vite !
Aster cru alors à une nouvelle attaque.
- Arrière mangeur d'âmes ! Hurla-t-il avant de se jeter sur le géant avec haine.
Il commença à lui assener de violents coups de poings avec le peu de force qui lui restait.
Il ne se souvint toutefois pas de l'issue du combat car soudain il sentit pleuvoir sur lui une magie très fine. Ses paupières devinrent alors lourdes et il tomba dans les bras de Morphée.
À son réveil, il se trouvait allongé sur un lit. Un feu agrémentait un coin de la pièce et une créature avec une antenne sur la tête le regardait avec compassion. C'était la marque d'un esprit de classe divine.
- Je vois que tu es enfin réveillé étranger, annonça le dieu d'un ton doux.
- Qu'... Qui êtes-vous ? Essaya d'articuler Aster la gorge sèche.
- Avant toute chose, il vous faut boire quelque chose, répondit l'inconnu en tapant des mains.
La porte derrière lui s'ouvrit alors pour laisser place à la plus belle créature qu'Aster ait jamais vu. D'un étrange pelage arc-en-ciel, cette dernière parvint jusqu'à lui, volant grâce à de grandes ailes transparentes.
- Buvez s'il-vous-plaît, entonna le petit être d'une voix douce et conciliante.
Aster, trop désorienté pour refuser, s'exécuta. Une fois qu'il eu bu goulument l'étrange liquide sucré, ses idées commencèrent à s'éclaircir.
- C'est du lait de poule, précisa la petite créature. Nord a demandé à ses lutins d'en faire pour vous. Il était un peu en colère que vous l'ayez attaqué sans motif mais c'est un homme sage. Nous avons tous compris que vos actes étaient dictés par la peur et nous ne vous en tenons pas rancune. Après tout, c'est normal d'avoir l'esprit brouillé après les horribles épreuves que vous venez de vivre...
- Cela suffit Fée, coupa l'esprit de classe Divine. Laisse-moi avec notre invité je te prie. Avant tout bavardage, je dois m'entretenir seul avec lui.
- Bien maître, acquiesça la petite créature. On se voit plus tard, dit-elle en souriant gentiment à Aster. Puis elle repartit à tire d'aile vers l'endroit d'où elle était venue.
- Pardonne la fougue de ma disciple, s'excusa l'esprit, elle est encore jeune et manque de convenance.
- Qui êtes-vous ? Demanda une nouvelle fois Aster, essayant de se redresser.
Le dieu s'avança vers lui pour l'empêcher de bouger.
- Du calme mon ami, mon nom est Manny et je suis le gardien spirituel de cette planète.
- Comment diable un tel monde peut-il avoir un guide de classe divine ? Lança Aster d'un ton amer.
- Un tel monde dis-tu ? Demanda Manny en levant légèrement un sourcil pour montrer son étonnement.
Bien que le physique de Manny l'indisposa, le Pooka sentait une aura bienveillante autour de l'esprit et il ne tarda pas à tout lui dévoiler. Aster raconta son histoire. Il parla à Manny de sa planète, du drame qu'il avait vécu et de sa fuite avec son compagnon. Il parla aussi de l'accueil qu'ils avaient reçu et de comment son compagnon avait perdu la vie.
Manny, l'air soudain soucieux, s'assit à côté d'Aster.
- Tu dis que la créature qui a tué ton compagnon était vêtue d'un capuchon bleu ?
- Oui. Affirma Aster.
Un long silence entre les deux esprits s'ensuivi. Un combat intérieur avait l'air de se jouer dans les yeux de Manny. Au bout de quelques interminables minutes, le sage fini par adresser à Aster un profond regard d'excuse.
- Mes prédécesseurs m'avaient mis en garde sur la dangerosité de l'être qui t'a privé de ton ami, avoua-t-il d'un ton solennel. Mais je n'ai pas cru bon d'y accorder de l'importance jusqu'à présent. Pardonne-moi, je suis en partie responsable de ton malheur…
- Vous n'y êtes pour rien... Le rassura Aster.
- Je reste toutefois peiné d'apprendre qu'un membre maléfique a souillé l'image que je tente de donner à ce monde. Je compte bien rétablir l'équilibre et punir les agissements de cet esprit, compte sur moi! Annonça Manny avec foi.
Il se courba alors profondément vers Aster
- Aster, tu es ici chez toi à présent, mes disciples se chargeront de t'aider à guérir et te feront visiter ce monde pour te prouver qu'il n'est en rien corrompu comme tu as pu l'imaginer. Puis il partit d'un pas décidé sur le chemin de la sortie.
- S'il-vous-plaît Manny ! S'écria alors Aster. Dites-moi au moins le nom de la créature qui a ruiné ma vie !
Manny se retourna lentement vers le Pooka. Ses yeux semblaient peser le pour et le contre de révéler l'identité du mangeur d'âmes. Puis, l'air usé, il planta son regard dans celui d'Aster.
- Son nom est Jack Frost. Mais entendons-nous bien Aster, si tu veux vivre sur cette planète, nos règlements stipulent qu'aucun esprit n'a le droit de se faire justice lui-même. Cette loi vaut aussi pour toi à présent. Me suis-je bien fait comprendre ?
- Parfaitement, murmura Aster.
Mais Manny avait bien vu que le Pooka était en train de graver dans son cœur le nom de l'esprit qui avait brisé sa vie.
Présent
Depuis, le temps avait passé. Aster était devenu lui aussi un disciple de Manny et il avait su trouver sa place sur terre. Le Pooka ne retrouva pas sa puissance d'avant bien qu'il demeura un esprit puissant face aux terriens. Manny ne put tenir sa promesse. Jack Frost était un esprit aussi puissant qu'insaisissable. Des siècles s'étaient écoulés depuis la mort de Claus mais jamais Aster ne put lui rendre justice. Le monde des esprits fut alerté sur les agissements du mangeur d'âmes. Cette nouvelle ne fit que confirmer la rumeur que Jack Frost était un être sans pitié. Cet esprit sombre était l'incarnation de l'hiver. Une créature si puissante qu'elle pouvait à elle seule gérer deux saisons entières. L'automne et l'hiver. En somme, Jack Frost était bien plus fort que tous les esprits réunis, qui eux, n'étaient habiles qu'à s'occuper d'un jour saisonnier par an. Jack Frost était à la fois présent et invisible sur toute la surface du globe pendant une majeure partie de l'année. À son passage, le sol devenait stérile et les arbres étaient dépouillés de leurs feuilles. Les êtres vivants qui rencontraient son chemin n'étaient jamais de taille pour lui résister. Tout ce qu'Aster s'acharnait à créer au printemps, le froid n'avait de cesse chaque hiver de le détruire. Cela n'avait fait que renforcer la haine qu'éprouvait le Pooka à l'encontre de l'entité obscure.
Présent
Et à présent, Jack Frost était sous ses yeux. Brandissant sans aucune honte la dague qui lui avait servi à se nourrir de l'âme de Claus. Comble de l'ironie, Aster était tenu sous serment de ne pas faire appel à la violence lors d'une cérémonie spirituelle. Toute action négative ruinerait en effet définitivement les chances de l'âme de la petite fée de trouver la paix.
Aster savait que si le mangeur d'âmes avait choisi ce jour précis pour enfin se montrer, c'était dans le but de contraindre les gardiens à commettre un acte impardonnable face aux lois spirituelles. Sandy, Fée et Nord l'avaient compris eux aussi et tous firent appel à tout leur bon sens pour ne pas céder face à leurs sentiments négatifs.
"Un présent", avait soufflé la créature face à eux en leur présentant l'arme du crime. Sa voix était indescriptiblement étrange. Elle était d'une androgénie perturbante. À la fois tremblante et grave. Beaucoup d'esprits dans la salle sursautèrent face à ce son que jamais personne n'avait entendu.
- Et à qui voudrais-tu offrir la preuve que tu es un être sans cœur ni âme! Hurla Aster avec dégout.
Jack Frost, toujours aussi imperturbable, se tourna vers la reine des Fée.
- À votre fille. Se contenta de répondre calmement l'esprit de l'hiver.
- Nooon ! Cria la gardienne horrifiée.
Si jamais les gardiens ne laissaient pas la haine les envahir, un cadeau de ce genre pouvait tout aussi bien répandre des ondes négatives sur l'âme de la petite fée.
Sans attendre leur permission, le dénommé Jack Frost se retourna pour se diriger vers le feu funéraire.
- Je t'interdis de souiller son âme ! S'écria une voix au-dessus d'eux.
C'était la voix de Manny. Il avait perçu la situation d'urgence.
- Manny... Soufflèrent les gardiens quelque peu rassurés par cette intervention divine. Mais tout comme eux, Manny était lié à son contrat et ne pouvait pas intervenir autrement que par la parole. Tentant de garder son calme, l'esprit de race divine prit place sur son trône d'argent.
- Ainsi, après tous ces siècles où tu t'ai joué de l'équilibre universel, tu viens finalement perturber notre paix en te préparant à commettre le plus ignoble des actes… Annonça Manny à l'attention de l'esprit de l'hiver.
Bien que Jack Frost fût toujours de dos, il s'arrêta pour écouter les paroles de l'homme de la Lune.
- Manny c'est ça ? Demanda toujours aussi calmement l'esprit, bien que sa voix semblait soudain peinée.
- C'est moi. Répondit avec autorité son interlocuteur.
Lentement, le mangeur d'âmes se retourna et, à la surprise de tous, s'inclina profondément vers l'entité divine.
- Je suis ravi que le fils de Luna compte parmi les protecteurs de l'équilibre. Annonça l'esprit de l'hiver.
Manny hoqueta face à cette déclaration et tous les gardiens se tournèrent vers leur maître spirituel. Jamais rien ne perturbait l'homme de la Lune, et le voir ainsi perdre ses moyens face à cette étrange déclaration n'annonçait rien de bon.
- Co... Comment connais-tu le nom de ma mère ? Bégaya Manny, tentant tant bien que mal de reprendre ses esprits.
- C'est elle qui m'a baptisé, répondit l'entité obscure.
Des murmures commencèrent à fuser dans la salle. Manny se redressa alors de toute sa hauteur, profondément outré devant un tel mensonge.
- Jamais une déesse aussi pure que Luna n'aurait daigné te faire ce privilège ! Répliqua d'une voix sévère l'homme de la Lune.
- Il faut croire qu'elle fut la seule à avoir assez de générosité pour me faire ce cadeau...
Puis, sans attendre la réponse du grand chef spirituel, il continua son trajet vers l'hôtel des offrandes.
- Maître, tenta Aster, prit au dépourvu face au dieu totalement éberlué. Cette créature est probablement à la solde de Pitch !
Mais Manny avait l'air perdu dans d'obscures réflexions.
C'en était trop ! Qu'importe qu'il soit puni pour avoir désobéi aux lois sacrées, Aster prit son arme et se jeta vers son ennemi. Il entendit les autres gardiens se joindre à lui et en fut grandement rassuré. Mais il était déjà trop tard, Jack Frost avait dégainé l'arme de son fourreau et...
Les gardiens arrêtèrent leur course à quelques mètres de l'esprit de l'hiver, tous pris d'un haut le cœur. La créature venait de plonger la lame en plein dans son cœur.
Aster regarda l'esprit déchirer minutieusement sa peau et demeura complètement ahuri face à ce spectacle. La lumière autour d'eux se fit de plus en plus faible. Si bien qu'on ne distingua bientôt plus que la lumière d'énergie émanant du torse perforé de l'esprit de l'hiver. C'était une magie du même bleu que le jour où Aster était arrivé sur Terre. Avec application, Jack Frost enfoui ses mains dans sa poitrine pour finalement en extraire un rayon de lumière bleutée. Toujours aussi imperturbable, l'esprit s'approcha plus près du feu pour déposer son offrande en son sein. Le feu tira alors de sa source assez de luminosité pour éclairer la salle du conseil. Et tandis qu'une partie de l'âme de Jack Frost s'élevait vers le petit nuage doré où dormait la petite fée, la magie ainsi libérée de la créature commença à produire la plus douce et nostalgique des mélodies. La beauté de cette musique n'eut d'égale que la voix de son propriétaire lorsqu'il commença à chanter. Son âme à présent libérée donnait l'impression de ne suivre ses ordres que par un étrange lien établi par la chanson.
Aster n'oublierait jamais les paroles qui furent prononcées par son ennemi juré ce jour-là.
"Belle, tu es si belle
Qu'en te voyant
Je t'ai aimée
Belle, que j'aime tant
Depuis longtemps
Je t'attendais
Souviens-toi,
Du temps où tu venais
Chaque soir pour me rencontrer
Tu passais
Si belle que j'en rêvais
Tu le sais, mon amie
Je t'aimais
Belle, oh ma si belle
Tu t'en allais
Sans m'écouter
Belle, je t'attendrais
Pendant longtemps
Tu es si belle
Il guidait littéralement sa puissance vers le noyau vide de la petite fée. Tout le monde comprit qu'un miracle était sur le point de s'accomplir.
Belle, que j'aime tant
Je t'attendrais
En te rêvant
Puis un jour,
Un jour tu passeras
Près de moi
Ma Belle tu viendras
Nous ferons alors,
Si tu le veux
Ce jour là
Le beau voyage à deux
Belle, si tu le veux
Nous serons deux
Nous serons deux
Puis le sable d'or de Sandy ré-éclaira la salle du conseil. La magie bleue disparue en même temps que la poitrine de l'esprit de l'hiver se cicatrisa.
Plus personne n'osait faire le moindre mouvement. Sauf Jack qui se retourna pour faire face aux gardiens restés en arrière.
- Bien que le printemps arrive à grands pas, l'hiver n'a pas encore fini son œuvre, annonça l'esprit en se préparant déjà à s'envoler. Je prends ainsi congé de vous pour retourner à ma tâche…
- Oh que non ! S'écria Aster en attrapant le poignet de l'esprit. Tu as des comptes à nous rendre Esprit de l'hiver!
Mais le contact glacial de la créature poussa Aster à rapidement lâcher prise.
Il entendit alors le son d'un petit tintement. Jack lui tendait son poignard. Interdit, le Pooka ne sut que penser de l'arme qui s'offrait à lui.
- Je promets de ne m'être servi de cet objet que lorsque des esprits négatifs étaient impliqués dans des dispersions d'âme, déclara l'esprit, la voix faible.
Aster ne comprenait rien à ce charabia et lorsqu'il prit du bout des doigts l'arme qu'on lui tendait, l'esprit de l'hiver s'était déjà enfui loin du palais des rêves.
Un cri de joie retentit soudain à travers les murs. Fée tenait sa fille dans ses bras, le visage baigné de larmes.
- Mon enfant respire ! Vous entendez ! Son cœur bat de nouveau ! Déclara la gardienne de la mémoire, pleurant de joie face à ce miracle.
Bonjour à tous, j'espère que ce chapitre vous a plu ! Si vous avez des commentaires o des questions, n'hésitez pas !
Et à présent je vais faire dodo ! Je suis étudiante en cinéma d'animation et je me demande parfois où je trouve le temps d'écrire des histoires de lapin bipède géant…
Prochain chapitre que je publierais sûrement au cours de la semaine "La reconnaissance est la mémoire du cœur".
