-xxx-
Chapitre 2
Le matin me trouva de fort belle humeur. Après avoir attrapé un yaourt, j'enfilais un blue-jeans et me brossai les dents. Attrapant mes clés, je sortis et me dirigeai vers mon pick-up. Aujourd'hui, nous étions jeudi, et le jeudi, c'était jour de course. Mon regard se porta machinalement vers la vieille victorienne comme pour m'assurer que je n'avais pas rêvé.
Le quatre-quatre était toujours là.
Pour la première fois en vingt-huit ans, j'avais une voisine.
'Merde.' Après plusieurs tentatives infructueuses, ma camionnette s'obstinait à ne pas démarrer. En lançant encore quelques jurons, je fourrageai dans mon sac et attrapai mon portable.
'Garage J Roger, David à l'appareil, comment puis-je vous aider ?'
'David, c'est Emma. T'as le temps de venir, ma camionnette refuse de démarrer ?'
'Ah! Emma !' Il marqua une pause avant d'ajouter. 'Bonjour David, comment vas-tu David ? Moi, je vais bien. Tu pourrais -s'illl-tttte-pppplaît- mon joli prince charmant, venir secourir mon petit cul de damoiselle en détresse. Bien sûre damoiselle, j'arrive sur mon grand cheval blanc !' Répondit-il théâtralement en imitant tantôt une voix féminine, tantôt une voix de mâle virile. Pour se moquer de moi, bien sûr. Je voulus rétorquer quelque chose, mais il avait déjà raccroché.
David était un ami d'enfance et il prenait un malin plaisir à toujours en rajouter. Je remis le portable dans mon sac en secouant la tête. Ce qu'il pouvait être agaçant parfois.
Quelque trente minutes plus tard, j'entendis la dépanneuse de David venir au loin et sorti sur la véranda pour l'attendre. Il ne manqua pas de ralentir devant la maison voisine pour jeter un œil au véhicule qui s'y trouvait, avant de rouler jusque chez moi.
David était un grand gaillard bien bâti avec cette mâchoire toute carrée et ce visage de gamin qui détonnait. Ses yeux gris taquins se braquèrent sur moi tandis qu'il descendait de sa dépanneuse en écartant les bras.
'Oh, Damoiselle ! Viens voir papa qu'il te fasse un gros câlin !' S'écria-t-il à demi-sérieux.
'Va te faire voir, David' Répondis-je en lui jetant un regard patibulaire.
Il rit en se dirigeant vers ma camionnette. 'T'as un nouveau voisin ? ' Ajouta-t-il, en ouvrant la portière et en tirant sur le petit levier pour ouvrir le capot.
'Voisine.'
Il me jeta un rapide coup d'œil. Une lueur d'inquiétude sembla jouer dans son regard, mais si subtile et si brève que j'en conclus que j'avais mal vu. 'Ah ouais... Elle est jolie ?' Reprit-il en détournant les yeux pour fourrager dans son coffre à outils.
'Pas vu. Elle est arrivée cette nuit... '
'Vraiment ?' Il marqua une pause. 'C'est une sacrée bagnole qu'elle a là.' Il tourna la tête vers la maison voisine comme pour appuyer ses dires. 'Mercedes de l'année, rouge italien. Ce rouge est pour moi, le roi des rouges, tu sais. Elle doit être fichtrement friquée cette nana. Faudra que tu me la présentes.'
'Bien sûr, David... Dans tes rêves, David.'
'Oh! Allez !' Ajouta-t-il d'un ton suppliant, mimant une moue peu convaincante.
'Arrêtes David, on dirait que tu viens de te faire arracher une dent. Et si tu t'y mettais.' Lui répondis-je en faisant un petit signe de tête vers le moteur.
Puis voyant que je n'ajouterai rien d'autre, il plongea le regard sous le capot de ma vieille camionnette. 'Bon, voyons ce que l'on a là.'
Quelque vingt minutes plus tard ma camionnette ronronnait comme un chat et David, fier comme un paon, me tendit la facture. Après l'avoir remercié et fait la bise, il quitta ma propriété en agitant de la main. 'On se boit un pot bientôt, ma jolie, d'accord !' Je souris et lui fis signe que oui avant qu'il ne daigne enfin prendre la route.
À quelque cent bornes d'Alexendria dans l'État de la Louisiane, Black Hollow était un petit village que bordait une gigantesque et ancestrale forêt de chênes. Son vrai nom était en réalité Black Oak Hollow, mais ici, tout le monde omettait le 'Oak', ce qui aurait normalement dû se traduire par Creux des Chênes Noirs, se traduisait donc, par Creux Noir ou par l'allégorie que l'on en faisait : Trou Noir. Et comme dans toute bonne bourgade qui se respecte, je ne fus pas étonné de constater que mes bons concitoyens aient eu vent du fait que j'avais une nouvelle voisine. Et cela, sans que j'aie besoin de leurs en piper un traître mot. J'étais toujours sidérée de voir la vitesse à laquelle se répandaient les nouvelles par ici. C'est un peu aussi pour cette raison que j'aimais vivre en retrait. Bien à l'abri des commérages et ragots à l'emporte-pièce. Chose que je détestais cordialement.
L'arrière de ma camionnette était jonchée de sacs et je ralentis quand vint la montée du diable pour éviter de casser les œufs et autres trucs un peu fragiles. Je pus aussi constater que les mini-vans de Bob, le plombier et de Leeroy, l'électricien, étaient stationnés côte à côte sur le parvis chez ma voisine. Évidemment, j'imagine que cette baraque allait devoir subir bien des réparations.
Sans trop m'attarder, je poursuivis mon chemin. Une fois mes achats du jour bien rangés, je passais la journée à faire ménage, lessive et autre corvée.
Il était presque dix-sept heures quand je décidai de sortir sur la véranda pour me rafraîchir. Je tournais la tête pour voir Bob quitter les lieux, suivit peu de temps après, par Leeroy. Leur journée de travail était terminée, ce qui ramena mes pensées sur le fait que j'avais cette nouvelle voisine.
Me vint ensuite à l'idée qu'il était temps d'aller me présenter. Sinon de quoi aurai-je l'air ? Et surtout parce qu'il me faut bien l'avouer, j'étais dévoré par la curiosité.
Je pris une douche rapide, enfilai ma courte robe blanche aux fines bretelles de dentelles, attachai mes longs cheveux blonds en queue de cheval et appliquai une mince couche de mascara. Satisfaite, je descendis au premier, attrapai un gros panier en osier et commençai à y déposer une multitude de provisions en me disant qu'elle aurait sûrement un petit creux.
J'imagine qu'elle devait être un tantinet démunie dans cette vieille maison, où rien ne devait plus fonctionner. Prenant mon courage à deux mains, j'entrepris de passer directement à travers champs, comme je l'avais toujours fait, jusqu'au pas de sa porte. Il est vrai qu'en approchant de plus près, je pus constater à quel point ce quatre-quatre était luxueux, ce qui ne fit rien pour diminuer ma gêne.
Jetant un autre petit coup d'œil sur le quatre-quatre, j'appuyai sur la sonnette et entendis le carillon. 'Au moins, ça fonctionne.' Murmurai-je. Des bruits de talons sur le carrelage firent un peu battre mon cœur d'appréhension et la porte s'ouvrit d'un coup sur elle.
Elle faisait environ ma taille, un peu plus petite peut-être, quoique en ce moment, juchée sur ses talons elle me dépassait. Un port altier, qui lui donnait des allures de Reine. Elle portait un pantalon noir ajusté fait de damassé aux motifs sophistiqués ainsi qu'une camisole en satin de soie, également noire, un peu évasée à la poitrine. Des escarpins à bandes en cuir rouge cardinal complétaient le tout. Une tenue simple, mais à la fois très raffinée.
Une chevelure de jais qui venait lui chatouiller les épaules encadrait la beauté insolente de son visage. La mi-trentaine peut-être. Son sourire laissa apparaître une rangée de dents parfaitement blanches. Elle avait l'air un peu amusée, mais en rien intimidée. De mon côté, je l'étais passablement.
De fascinants yeux aux prunelles d'un brun profond presque noir. Un regard capable d'enlacer ou réduire votre âme en cendres selon son caprice. De longs cils noirs, un maquillage qui soulignait la beauté de son visage comme si cela était encore possible. Une peau satinée au teint légèrement basané. Des lèvres parfaites dont on arrivait difficilement à détacher le regard.
Le type de femme qui impose le respect et vous soumet d'un simple battement de cils.
Je frémis.
'Tiens donc... bonjour.' Lâcha-t-elle d'une voix traînante en affichant un petit sourire en coin. Un timbre de voix chaud aux notes méditerranéennes trouva son chemin jusqu'à mes oreilles.
J'étais plutôt troublée et un bonjour timide franchit mes lèvres au bout de quelques trop longues secondes.
Hésitante, je tendis la main. 'Je suis votre voisine...' Me raclant la gorge, je rectifiais. 'Euh... Emma... Emma Swan.'
Son sourire s'élargit tandis qu'elle attrapait ma main. Sa peau douce et fraîche entra en contact avec la mienne et son regard me tira vers un abîme aux eaux noires. On aurait dit que son âme invitait la mienne à danser. Nos regards s'accrochèrent l'un à l'autre et le temps pour un instant sembla ne plus avoir d'emprise sur nous.
Elle prit son temps avant de répondre s'octroyant le loisir de prendre bonne mesure de ma personne. J'étais littéralement sur le point de fuir à toutes jambes tellement j'étais confuse. Cela sembla la satisfaire et elle daigna enfin se présenter, coupant court à mon affolement.
'Regina Mills.' Sa voix avait cette langueur presque soporifique et jouait un tantinet dans les graves.
Je restais là sans voix, bouleversée ou effarouchée, je ne sais plus lequel de ces sentiments prédominait.
Finalement, la parole me revint.
'Je venais pour me présenter et aussi pour vous offrir cela.' Je levais mon panier de provisions. Pointant le nez par-dessus son épaule, j'ajoutais. 'J'imagine que vous n'avez pas eu le temps de faire les courses...'
'Quelle délicatesse, mademoiselle Swan.' Répondit-elle doucement une fois de plus avec ce timbre de voix et ses mots qui semblaient parfaitement mesurés. Elle recula d'un pas, ouvrit la porte toute grande et tendit le bras pour me faire signe d'entrer. 'Je vous prie.'
Le vaste hall central donnait accès aux pièces du rez-de-chaussée, ainsi qu'à l'aile de service située à l'arrière du bâtiment. Du moins, de ce que je pouvais voir. La cage d'escalier qui menait à l'étage, était ornée d'une rampe finement ouvragée dont le départ représentait un dragon sculpté en ronde-bosse. La queue de l'animal chimérique se déployait pour former la rambarde dans ce qui me semblait être de l'acajou.
Des panneaux en chêne doré suivaient les murs de la salle à manger, des plafonds à gorge en plâtre, des vitraux, l'arche ornée de motifs en fuseaux de l'alcôve du salon octogonal avec sa cheminée aux carreaux de parement laissait croire que le plan intérieur avait été soigneusement conçu. Bien que presque tout fût encore recouvert d'une épaisse couche de poussière, cette maison était d'une splendeur sans comparable. Les meubles avaient été enveloppés avec précaution de draps sous d'épais plastiques. Le seul qui avait été dénudé était le large canapé du salon.
Elle me fit faire le tour rapidement et promis de me faire visiter les étages une autre fois quand elle y serait elle-même grimpée. Elle ajouta qu'elle avait engagé des gens, pour redonner un coup de jeunesse à cette propriété.
'Vous aimez le vin mademoiselle Swan ?'
'Euh... Oui bien sûr...' M'exclamais-je d'une voix un peu plus aiguë que je ne l'aurais souhaité. La nervosité sûrement.
'Rouge ou... Rouge ?'
Trop captivé par l'idée de me trouver dans cette maison après toutes ces années passées à me demander à quoi elle pouvait bien ressembler, je n'avais pas tout à fait saisi sa plaisanterie.
Je restais extatique à cligner des yeux comme une chouette quelques secondes. 'Euh... Rouge.' Répondis-je en souriant.
Son sourire s'élargit. 'Excellent choix.'
'Oui, merci... Je pense que j'ai bon goût !' Ajoutais-je pour fanfaronner en me traitant d'idiote.
Elle s'affranchit d'un petit rire en me faisant un petit clin d'œil. 'Oui. Sans aucun doute.' Elle se dirigea ensuite vers la verrière située à l'arrière de la maison et me désigna le comptoir de marbre sur lequel trônaient quelques bouteilles de vin. 'Votre choix, mademoiselle Swan, l'ouvre-bouteille est juste à côté, et les coupes dans l'armoire juste au-dessus. Rejoignez-moi dans la verrière.'
J'attrapais une des cinq bouteilles au hasard. 'Château Cheval Blanc 2010.' J'aimais bien l'appellation, elle me rappela David, ce matin, ce qui me fit sourire.
