Chapitre 2

Ce mercredi était ce qu'on pouvait appeler une journée difficile. Difficile dans le sens où elle avait été convoquée ainsi que Mégane dans le bureau de la directrice. Pas pour des remontrances (il n'aurait plus manqué que ça quoique dans le cas de Mégane, c'était possible) mais pour parler du problème d'absence pendant trois semaines et l'élaboration de cours par correspondance.
Manifestement, le producteur avait déjà téléphoné à la directrice et à ses parents pour leur parler de son projet : organiser à New York pendant trois semaines un contrat dans un bar/salle de concert vu que les Albinos pouvaient avoir un certain succès avec leurs textes et le message qu'ils faisaient passer.

Quand elle avait appris la nouvelle, beaucoup de choses se bousculaient à nouveau dans l'esprit de Karine : partir aussi longtemps sans ses parents, devoir se concentrer non stop sur la musique et jouer de manière encore plus professionnelle, savoir si elle pourrait s'organiser dans ses études, découvrir une mégalopole internationale et surtout, risquer avec ça de s'éloigner de ses amies en prenant involontairement une revanche.
Bizarre, il n'y avait pas si longtemps, partir à New York l'aurait rendue toute chose, alors qu'en cet instant, elle n'avait pratiquement pas pensé à Dan. Mais ça faisait longtemps qu'elle l'avait pratiquement oublié avec tout ce qui s'était passé.

Le soir la soirée fût également animée et plutôt houleuse que chaleureuse : comment pouvait on être assez irréfléchi pour avoir signé avec un manager un contrat alors qu'on était encore mineure et qu'on avait des études à mener à bien ? D'autant plus qu'à son âge elle ferait mieux de ne pas trop se plaindre : elle pouvait déjà faire de la musique avec ses amis même si c'étaient vraiment des vauriens dont l'influence commençait à déteindre sur Karine. Voilà ce que pensaient ses parents qui étaient indignés et inquiets pour leur fille en même temps.
Et puis cette histoire de partir trois semaines à New York c'était quoi encore ? Hors de question !
Surtout pour louper trois semaines de cours et les suivre par internet, passer son temps entre répétitions et concerts, flirts…
Ca devenait de plus en plus compliqué et incertain toute cette affaire. Si Karine continuait à vouloir autant s'investir dans le groupe, elle risquait sans le moindre doute de stopper ses études et ne risquerait pas une fois cette carrière achevée de trouver un travail stable. Il fallait mettre les points sur les I.
« Peu importe l'avenir du groupe, tu n'iras pas là bas que ça te plaise ou non. Ca s'appelle un caprice ce que tu fais. » Lui avait assené son père, ce à quoi elle avait rétorqué sur un ton acide que c'était aussi un caprice de vouloir voir sa fille rester sa « petite fille et ne pas grandir » et que contrairement à ce qu'ils pensaient, elle était assez grande pour décider de ce qu'elle faisait de sa vie et que si elle voulait partir, elle partirait les laissant dans leur petite routine de merde et leur vie ennuyeuse à mourir.
Ce qui lui avait valu une paire de baffes et l'ordre de rester à table, qu'elle avait ignoré en descendant dans sa chambre et fermant la porte à clé.
Si il y avait un os de cette taille, il faudrait vraiment que ce soit le producteur qui y mette son grain de sel pour que le groupe puisse partir au complet.


Le lendemain au lycée, pour une fois, Karine préféra manger à nouveau avec Mégane elle l'aimait bien cette fille et elles avaient toutes deux des point communs : des tourments sentimentaux et des difficultés à faire accepter à leurs parents un départ en tournée.
Rien que de subir le laïus de ses parents une fois à la maison ainsi que leur refrain sur leur incrédulité à ce qu'elle ait signé « avec des vauriens musiciens », risque de mettre sa vie professionnelle en l'air et les laisser seuls aussi longtemps. Sans parler de Vicky et Jenny qui risqueraient fortement de la snober car elle deviendrait enfin une vraie star, un peu plus que ce qu'elle était à la rentrée de septembre et pour elles c'était le crime suprême, un acte de Lèse Majesté !
Quoique…. Elle voyait peut être trop les choses en noir, avec ce qui s'était passé ses amies devaient aussi tenter de garder la tête hors de l'eau.
Et Mégane ? Elle aussi devait souffrir : avouer son homosexualité n'était pas simple et ses parents ne semblaient guère ouverts sur ce sujet sauf si ça concernait les autres.
Ca devait être ça sa différence et son passé difficile qui la rendaient « Albinos » au même titre que Red, Gary et Albin… Albin, qui l'avait tellement déçue à cet instant, Mégane choisit de parler justement de lui.
-T'as l'air de penser encore à ta boule de neige, je me trompe ?
-Je te demande moi si tu penses à ta barbie ? Riposta Karine d'une voix cinglante. Désolée Mégane mais ça ne te regarde pas.
-Alors dans ces cas là, apprends l'impassibilité, c'est utile. Car là, n'importe qui peut voir que tu penses à lui, précisa Mégane. Et je compte pas te charrier, je sais que c'est assez dur pour toi. On s'est tous pris une assez belle averse de merde sur la tronche sans qu'on se mette à s'en balancer les uns sur les autres.
Sacrée Mégane, toujours fidèle à elle même. Et elle ? Comment s'en sortait elle ? Elle était tellement égoïste et dégoûtée par Albin qu'elle ne pensait plus un minimum aux autres.
-Ca se passe comment pour toi ? demanda Karine en triturant ses lasagnes.
-J'ai jamais été aussi contente de me barrer de chez moi ! Surtout pour ce contrat et à New York ! Par moments, j'ai l'impression de rêver éveillée alors que c'est la réalité. Et j'adore ce contexte donc je ferais tout pour que ce soit un succès et que ce soit le début d'une longue série.
En plus, ça va me permettre de revoir une de mes amies : elle s'appelle Amanda, elle habite à Brooklyn et on a fait les 400 coups ensemble ! Hé ouais j'ai habité à New York moi aussi. Rien d'étonnant t'avoueras avec un père qui a dans son bureau l'idole du dieu Pognon. Un beau cabinet d'avocats en plein Manhattan, des business men friqués à mort qui pètent plus haut que leur cul et ont besoin d'un bon défenseur. Tss débile, soupira elle. Ca me permettra aussi de savoir si un amour à sens unique c'est une bonne chose, ou si un amour peut déboucher sur quelque chose de sérieux, ajouta elle soudain plus triste. Elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi Vicky l'aimait mais ne voulait pas lui faire confiance pour traverser tout ce merdier. Même si après avoir entendu le doux qualificatif « d'espèce d'aberration de la nature » elle pigeait mieux pourquoi sa « lovely barbie girl » ne voulait pas : elle avait peur que sa famille la rejette définitivement et devait également pas assumer son homosexualité. Si seulement elle avait pu la convaincre, lui prouver que ça allait mais ce n'était pas le cas… Encore une chance qu'il y ait le groupe.
-Vicky n'est pas si stupide, lui dit doucement Karine qui s'attaquait à présent à son crumble. Je pense qu'elle a besoin de temps et de soutien, mais la situation dans laquelle elle est lui donnera sans doute l'intention de se battre pour avoir enfin un petit coin de bonheur. Laisse lui un peu de temps…
-Si c'est ce que tu penses… Et toi admets tu que tu aimes encore Albin ? Et qu'il a peut être dit la vérité quand il disait qu'il t'aimait ?
-Tu prends sa défense maintenant ? Alors ça s'est nouveau, s'étonna Karine surprise, tant qu'elle y était elle n'avait qu'à lui chercher des excuses !
-Non, mais je crois qu'il y a pas mal de choses qui t'échappent. Déjà tu manques un peu d'empathie, as tu déjà essayé de se mettre à sa place ? Et jetterait on comme un papier quelqu'un qui a pris soin de toi, est venu te voir tous les jours à l'hôpital ? Ou qui a continué à te garder comme choriste malgré les difficultés pour signer un contrat ?
Tu devrais penser un peu à tout ça, répondit simplement Mégane avant de se lever de table et de la laisser là.
Karine resta assise encore étonnée des dires de son amie : elle avait fait mouche sur plusieurs points. A dire vrai, à cause de son passé Albin ne devait pas avoir eu droit à beaucoup d'amour ou d'amitié, quoi que ce soit de positif. Et il avait cherché à compenser ce manque en agissant comme le dernier des salopards et en transformant des filles.
Quant au climat qui s'était installé entre eux, elle courait le risque de voir le passé se répéter une fois de plus. Même si il avait fait une superbe connerie et aurait pu lui présenter des excuses, se montrer moins ignoble, c'était sans doute les aléas comme en rencontraient un couple lambda. Pourtant au plus profond d'elle même, malgré toute la colère, le dégoût et la déception qu'elle ressentait envers Albin, elle l'aimait encore. Ses sentiments pour lui étaient retombés comme un soufflé après ses révélations forcées, pourtant elle avait envie de croire qu'il était vraiment capable de belles choses, qu'il serait foutu de vraiment l'aimer comme elle, elle s'était mise à l'aimer.
Le tic tac de l'horloge murale rendait l'attente encore plus insupportable, et toujours aucune nouvelle !
Dès leur arrivée aux urgences, un urgentiste avait examiné la blessure et téléphoné pour savoir si un bloc était libre, il avait demandé à ce qu'une prise de sang soit faite immédiatement pour connaître le groupe sanguin de son patient et faire dès que possible une transfusion.
Hémorragie externe avec risque d'organes perforés, risques de difficultés respiratoires, éventuelles douleurs abdominales, nécessité d'hospitalisation pour peut être plus d'une semaine…
En entendant tout cela, Karine sentit son inquiétude grimper d'un cran normal vu la gravité de la blessure. Elle répondit distraitement aux questions de la secrétaire en disant que oui, elle était sa petite amie.
Puis elle fût seule au beau milieu du service. Seule avec son angoisse, son incrédulité. Une demie heure plus tard, Gary et Red l'avaient rejoint en lui demandant si elle avait des nouvelles. Incapable de rentrer chez elle tout de suite, elle avait téléphoné à ses parents en leur disant qu'elle resterait ici et reviendrait dès que les choses iraient mieux.
Le lendemain matin, le médecin l'autorisa enfin à voir Albin. En le voyant étendu sur le lit, inconscient et perfusé, elle avait envie de pleurer. Après tout ce qu'il avait fait pour elle malgré ses petits défauts, son concept de l'amour, tout qui s'était brisé autour de lui… C'était à elle d'être là pour lui, de lui faire savoir qu'une partie de ses certitudes existait encore et que même si c'était égoïste de sa part, elle comprenait qu'elle était vraiment tombée amoureuse de lui.
« Reviens nous vite, je t'en supplie. Je t'aime, je m'en rends enfin compte et je ne peux pas imaginer la vie sans toi », chuchota elle en posant ses lèvres contre les siennes avant de quitter la chambre.


Ce vendredi soir, une fois de plus personne ne s'était attardé dans l'appartement après la répétition. Juste une petite demie heure le temps de porter un toast à la bonne nouvelle : le lundi suivant départ pour New York, un contrat de trois semaines ! La première semaine une dernière fois dans un café show et ensuite dans une vraie salle à Broadway.
Ca avait quelque chose de surexcitant et de flippant en même temps : excitant car leur rêve se réalisait enfin, flippant parce qu'ils auraient peu de temps pour bien travailler les nouveaux textes avant de monter sur scène, qu'à Broadway, ils ne seraient plus qu'un simple groupe parmi tant d'autres, ballottés selon les envies du public.
Karine n'en revenait pas de la conduite d'Albin :elle croyait qu'il s'excuserait, qu'il reviendrait à la charge en lui disant qu'il ne lui avait pas menti quand il disait qu'il l'aimait. Rien de tout cela, il s'était simplement contenté de ne pas lui adresser la parole et de la regarder de temps à autre d'un regard glacé.

Il la déstabilisait un peu, à dire vrai elle n'aurait jamais imaginé qu'il puisse être glacial à ce point.
Le pire était qu'avec les autres, il était exactement le même.

Le lendemain soir, même ambiance, ils avaient travaillé d'arrache pied et elle avait chanté pour la première fois la nouvelle chanson "a capella" elle ne s'en était pas trop mal tirée Red Gary et Mégane l'avaient félicitée mais Albin l'avait regardé brièvement avant de lui dire "la prochaine fois parle plus fort et garde le rythme. On ne peut pas se permettre ce genre de faux pas sur une scène"

Karine eut l'impression de prendre un coup de vent glacé en pleine figure alors que les autres préféraient ne pas intervenir. Ce n'était jamais une bonne idée de se mêler des affaires de couple…

De son côté, Albin assumait pleinement son comportement froid et distant envers Karine même si il l'aimait.
Ca n'était peut être pas une solution jouable sur le long terme, il y avait deux chances sur trois pour que ça se termine mal pour de bon avec une rupture, mais peut être que ça obligerait Karine à ouvrir les yeux.
Elle agissait comme si elle était une martyre victime de machinations mais elle refusait d'admettre qu'elle avait remonté le groupe par égoïsme, pour réussir à s'attribuer un peu plus de notoriété.
Bornée à ne pas vouloir essayer de vraiment repartir à zéro même après ce qui s'était passé.
Même si ses sentiments pour lui étaient encore confus, elle s'était indéniablement rapproché de lui, fini vraiment par le considérer comme son copain.
Qu'elle lui en veuille encore, c'était on ne peut plus normal. Il faudrait être ceinture noire de connerie pour croire que ça se serait arrangé comme par magie.
Sans compter qu'avec ce que le producteur leur avait réservé, il leur faudrait à tous redoubler d'efforts et donner le meilleur d'eux mêmes pour faire parler hors frontières d'Albin et les Albinos.
Ce qui nécessitait huit heures de guitares quotidiennes, préparation de textes, exercices pour la voix. Même régime pour quelqu'un qui était choriste dans un groupe. Hé oui, c'était ça le prix à payer si on voulait travailler comme pro ou semi pro, Karine devait bien finir par l'apprendre et se plier à autant de boulots et de difficultés.


C'était le samedi après midi, la dernière répétition avant de partir s'était terminée. D'abord rentrer à la maison pour préparer sa valise (vraiment une chance que le producteur soit venu voir ses parents et soit parvenu à les convaincre) Ensuite peut être, pourrait elle le lendemain voir Jenny et Vicky pour passer encore un peu de temps entre copines.
Vicky la gratifiait de grandes tirades sur le fait qu'elle les plante là comme de vieilles chaussettes pour ses projets persos mais de temps en temps lui disait qu'elle espérait vraiment que son amie en profite.
Jenny elle aussi était jalouse de la chance qu'avait Karine, triste aussi car sa meilleure amie de toujours partait loin d'elle et pour une fois elles ne partageraient pas toutes les trois une expérience géniale.
Malgré les promesses de Karine de leur rapporter des souvenirs et des photos, de se contacter via Skype, l'ambiance restait grisâtre.
Alors qu'elle arrivait à l'arrêt de bus, Karine se rendit enfin compte qu'elle avait oublié quelque chose : son sac.

Allons bon, elle avait encore oublié un truc chez le salaud qu'elle avait aimé. Se demandant encore si en entrant, elle aurait droit à un regard dur et glaçant presque reptilien comme ça avait été le cas à la répétition ou si rien ne se passerait ce qui envenimerait les choses.

Etrange, la porte était entrouverte, Ce n'était pas dans ses habitudes... Des éclats de voix fusaient. Bon alors que faire ? entrer et récupérer son sac ou alors rester là et attendre que ça se tasse? En plus la dispute était tellement forte que même en se bouchant les oreilles, on entendait clairement chaque phrase.

-Tu es vraiment gonflée d'oser revenir ici, mains dans la poche!

-Ah oui? Parce que le roi des manipulateurs se croit en mesure de donner des leçons? Après avoir caché la vérité à cette fille et qui si je compte bien est la numéro 13?

-Je t'interdis de parler d'elle comme ça Anna!

-Quoi, la pauvre chérie, elle a pas le droit de savoir qu'elle est manipulée? Heureusement que je me suis décidée à lui dire la vérité.

-Continue comme ça et voilà comment je vois les choses: ou tu te décides à repartir chez toi, ou je te sors directement de MON appartement. Cette fois, sa voix était redevenue calme mais menaçante.

Tu sais même pas ce qu'elle a vécu, les difficultés qu'elle a traversées avant de me connaître.

Alors peut être j'ai agi comme un beau salaud, je mérite qu'elle ne me fasse plus confiance mais je refuse qu'elle soit à nouveau une victime. Parce que Karine, je l'aime vraiment!

-Ce qu'il ne faut pas entendre... Tu sais pas aimer, pour toi c'est un complexe tordu...

-Peut être mais dans d'autres cas, l'amour peut vraiment aider, affirma un Albin catégorique et très remonté. Comme si c'était pas suffisamment le mic mac, il fallait qu'elle ose venir en remettre une couche. Mais pourquoi avait il donc choisi il y a quelques années de ça de sortir avec cette garce nommée Anna ?

C'est pas toi qui est venue me voir tous les jours après ce qui m'est arrivé. Non ajouta il avec une pause, toi tu as vu ta chance dans ce qui s'est passé et tu ferais d'une pierre de coups. Alors que je ne t'ai pas "laissé tomber comme une vieille chaussette" on t'a demandé de quitter le groupe pourquoi déjà? Ah oui tu nous prenais tous de haut, on était pas assez au top il n'y avait que toi qui faisait des efforts.

-Tu vas arrêter ça immédiatement avant que je ne te... menaça la brune en serrant de colère ses poings.

-Quoi? Mette une gifle, bousille mon matériel? Et après? Je ne fais que te dire la vérité. Et peu importe si j'ai des torts, j'aime vraiment Karine et je ne te laisserais pas foutre davantage la merde comme tu aimes si bien le faire. Maintenant... Tu as besoin d'aide pour trouver la sortie?!

-Inutile! Je pars mais je regrette juste une chose: tu vas te ridiculiser fais moi confiance ! Dommage que je ne puisse pas être là pour profiter du spectacle ! Acheva elle avant d' ouvrir la porte d'entrée. Anna enrageait : impossible que SON Albin soit assez fou pour préférer cette grande asperge on ne peut plus quelconque. Non seulement il l'avait jeté comme une vieille chaussette il y a de ça un an, mais en plus il avait continué son petit manège comme si de rien était. Anna aurait donné volontiers tout ce qu'elle possédait pour le faire souffrir mais il semblait qu'il avait assez doué pour se foutre lui même dans les emmerdes côté cœur et ça, ça avait quelque chose de jouissif. Son seul regret était de ne pas avoir réussi à briser entièrement ce couple elle même mais ce qui se passait compensait.

de l'autre coté de la porte, en écoutant les premiers mots, Karine avait senti ses jambes se défiler sous elle mais ça allait mieux a présent. Recouvrant un peu de bon sens, elle monta à l'étage supérieur avant d'observer une Anna furieuse descendre les marches. Après tout ce qu'elle avait entendu, elle ne savait plus quoi penser. Tant pis pour son sac, elle avait besoin de réfléchir.

Mais pourquoi les avions étaient aussi lents à atterrir ? Encore vingt bonnes minutes avant que ce fichu zinc amorce sa descente vers le New York JF Kennedy International Airport.
Après un trajet en train jusqu'à l'aéroport, l'enregistrement et l'embarquement sur un vol régulier de Canada Express, les dés semblaient aux yeux de Mégane être bel et bien jetés.
Une chance qu'elle ait encore assez d'argent sur elle (merci papa et maman d'avoir stoppé son argent de poche) pour faire changer sa carte sim et donc téléphoner à New York.
Il avait fallu juste cinq minutes après la modification pour qu'elle reçoive un coup de bigot de sa meilleure amie lui demandant à quelle heure ils arriveraient à New York.
L'horloge indiquait à présent 20heures 26, et l'heure d'arrivée était 20heures 47, ça ne serait plus très long.

A côté d'elle, Karine semblait perdue dans ses pensées. A qui pouvait elle songer ? Probablement ses deux meilleures amies ou ses parents. Ou à l'inconnu et le face à face avec cette mégalopole qui ne dormait jamais qu'était la grosse pomme. Deux rangs derrière elle, Albin était absorbé dans une discussion avec Red, sur elle ne sait quel passionnant sujet.

Ca y était ! Enfin à terre et dans cinq minutes, la possibilité de récupérer les valises.
Albin s'avança vers le tapis roulant quand il vit une fille courir dans leur direction (c'était qui celle là ?!) et étreindre la bassiste qui se laissa faire. Une minute plus tard, l'inconnue était rejointe par un mec.
-Alors ça y est, je te retrouve enfin ma poule ! Putain, tu peux pas savoir comment tu m'as manqué dis oh j'avais fait quoi pour que tu me tires la gueule ? Je t'ai trompé avec une autre ou j'avais oublié de te proposer une nuit hot ? !
-Moi aussi, je t'aime ma grande, répondit la bassiste en lui collant la main aux fesses pas le moins du monde gênée par les tronches de poisson rouge que tiraient ses amis. Ca te dérange pas si je viendrais te faire chier chez toi et si on dévalise le frigo ?
-Aucun problème, répondit Amanda en s'autorisant enfin un gros fou rire. Vous devriez voir vos têtes, franchement faudrait immortaliser ce moment !
-Non seulement elles semblent bien se connaître mais en plus, ça les éclate, chuchota Gary à Red. Mais qu'est ce que c'est que ces barges ?
Mégane choisit alors ce moment pour faire les présentations. Bon, elle avait l'air sympa cette fille, déjantée mais gentille, même si elle semblait adorer faire chier son monde. Il s'avéra que le type qui l'accompagnait était son mec.
Karine serra la main de la jeune fille en observant son apparence : des cheveux châtains coupés en un dégradé qui lui tombaient juste en dessous des épaules, un pull à capuche bleu foncé un pantacourt bleu clair, des ballerines noires et un pendentif en forme de croix égyptienne argentée. Mais ce qui la frappa, c'était ses yeux qui étaient d'un bleu céruléen. A première vue elle semblait gentille et amusante, prévenante envers ses amies, tant mieux pour Mégane.
Les préparatifs combinés au vol et à l'heure, la perspective de devoir prendre le métro pour rejoindre l' hôtel… Il y avait tout pour être fatiguée et avoir envie d'être seule pour rédiger son journal intime.
Ne sachant plus trop où elle en était, Karine jeta un regard à Albin qui lui, ne lui accorda pas la moindre attention une fois de plus.

Ca y était. Après une heure passée dans le métro New Yorkais avec une rame bondée, des valises à trimballer, un mal fou à se repérer (acheter un plan du métro était une urgence !) retour à la surface en plein Manhattan, dans le quartier de Midtown East à deux pas de Central Park.
Des grattes ciel à perte de vue, une circulation de fou, des trottoirs bondés (et moins que d'habitude pourtant, leur avait dit Mégane.) Beaucoup de magasins, des buildings de travail… New York était à première vue aux yeux du groupe une ville qui ne dormait jamais centrée sur la puissance économique et politique.
Au moins le Bedford Hotel semblait sympa.
Trois chambres de réservées : deux avec des lits doubles et une avec un grand lit.
Quand la porte d'entrée se referma, Albin, se sentit seul dans cette trop grande pièce, avec ce lit qui le narguait comme si il n'était là que pour offrir le nirvana à des amoureux.
La réservation avait été faite pour un couple mais il n' y avait plus de couple. Il y avait juste deux personnes qui ne savaient plus où elles en étaient, se demandant si elles s'aimaient encore et pourraient accepter de traverser ensemble les difficultés.
Si seulement une machine à remonter le temps existait, songea avec amertume Albin. Ca lui aurait évité de faire autant de conneries et il n'en serait pas là perdu avec pour seul gros leitmotiv réussir à percer avec son groupe.
Et bien sûr, impossible de changer de chambre ou de demander à ses amis si ils ne voulaient pas échanger. Mais qu'est ce que ça faisait chier…

Karine sortit de la douche et s'installa sur son lit avec sa tablette tandis que Mégane était affalée sur son lit avec une bière qu'elle avait pris dans le frigo.
Elle, au moins elle avait une raison d'être contente : son amie lui avait proposé de passer prendre un pot.
Sauf que voilà : Karine, elle, personne ne l'attendait. Ca ne servait pas à grand chose d'espérer, il y avait une chance sur mille pour que ce dont elle rêvait secrètement se produise. Mieux valait oublier et chercher des réponses à ses questions.
Le réveil indiquait 22heures : qu'attendait elle pour utiliser Skype et donner à ses parents ses premières impressions ? Demain, il n' y aurait pas de temps pour le faire.

A suivre