Ce chapitre-ci commence immédiatement après le dernier épisode.
Le cimetière est intact. Cela arrache à Ayano un rire amer. La ville tient à peine debout- les récentes attaques ont laissées Tokyo dans cet état. Des maisons sont détruites, des gens sont morts, mais le cimetière où repose sa mère n'a rien, comme si les guerrières sylvidres avaient eu plus de respect pour les morts que pour les vivants.
-Qu'est-ce qu'on fait ici? redemande Ramis, derrière elle.
-Je te l'ai dit. On vient pour Mikara.
-Aya, Mikara a été ent... Inhumée sur l'Ilot de l'ombre morte, lui rappelle-t-il avec délicatesse.
-Nous ne retournerons jamais sur l'Ilot.
Elle pointe, entre les hautes herbes, la pierre tombale d'Ilana Yates. Contrairement à Sasori, elle n'a pas pu jeter tous ses souvenirs avec leur lien de parenté. Même si ce n'était pas sa vraie... Sa mère biologique, Ayano sait qu'elle reste la sienne. Celle qui l'a aimée, pas l'autre.
-Je voulais réunir ma famille ici, achève-t-elle.
Elle s'accroupit, dépose ses béquilles sur le côté, se met à creuser. Ses muscles lui font mal, surtout ceux des articulations de sa jambe droite, sur laquelle elle s'appuie. Ses béquilles sont pratiques pour soutenir son poids, mais elles ne suffisent pas complètement. Ramis vient rapidement l'aider.
-Il n'y a aucun corps, si ça t'inquiète, lui dit-elle. Pas même de cendres.
-Je sais, avoue-t-il. Avant que tu embarque sur l'Atlantis, Mikara et moi sommes allés chez toi. Nous... Je les ai répandues dans ton jardin, vu qu'elle n'était pas capable d'y toucher.
-Merci, répond Ayano, sincèrement touchée.
Ses doigts rencontrent un objet dur. Un écrin contenant le collier que sa mère lui avait offert pour ses treize ans. Un héritage familial, avait-elle dit, ajoutant qu'elle était fière de le lui donner. Elle l'aimait réellement, Ayano en est certaine, tout comme Abigaël aimait Mikara malgré les circonstances qui ont forcé la main aux deux femmes. La jeune femme dépose la photo de Mikara, scellée dans un cadre étanche, et rebouche le trou avec soin. Elle se relève péniblement. Ramis regarde le sol avec tristesse, elle se laisse aller à la sienne, revoyant tous leurs plus beaux moments, essayant d'accepter qu'elle ne reverrait plus jamais celle qu'elle aimait, sans avoir eu le courage de lui avouer ses sentiments réels.
Elle a bien failli le faire, lorsqu'elle l'a revue après l'avoir crue morte. Ce qui l'en avait empêchée, c'était le choc de la nouvelle réalité: Aénor n'était pas de la Terre, vivait désormais à bord de l'Atlantis. Elle avait voulu savoir si elles étaient toujours amies. Ses sentiments n'avaient jamais été partagés, pas de la façon dont elle aurait voulu: si leur relation était très forte, pour Mikara elle était une sœur, pas plus. Ayano avait voulu préserver leur amitié à tout prix. Il ne lui reste qu'à regretter. Elle jette un regard de biais à Ramis. Les cicatrices sur leurs corps le leur rappelleront toujours.
-Et maintenant? demande-t-il.
-Je ne le sais pas plus que toi, lui retourne-t-elle.
-J'ai vu la réaction de ton, euh, beau-père, lorsque Mikara te cherchait. Où habite-tu, désormais?
Elle soupire. Il accepte sa nouvelle réalité bien mieux qu'elle. Elle n'a plus de père, se répète-t-elle. Il l'a reniée après la mort de sa mère.
-Quand Ilana est morte et que Sasori m'a mise à la porte, je suis allé dans la demeure des Callaghan, avoue-t-elle. Mikara n'était pas officiellement morte encore, alors je savais que personne n'y serait. Ça faisait longtemps qu'il n'y avait plus d'accès à l'eau ou d'électricité, mais au moins j'avais un toit.
Il se frotte la nuque d'un geste nerveux, tend la main vers elle.
-La maison où je vivais avec mon père est encore debout. Si tu veux, tu peux venir avec moi.
-J'ai dormi deux fois dans une scène de crime mal nettoyée. Je pense que tu peux comprendre pourquoi je ne peux plus supporter ce genre d'endroit.
-Ça ne s'est pas passé là, précise-t-il avec une sorte de demi-sourire et/ou rictus.
-Est-ce que tu trouve que je lui ressemble? questionne-t-elle.
-Non, répond-t-il, fronçant les sourcils. Pourquoi?
-Je me demandais juste s'il y avait une raison à ta générosité.
-Celle d'être gentil avec une amie. Mais si tu préfère retourner chez les Callaghan, c'est comme tu veux.
-Tu l'aimais, souligne Ayano.
-Toi aussi, rétorque Ramis.
Ils se dévisagent un instant. Elle a toujours caché ses sentiments, se voir percée à jour lui donne l'impression qu'il s'agit d'une accusation, mais elle ne peut pas dire avoir été plus gentille.
-Je m'excuse, commence-t-elle. Je n'aurais pas du sous-entendre que...
-Je ne te connaissais pas, toi non plus. La seule chose qui nous relie, c'est Mikara.
Ramis esquisse un faible sourire.
-Je pense qu'elle aurait voulu qu'on reste ensembles.
-Alors, ton offre tient toujours?
Il éclate de rire.
-Oui, mon offre tient toujours.
Ils quittent le cimetière dans une humeur un peu plus joyeuse qu'en entrant. En chemin, Ramis lui demande si elle a des affaires à récupérer. Elle hésite un instant.
-J'ai quasiment tout laissé chez moi. Mon p... Sasori n'a rien voulu me rendre, mais je ne sais pas ce qu'il en a fait. Je n'ai gardé que ce que j'avais sur le dos. Chez les Callaghan, j'ai emprunté les vêtements qu'avait laissé Mikara en partant.
-Allons-y, fait Ramis avec un drôle de sourire.
Elle s'attend à ce qu'ils se dirigent vers l'ancienne demeure de Mikara, mais non, il la guide plutôt vers ce qu'elle a longtemps appelé chez elle. Ayano proteste, Ramis assure qu'elle n'a qu'à lui faire confiance. Il frappe à la porte avec la même assurance. Sasori ouvre environ une minute plus tard, et lorsqu'il l'aperçoit, elle a droit à un regard haineux.
-Je t'avais dit de ne plus revenir, crache-t-il.
-Aya est simplement venu chercher ce qui lui appartient, intervient Ramis.
Son père tente de refermer la porte, Ramis l'en empêche.
-Elle ne reviendra pas, promet-il. Ce sera la dernière fois.
-En arrière, lâche l'homme sèchement avant de claquer la porte.
-Je suis désolé de t'avoir imposé ça, s'excuse Ramis tandis qu'ils contournent le bâtiment.
-C'est pas la première fois, répond Ayano en essuyant le plus discrètement possible ses larmes.
Elle ouvre la porte du jardin arrière, retient un sursaut lorsqu'elle réalise que toutes ses affaires sont empilées dans l'herbe.
-Comment savais-tu qu'il n'a pas tout jeté?
-Il t'a aimé comme un père pendant vingt ans. Je me suis dit qu'il avait encore un peu de respect pour toi.
La joie d'Ayano ternit rapidement. Il n'a accordé aucune attention à rien, se contentant de tout jeter pêle-mêle. Ses vêtements sont détrempés, et sentent mauvais. Son microphone ne fonctionne plus, endommagé par la pluie. Son ordinateur était dans une poche étanche, mais présente une bosse sur le côté. Tout semble fichu.
-Quel con, grince Ramis.
-Ne dis pas ca, proteste faiblement Ayano.
Il se mord la lèvre pour retenir ses mots, mais elle sent distinctement sa rage, dissimulée sous le vernis d'impassibilité. Il l'aide à tout ramasser, à ranger une partie dans son sac à dos, qu'il ne lui redonne pas. Elle tend la main pour le prendre, il refuse.
-Je suis assez forte, proteste-t-elle.
Il recule encore, pointe ses béquilles.
-Alors, je suis devenue une petite chose fragile, tout d'un coup? tente-t-elle de plaisanter.
-Aya, dit-il doucement, insensible à sa tentative, tout l'équipage a vu à quel point ta rééducation a été difficile. Rien que te mettre debout te faisait hurler de douleur.
Rien qu'évoquer cette période fait grimacer Ayano. Cette brûlure semble en jamais gravée en elle, pas seulement sur sa peau, vu la facilité avec laquelle elle s'en souvient.
-C'est un miracle si tu marches encore aujourd'hui, ne gâche pas tout en imposant un poids supplémentaire à ta blessure que tu ne supportera pas.
Elle se tait, elle accepte son aide. Ils se dirigent alors vers l'ancienne demeure des Callaghan. Une fois dans la chambre de Mikara, il ne cesse de regarder autour de lui.
-C'était sa chambre d'enfant, la justifie Ayano. Sa mère... Abigaël ne voulait pas qu'elle en change. Mikara se plaignait qu'elle la surprotégeait et qu'elle ne semblait pas vouloir la laisser grandir. Probablement parce qu'elle l'avait adoptée.
Elle se contente de reprendre les quelques pièces qu'elle avait emprunté à Mikara, pliés et déposé sur une chaise, croit voir un sourire sur les lèvres de Ramis lorsqu'il ouvre sa garde-robe et commence à la vider dans son sac.
-Qu'est-ce que tu fais? s'enquit-elle, effarée.
-C'est clairement à toi qu'elle aurait voulu donner tout ca, se défend-il.
Elle le regarde faire, paralysée.
-C'est à elle, balbutie-t-elle. Pas à moi. Tu ne peux juste pas... La faire disparaître.
-Je ne veux pas la faire disparaître, Aya. Mais elle est morte, assène-t-il. Pas nous. Lui permettre de rester plus longtemps nous sera simplement nuisible.
Elle entreprend de l'aider, lentement. Elle a l'impression de les voler, ces vêtements, et elle en est par moments étourdie, tant la présence de son amie reste forte.
-Je me demande comment ça se fait qu'elle ne se soit jamais rendu compte des vrais sentiments que tu avais pour elle, fait soudainement Ramis.
-C'est si évident?
-Ça crève les yeux.
Il fait glisser le sac sur son épaule. Il sourit, elle n'est pas certaine de savoir de quelle émotion.
-Allons-y, suggère-t-il finalement.
