La mort vous salue bien
II – Survivre ou périr
Un malheur n'arrive jamais seul avait dit le philosophe. C'est sur une Reine accablée, affaiblie, se lamentant sur son sort que va frapper à nouveau le désespoir. Face à l'adversité, saura-t-elle se montrer à la hauteur ?
La débandade
Elles étaient venues. Elles étaient reparties. Jadis fières, arrogantes, sures de leur supériorité, les mazones n'étaient plus que l'ombre d'elles-mêmes.
Leur odyssée sur Terre se solda par une cuisante défaite, la plus grave de toute leur histoire. Après leur retraite, des dizaines de vaisseaux, de peuples alliés les abandonnèrent à leur triste sort.
Lentement, la flotte royale de Rafflesia retournait vers leur étoile d'origine, Bételgeuse.
- J'ai échoué, se lamenta la Reine mazone, devant un miroir.
Elle releva la tête et chercha la force d'affronter ce regard inquisiteur que lui renvoyait la fine plaque de verre polie.
Sa robe noire illustrait parfaitement son état d'esprit et sa couronne en forme de trident lui rappelait sans cesse les responsabilités qu'elle devait assumer.
- Quelle honte pour une Reine, fit-elle en essuyant une larme naissante. Que reste-il ? Un océan de désolation…
Rafflesia fut interrompue dans ses méditations par l'entrée de son nouveau commandant en chef. L'Amirale Nozomia était jeune, trop jeune pour porter le poids de cette tâche. Ses cheveux mi-longs, sa grâce, son corps étaient typique d'une mazone âgée de 26 ans à peine.
Nozomia n'était que capitaine d'un petit vaisseau de combat peu de temps auparavant. Les défections, les suicides des chefs mazones avaient forcé Rafflesia à renouveler en profondeur son état-major. Rafflesia l'avait choisie car elle comptait parmi les rares à ne pas comploter contre elle, d'après ses espionnes.
- Majesté, nous avons eu encore une désertion, annonça-t-elle d'une voix aussi neutre que possible.
- Qui ? se contenta de demander la souveraine en se rasseyant sur son trône.
- Les croiseurs "Rigel" et "Polaris", ainsi que tous les escorteurs Baikans.
A ce rythme, je vais me retrouver toute seule avant la fin du mois ! Se dit la Reine.
L'amirale regarda avec insistance sa Reine. Elle n'attendait qu'une seule chose : des ordres clairs, précis, qui la convaincrait qu'elle restait malgré tout la dirigeante du peuple mazone.
- Rien, dit elle dans un souffle court. Il n'y a plus rien à faire…
- Majesté ! protesta la chef mazone.
- Trouvons une nouvelle planète. Le reste n'a aucune importance.
Nozomia s'inclina respectueusement et quitta la Reine avec un sentiment de rage profond. Comment Rafflesia, leur grande reine, avait elle pu tomber si bas ? Elle qui était fière, confiante, impitoyable quelque temps auparavant.
Sur le chemin du retour, Nozomia fut interpellée par une voix grave. Une mazone âgée, portant une robe serrée blanche sortit de nulle part. Il s'agissait de Galinia, le médecin personnel de Rafflesia, et l'une des rares amies qui lui restait à présent.
- Comment va-t-elle ? demanda la doctoresse.
- Égale à elle-même, répondit le militaire en serrant les poings. C'est-à-dire plus bonne à rien.
- Ne la juge pas si sévèrement, rétorqua Galinia. Elle a traversé beaucoup d'épreuves. Elle vit en ce moment une souffrance terrible…
- Perdre une bataille fait partie de la vie d'un militaire, et…
- Non, il ne s'agit pas de cela, expliqua la vieille mazone avec un sourire malicieux.
- Comment cela ?
Dans sa chambre, Rafflesia se retrouva seule, encore une fois. Faces aux difficultés, la Reine avait plus tendance à s'isoler et à réfléchir plutôt que de chercher conseil. Une attitude typiquement masculine, assez curieuse pour une Reine mazone.
Elle se leva de son trône et se dirigea vers un meuble aux formes indéfinissables. Une clef pendait, tel un ornement précieux, autour de son cou. Elle s'en servit pour ouvrir un tiroir et en sortit une affiche pliée.
Sur la photo bien cadrée, avec une mise à prix, écrite en plusieurs langues, un visage balafré jetait un regard froid et implacable.
- Harlock, qu'ai-je fait ? Toute cette histoire doit-elle finir ainsi ? Toi seul pourrais me réconforter. Mais tu n'es pas là… Tu me hais…
Galinia et Nozomia entrèrent dans un poste désert du vaisseau de la Reine. Elles s'assirent pour parler au calme, à l'abri des oreilles indiscrètes.
- Notre Reine est amoureuse, expliqua la doctoresse.
- En quoi cela peut il être une épreuve ? demanda l'amirale.
- Toi, tu n'as jamais été amoureuse, cela se voit.
Le commandant en chef eu un petit geste de recul et un regard surpris, comme si elle découvrait une race extraterrestre inconnue. Ses joues rougirent un petit peu pendant un instant.
- Comment ? Je… mais heu…
- Je suis un peu plus âgée que toi ma grande. J'ai un peu plus d'expérience répondit le médecin avec un petit sourire.
- Mais… de qui notre Reine est-elle amoureuse ?
- Voyons, tu n'as aucune idée ? C'est pourtant assez évident.
Nozomia se leva et balaya d'un geste rageur les verres posés sur la table. Elle frappa plusieurs fois ensuite le froid support de bois avec ses poings.
- Non, c'est impossible. Tout, mais pas çà ! Majesté, je vous en prie ! cria-t-elle.
Infestation
Le grand esprit de la ruche l'avait ordonné. Il fallait partir, trouver un autre monde. Mus par un instinct et obéissant à des ordres, les milliers de guerriers avaient embarqués dans les chenilles géantes.
Les phéromones qu'émettaient les lichees et les penseurs étaient très explicites. Ces humains n'étaient pas assez nombreux pour répondre à la faim de la ruche. Il fallait plus de nourriture, il en fallait bien plus.
Le grand esprit avait trouvé une nouvelle proie, facile à manger, nourrissante, et moins agressive. Des espèces de plantes parlantes et intelligentes. Elles se dirigeaient vers une étoile bleue qu'elles appelaient "Bételgeuse". Mais d'abord s'assurer de la survie de la race et de l'absence de danger.
Les lichees partirent les premiers. Ces créatures très intelligentes étaient les éclaireurs parfaits. Ils bougeaient en silence, ne craignaient aucun combat ni la mort. Leur grand atout était de pouvoir infester et contrôler à leur guise n'importe quel organisme intelligent.
( Une phéromone est une hormone volatile émise par certains insectes pour communiquer, comme les fourmis sur Terre :) )
Sur la passerelle de la petite frégate de surveillance mazone, tout était calme durant ce quart de nuit. Cet unique éclaireur ouvrait la voie à la flotte pour sa gigantesque retraite depuis la Terre.
Au départ, elles étaient plus nombreuses pour reconnaître le chemin mais beaucoup étaient parties, déçues.
- Rien de particulier ? demanda le chef de quart au navigateur.
- Rien. Cet espace est vide comme un désert annonça le veilleur.
La mazone assurant le quart se leva et fit le tour de la passerelle machinalement, pour tuer le temps. L'horloge indiquait 2H54.
- Encore 1H00 et c'est la relève. Je suis fatiguée, fit-elle en s'asseyant.
Elle était belle, une beauté presque suspecte. Ses cheveux courts en bataille allaient de pair avec un uniforme un peu relâché. Encore un officier tout droit sorti de l'académie que l'on prend un malin plaisir à faire faire les quarts de nuit.
- Lieutenant ! J'ai vu quelque chose cria une mazone en pointant du doigt une vitre.
- Vous en êtes sur ? fit l'officier en s'approchant.
- Oui, c'était … une chose rose.
Deux autres mazones regardèrent attentivement la vitre donnant sur le vide spatial. Aucun signe suspect d'activité, par le moindre mouvement. Au radar, aucun écho de quelque nature que ce soit.
- Vous devriez prendre plus de repos ou de café avant votre quart, dit le lieutenant avec un ton de reproche, car…
Un choc, sourd, presque imperceptible, provoqua un silence inquiétant.
- C'était quoi çà ? demanda une voix.
La chose rose avait choisi la zone où attaquer. Le transport insectoïde n'avait qu'une mission, une seule raison de vivre : débarquer ses guerriers lichees dans ce vaisseau. Une fois accroché à l'arrière, ses tentacules ouvrirent un chemin dans la coque métallique froide de la frégate mazone. Cette mission accomplie, le transport mourut, tout simplement.
Avec ce passage ouvert, trois créatures ressemblant à des insectes monstrueux foncèrent à travers les coursives endormies. Une tête rappelant les fourmis terrestres, quatre pattes agiles, des grands yeux sensibles aux infrarouges. Leur corps, habitué aux batailles, était fait d'une épaisse couche de chitine.
L'esprit de la ruche voulait savoir combien elles étaient et où elles étaient. Toute la flotte mazone. Les lichees savaient parler plusieurs langues, mais ils connaissaient surtout des moyens infaillibles pour obtenir des informations.
( La chitine est une matière organique recouvrant les crustacés et formant une protection dure et efficace. C'est l'un des deux "polymères organiques" naturels)
- Lieutenant, j'ai une légère brèche au niveau du pont arrière, annonça le mécanicien de quart par téléphone. Je suggère de …. Ah….
- Sergent ? Sergent ?
L'officier mazone entendit des cris de terreur et elle entendit des bruits inhumains. La panique s'empara de l'esprit des mazones en passerelle.
- Qu'est ce qu'on fait ? Pensa tout haut la mazone chef de quart. Euh… Aux postes de combat !
Une sinistre alarme retentit dans toute la petite frégate, tirant du lit les nombreuses mazones et arrachant plusieurs protestations. Un réveil à 3h00 du matin était cruel, même pour des soldats endurcis.
- Qu'est ce qui se passe ? Fit le commandant en arrivant en hurlant en passerelle. Qui a donné cet ordre ?
- Moi commandant, répondit le lieutenant au garde-à-vous. Tout porte à croire que nous sommes menacées. J'ai entendu le mécanicien de quart crier par interphone et…
A ce moment précis, la porte de la passerelle s'ouvrit et une mazone au teint plus pâle qu'à l'accoutumée apparut. Elle portait une combinaison de travail, ses cheveux coiffés en chignons. Des traces de suie recouvraient son corps.
A cause de l'agitation ambiante, personne ne remarqua ses yeux rouge sang.
- La voilà, votre mécanicienne hurlante, répondit le Commandant agacé. Expliquez vous sergent, fit-elle en croisant les bras.
- Je suis … désolée Commandant, fit le chef de quart. Je croyais que…
- Où est votre flotte ? demanda le sergent mécanicien avec une voix qui n'était pas la sienne.
Toutes les mazones de la timonerie regardèrent avec étonnement la chose courir vers elles.
Derniers ordres
L'Amirale Nozomia relut une nouvelle fois le rapport qu'on venait de lui remettre.
- Êtes-vous sur de vous ? Cela me parait tout à fait incohérent, fit-elle en reposant une liasse de papiers sur son bureau.
- Oui, j'ai tout vérifié, répondit une mazone au garde-à-vous en face d'elle.
Tout comme Nozomia, son adjointe directe avait obtenu sa promotion grâce aux nombreuses coupes sombres dans l'état major mazone. L'expérience leur manquait pour lire entre les lignes et déceler les vérités cachées.
Pour l'instant, une frégate de surveillance avait changé de cap et demandait en boucle les mêmes informations : où est la flotte ? Elle se dirigeait par ici.
- Les interrogations radios faites en retour ne donnaient rien. Cette frégate restait muette, à part son message lancinant répété toutes les heures.
- Je vais en dire un mot à sa Majesté, annonça Nozomia en se levant. Tenez moi informée !
- A vos ordres, Amirale.
La Reine Rafflesia se lamentait toujours dans sa chambre lorsque Nozomia frappa à sa porte. Elle hésita à donner la permission à ce nouvel intrus d'entrer, car elle préférait rester seule. Ses devoirs de Reine semblaient bien lourds parfois.
- Majesté ? Amirale Nozomia au rapport. J'ai des nouvelles à vous annoncer et…
- Encore des désertions ? Encore des suicides de hauts gradés ? fit le Reine avec une mauvaise moue.
- Non, majesté, il s'agit d'autre chose.
La souveraine reprit l'espace d'un instant ce regard implacable qu'elle possédait avant de venir sur Terre. Elle s'assit sur son trône en attendant des explications.
- La frégate de surveillance "Alaiprir", une unité scout, a changé de direction et émet des messages incohérents. De plus elle ne répond pas à nos invectives. Je crois qu'il…
La voix de l'Amirale se perdait dans l'esprit de la Reine. Elle n'écoutait plus et pensait encore et encore à Harlock. Mais, un détail attira son attention et un éclair de panique s'empara de son cerveau.
- Tu dis que ce vaisseau répète un message ? Lequel ?
- Euh… attendez… voilà : Où est votre flotte ? En boucle, toutes les heures.
Tout, mais pas çà, pensa Rafflesia. Cette fois, la fin était proche.
Tout d'un coup, la Reine se leva et fit les cents pas devant son trône. La situation était grave, si les faits étaient confirmés. Les insectoïdes ne lui étaient pas inconnus, mais elle espérait vraiment ne jamais les affronter à nouveau.
Le regard de Rafflesia redevint froid et impénétrable. Elle avait prit sa décision.
- Nozomia, rassemble tout ce qui reste de la flotte, rappelle l'arrière garde et émet un message d'alerte générale sur la fréquence spéciale.
- Euh… à vos ordres, Altesse, mais pourquoi toute cette agitation ? fit l'Amirale, étonnée.
- Nous allons être attaquées, répondit laconiquement la Reine. Et par les pires créatures de cet univers. Exécution !
Nozomia était très perplexe en repartant. La Reine semblait à la fois terrifiée et déterminée. L'Amirale mazone s'exécuta et expédia les messages d'alertes et de mise en garde. Heureusement, les vaisseaux restants obéirent aux ordres et se préparèrent à la bataille.
La doctoresse Galinia reposa ses instruments après avoir examiné Rafflesia. Son état de santé mentale inquiétait pas mal de monde, ce qui donnait de bons prétextes à son médecin pour de fréquentes visites.
- Vous allez un peu mieux, on dirait, Altesse.
- Comme le poids des mes responsabilités me pèse, si tu savais, fit la Reine en se relevant de son lit.
- Qu'y a-t-il encore ? Vous vous languissez à cause de…
- Non, nous allons… je… vais livrer ma dernière bataille. La dernière bataille des mazones.
Quels mots étranges sortaient de la bouche de la pauvre mazone ! Le regard du médecin se fit interrogateur, comme si elle se reprochait de ne pas avoir diagnostiqué correctement les maux de sa Reine.
- Je…ne comprends pas, fit-elle avec un ton craintif.
Rafflesia tourna la tête vers son amie et lui dit cet unique mot :
- Insectoïdes.
Ce n'était plus une épreuve, c'était un verdict, qui tomba comme un couperet. Les deux mazones restèrent là, comme pétrifiées par cette triste réalité.
Leur méditation fut interrompue par une annonce au haut parleur :
- Frégate "Alaiprir" en vue ! Quels sont les ordres ? fit la voix métallique.
- Ils arrivent, murmura Rafflesia en se préparant.
Allons, se dit-elle. Un peu de dignité pour une Reine pour sa dernière bataille…
Ultime espoir
L'Amirale Nozomia courut en passerelle du vaisseau de commandement. Comment avait-ils fait pour être là si tôt ? Un bon quart de la flotte était encore en arrière et ne rallierait le gros des troupes que dans quelques heures.
Elle fixait les écrans de contrôle en attendant un signe ou des ordres. Soudain, toute la timonerie fit silence et se mit au garde-à-vous.
La Reine Rafflesia était méconnaissable. Elle avait dédaigné sa robe noire pour sa grande tenue de cérémonie. Sur ses flancs, les armes dorées de la lignée royale lui donnaient un air martial assez inquiétant. Ses yeux portaient à l'infini et elle avait parfaitement retrouvé ce regard d'acier.
- Majesté ? fit Nozomia, étonnée.
- Aux postes de combat pour toute la flotte. Ouvrez le feu sur cette frégate, ordonna-t-elle en s'asseyant sur le fauteuil de commandement.
Passé l'effet de surprise, une activité folle s'empara du vaisseau. Les gigantesques tourelles des premiers bâtiments pointèrent la frêle frégate et firent feu peu après.
Une explosion illumina pendant une fraction de seconde l'espace puis tout redevint noir. Au moment précis de la destruction de l'ennemi supposé, un grand cri résonna dans les têtes de toutes les mazones.
- J'ai cru entendre crier ? demanda quelqu'un.
- Aucun doute, ce sont bien eux répliqua la Reine.
- Qui ? Demanda l'Amirale.
- Les insectoïdes.
Rafflesia eu une impression de déjà-vu. Lorsqu'elle n'était qu'une jeune princesse écervelée, elle fut envoyée par sa mère aux confins d'un avant-poste mazone. Elle prit le commandement d'une flotte pour apprendre son métier de souveraine.
Sur cette planète lointaine, répondant au doux nom d'Oni-6-B, elle affronta les premiers occupants des lieux : une horde de créatures voraces et cruelles, nommés insectoïdes. Les mazones avaient eu l'imprudence de les extirper de leur profonde hibernation, et cette première bataille marqua profondément la future Reine Rafflesia.
Le mode opératoire ne variait jamais chez ces créatures. Ils infestaient un éclaireur ou une unité isolée pour piéger le reste des troupes. La ruche n'allait pas tarder à suivre l'ex-frégate, et ce serait un combat à mort.
Ils ne viennent pas pour conquérir, pensa la Reine. Ils cherchent de… la nourriture ! Ils ne feront pas de quartiers.
- Renforcez la veille radar ! Scannez toutes les fréquences ! Je veux… ordonnait l'amirale en courant.
- Inutile, coupa Rafflesia. Leurs vaisseaux ne sont pas faits de métal mais de chair vivante.
Les officiers détecteurs regardèrent d'un air ébahi leur Reine.
- Branchez les scanners à infrarouge et les spectromètres à longue portée. Recherchez des traces de matières organiques dans les secteurs 56 et 785, enchaîna la souveraine mazone.
- J'ai plusieurs "échos" dans ces secteurs, annonça un veilleur en ayant ajusté les réglages. Environ… 5 000 points !
Les formes apparurent sous le feu des projecteurs. Des centaines de vers roses, des pieuvres géantes, des navires en forme de scarabées. Tous ces vaisseaux semblaient respirer, et des spasmes agitaient leurs corps.
Les premiers obus acides s'écrasèrent sur quelques bâtiments mazones, traversant leurs boucliers de protection. Les tirs de réplique ne tardèrent pas, blessant toutes ces immondes créatures.
De temps en temps, les frégates mazones se faisaient aborder par une espèce de ver rose et quittaient peu après la formation. Il était déjà trop tard pour elles, leurs corps étaient infestés et elles serviraient au mieux de plat de résistance pour un futur festin insectoïde. Parfois, ces vaisseaux se retournaient contre leur ancienne race.
Un à un, les grands vaisseaux mazones étaient submergés par les obus acides et les transports d'assaut insectoïdes.
- Les croiseurs "Stratus" et "Umbriel" ne répondent plus, cria une voix en passerelle.
- Le "Miranda" vient d'être détruit. Le "Céphée" émet un message de détresse, ajouta une autre voix.
La Reine Rafflesia observait les écrans de contrôle et comptabilisait mentalement les pertes, tandis que sa fidèle Nozomia tentait de rassembler la flotte pour protéger le vaisseau amiral de sa souveraine.
Il fallait attendre le vaisseau du grand esprit et l'attaquer. C'était le seul point faible de cette flotte monstrueuse, la seule et unique manière de les faire plier.
Mais le vaisseau ne se montrait pas, le grand esprit réfléchissait et il ne voulait pas s'exposer inutilement à ses ennemis.
- Majesté, nos pertes atteignent 40 pour cent des effectifs. L'arrière garde a aussi engagé le combat contre ces choses. Quels sont les ordres ?
- Nozomia, commença la Reine, prépare la retraite et trouve une planète à l'écart où nous puissions nous rassembler. Envoie un message de détresse universel pour avertir les autres races du danger.
Le cœur de la Reine saignait, elle n'arrivait pas à tenir tête à ce nouvel ennemi. Les victimes mazones se comptaient déjà en plusieurs dizaines de milliers d'individus, c'était désormais la survie de son peuple qui était menacé.
Au diable son orgueil de guerrière et son amertume de mazone amoureuse.
S.O.S.
La petite sonde marquée du drapeau pirate (un crâne blanc et deux tibias entrecroisés) survolait les champs désertiques d'Oni-6-B depuis quelques heures. Ses scanners automatiques avaient déjà dénombré les pertes humaines : 12 754 morts, tous localisés aux alentours de l'avant poste terrien.
- Ils ont été attaqués par surprise, conclut Harlock en regardant les écrans de contrôle.
- Qui ? demanda Yattaran en jouant avec un petit tank (peut être un modèle Chi-hi japonais de 1944 au 1/35ème).
- Les marines coloniaux. Le 354ème régiment pour être plus précis.
Le capitaine pirate dénombra aussi plusieurs formes de vies inconnues parmi les cadavres. Des formes d'insectes géants, ressemblant soit à des fourmis ou à des scarabées. Curieusement, les scanners de l'Arcadia ne détectaient plus aucune forme de vie sur cette planète.
Pourtant, il devrait forcément y avoir un survivant. D'après les rares ordinateurs humains encore intacts, seul un vaisseau, le fameux "Fukushima-maru" avait pu décoller ces dernières 72 heures. Où était les insectoïdes ?
L'Arcadia se mit en vol stationnaire au dessus de ce qui était le quartier général des forces humaines. Un drapeau aux couleurs de l'ex 354ème régiment d'infanterie coloniale, criblée de balles et de sang, flottait au milieu de cet océan de mort.
- On ne peut plus rien pour eux. Cap sur l'étoile Mizar, comme prévu.
- A vos ordres ordres capitaine, répondit Kei Yuki, assise devant sa console radar.
Le grand esprit de la ruche était satisfait. De nombreuses mazones étaient capturées, la subsistance de sa race était assurée pour quelque temps. Le reste des plantes parlantes se dispersaient.
Mais il ne fallait pas les poursuivre. Trop de guerriers avaient péris, et les vaisseaux devaient se reposer pour guérir leurs blessures. Il suffirait d'envoyer quelques lichees infester des vaisseaux ennemis et ils retrouveraient leur trace.
Les phéromones de rappel et de rassemblement furent émises en quantité à la fin de la bataille. Quelques mines vivantes à l'acide formique furent larguées pour couvrir la retraite. Le grand esprit avait beaucoup appris lors de ses dernières batailles. Les races parlantes attaquaient souvent de dos.
L'Arcadia chargeait paisiblement ses générateurs de saut hyperespace. Harlock ne désirait vraiment pas s'attarder aux alentours d'Oni-6-B. Il éprouvait un sentiment de culpabilité mêlé à du soulagement.
Culpabilité pour ne pas avoir su protéger ces hommes (même l'infanterie coloniale n'a pas le droit de mourir comme cela), soulagement pour ne pas avoir du affronter des milliers de créatures comme celle du "Fukushima-maru".
Le capitaine pirate laissa un moment la barre à Yattaran, qui prêtait plus d'attention à une réplique d'un tank Sherman Firefly (version britannique 1945, au 1/72ème) qu'au vaisseau sur lequel il vivait. Tochiro désirait lui parler… en privé.
La porte de l'ordinateur central se referma derrière Harlock avec un bruit d'air comprimé très artificiel.
- Qu'est qu'il y a Tochiro ? Pourquoi veux tu me voir en privé ?
- Harlock… je viens de recevoir un message spécial sur une fréquence de détresse protégée.
- Que dit ce message ? dit Harlock en s'asseyant devant la bouteille de vin presque vide.
- La flotte mazone a été attaquée par une ruche insectoïde et demande une assistance si possible. Elles mettent aussi toutes les races en garde contre le danger.
Harlock arrêta de boire son saké et réfléchit quelques instants. Même si les mazones restaient ses ennemies, elles n'avaient pas le droit de mourir d'un façon aussi monstrueuse. D'autant plus qu'elles avaient renoncé à leur projet d'invasion de la terre. Que faire ?
- Tu ne veux quand même pas aller les aider ? demanda Tochiro avec une voix craintive.
- Je prends seul mes décisions… répliqua Harlock pour réfléchir.
- Le message est signé par Rafflesia elle-même, ajouta Tochiro. Il est spécial.
- Lis-moi ce message, textuellement, s'il te plait Tochiro.
L'ordinateur se tut quelques instants puis émit un bip. Une voix métallique régulière avec le timbre de Tochiro, lu lentement :
Message de détresse et d'avertissement de la Reine Rafflesia des mazones.
Pour toutes les races de bonne volonté de l'univers.
Sommes attaquées par une ruche insectoïdes, subissons de nombreuses pertes.
Essayons de détruire maximum d'insectoïdes pour laver nos crimes et nos erreurs passées.
Si échec, merci d'achever notre tache pour le bien de tous.
Signée : Reine Rafflesia, fille d'Ortidia, 26ème souveraine de la dynastie Excellia du peuple mazone.
Ce message contenait tout le désespoir d'une Reine vaincue. Harlock serra fort son verre de vin, si bien qu'il éclata avec un bruit sinistre, dispersant des éclats de verres et du précieux liquide partout sur le sol.
- Que comptes-tu faire ? demanda Tochiro de sa voix métallique.
Harlock se contenta d'arborer un petit sourire énigmatique et il quitta la pièce de l'ordinateur central d'un pas décidé.
Le grand esprit était content de ses prises. Cette nourriture était de qualité, il pourrait créer et élever encore plus de guerriers. Sa race allait s'étendre encore et encore. Maintenant, il suffisait juste de trouver une planète accueillante pour envoyer ses soldats.
Les esprits de ces "mazones" étaient remplis d'image d'une planète lointaine et luxuriante qu'elles nommaient "Terre". Un endroit où vivaient des humains, où l'eau était abondante. Même si les humains étaient de moins bonne qualité nutritive que les "mazones", cette source de subsistance n'était pas à négliger.
Le grand esprit émit des phéromones pour préparer quelques lichees à une nouvelle mission de reconnaissance. Direction la Terre.
La Reine Rafflesia éteignit sa console personnelle située dans sa chambre. Elle avait la curieuse impression d'avoir envoyé son dernier message en tant que dirigeante des mazones.
Les pertes dans sa flotte devenaient vraiment préoccupantes. Elle décida de ne pas sacrifier en vain tous ses soldats et préféra couvrir la retraite des derniers civils.
- Ce sont les dernières mazones en vie. Je n'avais pas le droit de les sacrifier pour un baroud d'honneur, même contre les insectoïdes.
Elle releva la tête et affronta une nouvelle fois son regard inquisiteur que lui renvoyait son grand miroir. Mais cette fois de grosses larmes coulaient le long de ses joues pâles.
Aujourd'hui, la puissance des mazones vascillait.
