De retour à Ste-Mangouste, elle ouvrit le premier tiroir de son secrétaire et en sortit un épais dossier rouge, sur lequel était inscrit : Harry Potter. Elle murmura le sort qui permettait de l'ouvrir – différent pour chaque dossier – et en retira la feuille Remarques. Elle prit sa plume et se mit à écrire furieusement. Au bout de quelques minutes, elle la lâcha et se prit la tête entre les mains. Chaque visite devenait un supplice. Son portable vibra dans sa poche. Elle regarda l'écran avant de décrocher :
« Allô, Ron ?
-Bonjour toi. Je ne te dérange pas ?
-Non, j'étais en train de compléter le dossier d'Harry.
-Je t'appelais justement pour prendre de ses nouvelles. Est-ce que…est-ce que ça va mieux ? »Hermione se mordit la lèvre. Elle sentait la douleur dans la voix de Ron. Elle aurait voulu lui dire que son état s'arrangeait, que bientôt, ils pourraient à nouveau rire ensemble, comme autrefois. Mais ça n'aurait été qu'un vaste mensonge.
« Il ne m'a pas dit un mot.
-Je vois, murmura Ron.
-J'ai de plus en plus de mal à aller lui rendre visite, avoua soudain Hermione. L'infirmière dit qu'il se comporte normalement, mais elle n'a pas connu le Harry d'avant. Notre Harry. Et moi, je ne peux rien faire. J'ai un diplôme de Médicomage et je suis impuissante, incapable de l'aider.
-Mione, ça va s'arranger, il…
-Cela fait trois ans maintenant qu'il est dans cet état !Je…je commence à perdre espoir.
-Ne dis pas ça !s'emporta son mari. C'est notre meilleur ami !ajouta t-il durement.
-Non, ce n'est plus notre meilleur ami !Il ne me reconnaît plus, il ne te reconnaît plus. Il ne reconnaît plus rien. Ça dure depuis trois ans maintenant, et je craque, Ron !
-Chérie…
-Je dois raccrocher. A ce soir.
-Mione, je t'aime.
-Moi aussi. »Elle ferma le clapet de son portable et soupira. Elle se sentait coupable d'avoir clôt la discussion de cette façon, mais elle se rendait compte qu'elle ne pouvait même plus parler de leur ami sans avoir soudain envie de pleurer. Une note bleue arriva alors dans la pièce et atterrit en douceur sur son bureau. Elle la déplia délicatement.
La Médicomage Weasley est demandée au bureau du Médicomage-en-chef Clark. Merci. Hermione roula le papier, le jeta dans sa corbeille et s'exécuta.
En entrant dans le bureau de Clark, elle le vit d'abord, lui, confortablement installé dans son siège en cuir. Puis son regard fut attiré par un autre homme, aux cheveux très blonds.
« M…Malefoy ? »bafouilla t-elle, surprise. Celui-ci se leva et vint auprès d'elle, un léger sourire sur les lèvres. Il lui fit un baisemain qui teinta ses joues de rose et répondit :
« Bonjour, Granger.
-Weasley, corrigea machinalement Hermione.
-Oh. J'aurai dû m'en douter.
-Que fais-tu ici ?demanda t-elle poliment.
-Le Psychomage Malefoy va intégrer notre centre, répondit Clark à sa place. Il nous vient tout droit de Manhattan.
-Tu étais aux Etats-Unis ?!s'exclama Hermione, surprise.
-Effectivement. Après la guerre, j'avais besoin de prendre du recul et je suis allé faire mes études en Amérique. Mais l'Angleterre a fini par me manquer, et me voilà de retour.
-Vous êtes la meilleure Médicomage du service, Hermione, reprit Clark, et je compte sur vous pour aider Draco dans les prochains jours.
-Très bien. Si nous commencions tout de suite ? »Malefoy hocha la tête et ils sortirent du bureau de Clark. Ils firent rapidement le tour des bâtiments avant d'aller à la cafétéria prendre un jus de citrouille. Ils discutèrent un long moment ensemble et Hermione fut heureuse de voir à quel point l'aristocrate avait changé. Il n'était plus cet enfant arrogant et méprisant qu'elle avait connu à Poudlard, mais un homme mature et tranquille, très investi dans son métier.
« Et que fait ton cher et tendre ?demanda t-il avec un sourire amusé.
-Ron est professeur de Quidditch à Poudlard.
-C'est bien. Et Potter ?Qu'est-ce qu'il devient ? »Hermione détourna les yeux. Bien sûr, si Malefoy était parti aux Etats-Unis, il n'avait malheureusement pas eu l'extrême chance de lire tous ces torchons, la Gazette en premier, étaler fièrement en première page : « Harry Potter, le Survivant, sombre dans la folie. »Devant son silence pesant, Malefoy blêmit :
« Il est…il n'est pas…
-Non !Non, Harry est toujours vivant !Enfin…si on peut dire ça, murmura Hermione, sentant à nouveau les larmes lui monter aux yeux.
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Après la guerre, Harry était…traumatisé. Tellement de personnes sont mortes, tellement de personnes que nous connaissions, que nous aimions !Ron, moi, les autres…nous avons eu beaucoup du mal à nous en remettre, Harry, lui….Harry ne s'en est jamais remis. Il a…il a lâché prise. Il s'est enfermé dans son monde, et depuis trois ans, il n'est plus que l'ombre de lui-même, muré dans le silence. Il ne réagit plus à rien. C'est une coquille vide. Il agit comme un robot, il n'a plus la moindre émotion. Sauf…
-Sauf ?
-Sauf quand il a ses crises. »souffla Hermione en essuyant brièvement ses yeux. Malefoy lui tendit un mouchoir. Son geste n'avait peut-être pas été aussi discret qu'elle l'aurait voulu. Elle le remercia et tamponna ses longs cils humides.
« En quoi consiste ces crises ?demanda doucement Malefoy.
-Ce sont des crises de panique. Il n'utilise jamais sa magie en temps normal, mais quand il a une crise, il en perd totalement le contrôle et elle ravage tout autour de lui. Il s'arrache les cheveux, s'automutile. Il hurle, il voit des morts, il a l'impression d'être couvert de sang. La dernière fois que c'est arrivé, il a essayé de verser de l'eau de javel sur son visage. »Hermione se rendit compte qu'elle avait repris son ton professionnel. Mais elle ne voulait pas éclater en sanglots devant Malefoy, et l'image de Harry en train d'empoigner le bidon de javel, les yeux révulsés, était encore bien trop présente dans son esprit.
« Qui s'occupe de lui ?
-Une infirmière, Dana Carter.
-Une Moldue ?
-Oui, mais sa mère était une sorcière. Elle est parfaite pour Harry. Moi, je vais le voir quand je peux. Pour déterminer son état. Et aussi quand il a une crise. Je suis l'une des rares personnes à pouvoir le calmer. J'ignore pourquoi. Peut-être parce qu'il fut un temps où nous étions amis, où il avait confiance en moi. Peut-être… »Son regard se perdit dans l'orange chatoyant de son verre.
« Je veux m'occuper de son cas.
-Pardon ?fit Hermione, relevant brusquement la tête.
-Je veux m'occuper de Potter.
-Malefoy, je ne crois pas que…
-Hermione, tu es à bout. Tu ne peux pas continuer à le prendre en charge. Si tu veux mon avis, c'était une mauvaise idée dès le départ. Tu n'aurais jamais dû t'occuper de lui dans la mesure où il est ton ami. Tu ne peux pas le traiter avec objectivité et professionnalisme. Moi, si. Nous n'avons jamais été proches.
-Vous vous détestiez, protesta faiblement Hermione. Vous aviez aussi un lien.
-Oui, mais bien différent de celui que tu entretiens avec Potter. J'ai mûri, et à présent, je ne le vois plus que comme une connaissance. Et je pourrai très bien le voir comme un patient. Contrairement à toi, qui voit d'abord un ami. En plus, je suis Psychomage. »Hermione hésita. Mais au fond d'elle-même, elle savait que Malefoy avait raison. Elle ne pouvait plus voir Harry sans fondre en larmes. Elle était trop bouleversée par ce fantôme qu'il était devenu. Elle fixa le blond droit dans les yeux et hocha la tête.
Dès le lendemain, Draco se rendit donc au domicile de Potter. Dana lui ouvrit, et il alla dans le salon. Le Survivant était assis devant la télévision, qui diffusait un documentaire animalier. Le Psychomage alla se planter devant lui et lui tendit la main :
« Salut, Potter. Ça va ? »Le brun le regarda un instant, et Draco frémit devant les yeux vides…les yeux d'un mort. Il serra mollement sa main et se replongea dans la contemplation de l'écran. Draco fit signe à Dana de les laisser seuls et s'assied à côté de lui.
Potter n'avait pas bougé d'un poil.
« On s'est pas vus depuis un petit bout de temps, hein, commença le blond. C'est parce que je suis parti aux states. Enfin, même si j'étais resté, je suppose qu'on aurait pas passé énormément de temps ensemble. Mais on est pas là pour discuter de moi. Je suis venu pour parler de toi, Potter. Pour parler du passé. De la guerre. » Aucune réaction. Draco se mordit la lèvre. Il savait que ça n'allait pas être facile. Mais il y arriverait.
