– Comment oublier ?

Sa voix était rauque de n'avoir pas servi, cassante. Harry ne pensait plus être confronté un jour à pareille colère.

– Tommy, Tommy. Tu m'as causé beaucoup de souci, tu le sais ? Ces derniers mois ont été ardus pour te maintenir en vie.

Il franchissait une limite, mais il avait besoin de ça. Besoin de rappeler que Jedusor n'avait aucun droit d'être en colère parce qu'il avait provoqué sa propre perte. Il vit l'homme se crisper, les poings saisis d'un soubresaut, comme s'ils souhaitaient l'étrangler. L'auror prit une chaise et la traîna nonchalamment devant le lit, dossier devant, avant de s'y asseoir.

– Vois-tu, je suis dans une position délicate. Je n'ai pas envie de te re-tuer. Ce fut suffisamment traumatisant la première fois, merci bien. Le tout petit problème avec ça... C'est que je suis le seul à voir dans ta résurrection une potentialité pour notre petite communauté.

Il parlait d'une voix traînante, un brin narquoise. Celle qu'il utilisait dans ses interrogatoires pour placer son adversaire en position de soumission. Tout était affaire de rythmes, de silences. Il gratta sa joue mal rasée, l'air de réfléchir à un dilemme particulièrement compliqué à résoudre. Depuis combien de temps n'était-il pas rentré dormir correctement à la maison ? Il sentit Jedusor se tendre imperceptiblement de haine. Harry soupira, puis regarda de nouveau l'homme en face de lui, l'air affecté.

– Si seulement ils te pensaient capable d'être autre chose qu'une ordure raciste et totalement cinglé... Tu savais que les moldus donnent un nom à ce qui se passe dans ta tête ? Non, bien sûr. Ce qui te terrifie depuis toujours... Tu es malade, Tom. Tu penses de travers. Les psychiatres appellent ça la Psychopathie.

Il jouait avec le feu. Techniquement, il n'avait vu aucun expert moldu pour confirmer un diagnostic aussi grave, mais Jedusor avait suffisamment vécu uniquement comme sorcier pour ne plus être en phase avec la psychiatrie qui l'avait terrifié depuis sa plus tendre enfance. Et qui le terrifiait toujours, manifestement. Ses lèvres étaient si pincées qu'elles en étaient devenues blanches, et il avait blêmi. Harry se redressa sur sa chaise, dominant Jedusor alité de toute sa hauteur, et reprit :

– Alors, on va faire simple, Tom. Tu peux coopérer. Tu verras, ça sera pas si mal. Tu auras une chambre à toi dans une maison sympa, avec comme obligation de renoncer à la pratique de la magie d'une manière ou d'une autre. Tu devras être gentil avec les gens, tu devras faire tout ce que je te dis, et tu pourras profiter de l'air et du ciel. Ou tu peux refuser. Là, ça sera sûrement moins génial. Tu auras toujours ta chambre à toi, mais elle sera du genre blanche et capitonnée. Et tu seras forcé d'être gentil avec les gens, même si pour ça ils doivent te transformer en légume à coups de médicaments.

Il crut l'espace d'un instant que l'ancien mage noir allait craquer : il avait eu un spasme nerveux, et son regard avait fui celui de Harry, pour fixer intensément les rideaux blancs de la fenêtre. Ses poings serraient à lui faire mal les draps du lit, et il était livide. Il lui laissa le temps de se reprendre : le pousser trop loin ne servirait pas ses intérêts. Finalement, Jedusor commença à se détendre, relâchant son étreinte petit à petit. Il retourna son visage, un sourire suffisant sur les lèvres, et lissa avec un calme parfait les draps du lit.

– Toujours aussi arrogant, Harry Potter. Je trouve intéressant que tu aies le culot de venir me menacer, même affaibli. J'ai déjà prouvé de quoi j'étais capable, sans même avoir une enveloppe corporelle.

Harry leva un sourcil, l'air sceptique.

– D'après mes souvenirs, vous vous étiez heurté à 3 enfants de 11 ans, cette fois là. Puis à un de 12. Ce n'est pas forcément ce que j'aurais donné comme exemple.

Il se gratta le menton en faisant la moue. Devant lui, Jedusor le jaugeait, il le savait. Il n'était plus le gamin qui tentait de survivre par tous les moyens. Il avait acquis de la bouteille, de la jugeote, et une panoplie de talents qui l'avaient propulsé avec aisance au titre de plus jeune Directeur du Bureau des Aurors de l'Histoire. Le sorcier déchu sembla réfléchir une fraction de seconde, puis souleva les commissures de ses lèvres en un sourire en coin.

– Bien. J'imagine que je n'ai pas le choix. Quel est le programme ?

– D'abord, Jedusor, tu vas te retaper. Je n'aurais pas vraiment d'intérêt à te sortir d'ici si c'est pour que tu me claques entre les pattes dès le portail franchi. Ensuite, je vais te récupérer quelques tenues, parce que, excuse moi du peu, mais ton ancienne tenue de Seigneur des Ténèbres mangée par les vers, c'est tout sauf sexy.

– Tout sauf... Quoi ?

L'homme avait lancé la question d'un air à la fois scandalisé et méprisant. Harry sentit le fou rire monter devant le visage de Jedusor qui n'avait sûrement jamais été soumis à ce genre de commentaire.

– Sexy, Jedusor, Sexy. Attirant, intrigant. Qui plaît aux femmes. Ou aux hommes, je ne sais pas trop ce qui pourrait être ton truc.

– Et pourquoi diable, Potter, devrais-je être intéressé par ces balivernes ?

Les joues pâles du sorcier étaient maintenant marbrées de rouge de colère contenue, et ses yeux plissés à être réduits à l'état de deux fentes lançaient des éclairs.

– Toi qui vois. Mais je t'assure que quand tu verras ce que tu devras porter en sortant de cet hôpital, tu viendras me supplier de te payer de nouvelles robes.

– Voldemort ne supplie PERSONNE !

Il avait explosé, se redressant sur le lit, les yeux rouge flamboyant, et s'était jeté en avant comme pour attraper Harry à la gorge. Celui-ci, rompu au combat, sortit en un éclair sa baguette magique, et la cala sous la mâchoire de Jedusor. L'auror se pencha avec la souplesse d'un félin prêt à tuer, et se mit au niveau du regard de l'ancien mage noir, le fixant intensément.

– Je pourrais te tuer sans aucun souci, là, maintenant. Comprends bien ça, Jedusor. Tu es à ma merci. Tu souffles un peu trop fort, tu grinces un peu trop des dents pour moi, tu fais ne serait-ce que penser à reproduire ce geste, et je t'envoie au fond d'un trou où seuls les rats se rappelleront de toi. Je t'offre l'opportunité de rentrer dans l'histoire pour autre chose que des meurtres sordides. Ne me déçois pas.

L'instant parut durer une éternité : les deux hommes se regardaient sans ciller, des ondes de pure haine passant de l'un à l'autre, presque grésillantes d'électricité. Puis, muscle par muscle, Jedusor abandonna la lutte à mort qui s'opérait entre les deux esprits et se rassit dans son lit. Harry se redressa sans lâcher l'homme des yeux : il avait gagné. Pour l'instant.

– Je viens te chercher dans trois jours. Tu ferais bien de me prouver que tu es capable de self-control d'ici là.

L'auror tourna des talons et sortit sans se retourner. Ce plan commençait mal : Jedusor était toujours aussi dingue, et si pour l'instant Harry était capable de le surclasser autant physiquement que magiquement, ça ne durerait pas.