Je me réveil en pleine confusion dans mes draps de coton bleus clairs qui sont encore imprégnés du parfum de la lessive à la fleur d'oranger et au jasmin. Mon cœur frappe de manière effrénée contre ma poitrine et le sang bat dans mes oreilles. Il me faut plus longtemps que d'habitude pour me souvenir de l'endroit où je me trouve.
Mon esprit est encore embrumé et perdu entre rêve et cauchemar. Je viens à nouveau de vivre l'accident et ce, pendant que je dormais. C'est ainsi toutes les nuits depuis plusieurs mois. Certains détails sont encore flous dans mes souvenirs mais je me rappel d'une longue voiture d'un bleu sombre, son moteur presque silencieux alors que nous foncions sur la départementale à plus d'une fois la vitesse autorisée. C'était une nuit froide et pluvieuse, et la route était à peine éclairée par la lumière de la lune mais surtout, je revois assez distinctement cette ombre qui, au fur et à mesure que nous nous approchons, prend forme humaine. Néanmoins, en aucun cas je ne me rappel pas avoir eu peur de celle-ci.
Puis, les ténèbres. Je sais que pendant ce laps de temps ou je ne fais plus partit de ce monde, je me sens bien. J'ai l'impression que mon corps est envahi par des sentiments étranges, inconnus, sinon très peu. Je ne suis qu'amour infinis, paix et tranquillité. Mais cela ne dure qu'un instant, puisque je finis par me réveiller.
Au bout de cinq minutes, je finis par tirer mes draps sur le côté et me penche pour jeter un coup d'œil sur le réveil de ma table de nuit. Six heures cinquante-cinq, indiquent les chiffres digitaux rouges. Une minute avant que l'alarme ne s'enclenche ! Décidément, mon subconscient a le sens de l'humour et se fait un malin plaisir à se jouer de moi.
Je me lève avec raideur et chancèle jusqu'à la fenêtre, dont je tire les tentures. Elle m'offre pour seul spectacle un épais brouillard, et la panique grimpe sournoisement en moi.
La cause d'autant de détresse ? Mon premier jour comme enseignante dans un lycée. Je n'arrive toujours pas à croire que j'ai eu assez de cran pour tout plaqué à New York. Ma famille, mes amis, mes projets... Certains soirs, je me demande encore si j'ai pris la bonne décision. J'ai terminée première de ma promo et de nombreuses portes s'ouvraient devant moi. J'ai reçu de nombreuses offres d'embauche, refusé beaucoup d'opportunités.
J'avais de l'ambition. J'espérais intégrer une école supérieure spécialisée en histoire du monde et histoire des arts. Mais un événement en particulier a tout fait basculé, puis un an est passé et les choses ont changées.
Un matin, après une séance chez mon kinésithérapeute, je suis allée rendre visite à mon grand-père qui vit, depuis quelques années seulement, dans une petite maisonnette à trois pièces. Il m'a servi une tasse fumante de thé aromatisée à l'orange avant de s'installer sur son vieux fauteuil en cuir marron, placé en face de moi. Ça faisait des semaines que j'avais envie de me confier à un proche sur mon avenir et la façon dont je voyais les choses. N'importe qui aurait fait l'affaire, à l'exception de mes parents ! Alors je lui ai fait part de mon besoin urgent de changer d'air et de tout recommencer à zéro. M'installer dans une autre ville et vivre de ma passion.
Il est resté silencieux, écoutant d'une oreille attentive les complaintes de sa petite fille, et pour ceci je lui en étais reconnaissante. J'étais comme un petit moineau enfermé dans sa cage dorée qui ne rêvait que de liberté. J'avais grandi, vieillis, mûrit dans de nombreux domaines. J'avais gagné assez d'expérience pour voler de mes propres ailes, et c'était une chose que je ne devais qu'à moi-même.
Il s'est alors absenté pendant quelques minutes, prétextant avoir oublié le sucre, et est revenu avec ce qui me semblait être un vieux morceau de papier jaunit au creux de sa main.
- Promet-moi d'appeler ce numéro, me pria-t-il de faire.
- Qui c'est ? l'interrogeais-je en acceptant le feuillet qu'il me tendait.
- Peu importe. Tu leur diras que je t'ai demandé de les joindre. Explique-leur ta situation, c'est tout !
Il ne m'a pas donné davantage d'informations. Et même si je lui avais demandé, je ne pense pas qu'il m'aurait fourni de réponse. J'ai donc attendu le moment où je serais seul pour ' les ' contacté. Mon grand-père est tellement mystérieux. Il n'a jamais voulu nous parler de son premier job dans les années soixante-dix. Mon père m'a seulement dit un jour que c'était au Mexique et qu'il avait gardé contact avec quelques-uns de ses collègues.
Une fois dans ma voiture, une petite Toyota Yaris que je m'étais offerte peu de temps après avoir obtenu mon permis de conduire, j'ai sorti mon téléphone de mon sac et ai composé le numéro. J'ai entendu deux tonalités avant de tomber directement sur le répondeur de mon inconnu de correspondant. Je ne savais pas par où commencer...
- Bonjour, je m'appelle Cassie Carpenter... commencais-je d'une voix tremblante. Euh... Mon grand-père, Eddard Carpenter, m'a demandé de vous téléphoner pour vous faire part de ma situation. Je cherche un poste d'enseignant... J'ai étudiée dans une faculté d'histoire à New York et j'ai obtenu mon diplôme il y a un an. Il imaginait sûrement que vous auriez une solution à me proposer...
Découragée, j'étouffais un juron et raccrochais. A quoi bon laisser un message sur un répondeur que l'on n'écoutera certainement jamais ? Le papier avait jaunit ; le numéro n'était peut-être même plus attribué à la bonne personne.
Le temps défilait et je ne pensais plus à ce coup de fil désastreux. Quel ne fut pas ma surprise quand, un matin, j'ai vu cette grande enveloppe qui m'attendait sur le meuble présentoir de la cuisine. Je me suis empressée de l'ouvrir et constatais qu'elle venait du lycée de Beacon Hills à Boston. Le directeur de l'école me promettait une place parmi son élite d'enseignants. Je n'avais pourtant pas envoyé de candidature, ni passer le moindre entretien d'embauche. Quelle folie !
Encore plus effrayant, il me donnait seulement un mois pour accepter cette offre, préparer mes valises et m'installer dans sa ville. Je n'avais pas beaucoup de temps. C'était trop gros pour être vrai. Du grand délire ! Alors je n'ai pas réfléchis et j'ai sauté sur l'occasion.
Quand je l'ai annoncé à mes parents, la nouvelle a eu l'effet d'une bombe. Certes je ne pensais pas qu'ils se réjouiraient, mais je m'attendais encore moins à leur réaction.
- C'n'est pas comme ça que j'imaginais les choses pour toi... Que tu refuses de voir Colin c'est une chose, mais que tu t'éloignes volontairement de ta famille est inconcevable ! avait dit ma mère au bord de l'hystérie, alors que mon père, de nature plus calme dans les situations de crise, nous avait proposé à toute les deux de nous asseoir pour discuter.
J'ai refusé net. Mes valises était prêtes, il était donc inutile que je perde mon temps et le leur pour tergiverser.
Mes cartons de vêtements jonchant le sol de ma chambre, je n'ai pas encore pris le temps de les rangé dans la vieille commode en pin surmontée d'un miroir. J'emporte donc ma trousse de toilette dans ma salle de bain, démêle ma longue tignasse brune aux reflets cuivrés et m'examine dans la glace. Peut-être que la lumière est mauvaise, quoi qu'il en soit, je me trouve une mauvaise mine. J'ai le teint pâle et les yeux rougis par la fatigue.
A sept heure et demi, je dévale les escaliers et me fait couler une tasse de café. Le petit déjeuner se déroule en silence. Je reste assise sur une des chaises qui entoure l'ancienne table du salon et admire l'ancienne tapisserie. Cette maison est vieille comme le monde, c'est à se demander par quel miracle elle tient encore debout. J'ai appris récemment que mon grand-père l'avait acheté avec sa femme - qui se trouve aussi être ma grand-mère et que je n'ai jamais connu - durant les premières années de leur mariage. Sur une des étagères du salon, se trouve une rangée de photos : une du mariage de mes parents, une ribambelle des portraits de classe de mon père et moi à ma naissance, mais aucune trace des réels habitants de la demeure.
Impatiente de quitter le manoir, je porte la tasse fumante jusqu'à mes lèvres, me brulant la langue avec le liquide noir avant de filer à mon travail. Je ne tiens pas à arriver trop tôt au lycée, mais je ne supporte pas de rester ici une minute de plus. En sortant, j'ai cru voir une silhouette sombre se découper de l'ombre, près du vieil érable. D'abord immobile, il se tourne ensuite, presque de façon militaire dans ma direction. Je ne vois pas son visage, seulement une paire d'yeux de la couleur d'une luciole. On dirait que son regard me traverse sans me voir.
- Oh mon dieu... dis-je paniquée, quand je le vois se rapprocher de moi.
Je détourne rapidement le regard et presse le pas. Une impression de froid qui ne doit rien au temps me fait frissonner. Je m'exhorte à respirer, me rassurer - après tout, rien ne me prouve que je représente une cible pour lui. J'ai l'impression de mettre un temps fou à atteindre ma voiture.
Puis, je risque un regard derrière moi. Rien. Le type a disparu. De façon stupéfiante, mon angoisse s'évapore aussitôt ; tout aussi stupéfiant est le sentiment de sécurité qui me submerge une fois que je suis dans l'auto et que j'ai verrouillé les portes.
Hallucinations, troubles du sommeil et crises d'angoisses... Tel est mon karma. Mon médecin m'avait demandé de ne plus m'inquiéter.
- A chaque jour suffit sa peine ! Le lendemain dans sa réalité est rarement aussi sombre que le lendemain imaginé. Pourquoi donc continuer de te tourmenter l'esprit, je te le demande Cassandra ?
Oui... Des paroles pleines de sagesse venant d'un type qui prétend que je ne subissais que les effets secondaire peu banal d'une EMI ou " Expérience de Mort Imminente".
- Mouai...dis-je, peu convaincu.
Après cela, il m'avait prescrit sur ordonnance une liste innombrable de médicaments. Cela variait des antidépresseurs, Atarax, etc... aux antipsychotiques léger.
- Ceux-là entraînent moins de risques de dépendance, de troubles de la mémoire ou de somnolence que ceux prescrits généralement.
Bien que je n'aie jamais vraiment mis les pieds à Beacon Hills sauf pour faire quelques emplettes dans la galerie marchande du centre commerciale, trouver le lycée a été un vrai jeu d'enfant. J'ai encore des sueurs froides lorsque je contourne la grande stèle en marbre sur briques rouges ou est écrit noir sur blanc « Beacon Hills High School ».
Je gare ma voiture sur le parking visiteur déjà plein et me demande s'il n'y a pas une aile réservé aux professeurs et autres employés du lycée. Calé contre l'appui-tête, je fixe le plafonnier, le visage figé. Un coup d'œil à la pendule de bord m'apprend qu'il est plus de huit heure. Je serre ma sacoche sous le bras et quitte à regret l'habitacle surchauffé pour remonter un étroit chemin pavé bordé de haies sombres. Au fur et à mesure que je me rapproche, je sens mon pouls s'accélérer de façon désordonné.
« Tu peux le faire », me mentis-je sans beaucoup de conviction. Je prends une profonde inspiration avant d'entrer.
Des citrouilles, squelettes, sorcières à ballets sans oublier les décors oranges et toiles d'araignées florissent du hall d'entrée jusqu'au long couloir qui mène aux salles de classe. Je lève les yeux au ciel. On aurait dit un vrai musée de l'horreur. Bien sûre ! En me levant, j'étais tellement stressée que je n'ai pas fait le rapprochement avec la date d'aujourd'hui. Le trente et un octobre, soit la nuit des frasques. Stupide Cassie ! Cela n'enlève rien au fait que l'intérieur est brillamment éclairé et plus chaleureux que ce que je pensais. Des rangés de casiers longent les murs qui sont surchargés d'avis et de dépliants aux couleurs vives. Des plantes poussent à profusion dans de grands pots en plastiques et la grande étagère vitrée est encombrée de trophées de toutes tailles et de formes variées.
Le couloir est bondé d'adolescents entre quinze et dix-neuf ans. Ma veste noire se fond dans la masse, ce qui me soulage. J'avance lentement entre deux petites brunes en tâchant de contrôler ma respiration.
- Bon retour tout le monde ! hurle un homme de taille moyenne qui prend un malin plaisir à me casser les oreilles et celles des autres jeunes, dès le matin. Les cours commencent dans cinq minutes, ajoute-t-il. N'allez surtout pas vous imaginer le contraire, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de courant qu'il n'y a pas cours.
- Trois négations dans une phrase ! se fait entendre un élève. Très impressionnant coach.
- Bien reçu, whoa whoa ! s'exclame le « coach » en m'attrapant le bras.
Surprise, je glisse sur un feuillet qui traîne par terre. Je peux lire en gras « Soirée fluo, serez-vous là ? ». Je me retourne et mon regard vacille entre le coach et un jeune garçon aux cheveux bruns qui m'examine en retrait, sourcils froncés. Il est grand, élancé, avec une tignasse désordonnée et des yeux farceurs. Ses traits sont empreints d'une sorte de franche curiosité que je ne comprends pas. Aussitôt il détourne les yeux, plus vif que moi, alors que, soudain très gênée, je baisse à mon tour les miens et me concentre sur le coach.
- Quoi ?
- C'est la première fois que j'te vois débarquer ici, qu'il me dit en pointant un doigt accusateur sur moi.
Je hausse les sourcils, encore une fois surprise. Apparemment, il semblerait que tout le monde ne soit pas au courant de mon arrivée. Il continu de me fixer de ses prunelles sombres et sévères, et c'est sans réfléchir que j'accepte de m'expliquer.
- Je suis nouvelle. Je viens de New York.
- Tu veux être mignonne ? Va en cours, c'est un ordre, lâche-t-il l'air faussement agacé.
Irritée, je le regarde s'éloigné avec stupeur. Je ne suis même pas sûre qu'il m'ait vraiment écouté. J'essaie de trouver une explication logique pour ce à quoi je viens d'assister. Qu'est-ce que ça signifie ? Je ne vois que deux options : soit je rêve et je vais bientôt me réveiller ou alors, cet imbécile vient vraiment de me prendre pour une élève de seconde devant l'école toute entière. Je regarde rapidement autour de moi et me rend compte que le garçon de toute à l'heure continu de me fixer mais cette fois-ci, il n'est pas tout seul. Un camarade, plus grand et plus musclé l'a rejoint avec une mine de chien battu. Mes yeux lancent des éclairs dans leur direction et je m'éloigne à mon tour.
J'arrive dans la salle des professeurs, guidée par l'odeur du café bon marché qui embaume toute la pièce et des effluves d'eau de Cologne qui empeste à plein nez. Les adultes, tous plus ou moins de la quarantaine, sont attroupés autour d'un grand thermos et d'une pile de gobelet en plastique, délaissant au passage une machine à café poussiéreuse sans se soucier de savoir depuis quand le liquide tourne dans l'appareil.
- Vous devez certainement être le nouveau professeur d'histoire, entendis-je une voix derrière mon dos.
Je me retourne et tombe nez à nez avec une jolie femme aux cheveux cuivrés et aux reflets roux, d'apparence très soignée et au sourire que je juge tout de suite sincère. Elle porte une simple veste noire par-dessus une robe cintrée vert canard qui correspond parfaitement à son teint de porcelaine. Les quelques détails qui me permettent de déterminé son âge son ses minuscules ridules qui se forment au coin de ses yeux malicieux et aux commissures de ses lèvres.
- Cassandra ? demande-t-elle en me tendant une main amicale que j'accepte de serrer dans la mienne.
- Cassie. Enchantée !
Immédiatement, je vois un éclair allumer son œil. Elle est au courant, évidemment. Je suis attendue, un sujet de ragots à n'en pas douter. La petite-fille du vieux Carpenter, enfin rentrée au bercail.
- J'enseigne la biologie. C'est un peu mon premier jour à moi aussi, je n'ai pas donné de cours depuis cinq ans.
Elle s'appelle Nathalie Martin et tout de suite, elle m'a mise à l'aise. J'ai appris que sa fille, son « petit prodige » comme elle l'a surnommée, étudie dans ce lycée en classe de terminale. Comme la plupart des habitants de Beacon Hills, elle vit ici depuis toujours. Elle m'explique aussi que le lycée fonctionne par trimestre, qu'une réunion est mise en place chaque mois - hormis durant les périodes de vacances, naturellement - et chaque professeur y est convié pour faire part des problèmes que rencontrent les élèves, comment améliorer la qualité d'enseignement, préparer les nombreux bals, etc...
J'ai sympathisé avec d'autres enseignants, dont le type de ce matin, qui s'est acharné sur moi : Bobby Finstock. Un homme bruyant et excentrique qui prend tout à la rigolade. Il enseigne l'économie mais tout le monde l'appel « coach ». Je le vois tirer une tronche de six pieds de long lorsqu'on me présente, apparemment il n'en revient pas que je puisse enseigner à mon âge.
- Pas possible ! Mais tu sors du collège ! s'exclaffe-t-il.
Voila ce que je redoutais le plus ! Qu'on mesure mon jeune âge à mes compétences pédagogiques...
Il semblerait que le sport populaire et pratiqué dans la région est la crosse. Le proviseur en est très fier, encore plus le coach qui me bombarde la tête en tentant vainement de m'expliquer les règles en passant par la formation des équipes, fautes et figures techniques. Il pourrait aussi bien me parler en chinois que ça resterait pour moi un jeu comme un autre dont le but est de mettre une balle dans un filet. Pas très original !
Heureusement, Nathalie met un terme au débat pour me conduire d'un pas décidé jusqu'à ma salle de classe puis, au moment où la sonnerie retentit, elle me donne quelques encouragement pour bien commencer mon année. Elle m'apprend également avant de partir que le professeur, dont j'occupe désormais la place, n'est resté que cinq mois, prétextant qu'il se passait des choses étranges dans le lycée. Selon Nathalie, il n'avait juste pas l'autorité nécessaire pour s'imposer face à ses élèves.
La première heure s'est passée comme je l'ai imaginé. J'ai même réussis à mettre des noms sur quelques visages. Il y a la jeune Kira, une asiatique au look un peu décalé mais discrète, voir même réservée. Son père est également prof d'histoire mais dans l'aile nord du bâtiment. J'ai aussi aperçut le garçon près des casiers. Son nom n'étant pas humainement prononçable, il m'a demandé de l'appeler Stiles, et seulement Stiles. C'est un garçon très curieux et courageux. Son père étant shérif, cela vient surement de son éducation. Il est le premier à avoir entamé la conversation pour en savoir davantage sur moi et connaître mes impressions à propos de Beacon Hills.
Le reste de la journée fila à un rythme incroyable. Je regagne mon auto - qui est parmi les derniers véhicules encore présents sur le parking - l'esprit libre et le cœur léger. Je reste assise un moment, en contemplant le pare-brise avec un sourire stupide. Je ne tarde pas à mettre le contact et quitte l'établissement pour me rendre en ville ou j'ai rendez-vous avec mon banquier. J'ai hâte d'y être, histoire de ne pas rentrer trop tôt chez moi et me retrouver seul pour ne pas cesser de jeter des coups d'œil anxieux derrière mon épaule en priant pour qu' « ils » ne surgissent plus de l'ombre comme ils le font toujours.
Beacon Hills est un joli petit piège à touriste, bien plus coquet que dans mon lotissement à New York. La banque est bien là, sur la route principale, près d'une agence immobilière. Je me gare sans effort le long du trottoir d'un Starbucks, à l'angle de Charles Street et Pinckney Street, et commande un double expresso avant de filer à mon rendez-vous. Je suis sur le point de traverser le passage piéton quand on me percute de plein fouet, mon café se renversant sur ma jolie robe framboise. Et merde, merde, merde !
- Quel abruti, vous n'auriez pas pu faire attention ? dis-je malgré moi et je me rend compte, sur le coup, que ces mots sont durs et déplacés.
Je dois rassembler bien du courage pour lever mes yeux et faire face à mon interlocuteur. Je le regrette aussitôt. Le jeune homme est resté interdit quand il m'a entendu l'appelé ainsi. Comme si personne ne l'avais jamais traité d' « abrutis » ou de quoi que ce soit d'autre d'ailleurs.
Il est vraiment très beau, ça en devient déstabilisant. Grand, des cheveux sombres, massif - musclé d'après la coupe de sa veste - une petite barbe naissante, le prototype du mauvais garçon dans toute sa splendeur. Puis voilà que je me retrouve prisonnière d'une paire d'yeux verts et vifs qui me scrutent d'un air avisé. Respire Cassie, respire !
Il me sourit gentiment, découvrant des dents si blanches et si parfaites que j'en ai le souffle coupé. A croire que la situation l'amuse... A moins que ce ne soit moi. Puis, je ne sais pas pourquoi, je sens mes joues s'embraser. Il faut à tout prix que je dise quelque chose mais ni mon cerveau, ni ma voix ne fonctionnent.
- Je suis désolé, s'excuse-t-il lui-même, soudain impassible.
Il se contente de me tendre un paquet de mouchoirs sans m'accorder un regard. Au moment où nos doigts se frôlent, un frisson étrange et grisant me parcours jusqu'à la nuque. Je ne renonce pas pour autant à me saisir des mouchoirs, et éponge les quelques traces de café sur ma poitrine en continuant de gronder dans ma barbe tout en secouant frénétiquement la tête.
- Vous devriez faire attention où vous mettez les pieds, ajoute-t-il d'une voix soudainement froide et dénuée de sentiment en prenant soin de renouer mon foulard autour de mon cou, de sorte que les pans dissimulent les tâches brunâtres sur ma poitrine.
Quoi ?! Je reste bouche bée car je suis convaincu que c'est lui qui est responsable de l'incident. C'est lui qui m'a percuté ! Je lui lance un regard meurtrier.
Lui, se contente de m'offrir un sourire - auquel je ne crois absolument pas - avant de continuer son chemin.
