On entend ma poêle grésiller et le fumet de ce que je prépare commence à monter progressivement dans la pièce. Mmmm... ça sent délicieusement bon. On en fait jamais trop en pensant cuisine même si je ne suis pas vraiment un expert en la matière. Je me débrouille quand même. Je me perfectionne avec le temps, comme tout le monde. On ne nait pas cuisinier, enfin, la plupart des gens. A vue d'œil, ça a l'air d'être assez cuit, je goutte une bouchée pour voir si c'est bien assaisonné, oui, parfait, c'est prêt.
« Koharu-chan, à table !
- Haiiiii ! »
Elle pose son stylo et arrête momentanément ses devoirs. Elle me rejoins le sourire aux lèvres. Elle travaille dur. Je suis content de lui servir d'exemple. Je n'ai pas tout le temps été un très bon père au début avec elle. Maintenant, j'aime le rapport que j'ai avec elle. On est heureux ensemble. Une fois devant la table, je m'assieds en face d'elle, comme d'habitude.
« Chouette, de l'omurice !
- C'est pour te récompenser de tes bons résultats. Tu as bien travaillé donc tu mérites une récompense. Garde ça à l'esprit. »
Elle hoche la tête et prend sa fourchette, je fais de même.
« Itadakimasu ! »
Et on commence à manger. D'ordinaire, je lui demande de me raconter sa journée mais on l'a déjà fait plus tôt dans la soirée. Elle ne peut pas s'empêcher de vouloir m'en parler tout de suite quand elle a une bonne note. Elle aime que je sois fière d'elle à ce sujet.
En plus, elle ne veut pas être moins doué que sa mère. Je lui ai dis qu'elle n'avait pas à se comparer à elle sur le plan scolaire, mais elle n'en démord pas. Yoko a été également à l'école primaire de Shizuoka. Koharu-chan tenait absolument à passer sa scolarité là-bas et d'une certaine façon, elle tente d'être à la hauteur de sa mère. Elle veut qu'elle soit fière d'elle, même si elle n'est plus là.
Là, pour une fois, c'est surtout moi qui parle. Je lui raconte des histoires en rapport avec mon métier de photographe. Elle est très intéressé d'en apprendre plus sur moi quel que soit le sujet. Ce n'est plus comme si nous étions des inconnus l'un pour l'autre mais il y a toujours beaucoup d'années de retard à rattraper...
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POV Sato
« Magnifique, elles sont toutes magnifiques. »
Je suis allongé sur mon canapé en train de regarder, une par une, les photos que j'ai pris de lui sur mon portable, inlassablement. Je n'arrive pas à m'empêcher de m'extasier en les fixant. Je finis par me lever pour aller prendre mon ordinateur portable. Une fois allumé, je branche un câble que je joins de mon portable à mon ordi afin de télécharger les photos dessus et de les ajouter aux autres, ma collection privée.
Au début, cette idée de cadeau pour Koharu-chan n'était qu'un prétexte pour prendre des photos de Masamune. J'avais sorti cette explication uniquement sur un coup de tête lorsque mon ami m'avait surpris en train de le photographier. Au moins, ça a pu justifier mon embarras à ce moment-là. Après réflexion, j'ai pensé que vraiment me servir de ces photos pour faire un cadeau plus tard à sa fille ne serait pas idiot. Si je fais plaisir à Koharu-chan, Masamune sera heureux et moi aussi dans ce cas. Et cette petite est adorable, on ne peut pas lui résister alors lui offrir un beau cadeau pour la faire sourire ne me dérange pas vraiment. Elle le mérite. Et rien ne m'empêche de garder ces photos après, je ne suis d'ailleurs pas obligé de toutes les utiliser.
« Si seulement je savais comment les utiliser ces photos... je n'ai pas envie de les décevoir... »
Je m'ébouriffe les cheveux de désespoir.
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POV Masamune
« Ils se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. »
L'histoire terminée, je ferme mon livre. Koharu-chan est profondément endormie dans son lit. Je la regarde un moment puis je lui caresse les cheveux. Elle est mignonne quand elle dort. On dirait que c'est elle la princesse du conte. En tout cas, c'est ma princesse à moi. Je lui baise le front et je quitte sa chambre pour aller travailler dans mon coin.
J'ai changé l'aménagement d'une pièce afin qu'elle devienne une chambre noire. Heureusement que j'ai eu un coup de mains de mes amis car ce n'est pas un travail qu'on peut faire tout seul. C'est plus facile pour un photographe d'en avoir une chez soi pour le développement des photos. C'est une sorte d'isoloir où je me retrouve coupé du monde, comme lorsque mes yeux se retrouvent devant l'objectif de mon appareil.
« Tiens... ça sonne ? Qui est-ce que ça peut-être ? »
Surtout que je n'attends personne normalem... « Ahhh ! » Je couvre rapidement ma bouche pour éviter de réveiller ma fille. Mince, j'avais oublié que Takahashi-san devait venir. Ce n'est pas vraiment le moment, j'ai pas mal de photos à développer et ça ne peut pas attendre. La date limite pour certains clients arrive bientôt. La sonnette retentit de nouveau, je devrais aller lui ouvrir autrement il va finir par la réveiller.
J'ouvre la porte et je le vois avec un sac à la main, sûrement des bières.
« Konbawa Masamune.
- Konbawa... »
Son visage se crispe, il a du sentir ma gêne. « Je tombe mal c'est ça ? » Je le rassure tout de suite en gesticulant les mains. « Non, non pas du tout, c'est juste que... »
« Tu avais quelque chose de prévu c'est ça ? Tu sais, ça ne me dérange pas. Je ne tiens pas à te déranger en plein travail. Je peux repasser un autre jour.
- Oh non, ce serait dommage que tu aies fait le trajet pour rien. Attends... »
Je réfléchis quelques instants pour trouver une solution.
« Je dois faire développer des photos, ça risque de prendre du temps. Tu n'as qu'as rester près de la porte si ça ne t'ennuie pas. J'y mettrai une chaise et une petite table. Tu peux faire comme si j'étais comme d'habitude à côté de toi ? » Il me sourit et me fait signe que c'est ok avec son pouce. « Tant que tu penses à me répondre, je ne vais pas faire le difficile, ça m'est égal. » Il me tend la main et je tape dedans amicalement.
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Je travaille sur mes photos pendant que Takahashi-san sirote quelques bières avec des gâteaux apéritifs. Il me raconte ce qu'il s'est passé dernièrement dans sa vie et je l'écoute avec attention. J'avais peur que parler plus ou moins à une porte le dérange mais en fait il s'en fiche. Il me parle comme si je me trouvais en face de lui. Tant mieux, autrement on aurait passé un moment très gênant ensemble et ce n'est pas ce que je souhaitais.
« Alors, tu me parles des photos que tu es en train de développer ? »
Ça ne me dérange pas le moins du monde, puisque j'aime parler de mon travail. Toutefois, je veux essayer d'éviter un long roman alors je ne vais pas toutes les décrire.
« D'accord, juste une dans ce cas car autrement on y sera encore demain... alors... voyons parmi celles de développées... ah... celle-là. » Je prends une des photos sur la table. « Il s'agit d'un ancien théâtre peu utilisé mais pas abandonné pour autant. Une pièce va être joué prochainement là-bas. Une histoire sombre, c'est pourquoi ils veulent une affiche dans les mêmes tons. Et donc, ils avaient envie d'avoir des clichés du théâtre comme point de départ. C'est pour cette raison que j'ai pris la photo par un jour de pluie, en pleine nuit. Je l'ai prise de loin pour avoir une vue d'ensemble. On le voit légèrement de côté. L'ensemble des sièges des spectateurs en face est parfaitement visible. On voit également en partie le petit escalier permettant d'accéder au théâtre. En haut à droite il y a un peu de verdure venant de la branche d'un arbre. Et tout ce paysage est recouvert par la pluie, le rendant morne, triste aux yeux du monde. » Je la fixe intensément du regard, à cause de l'obscurité de la pièce je ne peux pas la voir sous ses couleurs naturelles, heureusement, je me souviens encore très bien du vrai visage de cette photo. « C'est tout simplement captivant. »
Mon ami rigole à mes propos.
« Sans même la voir, je peux parfaitement me l'imaginer. C'est amusant de constater à quel point tu es investi dans ton boulot pour pouvoir en parler avec autant de passion. »
Je souris, gêné par ce compliment inattendu.
« Au fait, merci Takashi-san pour avoir réparé mon vélo. Je n'en pouvais plus de devoir marcher pour me déplacer.
- Bah... tu es de la famille, c'est normal de s'entraider. Je serai toujours à ton service pour les réparations si besoin est. Malgré tout, dans ton intérêt, j'espère que ce sera aussi peu souvent que possible.
- Ahahahahah... oui, tu as parfaitement raison, ce serait mieux. »
Un silence s'installe entre nous. Pas parce qu'on manque de sujet de conversation, non, il s'agit d'un silence pesant, lourd.
« Masamune, tu gagnes bien ta vie... n'est-ce pas ?
- Euh... oui, je suppose. Ce n'est pas facile comme métier. Cependant, cela reste un métier, et c'est avec lui que je gagne ma vie. Ouais... »
Je me suis senti très sérieux tout à coup, je ne sais si c'est parce que l'ambiance a changée ou à cause d'autre chose.
« Tu es même parti à New York où tu as été formé par un grand photographe, Kenmochi-sensei. Pour résumer, tu mènes une bonne existence avec ta fille, Koharu-chan. »
J'ignore pourquoi mais je sens que je ne vais pas aimer du tout ce qui va suivre.
« Masamune, as-tu déjà pensé à refaire ta vie ? »
