Mon grand-père et moi rentrons du vote. Nous avons choisi des personnes au hasard, je ne voulais pas désigner quelqu'un à envoyer à la mort. Personne ne le mérite. J'ai quelques doutes, je n'ai encore jamais eu aussi peur avant une Moisson.
Je n'arrive pas à manger, malgré les protestations de mon grand-père qui me répète qu'il faut que je prenne des forces. J'accepte après seulement un certain temps. Je dois profiter des réserves qui restent.
Mon estomac se noue au fur et à mesure que le départ approche. Ce soir, nous devrons embarquer dans le train, pour que le matin nous soyons arrivés au Palais de Justice. C'est là-bas que se déroulent habituellement les Moissons. Le voyage sera épuisant mais au fond, j'espère que ce ne sera pas mon dernier.
Mon grand-père m'a laissé quelques vêtements qui appartenaient à mon père. Je suis un peu gêné de les porter, mais ils me plaisent. Je n'oublie pas mon bracelet qui devra me porter bonheur.
Je rejoins ensuite mon grand-père qui prépare un sac pour le voyage. Je tremble à l'idée de devoir quitter notre maison. Le premier train arrivera dans quelques instants, nous ne devons pas le rater. Nous sortons en silence et nous rendons à la gare.
On arrive sur la Grande Place puis entrons dans la station. Elle est très ancienne, elle était ici avant même la guerre. On note nos noms, puis vérifie le contenu de nos sacs. On n'a pas besoin de payer, il s'agit de la Moisson, on est tous obligé d'y assister. Le voyage sera plus léger à supporter car le village est peu habité.
Nous apercevons le premier wagon arriver et nous décidons d'y monter. On s'installe dans une pièce, on devra se contenter de fauteuils pour cette nuit. Le bruit de la cloche retentit et le train démarre, il commence à accélérer lentement. Je me pose près de la fenêtre pour pouvoir encore profiter des paysages.
Nous restons silencieux pendant un long moment, près l'un de l'autre, demain nous serons déjà arrivés. Plus nous nous rapprochons, plus je sens les battements de mon cœur accélérer. On est au pied d'une montagne entourée d'un lac, je me réjouis de pouvoir l'observer.
Le train rentre dans un tunnel et à cet instant je pose ma tête sur l'épaule de mon grand-père. Ça me réconforte, être près de lui me rend plus sûr. Il enroule ses bras autour de moi, comme lorsque j'étais petit. Il n'y a que lui pour faire des gestes pareils. Mes yeux se ferment lentement et je plonge dans un sommeil profond.
Je sens de légers tapotements sur mon épaule. J'ouvre lentement les yeux, et remarque mon grand-père qui m'informe que nous allons bientôt arriver. Je me lève, et remarque que de nouveaux passagers ont embarqué dans le train, il y avait surement dû y avoir un arrêt pendant le trajet. Nous arrivons à la gare qui est pleine de monde.
Nous descendons puis nous nous dirigeons immédiatement vers la sortie afin de ne pas nous fatiguer dans cette foule. Tout le monde se bouscule, et moi j'essaye de ne pas perdre mon grand-père de vue.
On suit les gens qui se dirigent tous vers le Palais de Justice. On dit que cet endroit se rapproche beaucoup au Capitole, on voit de grandes pelouses rectangulaires et partout des affiches rappelant l'édition de l'Expiation. Nous avançons droit devant nous jusqu'à arriver devant le Palais. C'est un bâtiment très grand en forme de demi-cercle dont l'estrade se trouve en son centre.
La place principale est déjà noire de monde. J'enlace mon grand-père, et me range dans le secteur réservé aux garçons de quinze ans. Je cherche Kaye et le trouve à quelques personnes de moi. Je me pose près de lui, puis je lui lâche un léger sourire. Il m'indique la position de sa sœur, Lara. Elle est rangée avec les filles de treize ans.
J'essaye de porter mon attention sur les vainqueurs assis sur l'estrade. Il y en a que deux, une femme et un homme. Je ne fais particulièrement jamais attention aux vainqueurs, mais je sais qu'un d'entre eux sera normalement mentor cette année. Le garçon a gagné il y a quelques années, si je m'en rappelle bien. Il est encore jeune et pourtant il a déjà beaucoup de responsabilités.
L'hymne de Panem retentit et je vois le Maire monter sur l'estrade, assourdit par la musique. Il se pose devant le micro et fait son discours habituel. La même vidéo qui passe chaque année nous est montrée.
Enfin l'hôtesse de notre district, Sierra Petria, arrive sur l'estrade. C'est sa première année, elle a l'air beaucoup moins extravagante que les précédentes. Sa peau est de couleur mâte, et ses cheveux très courts. Elle porte un petit masque doré cachant à peine la moitié de son visage et elle est vêtue d'une robe métallique, très courte et elle aussi dorée, avec de hautes chaussures.
Elle tapote délicatement le micro, avant de commencer son discours. Elle est plutôt calme pour une hôtesse et peu enthousiaste. Elle récite ses paroles puis prononce enfin la devise des Jeux.
-Puisse le sort vous être favorable.
Je remarque deux grosses urnes en verre, situées chacune d'un autre côté de l'estrade. Elles sont habituellement remplies de petits papiers, mais cette année il n'y en a qu'un seul dans chacune.
-Il est temps de découvrir les élus qui représenteront le District Sept, aux vingt-cinquième Hunger Games. Commençons par les filles.
Je remarque que son accent n'est pas le même que celui des autres hôtesses, sa voix est douce et calme. Elle se dirige d'un pas assuré vers sa gauche et plonge sa main dans l'urne. J'entends à peine Sierra prononcer le prénom du tribut féminin, mais elle le répète.
-Anna Beth
Je me retourne, soulagé que ce ne soit pas Lara, et vois une grande brune souriante se diriger vers l'estrade. J'entends Kaye pousser un petit soulagement. La fille a l'air satisfaite d'être élue, elle s'approche puis monte fièrement sur la scène. Elle sourit et salue la foule.
-Bonjour Anna, quel âge as-tu ?
-Dix-huit ans, et je compte gagner l'Expiation !
-Quel courage. Mesdames messieurs, je vous présente l'heureuse élue du District Sept, Anna Beth.
Ses grands yeux gris sont d'une lueur incroyable, elle se sent fière. Sierra la laisse seule pour aller chercher le petit papier qui désignera le tribut garçon. Elle le prend, déplie puis lis le nom.
-Aidrian Long.
J'émet un léger soulagement, mais quelque chose m'interrompt car quelque chose ne va pas. Je sens la panique m'envahir et le sol se dérobe sous mes pieds. Elle répète le prénom Je réalise que c'est le mien, mon vrai prénom ! Celui que je déteste tant, que j'évite d'utiliser ! Aidan n'est q'un surnom qu'on m'a trouvé très jeune, j'en aurai presque oublié l'existence de mon ancien.
Un vide se propage dans mon esprit. Je ne ressens plus aucune émotion. Je remarque Kaye paniqué près de moi. Les Pacificateurs m'ont repéré et arrivent me chercher. Mon ami ne veut pas me lâcher mais je me laisse entraîner. On m'escorte dans l'allée jusqu'à l'estrade, je monte les marches rejoindre Sierra.
-Aidrian, quel âge as-tu ?
-Aidan, j'ai... j'ai quinze ans.
-Aidan, d'accord. Je vous présente Anna et Aidan, les élus du District Sept !
Je cherche mon grand-père du regard, mais je n'arrive pas à le trouver. Je suis élu, je n'y crois pas. Je prends de profondes inspirations, j'aperçois mon visage sur un des panneaux, j'ai l'air troublé. Je décide d'adresser un léger sourire, tout comme ma partenaire, mais il ne doit ressembler à rien.
Sierra nous demande de nous serrer les mains. Je tends la mienne vers celle d'Anna. Elle est rassurée, contente d'avoir été choisie. Je voudrais bien croire son geste amicale. On nous sépare et fait rentrer dans le bâtiment, les portes se fermant derrière nous.
Je suis enfermé dans une grande pièce, séparé des autres. J'attends à ce que quelqu'un vienne me voir. Je ne pleure pas, jugeant cela comme inutile. Je suis plutôt dégoûté et déçu. Je ne cherche pas de réponses à mon élection, y a tout dans mon esprit qui a basculé.
J'entends la porte s'ouvrir. C'est mon grand-père, il s'approche à moi d'un pas très lent et me prend dans ses bras, comme il l'a fait dans le train. Lui aussi est troublé, son état est pire que le mien. Ses yeux se mouillent mais je m'empêche de pleurer.
-Grand-père, si... si je ne reviendrai pas, je tiens juste à ce que tu saches que... je ne m'imagine pas sans toi. En gros, je t'aime. Et je te remercie pour tout ce que tu as fait pour moi.
-Moi aussi je t'aime Aidan... me répond-il. N'oublies pas, même si tu ne me reverras peut-être plus, je serai toujours près de toi. J'ai déjà assez perdu dans ma vie, tu es ma seule raison de vivre. Et je te promets que malgré ce qui se passera, je ne t'oublierai jamais. La seule chose que je te demande est que...
-Oui ? demandé-je.
-Que tu restes fort et n'oublies pas, les autres ont eux aussi une vie, un passé et une famille. Ne brise pas ce qu'on t'a brisé, et ne prends pas de risque. Je t'aime fort gamin.
-Moi aussi je t'aime.
Et je le reprends dans mes bras. Il me caresse pour me calmer, je ne veux pas qu'il arrête. Un pacificateur apparaît dans la salle, mon grand-père m'embrasse sur le front puis se retourne.
-Je serai toujours près de toi, me répète-il.
Il se fait entraîné puis son visage disparaît. Je lui lance un dernier regard, je n'oublierai jamais ses derniers mots. Je m'assois sur le canapé, une larme coule sur ma joue. Mais quelqu'un d'autre entre dans la pièce, c'est Kaye, et il est avec Lara.
Ils sont tristes, tous les deux. Les yeux de Kaye sont rouges et son visage est déformé à cause des larmes. Il s'approche de moi en silence et je le prends dans mes bars, comme hier je l'ai fait hier.
-Tu dois gagner Aidan... Tu dois gagner ! dit-il.
-Kaye, tu es le frère que je n'ai jamais eu ! Je te remercierai jamais assez pour notre amitié.
-Moi je te remercie maintenant, merci d'avoir été mon unique et meilleur ami ! Je t'aime mec.
Je le reprends une nouvelle fois dans mes bras, puis il laisse Lara s'exprimer. Je l'enlace elle aussi, lui disant qu'elle me manquera. Je lis de la tristesse dans ses yeux, je me rappelle tout ces moments que j'ai passé avec elle.
-Promets-nous de revenir, me dit-elle. Je t'en prie !
-Ouais, j'essayerai, lui réponds-je. Je vous adore.
Puis un pacificateur nous sépare. A présent, je me retrouve seul, plongé dans une profonde solitude. On me fait descendre et je rejoins Anna qui est toujours aussi contente. Je pense qu'elle a eu plus de visiteurs que moi. On nous fait monter dans une grande voiture pour nous déposer à la gare. Je reste silencieux, il faut que je me ressaisisse. Ce que je vis n'est pas un cauchemar, mais la réalité.
