Chapitre Premier
- Fragile world -
( Alberto Rosende )
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« T'es consciente d'avoir triché ? Ronchonna un peu plus tard Jace à l'intention de sa sœur, et tout en glissant les quatre dollars d'amende dans le pot à jurons.
- C'est pas toi qui te vante d'être le plus rapide ? Répliqua celle-ci, en aidant leurs frères à dresser la table.
- Pas quand je ramasse un oreiller sans l'avoir vu venir, argua le blond qui suivit ensuite le mouvement. En plus, c'est moi qui ai éteint le réveil.
- Et moi alors ? Intervint à son tour Max quand ils purent prendre leurs places habituelles. Vous profitez toujours que je sois le plus petit. »
Ce à quoi les deux autres répondirent d'abord avec un haussement d'épaules taquin, avant d'ajouter chacun leur tour :
« Ben ouais.
- C'est à ça que servent les p'tits frères.
- Alors ça, c'est pas cool. »
Les chamailleries continuèrent tout du long du repas composé de pancakes, de tranches de bacon grillées, d'œufs brouillés, de pots de miel, de confiture de framboise, de mûre, et d'abricot. Ainsi que bouteilles de lait, et de carafe de café et de jus d'orange.
Et parce qu'il savait sans l'ombre d'un doute, qu'il ne s'agissait rien d'autre que de cela, Alec ne mit pas fin au débat. Si leurs rapports fraternels s'étaient améliorés au fil des derniers six mois et demi, il n'avait pas non plus oublié, combien les quatre autres précédents avaient purement et simplement, été pires que l'Enfer sur Terre.
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Un peu plus de dix mois plus tôt, et une semaine avant la remise de diplôme de leur fils aîné, Maryse et Robert Lightwood avaient pris la route en rentrant de leur travail quand à un carrefour, un autre véhicule leur avaient brutalement coupé la priorité, et les avaient donc percuté avec la violence engendrée par l'excès de vitesse élevé, dont le conducteur s'était rendu coupable.
Pour comble de malheur, l'intersection où s'était déroulé l'accident, avait été loin d'être déserte, et en ces quelques secondes fatidiques, l'effet domino s'était tragiquement déroulé.
L'accident avait en effet coûté la vie à plusieurs personnes, dont leurs parents, ainsi que blessés beaucoup d'autres.
Alors âgé de dix huit ans, Alexander Gideon Lightwood, futur major de sa promotion et heureux à l'idée d'entamer une nouvelle page de sa vie, avait vu celle-ci se fracasser en un millier d'éclats, dont il lui arrivait d'en sentir encore la morsure.
Beaucoup trop de choses s'étaient par la suite enchaîné, mais Alec avait tenu bon. Ou du moins, avait-il essayé, ne serait-ce que pour sa fratrie pour laquelle leurs parents l'avaient d'ailleurs désigné, par voie testamentaire effectuée devant notaire, comme tuteur légal.
Grâce au soutien, aux conseils et à l'aide bienvenue d'Henry Branwell* l'ami et associé professionnel de l'entreprise familiale, spécialisée en recherche et vente de produits médicaux et pharmaceutiques, le jeune homme avait également pu gérer les parties administratives, tel qu'entre autres, les assurances et les obsèques.
Mais surtout, les rendez-vous avec un cabinet d'avocats spécialisés qu'il n'avait pas eu d'autre choix que de contacter, quand les Services sociaux avaient malgré tout, décidé de contester la décision de ses défunts parents.
Et parce qu'il s'était battu bec et ongles, rassuré de savoir qu'Henry et son épouse avaient accepté, et obtenu le droit temporaire, d'accueillir ses frères et sœur, âgés respectivement de seize, quinze et neuf ans et demi au moment du drame, le temps pour lui de rassembler toutes ses armes, il avait réussi à rapidement obtenir gain de cause - bien que non sans difficultés.
Par ailleurs, quand bien même Maryse et Robert n'auraient pas pris de telles précautions en cas de malheur, en ce qui l'avait concerné, les choses auraient été les mêmes. En effet, il les avait déjà perdus eux, il avait donc été hors de question de perdre également ses cadets.
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A l'heure d'aujourd'hui, alors que le premier anniversaire approchait à grands pas, Alec ne gardait qu'un souvenir flou du tout premier mois de cauchemar qui avait suivi. Il y avait eu trop de larmes à consoler pour les autres, et à contenir pour lui, parce qu'il avait dû gérer toutes les retombées.
Evidemment, au moment de la signature du testament, leurs parents n'avaient logiquement pas pu avoir connaissance, de la tournure tragique que leur avait réservé leurs avenirs. Pour eux, de par son rôle d'aîné, son tempérament protecteur, et sa capacité à garder la tête sur les épaules, Alec leur avait semblé être un choix aussi normal que légitime.
Et bien entendu, il avait également pris toute l'aide que leur entourage lui avait apporté, tant dans des conseils d'ordres pratiques, que dans un soutien sans faille quand il se sentait sur le point de craquer. Plus particulièrement dans celui de Lydia Branwell, fille d'Henry, et devenue depuis bien plus longtemps, une amie inestimable.
Mais la vie avait inexorablement repris son cours malgré tout.
Aussi, quand ses parents reposaient désormais en terre, quand les factures conjointes des Pompes funèbres et d'Avocats avaient été payés, et quand Alec avait obtenu le droit d'élever sa fratrie sans que personne, sur cette planète, n'avait pu songer à la lui ôter, il avait à peine pris le temps de reprendre son souffle, avant de se retrousser les manches.
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Il avait donc pris en charge la maison, et encaissé la colère et la douleur de Jace, qu'il avait retourné contre la seule figure d'autorité à sa portée.
Il avait dû également jongler avec ses études, et gérer la tourmente d'Izzy, après qu'elle se soit réfugié vers des bras artificiels pour épancher sa peine.
Il avait aussi veillé à l'éducation de Max, en plus d'avoir fait de même avec ses nuits sans rêves, et ses journées sans sourires.
Et de son côté, il en avait bavé, pleuré, hurlé. Il avait eu envie plus d'une fois de tout envoyer valser, simplement parce que ça avait été trop dur, trop difficile... Trop tout, en fait.
Puis, le déclic s'était produit.
Étrangement, ça avait été le soir des dix ans de Max, alors qu'il s'était endormi avec le cœur en miettes et des larmes plein les yeux, parce que Jace avait oublié la promesse faite plusieurs semaines auparavant, de l'emmener à un match de basket de son équipe favorite. Plus que le jeu en lui-même, le jeune garçon avait surtout rêvé de ce moment avec son deuxième grand frère, tout en ayant espérer également retrouver la complicité qui les liaient avant... Tout ça.
Mais Jace avait oublié.
Il avait loupé sa fête d'anniversaire organisé par Alec et Izzy, encore fragile de par une rechute, et le récent sevrage qui avait suivi. Et en prime, il n'était pas encore rentré de Dieu seul savait où quand son petit frère s'était assoupi sur le canapé, fatigué de l'avoir attendu en vain.
A la vérité, Jace avait fini par pousser la porte d'entrée de la demeure familiale un quart d'heure plus tard, précisément au moment où, après qu'Alec ait porté leur cadet à sa chambre, et souhaité bonne nuit à leur sœur, ce dernier était en train de débarrasser la table encore garnie des restes de la fête.
« Pour quand Jace rentrera. » Avait expliqué Max, quant à la raison qui l'avait poussé à demander qu'elle fut restée en l'état.
Accessoirement, ça avait également eu le mérite de faire percuter les choses dans leur totalité au concerné, qui pour le coup, n'avait rien trouvé d'autre à dire que :
« Oh, merde. »
Juste avant d'ajouter, quand il avait perçu la tension meurtrière des épaules de son aîné qui avait cependant continué sa tâche, à savoir, jeter dans un sac poubelle un peu trop serré dans son poing fermé, ce qui avait eu besoin de l'être :
« Alec, je...
- Non, l'avait toutefois froidement coupé l'interpellé, ayant ensuite levé sur lui un regard assombri de colère. Je ne veux pas t'entendre dire que tu es désolé. Et tu sais quoi ? Je ne vais pas non plus te demander où tu étais, ni ce que tu faisais, ou encore, avec qui tu le faisais. Je suis fatigué de me battre avec toi, Jace. Surtout maintenant que Max paye pour tes conneries. Alors vas te coucher, t'isoler dans ta piaule, ou le réveiller pour lui demander pardon, mais en tous cas, pour ce soir, je ne veux plus te voir. »
A cet instant, sans doute pour la toute première fois de sa vie, et depuis la mort de leurs parents, l'adolescent avait honteusement baissé la tête face à la réprimande plus que méritée de son grand frère. Encore quelques jours auparavant, il l'aurait certainement envoyé bouler d'une remarque acerbe, et avec la plus grande mauvaise foi.
Mais ce soir-ci en particulier, il avait ravalé la boule qui lui avait obstrué la gorge, et tel un enfant puni, il avait quitté la pièce pour aller directement frapper à la porte de la chambre d'Alec où il savait le benjamin couché.
Dont les sanglots affolés avaient brusquement retenti dans toute la maison.
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Les vestiges de l'énième cauchemar de Max, avait laissé ses joues rouges et striées de perles salées, ainsi que des traces humides de larmes et de morve sur le tee-shirt de Jace. Pourtant, ce dernier avait gardé l'enfant endormi contre lui, ayant juste relevé le visage à la vue d'Alec, immobile et silencieux sur le seuil de la pièce.
Doucement, il avait déglutit, puis, ayant senti malgré lui son regard aux iris différentes s'embuer malgré lui, il lui avait demandé d'une voix rauque :
« S'il te plaît Alec, ne me déteste pas. »
Durant une fraction de seconde, et principalement parce qu'il l'avait senti encore en colère malgré sa présence instinctive suite aux pleurs de Max, le blond avait cru que le plus vieux allait tourner les talons sans autre forme de procès. Mais son aîné avait simplement réduit la distance qui les séparait, avant de s'asseoir à leurs côtés pour passer un bras autour de ses épaules.
« Jamais. » Lui avait-il ensuite affirmé d'une voix radoucie.
Ayant finalement pleuré à son tour, de soulagement, de honte et de fatigue, Jace s'était penché vers lui pour poser son front contre le sien.
« Pardon. » Avait-il ensuite doucement soufflé.
Peu après, les pas légers d'Izzy leur étaient parvenus, et une chose en en ayant entraîné une autre, ils avaient fini par dormir ensemble, blottis les uns contre les autres comme des chatons dans un panier.
Et quand était arrivé le lendemain matin - ou plus exactement, le milieu de la matinée - Alec s'était réveillé le premier, cloué au matelas malgré lui par les poids respectifs de ses frères et sœur, qui l'avaient littéralement utilisé comme oreiller. Avec moult difficultés et contorsions, il avait néanmoins réussi à sortir du lit, avec les épaules courbaturées mais paradoxalement, la sensation apaisante des bienfaits procurés par un sommeil réparateur.
C'était ensuite pieds nus avec juste un bas de pyjama, et en passant une main paresseuse dans ses cheveux en bataille, qu'il était descendu à la cuisine, avant d'en ouvrir frigo et placards.
Vingt minutes plus tard, Isabelle, qui venait juste de pénétrer dans la pièce, en était derechef ressortie pour aller réveiller les retardataires d'un puissant :
« LES GARÇONS ! ALEC A FAIT DES GAUFRES ! »
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Quand l'abcès avait fini par être crevé, autour de ce qu'Alec avait préparé sous le coup d'une envie subite, d'autres larmes avaient coulé, et d'autres excuses avaient été prononcées.
Puis, doucement, difficilement, d'autres paroles avaient été dites et l'engrenage avait été mis en marche.
La douleur et le manque étaient bien évidement toujours présents, aussi bien dans leurs cœurs, que dans leurs esprits, mais pour ne pas sombrer encore davantage, ils avaient chacun fait un pas vers les autres, et débuté le long chemin qui leur restaient à emprunter.
Bien-sûr, il y avait encore eu - et c'était toujours le cas - des disputes, mais à la différence, que désormais, les paroles violentes avaient laissé la place à la communication.
Mais si pendant les journées, ils parvenaient plus ou moins, à maintenir les fantômes à distances, les nuits en revanches, étaient bien plus propices à leur venues. Alors, d'abord Max, parce qu'il n'en avait pas encore perdu l'habitude, puis Izzy et Jace, ils avaient progressivement repris le pli de venir pousser la porte de la chambre de leur aîné, quand sonnait pour eux l'heure du coucher.
Et ce, bien qu'au vu de leurs âges respectifs, celle-ci pouvait logiquement différer.
Au tout début, et parce qu'il arrivait que plusieurs nuits s'étaient écoulés entre chaque demandes implicites, la gêne et la timidité rendaient leurs regard fuyants, et leurs postures un peu gauche.
Cependant, Alec tapotait simplement ses draps après s'être décalé, et soufflait paresseusement :
« Allez, grimpe. »
Toutefois en période de révisions, il restait à son bureau, tandis que son cadet ou sa cadette - ou les deux à la fois - prenaient place dans son lit, le plus souvent déjà occupé.
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Ce même rituel tacite qui avait bercé leurs enfances, s'était remis doucement en place, et leur permettaient ainsi de stabiliser le sol sous leurs pieds.
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« Alec ? L'appela sans prévenir Jace, le sortant du même coup du fil de ses pensées. T'es avec nous ?
- Ouais, assura l'interpellé, reprenant pied avec la réalité.
- Donc, c'est ok pour toi ? » S'étonna suspicieusement son frère.
L'espace d'un instant, le silence qui tomba soudainement autour de la tablée, lui renvoya désagréablement à l'esprit, les souvenirs des disputes virulentes qui avaient trop souvent éclatées.
« Pour..., commença donc Alec sur un ton prudent.
- Que je prenne ma moto aujourd'hui, termina le blond, sur le même timbre. J'avais prévu de sortir avec Clary après les cours, t'as pas oublié ? »
Par un réflexe incontrôlé, le brun retint sa respiration sans même s'en rendre compte, alors que l'air chuta de plusieurs degrés et qu'un silence de plomb s'abattit respectivement autour d'eux.
Des nombreux sujets qui les avaient fait se heurter, celui concernant la conduite avait sans doute été le premier en tête de liste.
Encore maintenant, il arrivait à Alec de faire des crises d'angoisses quand Izzy ou Jace prenaient le volant, et quand bien mêmes leurs fesses étaient posées dans une voiture - ce qui de toutes façons, n'empêchait en rien les accidents.
Mais avant celui concernant les véhicules à quatre roues, le blond avait passé et obtenu son permis moto pratiquement un mois avant le drame.
Comment d'ailleurs avait-il convaincu leurs parents, ça, tout le monde se le demandait encore, mais quoi qu'il en était, le résultat était bel et bien là. Ou peut-être que d'avoir cédé ses premiers cachets de Mannequin photo pour en financer la moitié, avait dû plaider en sa faveur. Non qu'il s'était s'agit uniquement d'une question d'argent, mais plutôt de principe.
Du reste, parce qu'il voulait s'offrir son bolide, et qu'il devait attendre pour le financement, il leur avait toutefois promis de patienter au moins, jusqu'à la fin de l'année scolaire pour l'acheter. Ainsi, il aurait également eu deux mois pour s'exercer à un rythme prudent.
Après l'accident, Jace avait de lui-même encore repoussé l'échéance, afin de ne pas raviver de douleurs inutiles.
Malgré tout, le désir d'acquérir sa moto ne l'avait pas quitté, et contrairement à ce que beaucoup avaient pensé - de même qu'Alec au début - il était totalement conscient des dangers de la route.
Seulement, pour lui, ainsi que pour Isabelle, c'était une manière d'exorciser ses angoisses. Par ailleurs, c'est principalement pour cette raison, qu'ils avaient respectivement passé leurs permis voiture - enfin, ça, et aussi pour plus de praticité.
Par ailleurs, c'est ce qu'il avait expliqué à son grand frère, environ six mois après l'enterrement, et ce dernier l'avait écouté en retour. Toutefois, il avait émis ses réserves et ses doutes, auxquels le plus jeune avait répondu sans animosité, mais avec entêtement. Ils avaient ensuite laissé passer un peu plus de trois bonnes semaines, avant de parvenir à un terrain d'entente, grâce à certaines conditions.
A savoir : Prévenir avant, pas par mauvais temps ( enfin autant qu'il était possible de prévoir ), de nuit avec modération, et avec équipements, qu'il avait tenu à lui offrir. En ce qui concernait le passager éventuel, il n'avait pas eu d'autres choix, que de lui demander d'être certain d'avoir l'accord parental avant, et bien évidement, avec protections.
Quant à Izzy et Max, il y avait vraiment depuis très peu, qu'il était d'accord pour laisser la première grimper derrière, mais pour le deuxième en revanche - et sur ce point, Jace était également de son avis - il souhaitait attendre qu'il grandisse encore.
« Alec ? » S'inquiéta soudainement son cadet, plus de son teint brusquement devenu pâle, que de son mutisme.
Cependant, le sous-nommé parvint à se rappeler de comment respirer, et lentement, se força à inspirer. Au fond de lui, il avait plus que tout envie de refuser, d'user de son autorité d'aîné et de tuteur, et tant pis, si il n'aimait toutefois pas agir de la sorte. Surtout que les premiers temps, ça avait également empoisonné ses rapports pourtant déjà bien difficiles, avec Jace.
Mais il avait déjà pris conscience - en très grande partie grâce à Lydia - qu'il ne pouvait pas non plus les enfermer dans une bulle hermétique, quand bien même ne souhaitait-il que leur bien-être.
Sans oublier sa promesse, sur laquelle il ne pouvait revenir qu'en cas de non-respect des consignes - ce que l'adolescent n'avait jamais fait. C'était donc à lui de gérer ses peurs, malgré le fait que certains mauvais réflexe avaient la vie dure.
Aussi, il choisit de répondre avec les recommandations d'usage qu'il ne manquait jamais de répéter :
« Ok. Tu fais attention.
- Je sais, soupira le blond.
- Tu fais attention, réitéra aussitôt Alec, avec quelque chose dans la voix qui poussa son frère à hocher sagement la tête.
- Je te le promets.
- Et je te veux à la maison, au plus tard, à vingt heures.
- Promis. »
Ce qui ne le rassura qu'à peine, mais il se garda cependant d'ajouter quoique soit, à plus fortes raisons quand il prit note du coin de l'œil, des soupirs discrets et soulagés d'Izzy et Max.
* Henry Branwell : Je sais que techniquement, il s'agit d'un ancêtre à Lydia, mais ne connaissant pas le prénom de son père, j'avoue ne pas m'être trop foulé :)
