Je m'excuse pour le temps entre le prologue et le premier chapitre mais les personnages ont décidé de n'en faire qu'à leur tête.
Bonne lecture.
Chapitre 1 – Deuil
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D'un geste rageur, Elvira plante son épée dans le sol humide de la forêt, à quelques pas du Loup-Garou qu'elle vient de tuer. La satisfaction de se débarrasser de l'un de ses ennemis n'a en rien chassé le poids qu'elle a sur le coeur, attisant la colère qu'elle ressent contre elle-même. Elle se laisse tomber sur les feuilles, ignorant la pluie qui trempe ses vêtements et qui coule sur son visage. Allongée sur le dos, elle observe le ciel, se demandant si elle ne ferait pas mieux de rester là à attendre le jour et sa lumière mortelle. Irritée par sa propre faiblesse qu'elle veut passagère, la Vampire se relève d'un bond, récupérant son arme en jetant un coup d'œil dédaigneux à la dépouille de son adversaire. Il ne lui faut que quelques secondes pour rejoindre sa monture qui patiente, effleurant le creux entre ses oreilles avant de monter en selle. Elvira sait qu'elle a enfreint une règle supplémentaire en quittant le château sans escorte, mais la solitude a été la seule option envisageable pour ne pas créer de scandale. Les murmures de fausse sympathie ont fini par l'agacer, elle n'a pas besoin de tous ces sourires hypocrites, encore moins de la part de personnes qui ont sans cesse rabaissé sa famille. Elle n'est pas assez bouleversée pour accepter le soutien de Vampires qui ont toujours eu une remarque à faire sur ses parents ou ses sœurs mais ce n'est pas le cas de sa cadette, trop fragile pour refuser une aide feinte. Et les autres connaissent cette faiblesse, ils en profitent pour que sa petite sœur se sente redevable de quelque chose envers eux.
Talonnant son cheval, Elvira guette l'obscurité ambiante, à la recherche du moindre mouvement suspect. Sa nature lui confère une excellente vision nocturne, mais cet avantage est contrebalancé par la même facilité chez l'ennemi, accompagnée par une rapidité à se cacher en forêt, là où leur fourrure n'est pas aussi visible. La femme Vampire serre ses doigts sur le pommeau de son épée, bien décidée à ne pas la ranger tant qu'elle ne sera pas parvenue en sécurité. Le chemin pour rentrer au château n'est pas très long, mais leurs adversaires sont furieux ces derniers temps, rendant toute sortie dangereuse, encore plus lorsqu'il n'y a qu'une personne seule qui se promène. Elvira n'ignore pas qu'une bonne remontrance l'attend, son père ne manque jamais de lui rappeler les règles en vigueur alors que les Conseillers lui reprochent sa désobéissance. Le fait d'être elle-même un membre du Conseil n'arrange rien, elle est montrée du doigt comme étant une erreur dans le choix des dirigeants. Avec un sourire amer, la Vampire repousse cette pensée au fond de son esprit, se concentrant plutôt sur ce qui l'entoure. Perdre un bras ou une jambe n'est pas dans ses priorités, elle n'est pas prête à revenir blessée gravement, elle ne tient pas à inquiéter les membres de sa famille, pas après ce qu'il s'est passé quelques jours plus tôt, pas après le drame qui vient de les déchirer en ne laissant derrière lui qu'une sourde douleur.
La même scène se rejoue sans cesse dans la mémoire d'Elvira. Les pleurs de sa nièce, l'éclat d'une lame couverte de sang, le cadavre d'Ilona et cette femme penchée au-dessus du berceau, prête à tuer Sonja, la fille de sa sœur. Sans l'intervention de Viktor, elle ne sait pas ce qu'elle aurait pu faire. Viktor. L'Aîné. Son beau-frère. Celui qui la pousse sans cesse à commettre des erreurs pour céder sa place, pour libérer un siège au Conseil. Celui qui a bien fait comprendre que la vérité sur la mort d'Ilona ne devra jamais être connue, qu'il faut prétendre qu'elle n'a pas survécu à son accouchement. Pour Elvira, c'est un mensonge de trop qui n'entraînera que de la souffrance, pour chacun d'entre eux. Comment l'Aîné peut-il imaginer un seul instant faire croire que sa fille est responsable de la mort de sa mère ? Que la naissance de Sonja leur a fait perdre la personne la plus importante à leurs yeux ? Ce n'est pas dur pour elle de savoir que les années qui suivront vont être compliquées, que le doute planera sûrement au sein du château. Les murmures dans les couloirs ne touchent pas uniquement les soldats, il y aura toujours des questions sur la manière dont Ilona est morte, c'est une évidence. Mais Elvira ne doit rien dire, elle risque lourd en contestant l'ordre de son beau-frère, elle ne tient pas à être bannie du château alors que sa famille a besoin d'elle. Et elle ne peut pas se permettre de déshonorer les siens, pas alors qu'ils ont vécu un drame qui a attiré sur eux l'attention de tous les habitants du château.
Un hurlement dans le lointain lui fait relever les yeux et elle se redresse, aux aguets. Le sang sur son épée est odorant, c'est une preuve de son crime, de la mort d'un Loup-Garou. Le reste de la meute est à ses trousses, elle le sent dans le vent qui lui apporte les effluves dégagés par ses ennemis. Elle lance sa monture dans un rythme plus soutenu, gardant son arme en main pour se défendre au plus vite. Les grognements résonnent derrière elle et un simple coup d'oeil confirme ses craintes sur la présence proche de la meute. Le bruit des pattes sur le sol humide est assez fort pour elle, lui permettant d'évaluer la position de ses adversaires sans devoir se retourner à chaque instant. D'un ordre, elle fait ralentir son cheval, décapitant le premier Loup-Garou qui est parvenu à sa hauteur. Les autres se mettent à hurler puissamment, une promesse de vengeance se glisse dans leurs intonations colériques. Cela ne déstabilise pas la Vampire pour autant, elle trace son chemin en faisant confiance à son destrier, préparant la prochaine attaque. Lorsque la deuxième bête s'approche suffisamment près, Elvira lui transperce le flanc avec son épée avant de pousser sa monture à accélérer à nouveau son allure. Cinq autres Loups-Garous sont derrière elle, leurs crocs dévoilés, ivres de haine et de violence. Les Conseillers ont beau prétendre que ce sont des bêtes sans la moindre intelligence, ce n'est pas ce qu'elle lit dans leurs yeux à chacune de ses sorties.
La proximité soudaine du château la soulage, elle donne un dernier coup de talon à son cheval avant de franchir les grilles ouvertes. Ces dernières se referment derrière elle alors que des flèches viennent percer les défenses des Loups-Garous, en tuant trois alors que les deux derniers s'échappent. Elvira descend enfin de sa monture, flattant son flanc alors que l'un des palefreniers avance vers elle. Elle lui laisse les rênes de son cheval avant de croiser le regard furieux de son beau-frère. La femme ignore l'Aîné, elle passe à côté de lui sans lui adresser le moindre mot, rentrant à l'intérieur du château, là où elle ne risque pas de tomber sur des ennemis. Elvira entend nettement les pas de Viktor derrière elle et elle esquisse un sourire amer, comprenant qu'il n'acceptera sans doute pas sa petite escapade sans lui faire de reproches. Elle se fige dans le hall, se retourne et dévisage son beau-frère, prenant un air excédé. Elle n'a pas prévu de passer trop de temps en sa présence, elle a bien mieux à faire et une discussion avec lui n'est pas ce qu'elle apprécie le plus, au contraire. La tension entre eux est palpable, aucun ne parle, ils se toisent l'un et l'autre, guettant une faille. Elvira a envie de fuir une nouvelle conversation avec son beau-frère, la dernière s'étant terminée sur une dispute ayant pour sujet Ilona. Sa sœur aînée revient souvent dans leurs désaccords alors qu'elle ne les a quittés que quelques jours plus tôt. Au lieu de leur permettre de se soutenir, ce deuil commun creuse encore plus le fossé qui existe entre elle et l'Aîné.
- Un ordre est donc si difficile à comprendre ? déclare sombrement Viktor.
- Quand il vient de vous, oui, répond ouvertement Elvira. Les autres Serviteurs de la Mort n'ont pas besoin de votre accord pour faire leur travail.
- Et je ne compte pas sur eux pour veiller sur Sonja.
La femme Vampire se tend, elle n'a pas pensé un seul instant que son beau-frère utiliserait sa nièce comme argument. Elle sait que la fille de sa sœur ne connaîtra jamais l'amour véritable d'un père, pas alors qu'il a décidé de s'éloigner d'elle pour garder ce masque qu'il porte en permanence. Sa fonction de chef et l'alternance de règne des Aînés vont éloigner le père et la fille lentement, jusqu'à les rendre étrangers l'un pour l'autre, ce dont Elvira a conscience. Sa propre présence au château est indispensable pour sa nièce, pour qu'elle puisse avoir une personne près d'elle, pour être encouragée, pour avoir un exemple à suivre en grandissant.
- Je vous l'ai déjà dit, je serai là pour elle. Tout comme Ilona a été présente pour moi.
Viktor hoche finalement la tête, son regard reflète brièvement la tristesse qu'il ressent. Sa belle-sœur veut lui parler, lui dire que tout va s'arranger au fil du temps, qu'ils finiront par oublier, par redevenir heureux. Mais les mots se coincent dans sa gorge, paroles futiles auxquelles elle ne croit pas elle-même. Elle ne peut pas mentir sur un tel sujet, pas alors qu'elle sait pertinemment que la perte de sa sœur vient de réduire à néant tous ses espoirs d'avoir une famille unie. Une vie sans Ilona ne lui sert plus à rien, pas alors que son aînée a toujours été à ses côtés. Elvira n'ajoute rien, elle a peur de dépasser les limites, de se livrer sur ce chagrin qui enserre son cœur. Ce n'est pas à lui qu'elle doit se confier, pas alors qu'elle n'a jamais été d'accord avec sa sœur quand cette dernière était heureuse de sa relation avec Viktor. Le souvenir fugace de la gaieté d'Ilona lors de l'annonce de son mariage avec l'Aîné lui revient en mémoire et elle recule, repoussant cette pensée. Beaucoup lui ont dit qu'elle se trompe depuis toujours concernant Viktor mais elle se demande si eux ne manquent pas d'objectivité. Après tout, que savent-ils de la vérité ? Du fait que ce n'est pas lui le premier des leurs ? Qu'il porte un rôle qui n'est pas le sien ? Rares sont ceux qui ont conscience de cette mascarade et elle ne peut pas les blâmer. Elle-même n'a appris la vérité que récemment, lors d'une discussion privée entre Tanis et Markus, entre l'historien et le premier des Vampires. Et elle a du mal à accepter de voir se jouer une telle comédie.
Avec un sourire peu sincère, Elvira prend de la distance, elle s'éloigne du hall et de l'Aîné, de cet homme qui lui rappelle trop violemment ce temps passé auprès d'Ilona. En montant dans les étages, elle est pensive, elle se souvient de son beau-frère avant la mort de son aînée. Autrefois, le Conseil comptait pour lui mais aujourd'hui, il vient amplifier son besoin d'asseoir son pouvoir sur les Vampires. L'homme qui a follement aimé sa sœur a disparu en même temps que sa femme, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Et pour cette raison, Elvira est furieuse. Il n'est pas le seul à souffrir, toute sa famille porte ce deuil, sans avoir le droit de connaître la vérité. Elle regrette tant de choses, elle est partie peu de temps avant la mort de sa sœur, claquant la porte après une discussion qui s'est terminée en dispute. Elle s'interroge, elle se dit que si elle avait pu être là au bon moment, si elle n'avait pas tourné le dos à cette sœur tant aimée, elle ne l'aurait pas perdue. Sa venue lors de sa mort n'a été que le fruit du hasard, elle est revenue d'une patrouille pour prévenir son beau-frère des nouveaux dangers. Ensemble, ils avaient prévu d'aller voir Ilona, pour surveiller son état, pour qu'Elvira puisse s'excuser de s'être emportée trop vite. Et au final, ce moment s'est transformé en une scène sanglante, accompagnée de pleurs d'enfant et de l'éclat d'une lame.
- Elvira ? Mais où étais-tu ?
L'interpellation la ramène à l'instant présent et elle cligne des paupières, chassant de son esprit le souvenir de ce jour maudit. Prenant une grande inspiration, elle se retourne pour tomber nez à nez avec sa cadette. Cette dernière a les larmes aux yeux, son visage exprime une crainte que son aînée aurait préféré ne jamais voir.
- Je suis sortie prendre l'air, Erina. Je t'ai promis d'être là, je n'allais pas t'abandonner, pas aujourd'hui.
- J'ai cru que tu fuyais ses funérailles.
Ce dernier mot, prononcé pourtant très bas, fend le cœur de la plus âgée des deux qui ferme brusquement les yeux. Elle rouvre les paupières à la même vitesse, se sermonnant, se souvenant qu'elle s'oblige à être forte, au moins pour sa dernière sœur. Quinze années seulement séparent leurs naissances, ce qui est court dans la vie d'un Vampire, mais les deux sœurs ont un caractère opposé. Là où Erina est douce et timide, Elvira fait preuve de plus de froideur et de combativité. L'aînée déteste être enfermée lorsque d'autres risquent leurs vies dehors, contre leurs ennemis de toujours. Mais elle n'en oublie pas pour autant sa famille, dont sa cadette qu'elle veut protéger du monde extérieur. Les Conseillers peuvent lui reprocher beaucoup de choses, elle fera toujours passer sa famille avant le monde entier, avant leurs ennemis, avant sa propre vie sentimentale.
- Je ne suis sans doute pas le meilleur modèle pour toi, petite sœur, mais je n'ai pas un cœur de pierre. Ilona n'a jamais cessé d'être là pour nous, je lui dois bien ma présence.
Elle veut paraître plus forte qu'elle ne l'est, refusant de montrer qu'elle est brisée. Les derniers jours ont été semblables à ceux qui ont précédé les funérailles de leur mère, morte en donnant naissance à un frère qu'elles n'ont jamais connu. Les murmures dans les couloirs sont identiques, certains prétendent que leur famille ne devrait pas s'agrandir, pas quand les naissances s'accompagnent de mort. Elvira fait de son mieux pour garder sa cadette à l'écart de tous les commentaires mais le château est bien trop vaste et les Vampires sont trop fiers de dire ce qu'ils pensent, même quand leurs paroles sont blessantes.
- Crois-tu qu'elle aurait voulu être exposée face à tout ce monde ? murmure Erina.
- Tu connais Ilona, elle aurait préféré quelque chose de moins voyant. Mais elle était femme d'un Aîné.
Le silence s'installe entre les deux sœurs qui s'observent avec une gêne évidente. La plus jeune baisse les yeux avant de marmonner qu'elles se verront plus tard puis elle s'en va. Elvira souffle un bon coup avant d'errer dans les couloirs, sans destination précise. Un bruit familier guide ses pas et elle s'empresse de rejoindre la chambre de sa nièce d'où sortent des pleurs. Elle entre doucement dans la pièce, apercevant le petit corps de Sonja et ses yeux remplis de larmes. D'un geste spontané, la femme Vampire la prend dans ses bras, fredonnant la berceuse que sa mère lui chantait autrefois. Elle ne peut pas abandonner sa nièce alors que sa sœur est morte, elle n'aura personne d'autre pour la protéger ou jouer le rôle d'une mère. L'enfant s'est arrêtée de pleurer, dévisageant sa tante avec de grands yeux brillants. Elvira songe que sa nièce ressemble énormément à sa mère, les quelques cheveux qu'elle a déjà sont d'un noir d'encre aussi semblable à ceux d'Ilona et aux siens. Elle la berce jusqu'à ce qu'elle s'endorme, le cœur serré par la tristesse et les remords, la reposant dans son berceau. Elle reste près d'elle de longues minutes, essayant de ne pas penser à l'avenir de Sonja. La pauvre petite est destinée à siéger au Conseil un jour ou l'autre, à la place de sa mère. Et elle sera sans doute élevée pour bien remplir ce rôle, pour satisfaire son père et ne pas déshonorer sa famille. Posant un baiser sur le front de l'enfant, Elvira quitte les lieux pour retourner dans sa propre chambre. Il lui faut se changer avant les funérailles de sa sœur, sa tenue de chasse aux Loups-Garous n'est pas faite pour un événement aussi solennel.
Lorsqu'elle rejoint ses semblables dans la salle destinée aux exécutions, Elvira sent un long frisson glisser dans son dos. La pièce sert habituellement à tuer les opposants de leur espèce, un simple rayon de soleil les réduit à l'état de cendres. Mais aujourd'hui, elle se change en pièce funéraire, pour être le dernier endroit où le corps d'Ilona sera encore intact avant de s'envoler en poussière. Les Vampires les plus proches de la défunte sont près du centre de la pièce où un cercueil ouvert repose. La femme de l'Aîné est allongée dans une posture sereine, les yeux fermés, presque souriante. Elle porte sa robe de mariée, lueur blanche dans la pénombre de la salle, telle une vision soudaine d'une femme irréelle. Elvira serre la main de sa petite sœur dans la sienne, lui apportant son soutien en un geste simple, entendant ses pleurs que personne ne parvient à calmer. Quand le mécanisme révèle la lumière naissante du jour, ses rayons viennent toucher le corps d'Ilona, dégageant une légère fumée qui tire un mouvement de recul à la foule assemblée là. La mort de l'un des leurs est toujours une épreuve mais voir des cendres, se souvenir qu'ils sont si faibles face à l'astre diurne, c'est quelque chose qu'ils ne supportent pas. La plupart des Vampires s'en vont, le plus important étant passé, alors qu'Elvira ne bouge pas, malgré la supplication silencieuse d'Erina. La plus vieille se moque de savoir que le soleil pourrait la tuer. Elle jette un dernier coup d'œil aux cendres de sa sœur aînée, sachant qu'elles seront balayées dès le lendemain. Elle se tourne vers son beau-frère, le sondant du regard avant de le questionner.
- Quand aura lieu le règne d'Amélia ?
- Il me reste encore du temps, Elvira. Es-tu donc si pressée d'assister à mon endormissement ?
- Je me posais simplement la question, pour savoir si ma nièce grandira sans son père.
- Elle sera assez grande pour comprendre, elle devra bien se faire à mon absence.
- Ilona serait malheureuse de voir votre comportement vis-à-vis de votre fille. Je pense même qu'elle n'arriverait pas à vous reconnaître.
- Voyons Elvira, quand cesseras-tu de faire preuve d'irrespect envers notre Aîné ?
Elle observe son père qui vient d'arriver, refusant de croiser son regard alors qu'il n'a pas assisté aux funérailles de sa propre fille. Viktor est surpris d'être défendu de la sorte par son beau-père, même si ce dernier ne s'est jamais opposé à son mariage avec Ilona. Erina jette un coup d'œil à son aînée, remarquant le visage fermé d'Elvira qui semble détester la situation.
- Donner son point de vue n'est pas irrespectueux, père. Pardonnez-moi mais je dois vous quitter, des obligations m'attendent.
C'est une manière pour elle de s'en aller sans faire éclater sa colère. Le deuil qu'elle porte met ses nerfs à vif, elle en a bien conscience mais elle n'est pas assez douée pour taire toutes ses émotions. Elle soupire avant de s'engager vers les étages inférieurs, passant devant l'armurerie avant d'atteindre la salle réservée aux entraînements. Là-bas, personne ne pose de questions indiscrètes, chacun est vu sous le même angle que les autres, les Vampires sont tous égaux pour leur quête de combats. Sans surprise, la pièce est encore vide, rares sont ceux qui seraient capables de venir alors que les funérailles de l'une des leurs viennent seulement de se terminer. Elvira s'avance vers les épées, effleurant les pommeaux du bout des doigts avant d'en saisir une, très légère, avec laquelle elle trace des cercles invisibles dans les airs. Elle s'approche de l'une des cibles immobiles, simulant une attaque, mettant toutes ses forces dans ses coups pour évacuer sa colère et sa frustration. Elle finit par se retourner brusquement, pointant sa lame sur le cou de Morin. Ce dernier lève les mains en un signe de paix, accompagné par un sourire amical qui détend Elvira. Son ami est l'un des meilleurs guerriers du château, il se distingue des autres par un talent d'anticipation dû à un don particulier. Ses cheveux bruns coupés courts sont en bataille, lui donnant l'air de quelqu'un sortant à peine du lit, brisant son image de combattant.
- Je venais te voir pour te faire subir une nouvelle défaite, déclare Morin avec un air amusé.
- Si tu ne triches pas, je pourrais songer à te battre, réplique Elvira avec ironie.
La connaissance de la particularité de son ami lui sert parfois d'excuse lorsqu'elle ne tient pas le rythme de leurs duels. Morin peut lire les pensées quand il se concentre assez, dépensant de moins en moins d'énergie depuis qu'il s'exerce avec intensité en compagnie de la femme Vampire. Elle l'aide autant qu'elle le peut, cachant ce don aux Aînés pour ne pas voir son ami devenir une bête de foire, un sujet d'expérience afin de déterminer l'origine de son précieux pouvoir. Ils savent tous les deux qu'il n'est pas le seul Vampire du château à posséder un don mais ceux d'entre eux qui sont si spéciaux n'ont pas le choix que de garder ce secret pour eux.
- Tu sais très bien que tu es inférieure à moi. Peut-on commencer ?
- Tu as l'air pressé, fait-elle remarquer avec un sourire carnassier.
- C'est normal, je sais que je vais gagner.
Il tire sa propre épée et s'élance, son regard fixé dans celui de son amie. Cette dernière esquive son attaque tout en pensant à une tactique de défense dans le seul but de le déstabiliser. Morin perd le fil des pensées d'Elvira, grimaçant lorsqu'il s'aperçoit que son don si précieux ne lui est plus d'aucune utilité quand il se bat contre elle. Elle a en tête trop de choses, pour lui éviter de prendre l'avantage, lui tirant un grognement. Elle parvient à le désarmer une première fois, puis une seconde, s'amusant de la facilité avec laquelle elle peut le vaincre lorsqu'il accepte de se soumettre à un duel normal.
- J'ai compris la leçon, soupire Morin. Quand tu es vraiment prête à te battre, je dois éviter de me confronter à toi.
- Depuis le temps, tu devrais le savoir, réplique Devon en entrant.
Il est le frère aîné de Morin, leur ressemblance est flagrante, excepté le fait que le plus vieux des deux porte sa chevelure en catogan. Devon fait signe à son cadet de lui donner son épée, se préparant à provoquer leur amie en duel. Elvira hausse les sourcils, prête à en découdre, se positionnant de manière à éviter le moindre coup. Son ami lui sourit tristement avant de tendre l'arme à son propriétaire, dévisageant la femme qui lui fait face.
- Te plonger dans des combats ne fera pas revenir Ilona.
- Ne crois pas que c'est mon but. J'ai besoin de me battre, pour tenir face à nos ennemis, pour être certaine de pouvoir protéger Sonja. Je ne compte pas sur les soldats pour le faire, ils n'auront pas le temps de s'occuper d'une enfant.
- Tu oublies que c'est la fille de Viktor, remarque Morin. Tu connais aussi bien que nous la fidélité de certains Vampires envers nos Aînés. L'un d'eux pourrait suivre ta nièce en permanence, afin de bien se faire voir.
- Il faudrait être cinglé pour vouloir se faire bien voir de Viktor, marmonne Elvira. Il n'est qu'un Vampire borné, uniquement intéressé par le pouvoir que lui confère son immortalité, sans prendre le temps de rejoindre sa fille.
Devon et Morin échangent un regard, sans pour autant dire ce qu'ils pensent. Contrairement à leur amie, ils n'ont pas de préjugés sur leur Aîné et ils écoutent ce qu'il se dit dans les couloirs, comme le fait que Viktor a passé les derniers jours à errer comme une ombre, touché par la perte de sa femme, perdu dans un monde vide sans Ilona.
- Tu sais Elvira, hésite Morin, je ne suis pas certain que tu sois très objective. De ce que j'ai entendu, Viktor est touché par la mort d'Ilona.
- Et il n'est pas le seul ! Crois-tu que je ne sois pas triste d'avoir perdu ma sœur ? Pourtant, je veille sur Sonja, je songe à son avenir, à ce qu'elle deviendra, à tout ce qu'elle n'aura pas parce qu'elle est devenue la fille d'une morte. Mon beau-frère n'aimera jamais sa fille autant qu'il le faudra, il est incapable de se comporter comme un père.
Sa gorge se serre, de douleur et de chagrin, de colère et d'impuissance. Sa seule manière de ne pas céder à ce mélange de sentiments est de fuir toute compagnie. Morin veut la retenir, s'excuser pour son insistance, mais Devon l'en empêche, lui murmurant qu'Elvira sera bien mieux seule. Cette dernière s'échappe de la salle d'entraînements pour se rendre à la Crypte, là où reposent les cercueils des Aînés. Le Vampire qui en garde l'entrée la laisse passer, vérifiant tout de même l'absence d'armes. Il y a eu trop de tentatives pour tuer leurs chefs, la prudence est l'unique moyen d'éviter une catastrophe. Elle le remercie d'un signe de tête et s'engage dans la pièce, savourant le silence des lieux. Comme à son habitude, elle prend place sur le sol, entre les trois initiales des Aînés. La salle est la plus calme du château, rares sont ceux qui s'y rendent. Elvira y trouve un certain réconfort, même si elle sait que les endormis ne peuvent pas l'entendre. Parfois, elle imagine un cycle dépourvu de chaînes, un règne de paix où les trois Aînés pourraient s'entendre, sans devoir veiller en permanence aux décisions de chacun. Mais tout le monde sait que Viktor, Amélia et Markus ne sont pas en bons termes, qu'un sombre secret les sépare. Elvira a conscience que l'emprisonnement de William, le frère jumeau de Markus, est la raison des différends entre eux. À force d'écouter les bruits de couloirs, elle a appris bien plus de choses que pendant les Conseils et elle a eu la confirmation de beaucoup d'entre elles. Le manque de vérité au château est un fléau qui risque de s'étendre jusqu'à diviser leur espèce.
Un hurlement lointain lui fait reprendre pied dans la réalité et elle se relève, rejoignant le garde qui est aux aguets. Ils échangent un regard puis elle s'éloigne dans les couloirs, à la recherche de l'un de ses amis, les retrouvant de nouveau à la salle d'entraînements. Morin et Devon sont en train de discuter à voix basse, précaution inutile puisque les Vampires peuvent tout entendre. Elvira les écoute, à l'autre bout de la pièce, percevant sans peine leurs interrogations sur les raisons qui poussent les Loups-Garous à se rapprocher du château en plein jour, ce qu'ils font rarement. Elle sait qu'ils ont raison, leurs ennemis attendent toujours la tombée de la nuit pour les attaquer, chose étonnante puisqu'ils pourraient prendre le dessus en journée. Ce n'est pas la première fois que leurs adversaires se comportent étrangement, les Conseillers se demandent parfois s'il n'y a pas quelqu'un qui prend des décisions pour obliger les Loups-Garous à intervenir. Elvira reste à l'entrée de la salle, songeuse, incapable de se décider à participer à la conversation. La mort d'Ilona flotte dans son esprit, brouillant ses pensées, à un point tel qu'elle voit des complots partout. Après tout, sa sœur aînée a été assassinée, pile au moment où leurs ennemis se mettent à devenir plus violents, plus agressifs et plus ambitieux dans leurs attaques.
- Je savais que je te trouverais ici, murmure Erina en s'approchant d'elle. Je suppose que tu as entendu le hurlement ?
- Comme tout le monde, déclare Elvira. Et nous ne pouvons rien faire, à part attendre la nuit pour tenter de les repousser.
- Pourquoi ne pas engager des humains pour nous débarrasser d'eux ?
- Penses-tu vraiment que nos Aînés accepteraient de confier nos vies à des mortels ? Essaye-donc de proposer cette idée à notre cher beau-frère, on verra si tu ressortiras vivante de cette discussion.
- Ne crois-tu pas que tu devrais parler avec lui ? rétorque sérieusement Erina. Juste quelques minutes, le temps pour vous de prendre conscience du deuil qui vous unit.
- Rien ne nous unit, réplique froidement Elvira. Il n'a pas su protéger sa femme, il ne fait rien pour aider sa fille alors je ne vois pas pourquoi ce serait à moi d'arranger les choses.
Tandis que son aînée s'éloigne dans les couloirs, ombre froide dans le noir, Erina ne peut s'empêcher de se dire que la mort d'Ilona a provoqué une catastrophe. Parce qu'autrefois, Elvira aurait tout fait pour qu'une bonne entente règne entre les membres de sa famille. Tout ce qui a été construit par le passé est en train de s'effondrer, peu à peu et elle y assiste avec impuissance. Elle entend à peine Morin qui s'approche d'elle, sentant seulement une main se poser sur son épaule alors que son ami lui offre un regard plein de compassion.
- C'est la seule façon pour Elvira de repousser son chagrin, dit-il avec douceur. Elle ne veut pas te blesser, elle tient à te soutenir à sa manière, en prouvant qu'elle n'est pas touchée au plus profond d'elle.
- Elle a le droit d'être malheureuse, rétorque vivement Erina. Elle et Ilona étaient si proches, tout le monde le sait. On ne peut pas lui reprocher de pleurer la mort de notre sœur.
- Mais elle se sentira coupable, intervient Devon, si elle laisse ses émotions prendre le dessus. Tu la connais, elle garde tout pour elle jusqu'au jour où tout éclatera. Et ce jour-là, j'espère qu'il y aura quelqu'un pour l'aider.
- Tu sais qu'il y aura une personne pour lui offrir son soutien, murmure Morin. Ne joue pas à l'idiot, mon frère.
- Tu pars du principe qu'il sera là quand elle sombrera.
Les deux frères se toisent, leurs rares disputes ont toujours le même sujet et Erina se demande s'ils pourront un jour se mettre d'accord. Ses amis reprennent une expression neutre, pour elle, pour éviter de nouveaux désaccords alors qu'ils vivent un jour de deuil. Pourtant, Morin a conscience que sa conversation avec son aîné reviendra bientôt, qu'ils seront encore là à exposer leurs avis sur les choix d'Elvira. Cela le dérange, parce que leur amie ne devrait pas être au centre de leurs disputes, pas alors qu'elle arrive à être heureuse avec la personne qui compte le plus pour elle. Et il se dit qu'ils forment tous une compagnie bien hypocrite, résultat de trop d'années passées au château, à servir des Vampires tous plus égoïstes les uns que les autres. Les trahisons, le sang, la mort, toutes ces choses sont devenues habituelles, créant autour d'eux un monde de noirceur, de secrets et de vies brisées.
OooooO
L'enfant de huit ans observe les feuilles qui tombent des arbres, savourant la douceur de la pluie sur sa peau. Son sourire est un baume au cœur de l'homme qui l'accompagne et qui tient sa petite main dans la sienne. L'insouciance de la jeune fille est une lumière bénéfique, un phare dans le monde surnaturel qui les entoure. Avec elle, il n'y a plus rien d'effrayant, tout s'en va en un souffle. Plus de Vampires, de Loups-Garous ou d'immortalité, juste une expression joyeuse dans un regard gris orageux. La chevelure blonde de la fillette renforce cette impression de voir là une lueur éclatante malgré le temps pluvieux. L'homme a essayé de convaincre l'enfant de rentrer, pour ne pas prendre froid, mais elle a voulu continuer sa marche dans la forêt, pour se souvenir des odeurs des arbres lorsque le sol est humide. La petite fille se sent à sa place dans la nature, elle aime s'y promener en compagnie de son arrière-grand-père et de ses compagnons. Ces derniers sont en retrait, laissant un peu d'intimité à ces deux membres d'une même famille, surveillant les environs pour garantir leur survie dans le territoire des Loups-Garous. Avec la lumière du jour, ils n'ont rien à craindre des Vampires, mais les ennemis de ces derniers n'hésiteront pas à s'en prendre à des humains s'ils peuvent se nourrir de leur cadavre ou les transformer en des bêtes irraisonnées.
- Anya, nous devons rentrer à la maison.
- Mère sera de retour, déplore la fillette. Elle va encore m'emmener.
Le vieil homme ne parvient pas à chasser la tristesse qui l'étreint à chaque fois qu'il est éloigné des membres de sa famille. Il lui sourit malgré tout, insistant pour ne pas rester sous la pluie, lui promettant de lui rendre visite plus souvent. Anya n'est pas convaincue mais elle ne dit rien, acceptant l'aide de son arrière-grand-père lorsqu'elle doit monter sur la jument qui lui est réservée. L'un des hommes qui les accompagnent parvient à leur hauteur, surveillant la fillette dont le visage s'est assombri. Personne ne parle, les quelques humains encore debout prennent place sur leurs chevaux et la compagnie se remet en route. Au lieu de quitter la forêt, ils s'y enfoncent encore plus, dépassant néanmoins le territoire des Loups-Garous. Les arbres deviennent moins touffus, la lumière diurne a moins de mal à passer, les branches au-dessus de leurs têtes ne sont plus aussi oppressantes. Les bois finissent par laisser la place à un champ qui donne sur une grande demeure, presque aussi vaste que le château des Vampires. Le cortège s'y arrête, les chevaux sont emmenés aux écuries alors que l'enfant et son arrière-grand-père rejoignent la pièce la plus spacieuse où une femme les attend. Son visage est sévère, ses yeux bruns fixent la fillette avec une lueur de reproche, sa chevelure blonde attachée en un chignon accentue le sérieux de ses traits. Anya jette un coup d'œil angoissé à son arrière-grand-père avant de s'avancer, baissant la tête. La femme finit par dévisager son grand-père, le saluant à peine.
- Anya, va chercher tes affaires.
- Laisse-donc cette enfant, Hadia. L'un de mes hommes peut se charger de le faire à sa place.
- Ma fille est encore capable de se servir de ses deux mains, Alexander.
Ce dernier esquisse une grimace, comme à chaque fois que sa petite-fille l'appelle par son prénom, mettant une certaine distance entre eux. Hadia n'ajoute rien de plus, elle envoie sa fille dans sa chambre avant de croiser les bras, refusant d'échanger plus de mots avec Alexander. Lorsqu'Anya revient, elle serre le vieil homme dans ses bras, puis elle suit sa mère au-dehors de la demeure de son arrière-grand père. Ce dernier ne sort pas, il les regarde s'éloigner dans une charrette, priant simplement pour qu'elles ne croisent pas la route de Loups-Garous. L'un de ses hommes le rejoint à la fenêtre, observant lui aussi le départ d'Hadia et de sa fille.
- Vous ne leur avez pas dit la vérité, n'est-ce pas ?
- Comment aurais-je pu dire à Anya qu'elle ne me reverrait plus ? soupire Alexander. Les quelques villageois qui vivent non loin d'ici commencent déjà à se poser des questions sur moi, je ne peux pas continuer à me montrer.
- Croyez-vous qu'Hadia parlera de votre immortalité à sa fille ?
- J'en doute. Ma petite-fille n'a jamais accepté cet héritage, elle risque sûrement de le cacher à Anya.
Les deux hommes se taisent, le plus vieux plonge dans ses pensées alors que son homme de main le laisse seul. Alexander va s'asseoir dans l'un des fauteuils, songeur. Ce qui le préoccupe le plus, ce ne sont pas les histoires familiales mais plutôt l'avancée soudaine et étrange des Loups-Garous. Ces derniers se sont tenus tranquilles durant de longs mois, attaquant parfois mais gardant leurs distances au maximum. Le vieil homme a entendu les hurlements des bêtes, il n'ignore pas que le château de son fils, Markus, a été la cible des Loups-Garous. Et d'une certaine manière, il ne parvient pas à se défaire de ce sentiment de culpabilité qui grandit en lui jour après jour.
Voilà donc pour ce premier chapitre, avec un certain nombre d'OC déjà présentés.
