Chapitre 2 : De sinistres retrouvailles
Toute mort est unique.
Paul Auster
« Ce n'est pas une ampoule ! » Constata tranquillement la jeune israélienne en se détournant de l'écran géant où un journaliste interviewait une superbe brune aux yeux charbons, et à la poitrine généreusement offerte. Celle-ci ne cessait de sourire bêtement à la caméra qu'elle avait manifestement confondue avec le miroir de complaisance de sa Jaguar. « Une lumière, Ziva ! On dit une lumière !
- Ampoule, lumière, je ne vois pas la différence…les deux sont censées éclairer, non ? » Tony haussa les épaules, renonçant à débuter la journée par un cours de sémantique alors que des choses beaucoup plus passionnantes se déroulaient sous ses yeux : Angelina Jolie, tout sourire, se pliait aux exigences d'un présentateur bedonnant qui voulait la faire plonger toute habillée dans une piscine. « Vas-y, ma belle, saute, implora-t-il d'une voix gamine imaginant parfaitement l'impact qu'aurait l'eau glacée sur les vêtements blancs de l'actrice. McGee secoua la tête, accablé. « Je ne sais pas si c'est une lumière mais il est clair que personne ne lui demande de réfléchir. » Dit-il à l'adresse de sa collègue qui haussait les sourcils, de plus en plus perplexe.
« Moi, je vous le demande ! » La voix de Gibbs, surgissant de nulle part comme à l'accoutumée, résonna dans l'open-space. Le Marine pointa du doigt Angelina qui commençait visiblement à se laisser convaincre. « Cette femme est-elle en danger, DiNozzo ?
- Euh…pas réellement, boss. Ce n'est qu'un jeu. Ils ne vont pas vraiment la pousser à l'eau si elle refuse et même si… » Il ravala la fin de sa phrase, coupé par un regard sombre. « Pourquoi est-elle sur cet écran dans ce cas ?
- … Je vais éteindre ça tout de suite… » Gibbs hocha la tête, sans se départir de son air menaçant et attrapa son arme dans le tiroir. « Où va-t-on ? » Questionna Ziva en l'imitant. « Au resto ! »
La voiture pila dans un crissement de pneus, et stoppa en double file, au mépris de tous les autres automobilistes qui klaxonnèrent furieusement pour manifester leur mécontentement. Les quatre agents s'en extirpèrent avec un soupir vaincu : la climatisation leur avait garanti un peu d'air frais jusqu'ici mais, à présent, ils étaient confrontés à la canicule juillettiste dans toute sa splendeur. Le soleil se réverbérait sur les capots et les pare-brises, leur faisant plisser les yeux. A quelques pas du restaurant, le canal s'étirait paresseusement, scintillant et calme. La cadre était magnifique, pas étonnant pour un restaurant trois étoiles.
Les agents récupérèrent dans le camion tout le matériel nécessaire, appareil-photos, carnets… Preuve d'une mécanique bien rôdée, leurs bras ne faisaient que s'effleurer en se tendant pour attraper les objets. Jamais un mot, jamais une collision. Rapidement, le petit groupe traversa la salle lambrissé, martelant la moquette épaisse avec leurs chaussures sous le regard réprobateur du propriétaire des lieux. Sans un mot, sourcils froncés et visage sombre, celui-ci leur indiqua la porte de l'arrière et ils rejoignirent la fraîcheur de la petite cour.
« Bien, où est le client ? » Lança Tony, en lançant un coup d'œil alentour. « Qu'on en finisse. » Ziva lui désigna un petit attroupement, auprès des poubelles et il grimaça. « Génial. Rien de tel pour commencer la journée qu'un petit plongeon dans les ordures ! »
« Agent Gibbs ? » Gibbs se retourna pour se retrouver face à un homme aux cheveux grisonnants, et aux yeux gris. Son visage carré était marqué d'une multitude de ridules indiquant que ce n'était plus un bleu. Loin de là. Il devait approcher de la soixantaine. « Détective Neuberger. Harry.
- Gibbs. » Les deux hommes se serrèrent la main avec force, se jaugeant mutuellement. Leurs regards se croisèrent et s'accrochèrent une fraction de seconde, puis, apparemment satisfait de son analyse, Neuberger lâcha la poigne de fer du Marine et lui sourit franchement. « Je crois que ceci vous appartient… » Du menton, il pointa le corps sans vie dissimulé dans les sacs.
Gibbs approcha précautionneusement, veillant à ne pas contaminer la scène. Apparemment, le meurtrier ne s'était pas donné beaucoup de mal pour dissimuler sa victime, se contentant d'empiler les poubelles sur lui.
« C'est la petite, là-bas, qui l'a trouvée… » Dans son dos, Neuberger babillait presque gaiement. Il devait être soulagé de se trouver débarrassé de cette affaire sordide.
La victime avait sans doute la quarantaine. Grand. En bonne forme physique.
Les vêtements paraissaient plutôt haut de gamme, tout comme le téléphone portable qui dépassait de la poche arrière du pantalon. Le vol n'était visiblement pas le mobile du crime.
« Elle venait ouvrir les cuisines quand elle a entendu un bruit…et c'est là qu'elle l'a vu. Elle a appelé les urgences mais c'était trop tard. Alors, ils nous ont appelés… »
Pas de signe particulier. Gibbs avala une gorgée de café brûlant, essuyant la sueur qui perlait déjà à son front. Dans quelques heures, la chaleur serait vraiment intenable, songea-t-il. Et l'odeur aussi. Cette fichue canicule allait décomposer leur cadavre à la vitesse grand V.
« On l'a fouillé rapidement et on a trouvé ceci… » Ce disant, le détective exhiba un portefeuille, soigneusement emballé dans un sac plastique. « Et dedans, il y avait une carte militaire. Avec son nom… » Il se tut quelques secondes, ménageant ses effets.
Gibbs se tourna vers le corps, réprimant un sourire amusé. Ce type avait manqué sa vocation : il aurait dû faire du théâtre.
« Il s'appelait… » Nouvelle pause dramatique. Le marine n'avait pas besoin de regarder pour deviner l'expression sur le visage de Ziva : elle mourait probablement d'envie de lui sauter à la gorge, pour le forcer à cracher le morceau plus vite. Tony jetait de fréquents coups d'œil sur leur témoin, une jolie blondinette qui grillait cigarette sur cigarette dans un coin. Et McGee notait fébrilement tout ce baratin dans son PDA.
Enfilant ses gants de latex, Gibbs repoussa tranquillement les détritus pour mieux apercevoir le visage du défunt. Mâchoire carré, yeux marron. Le front dégagé. Il eut soudain l'impression de prendre un mauvais coup au plexus. Avalant une nouvelle gorgée de café, l'agent regarda avec plus d'attention, scannant chaque détail, même le plus infime. Aucun doute, c'était bien lui.
« Todd Gelfand ! » Lâcha-t-il d'une voix basse. Le bon Dr Gelfand, celui qui l'avait remis sur pied après les deux comas. Le Dr Gelfand qui avait été extraordinairement patient avec ce malade têtu et si peu coopératif.
Si Harry Neuberger fut surpris, il n'en montra rien. Un léger sourire étira ses lèvres et il se tourna vers les trois jeunes gens. « La vache ! Il est doué… » Sourire qui lui fut volontiers renvoyé. « Vous n'avez pas idée à quel point ! » Répondit fièrement McGee ; aussi heureux que si le compliment s'était adressé à lui-même. Neuberger plissa les yeux quelques secondes, comme s'il cherchait réellement à mesurer l'ampleur des compétences de Gibbs puis secoua la tête. « Bref. A vous de jouer maintenant ! » Gibbs se redressa rapidement, acquiesça et se tourna vers son équipe. « McGee : croquis, photos… Ziva : empreintes. Tony… » Une expression ravie éclaira le visage de ce dernier. « Je m'occupe du témoin. Pas de problème, boss.
- Non. Je m'en occupe. » Sourire fanfaron. « J'y suis, tu veux que je supervise ces deux là » D'un geste, il engloba Ziva et McGee, déjà au travail. « Pour qu'ils ne fassent pas d'erreurs. Merci, Boss, je suis touché, je… » Un demi-sourire fleurit sur le visage de Gibbs. « DiNozzo, tu t'occupes des poubelles.
- Hein ? Quoi ? » Il eut un petit rire mal assuré. « J'ai dû mal comprendre parce que, un instant, j'ai cru que tu me demandais d'aller fouiller dans ces sacs puants et sales… » Remarquant le regard de son supérieur, il s'interrompit. « Tu plaisantes, n'est-ce pas ? » Mais Gibbs avait pris son air le plus impénétrable. « Tu ne plaisantes pas. Je suppose que je ferais mieux de…
- Oui. Tu ferais mieux de. »
Laissant Tony à ses récriminations, Gibbs traversa la cour pour rejoindre la jeune femme qui n'avait toujours pas bougé. Perchée sur un petit muret, elle balançait ses pieds dans le vide en fredonnant. Entre ses doigts, elle faisait rouler une cigarette éteinte, brûlant manifestement d'envie de l'allumer sans se résigner à le faire. Son tablier blanc était tâché de sang, tout comme ses chaussures. «Bonjour. » Elle sursauta et leva la tête vers lui, lui envoyant son regard vert en plein visage. «Je suis l'agent Gibbs.
- Ellie Webb. Je bosse ici. C'est moi qui…
- Oui. J'aimerais vous poser quelques questions à ce sujet. » Elle haussa les épaules. « Allez-y.
- A quelle heure êtes-vous arrivée ce matin ?
- Comme tous les matins. 7h00. Je suis la petite nouvelle, alors c'est moi qui dois arriver le plus tôt pour m'assurer que tout est en place avant l'arrivée du chef. J'ai allumé la radio, passé un coup de serpillère sur le sol. Puis je suis sortie chercher les légumes pour le plat du jour. » Elle jeta un coup d'œil inquiet vers les cuisines, où des hommes en tablier blancs commençaient à s'agiter et reprit un ton plus bas. « Comme j'étais en avance, j'ai allumé une clope.
- Et ?
- C'est là que j'ai entendu le bruit ; j'ai cru que c'était un chat. Mais… » Ses doigts se refermèrent avidement sur la cigarette. « C'était un homme. » Ellie baissa les yeux, muette. Voyant qu'elle ne se décidait pas à relancer le dialogue, Gibbs reprit la parole.
« Vous l'avez touché ?
- Oui. Pour prendre son pouls.
- Il était encore vivant lorsque vous l'avez trouvé ? » Elle acquiesça. « C'est pour cela que j'ai prévenu les urgences. Et puis...On a attendu.
- Est-ce qu'il vous a dit quelque chose ? » Cette fois, la cigarette –toujours éteinte- alla se loger au coin de ses lèvres. « Ouais. Il essayait de parler mais je ne comprenais strictement rien.
- Ce n'était pas du français ? » Ellie fronça les sourcils, manifestement, elle n'avait pas envisagé cette possibilité. « J'en sais trop rien…C'est possible. Il avait l'air de comprendre ce que je lui disais, pourtant.
- Qu'a-t-il dit exactement ?
- N. I. ou ni…» Devant son visage fermé, elle esquissa une mimique désolée. « C'est tout ce que j'ai entendu, en tout cas. » Gibbs hocha la tête, lui signifiant que ce n'était rien. N. I. Des initiales ? Ou bien peut-être voulait-il simplement qu'on appelle le NCIS ? La voix enrouée de la jeune commis traversa soudain la brume de ses pensées. « Je regrette, vous savez…
- Quoi ?
- De ne pas avoir compris. De ne pas avoir…mieux écouté. » Les yeux gris s'embuèrent, et Ellie essuya rageusement les larmes qui menaçaient. « Parce qu'il arrivait à peine à respirer, il souffrait et pourtant, il continuait d'essayer de me dire quelque chose…
-…
- C'est que ça devait être très important pour lui, non ? » Gibbs ne répondit rien, se contentant d'aller cueillir le briquet dans la poche avant du tablier de la jeune femme. « Et à cause de moi, personne ne saura jamais ce que c'était. » Avec un sourire encourageant, il fit jaillir une petite flamme bleutée et la porta sur le bout de la cigarette que la blondinette mâchouillait distraitement. « On le saura, promit-il, on le saura. »
