De frayeur, Alexandre bondit en criant, brandissant le pied-de-biche qu'il avait toujours en main. Ce qu'il entrevit, là dans la lumière pâle des bougies, le terrifia. Il reconnut immédiatement le misérable présent dans le caveau avec lui. Il avait lu si souvent les détails de sa naissance et de sa morphologie, regardé avec tant d'attention les dessins tracés par Victor Frankenstein lui-même qu'il ne fut pas surpris par l'apparence abominable du visiteur. Ainsi, ce ne fut pas l'aspect terrible de la créature gigantesque qui se tenait devant lui qui fit vaciller sa raison mais le fait qu'il la savait réelle. Et folle et meurtrière, ayant juré de détruire la famille Frankenstein.

Le monstre le fixait de ses yeux incolores, sans un mot, comme si il cherchait à percer les secrets de son âme. Alexandre subissait cet examen, sans oser parler ou bouger. Un nouvel éclair frappa brièvement la scène. Le jeune homme recula instinctivement, sous le coup de ce qu'il avait enfin vu clairement l'espace d'un instant.

- Que faites-vous?

La voix du monstre était basse, vibrante, comme un écho dans une caverne. Il continuait d'observer calmement Alexandre, attendant visiblement que celui-ci parle. Le jeune homme restait pourtant paralysé par l'image repoussante de cette chose, qui n'en était pas une, puisque l'intelligence transparaissait de la créature. Peut-être même avait-elle une âme et méritait-elle le nom d'humain ? Alors, pensa Alexandre, l'homme sans nom, sans passé, sans liens, sans visage ne pouvait qu'être le plus malheureux sur terre. Même son créateur, son dieu, s'était détourné de lui, rendu fou de dégoût par sa propre œuvre.

Je... Je... bégaya Alexandre, qui tentait de se ressaisir.

Vous êtes le fils d'Ernest Frankenstein, n'est-ce pas ? « Alexandre » ? interrogea de sa voix profonde le géant, qui barrait de son corps imposant l'unique accès.

Comment le savez-vous ?

Allons, ne jouons pas à cela. Vous savez qui je suis, je le vois dans vos yeux, et j'ai à présent la confirmation de votre identité. Laissons-là ce sujet, voulez-vous, et parlons plutôt de ce qui vous amène par une nuit d'orage à profaner la tombe de votre frère. Un comportement étrange que le vôtre n'est-ce pas ? Oui, « étrange »... enfin, seulement pour ceux qui n'ont pas idée que l'on peut devenir l'égal de Dieu si l'on parvient à maîtriser la puissance de la Nature... qu'en pensez-vous ?

Un éclair déchira à nouveau l'obscurité, puis un autre. L'orage se rapprochait et serait bientôt sur eux. Il ne restait que très peu de temps, mais Alexandre ne pouvait rien faire tant que la créature de son oncle serait là... Ou peut-être que si ? Peut-être pouvait-il transformer cette situation cauchemardesque en heureux coup du sort ? Alexandre fit face à la créature, rivant son regard au sien. Ils se toisèrent ainsi calmement quelques instants, chacun semblant évaluer l'autre. La décision du jeune homme fut prise, car après tout, il n'avait plus rien à perdre, ce qui lui était le plus cher n'existait plus.

Vous avez raison, je sais qui vous êtes, dit-il. J'ai trouvé les carnets intimes de mon oncle, et j'y ai appris votre histoire. Je sais tout.

Tout ? Demanda la monstre, en avançant d'un pas, faisant ondoyer son ombre.

Tout... sauf que je vous croyais disparu. Vous aviez promis de vous immolez, de vous détruire vous-même puisque Victor avait échoué à cette tâche et qu'il était mort. Je ne comprends pas pourquoi, comment, vous pouvez vous trouvez face à moi en cet instant !

La douloureuse parodie d'être humain qu'était la créature eut un sourire tordu. Puis, il s'approcha du cercueil tombé au sol, et avant qu'Alexandre puisse réagir, s'agenouilla et fit glisser le couvercle, comme s'il ne pesait rien. A l'intérieur, Samuel reposait dans son beau costume, son ours chéri, sans lequel il ne pouvait dormir, près de lui. Alexandre sentit les larmes lui monter aux yeux et son ventre se tordre. Il ne restait plus rien du petit garçon rieur et plein de vie, seulement une enveloppe, un cocon qui avait laissé s'enfuir son habitant.

Vous fanez plus vite que les roses, vous autres simples mortels, énonça gravement la créature, toujours à genoux, le visage tourné vers le petit corps. Tant mieux peut-être, il sera resté pur, n'ayant pas eu le temps d'être contaminé par le mal qui sévit chez les hommes.

Le mal? Oui, il existe peut-être chez certains hommes, mais il est sûr qu'il anime ceux qui tentent de se faire passer pour humain.

Alexandre sentait monter en lui une vague de colère froide, qui prenait peu à peu le pas sur sa peur ou sa souffrance. Rien ne comptait plus que l'injustice insupportable que représentait le corps sans vie de son frère. Il en oubliait qui il avait devant lui, cherchant seulement à déverser la rage qui le glaçait. Il serra plus fort le levier qu'il tenait toujours, prêt à s'en servir.