Mois de Mars
Les semaines s'écoulent, laissant l'automne s'achever, l'hiver passer, puis le printemps prendre le relais. La paix instaurée entre les Chevaliers d'Athéna et les Spectres d'Hadès est toujours d'actualité. Sur l'Ile aménagée vit une majorité de Spectres. Cependant, quelques Guerriers ont pris le risque de s'installer également, las de se dissimuler sans cesses aux yeux des Hommes et ravis d'avoir un lieu où ils peuvent librement circuler sans avoir besoin de se cacher. Une prise de risque qui s'est révélée payante, car au fur et à mesure des semaines qui passent, la méfiance se transforme en amitié. Ainsi, il n'est pas rare de voir un « sbire du Seigneur des Enfers » inviter un « larbin d'Athéna » pour aller boire un verre, et inversement.
Au sommet de l'Ile se dresse la Villa où vit le Juge des Enfers Minos en compagnie de ses trois frères et d'Albafica. Ce dernier a parfois encore du mal à s'habituer à sa nouvelle vie. Lorsqu'il se rend dans les magasins de l'Ile pour faire quelques courses, les Spectres lui donnent du « Sire Albafica » parce qu'il est l'amant du Général Minos à qui ils doivent obéissance. Le beau jeune homme ne peut s'empêcher de se sentir à chaque fois gêné par cette interpellation, ne s'estimant pas au-dessus d'eux. Il a également l'impression que tous ces êtres seraient beaucoup moins respectueux si Minos venait à le plaquer. Même s'il adore vivre à la Villa, Albafica continue de s'inquiéter au sujet de l'avenir, se demandant à quel moment le Griffon se lassera de lui et ce qu'il fera à ce moment-là. Restera-t-il tout de même à la Villa qui contient toutes ses affaires ? Retournera-t-il vivre sur le continent de la Grèce ? Bien sûr, le jeune homme a conscience qu'il se fait peut-être des idées. Minos ne se plaint pas de cette vie de couple qui les lie et de la routine, loin d'être désagréable, qui s'est instaurée entre eux… mais jusqu'à quel point apprécie-t-il cette existence ? Par deux fois, Albafica a encore osé avouer ses sentiments au Spectre du Griffon, sans que celui-ci réponde, comme si le beau jeune homme n'avait pas ouvert la bouche. Il n'a pas d'autre choix que de profiter du moment présent en priant pour qu'il dure le plus longtemps possible.
Samedi Fin d'Après Midi
Il pleut depuis tôt ce matin, mais cette averse ininterrompue n'empêche pas Sarpédon de se rendre, comme presque tous les jours, sur la tombe de Milétos. Ces dernières semaines, il a beau être resté à la Villa en compagnie de ses frères, il ne s'est pas spécialement rapproché d'eux. Le rouquin est resté très secret, très refermé sur lui-même et très solitaire.
Loin de se soucier de l'eau qui se déverse sur lui, Sarpédon fixe d'un air un peu absent la pierre tombale qui se dresse à ses pieds. Un trouble l'envahit depuis quelque temps… En effet, pour sa plus grande surprise, Milétos ne lui manque pas tant que ça en réalité. Il lui est même arrivé plusieurs fois de ne pas venir rendre visite au défunt, sans que cela lui pèse sur le cœur.
Peut-être dois-je me rendre à l'évidence. Il semblerait que j'aimais plus un souvenir de Milétos, plus que Milétos tel qu'il est revenu.
Le jeune homme baisse la tête en pressant sa main contre son cœur.
Ou alors, j'ai fait très rapidement ce que les humains appellent « deuil ».
Avec un léger soupir, il se détourne de la tombe et suit les pavés blancs installés par Albafica qui lui font traverser le jardin jusqu'à la villa.
Une fois à l'abri, Sarpédon active son Energie qui le sèche immédiatement. Il prendre la direction de la chambre de Rhadamanthe, dans l'intention de lui emprunter un ou deux livres, lorsqu'une forme noire jaillit dans le couloir :
- Ah, te voilà !
- Aiac… ?
Son frère lui attrape le poignet et l'entraine dans sa chambre :
- Viens ! J'ai reçu un nouveau jeu et c'est bien plus drôle à deux !
Trop éberlué, le rouquin ne songe même pas à protester et se retrouve bientôt dans l'espace privé du Spectre de Garuda. Pendant un instant, Sarpédon se demande s'il ne vient pas d'être téléporté dans le rayon multimédia d'un grand magasin les murs sont recouverts de posters de GTA, Final Fantasy, Assassin's Creed, Skyrim et autres World of Warcraft. Un Pokédex regroupant tous les Pokémons de tous les jeux vidéo sortis à ce jour trône en équilibre instable sur la tour d'un ordinateur, lui-même côtoyant un ordinateur portable. Des piles de jeux vidéo envahissent sol, étagères, bureau… Dans un coin, trois grands cartons dégueulent littéralement de dvd. Sous le linge sale jeté par terre, le rouquin remarque la collection de toutes les consoles de salon et portables qui sont sorties depuis les trente dernières années. Un énorme écran plat est installé contre le mur et relié à la dernière Xbox.
… ça… ça change de la chambre de Rhadamanthe qui est toujours bien propre, bien soignée où il n'y a pas un seul livre qui dépasse…
- Tient, prend ça !
Tiré de sa contemplation, Sarpédon baisse les yeux sur la fausse guitare, branchée à la console, qu'Aiacos vient de lui mettre dans les mains et se surprend à écouter attentivement les explications de son frère sur la façon de jouer.
Appuyer sur les bons boutons au bon moment, d'accord.
Ravi d'avoir un partenaire, Aiacos s'empare de la seconde guitare-jouet et lance le jeu.
Concentré, le rouquin ne quitte pas l'écran des yeux, bougeant rapidement ses doigts sur la manette et oubliant ses tracas au sujet de Milétos.
Le temps de quelques heures, il n'est plus qu'un jeune homme normal qui s'amuse en compagnie de son frère.
- Un dernier morceau et après on va manger en ville ? Le bar-restaurant vient d'ouvrir ses portes.
Sans réfléchir, Sarpédon acquiesce, le sourire aux lèvres. En compagnie d'Aiacos, il se sent bien et comme quelqu'un de normal. Il ne se sent pas jugé. Un sentiment qui lui est inconnu et qu'à présent il savoure avec délectation.
Ce n'est pas la première fois qu'Aiacos vient me chercher pour me proposer de jouer, de regarder des films, ou même qu'il m'accompagne carrément lorsque je sors de la Villa. Les autres acceptent ma présence là où lui semble chercher à me distraire.
Une fois la partie terminée, Aiacos jette triomphalement sa manette sur le lit :
- C'était génial ! Pas vrai, Sarpy ?
Le rouquin hoche simplement la tête, déclenchant un sourire ravi chez son interlocuteur qui attrape son blouson pendu à la poignée de la fenêtre.
Ensemble, ils quittent la chambre. Sarpédon observe son frère du coin de l'œil.
Pourquoi fait-il ces efforts pour essayer de se rapprocher de moi ? Peut-être a-t-il senti qu'au fond nous nous ressemblons un peu. Son passé est presque aussi douloureux que le mien, il connaît la souffrance et le sentiment d'abandon.
Aiacos ouvre la porte d'entrée à l'instant où Albafica s'apprête visiblement à entrer, dégoulinant de pluie :
- Salut, Baba !
Le beau jeune homme se dépêche de se mettre à l'abri :
- Ne me dîtes pas que vous sortez par ce temps…
Le Spectre de Garuda met la capuche de son sweat sur sa tête :
- Si, on descend en ville. On fait la course, Sarpé ? Le dernier arrivé paye les boissons !
- D'accord ! s'écrie le rouquin en dévalant les marches à flanc de colline, suivi de près par son frère.
Perplexe, Albafica referme doucement la porte et retire ses baskets trempées. Il jette un coup d'œil à l'horloge, tout en suspendant son imperméable au porte-manteau.
Rhadamanthe ne va pas rentrer avant au moins vingt et une heure, il a une réunion. Et Minos est absent pour encore au moins deux heures.
Habitué par cet emploi du temps quasi quotidien, il gagne la salle de bain contigüe à sa chambre. En quelques secondes, il retire ses vêtements mouillés et s'essuie rapidement, avant d'en enfiler des secs.
Il n'y a pas à dire, la pluie c'est agréable… quand on est bien à l'abri et au chaud chez soi !
Le jeune homme va se préparer un bon thé bien mérité. Puis, il grimpe à l'étage supérieur et débouche directement sur l'une de ses pièces préférées de la maison : le loft. Ici, il a entreposé des affaires à trier et il lui arrive souvent de venir ici simplement pour admirer la vue. Depuis ce perchoir situé en haut de la Villa, et grâce aux nombreuses baies vitrées, il peut voir presque toute l'intégralité de l'Ile, de la ville au pied de la colline et de la mer agitée à cause de la pluie. Les vagues ne sont pas dangereuses… pour le moment.
S'il continue à pleuvoir, il faudra songer à mettre des protections afin que les vagues n'engloutissent pas l'Ile.
Albafica se détourne des fenêtres et gagne le centre de la pièce. Posant sa tasse sur la table basse en verre, il s'assoit sur le tapis par terre et ouvre les boîtes devant lui. Il s'agit de toutes les affaires récupérées dans la maison où il vivait autrefois avec Maître Lugonis. Des affaires qu'il a gardé, sans jamais prendre le soin de les trier, durant tout le temps où il a vécu dans sa petite maison. Lorsque les Spectres ont déménagé le contenu de son chez lui pour tout transférer à la Villa, ils ont tout pris, sans rien oublier. En aménageant sa nouvelle demeure avec les affaires de Minos et les siennes, il a quasiment redécouvert ces cartons.
C'est vrai que je m'étais contenté de garder ses carnets de notes plus ou moins à portée de main. M'occuper du reste était trop douloureux.
Albafica déballe avec soin les deux premiers cartons. Ils sont sans surprise car ils contiennent ces fameux cahiers qu'il consulte régulièrement. En fredonnant, il les range sur les étagères installées entre les baies vitrées.
Depuis le temps, j'ai fait mon deuil. Toutes ces affaires ne sont plus synonyme de tristesse ou regret à présent. Le fait d'avoir une nouvelle vie m'aide aussi beaucoup à me concentrer sur le présent et l'avenir.
Le reste de son thé est presque froid lorsqu'il délaisse les étagères pour revenir s'installer sur le tapis. Un léger rire franchit ses lèvres lorsqu'il ouvre un troisième carton.
Pourquoi j'ai gardé ça ?
Le contenu est peu intéressant en réalité : vieux crayons, stylos mâchouillés, gommes usées, taille crayon cassé, papiers inutiles…
Bon, il me servira de poubelle. Je devais me sentir vraiment mal pour balancer le contenu de son bureau là-dedans au lieu de toute jeter directement.
Le jeune homme continue son tri en passant au suivant.
Oh ! J'ignorais qu'il avait gardé ça !
Emu, il tourne avec précaution les pochettes plastifiées rangées dans un classeur.
Ce sont tous mes dessins d'enfant, tous mes gribouillages…
Un sourire constant dessiné sur le visage, Albafica empile plusieurs classeurs contenant ses « œuvres » à côté de lui.
Je les rangerai tout à l'heure en compagnie des cahiers. Continuons !
Il jette à nouveau des stylos usagés à la poubelle, ainsi que de vieilles factures. Les classeurs sont bientôt rejoints par un paquet de cartes à jouer, un jeu d'échec et une collection de billes, tandis que jouets cassés, jeux incomplets et figurines trop abimées partent dans le carton-poubelle.
Qu'est-ce que c'est… ?
Ses doigts viennent de se refermer autour d'une pochette en tissu à l'intérieur de laquelle il devine un objet dur. Intrigué, il défait les cordons et fait tomber sa trouvaille sur sa paume.
Par Zeus ! J'avais oublié son existence alors que je l'ai pourtant porté plusieurs années d'affilées.
Dans sa main repose un pendentif en forme de goutte d'eau percée vers la pointe afin de pouvoir passer un cordon pour l'attacher autour du cou.
Je m'en souviens… Maître Lugonis disait que je l'avais déjà lorsqu'il m'a trouvé dans sa roseraie. Selon lui, c'est le seul objet en lien avec mes parents biologiques. Est-ce que c'est à ma mère que je ne connais pas du tout ? J'ignore même si elle est Grecque…
Du bout des doigts, il caresse le bijou.
Je ne connais pas bien les familles des pierres précieuses et semi-précieuses… On dirait du Cristal de Roche mais avec des reflets différents. C'est Asmita et Shaka les spécialistes dans ce domaine, je leur apporterai à l'occasion.
Albafica lève le pendentif à la hauteur de ses yeux et observe les jeux de lumière.
Peut-être que ça appartient à mon père. A Apollon.
Cette idée le fait grimacer. Après ce qu'il a vécu entre les mains du Dieu des Arts, il n'a guère envie de le porter et de se rappeler constamment ces mauvais souvenirs.
C'est idiot comme raisonnement, j'en ai conscience. Je suis en train de songer à ignorer un « présent » des Dieux juste parce qu'Apollon me méprise au plus haut point.
Machinalement, le jeune homme passe une main dans ses cheveux. Ils ont un peu repoussés lors de ces dernières semaines mais sont bien loin d'avoir retrouvé leur longueur d'origine.
Non… Je n'ai pas oublié. Peut-être que c'est à ma mère. Peut-être pas. Le doute existe et pour le moment je ne suis pas fier d'être le fils d'Apollon.
Il remet le pendentif dans la pochette et pose celle-ci avec les classeurs.
Bon… la suite… C'est quoi, ça ? Des photos ?
Rangées dans une grande boîte à chaussures, il trouve effectivement plusieurs dizaines de pochettes où sont rangées des photos.
A nouveau souriant, Albafica s'adosse contre le pied du canapé dans son dos et commence à regarder ces instants de vie figés sur papier brillant.
Il y en a même que je ne connaissais pas du tout. C'est bien Luco et mon Maître qui sont là, jamais il ne me les avais montrées. Je vais en garder de côté, Luco sera peut-être content de les avoir.
Absorbé par son tri, il en oublie le temps qui passe et allume machinalement la lumière lorsque la nuit tombe, sans prendre réellement conscience de l'obscurité qui est arrivée. C'est la voix de Minos qui le tire de sa bulle intemporelle :
- Ah, tu es là, Poisson ! Moi qui pensais que tu m'attendrais dans un bain chaud avec un bon café brûlant pour compenser ce temps de merde…
Albafica redresse la tête en regardant son amant arriver dans le loft.
- Oh, bonsoir Minos.
Il écarquille les yeux en regardant l'heure sur son téléphone :
- Oh, mince ! Désolé, j'ai pas vu le temps passer.
- C'est pas grave, sourit le Griffon en s'asseyant à ses côtés. Qu'est-ce que tu fais ? Du tri ?
Le jeune homme opine du chef :
- Je me décide enfin à mettre le nez dans les affaires de mon Maître.
Curieux, le Général d'Hadès observe la boîte ouverte devant le fleuriste :
- Des photos ?
- Oui, je les avais oubliées.
Minos plonge la main au milieu du tas trié le plus proche et se met à regarder les images avec un intérêt croissant.
- C'est toi petit, ça ? Quel adorable bambin !
Les joues empourprées, Albafica reste silencieux et continue méthodiquement son rangement tandis que le Griffon examine l'enfant aux yeux bleus et aux cheveux coupés au carré qui a été capturé par l'objectif :
_ Albafica cueille des roses dans le jardin à 6 ans.
_ Albafica déguisé en Prince d'Orient, 7 ans.
_ Albafica s'entraine à lancer des roses sous l'éclairage d'un coucher de soleil, 10 ans.
Se sentant devenir de plus en plus gaga au fur et à mesure de ses découvertes, Minos ne peut s'empêcher de roucouler béatement :
- Tu étais vraiment un gosse trop mignon. Tu es sûr que Lugonis n'a jamais voulu te tripoter ?
-… me… tripoter… ? répète le jeune homme en espérant avoir mal entendu.
- Oui, de façon intime, tout ça…
- Non, mais ça va pas la tête ?! s'écrie le jeune homme outré en lâchant bruyamment un sac de billes dans la boîte devant lui.
Le Juge des Enfers éclate de rire et ne peut s'empêcher de continuer à le provoquer :
- Quel innocent Sushi tu fais… Un homme célibataire a forcément des envies, des pulsions et il avait ton joli petit cul sous le nez à chaque instant.
Albafica le fusille du regard. Loin de s'en émouvoir, le Spectre continue à susurrer :
- Il est bien capable de t'avoir fait des attouchements sans que tu en aies conscience…
- Certainement pas ! Mon Maître n'était pas un pervers pédophile comme toi !
-… pédophile… ? reprend Minos avec un sourire de chat qui s'apprête à capturer une souris.
- Oui, pédophile ! Ce n'est pas lui qui s'extasie devant les photos de moi enfant !
- Mais, innocent Saumon, c'est lui qui t'a photographié. Peut-être qu'il se touchait en les regardant, pendant que tu faisais un bon gros dodo…
Le jeune homme s'empare du coussin sur le canapé et frappe son amant avec pour le faire taire. Amusé, Minos le lui arrache des mains et le plaque au sol. Il a le temps de croiser le regard saphir furibond avant de l'embrasser farouchement. Son bel amant tente de protester et de manifester son mécontentement en se débattant pour essayer de lui échapper, mais le Juge tient bon et lui maintient les poignets par terre. Le genou du Spectre remonte sournoisement entre les cuisses du fleuriste qui se libère de son emprise pour mieux lui agripper la chemise et l'embrasser comme si sa vie en dépendait.
Aaaah… La Truite a fait des progrès ces dernières semaines. Il a vite appris.
Les doigts agiles du bel Albafica défont les boutons de sa chemise avant de faire glisser le vêtement le long de ses épaules.
Tu es à moi !
Il s'arrache aux lèvres du jeune homme pour lui dévorer possessivement le cou de baisers.
Tu m'appartiens ! Albafica !
Voilà le premier chapitre de cette troisième partie ! Nous en avons terminé avec l'arc "mise en place des personnages", puis avec le 2ème arc "Sarpédon et Milétos"... nous nous dirigeons donc vers le 3ème arc, mais de quoi va-t-il donc traiter ? fufufufu... Idée ? Théorie ? Hypothèse ? n'hésitez pas à m'en faire part !
